Plaisirs vicieux/L’Église et l’État

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I

La foi, la religion sont le but caché de la vie humaine ; ce sont elles qui donnent la force et l’énergie, qui impriment à la vie sa direction. Tout homme découvre pour lui-même cette signification qui est la base sur laquelle sa vie repose définitivement. Il est matériellement aidé dans cette recherche, la plus importante de toutes, par les efforts et les travaux réunis de l’humanité tout entière. À ce labeur continu, à ces résultats croissants, les hommes sont convenus de donner le nom de révélation. La révélation est donc ce qui vient en aide aux efforts de l’homme pour découvrir le sens caché de la vie ; définition qui explique implicitement les rapports de l’homme avec la foi.

Ceci étant établi, qu’y a-t-il de plus complètement, de plus manifestement absurde, que de voir des hommes soi-disant bien intentionnés, remuer ciel et terre pour obliger, leurs semblables à embrasser telle forme de révélation plutôt que telle autre ; de les voir possédés par cette idée fixe jusqu’à ce qu’elle soit réalisée, jusqu’à ce que ceux qui sont l’objet de leur ardente sollicitude consentent à accepter les formules précises qu’ils leur recommandent sans changement ni modification ; enfin de les voir maudire, mutiler, massacrer les dissidents toutes les fois qu’ils peuvent le faire avec impunité ? Qu’y a-t-il de plus incompréhensible que de voir une catégorie des gens ainsi proscrite, persécutée, traquée jusqu’à la mort, en foire autant dès que l’occasion se présente et à son tour anathématiser, torturer, égorger hommes et femmes réfractaires ? Ainsi tous se maudissent solennellement, s’acharnent les uns contre les autres, se massacrent au nom d’un principe, auquel tous les hommes doivent croire comme ils y croient et pas autrement,

Je suis resté, tout d’abord, confondu devant cette manifeste absurdité, cette contradiction évidente qui ne mènent cependant pas à la destruction de toute croyance. N’est-il pas étrange, pour ne pas dire plus, me suis-je demandé bien des fois, que les hommes gardent la foi dans ces conditions extraordinaires et soient dupes de ces tromperies grossières ? Au point de vue général, la chose est positivement incompréhensible et constitue une preuve irréfragable de la vérité du principe philosophique qui prévaut actuellement dans le monde, savoir, que toute foi est déception et que tout ce qui en sort est superstition. En considérant les choses à ce point de vue, qui est le point de vue général, moi aussi j’ai été irrésistiblement amené à croire que toutes les croyances sont des duperies.

Mais, poussant plus loin l’investigation, il m’a bien fallu admettre qu’au fond de toutes ces tromperies, bien loin au-dessous de la surface, il y a quelque chose qui est éternellement vrai, positif et ne ment pas.




II


Comment, pourquoi, à qui peut-il être nécessaire qu’une tierce personne non seulement croie mais encore proclame sa croyance dans la doctrine que vous ou moi, nous considérons comme la vraie ? L’homme vit-il ? Du moment qu’il vit, il connaît la signification de la vie, il a défini ses rapports avec Dieu, il a découvert la vérité des vérités. L’expression de ces rapports peut varier suivant les peuples, les temps, les pays, mais ils restent, dans leur essence, une seule et même chose, car nous sommes tous des hommes et des frères.

Quel motif, quelle ardeur, quelle nécessité peut-il y avoir, qui me force à insister pour qu’une personne quelconque exprime ce qu’elle croit être la vérité, définisse ses rapports avec la divinité, précisément dans les mêmes termes que je le fais ? Je ne puis la forcer à changer sa croyance, par des moyens violents, par la ruse, par la supercherie (pseudo-miracles). Si sa croyance est sa vie même, si la proposition est une de celles auxquelles il est impossible de refuser son assentiment, comment pourrions-nous songer sérieusement à le priver de tout cela, et proposer de lui donner autre chose à la place ? Je pourrais tout aussi bien lui retirer le cœur, et offrir amicalement d’en mettre un autre et un meilleur à la place.

Cela pourrait encore se faire si la croyance n’était qu’un mot vide de sens et non la base solide de l’existence humaine.

Mais cette intervention est également impossible pour une autre raison : il n’est pas admissible de tromper un homme ou de le forcer à croire ce qu’il ne croit pas, parce que celui qui croit (c’est-à-dire celui qui a déjà déterminé et réglé ses relations avec Dieu et qui comprend en conséquence que la foi est la relation de chaque homme avec Dieu) ne saurait déterminer les relations d’un autre homme avec Dieu, surtout par la ruse et la violence.

Cela, je le maintiens, est impossible, et, cependant, au vu de tous, c’est précisément ce que l’on fait actuellement, ce qui a été pratiqué toujours et partout dans les temps passés.

Expliquons-nous : la chose est impossible et cependant quelque chose de tout à fait semblable a été et est encore perpétré : les hommes obligent leurs frères à montrer un semblant de foi que ces derniers acceptent contre leur gré ; cette simulation n’est qu’une imposture. Une croyance réelle ne peut être imposée à personne. L’acceptation de cette croyance par d’autres ne peut être le résultat de considérations extrinsèques, telles que la violence, la ruse, l’amour du lucre.

Ce que les hommes propagent par des moyens de violence et acceptent par crainte ou par cupidité n’est pas la foi, mais une contrefaçon de la foi. Et cette contrefaçon était la base des conditions des sociétés d’autrefois.




III


En quoi consiste cette apparence ou cette contrefaçon et sur quoi est-elle fondée ? En quoi influence-t-elle le trompeur et la dupe ? Laissant de côté le brahmanisme, le bouddhisme et l’islamisme, je me bornerai à parler du christianisme comme étant la croyance la mieux connue de nous, celle qui nous est la plus nécessaire et la plus chère.

Dans le christianisme tout l’édifice de cette supercherie s’appuie sur l’interprétation fanatique de la signification, du but et de la mission de l’institution qui a nom l’Église, interprétation qui ne repose sur rien et dont l’extrême absurdité est la première chose qui frappe celui qui se mot à étudier les origines du christianisme. Parmi toutes les notions, tous les termes impies qui ont été forgés, il n’en existe pas de plus impies que ceux qui se rapportent à l’Église. Nulle autre idée n’a jamais fait naître des maux aussi considérables, nulle autre ne s’est montrée aussi outrageusement et cruellement ennemie des enseignements du Christ que celle de l’Église.

Au fond, le mot « ecclesia » signifie simplement communauté et il est employé, dans ce sens, dans les Évangiles. Dans les langues de tous les peuples modernes, le terme « ecclesia » signifie une maison où l’on prie ; et bien que la fourberie ecclésiastique dure depuis quinze cents ans, dans aucune langue, on n’a trouvé une autre signification au mot « ecclesia ».

À en juger par les définitions des prêtres, auxquels la fourberie ecclésiastique était nécessaire, le terme dont il s’agit parait constituer une formule algébrique servant de préface et qui signifie ceci : « Tout ce que l’Église proclamera maintenant sera la vérité, la pure, la simple, l’absolue vérité ; si vous prétendez la repousser comme indigne de créance, nous vous brûlerons, nous vous maudirons, nous vous causerons des maux de toutes sortes. »

Cette déclaration est un sophisme nécessaire en vue d’atteindre certains buts et il n’est admis que dans les cercles intéressés à la chose. Non seulement dans le peuple, mais même dans ce que l’on nomme la « bonne société », chez des personnes possédant de l’éducation et un esprit cultivé, bien qu’elles aient été saturées des doctrines du catéchisme, nous cherchons en vain cette notion. Il semble que ce soit une simple porte des temps, une peine inutile que d’examiner sérieusement les prétentions contenues dans l’exposé ci-dessus mentionné ; si je le fais cependant, c’est seulement pour les personnes nombreuses et influentes qui soutiennent délibérément ces prétentions comme étant de la dernière importance, et qui refusent de voir que la déclaration de principe en question est absolument fausse, trompeuse, pernicieuse.




IV


Quand on définit « l’Église », en disant que c’est une assemblée de vrais croyants, cela ne modifie en rien l’ensemble de nos idées ; de même si j’affirme qu’un chœur d’église est un corps exclusivement composé de vrais musiciens, je n’ai pas fait autre chose que d’expliquer ce que j’entendais par les mots « vrais musiciens ».

En faisant des recherches, nous découvrons que la théologie définit les vrais croyants comme étant tous ceux qui acceptent les enseignements de l’Église, c’est-à-dire qui sont dans le giron de l’Église.

Sans nous arrêter à considérer le fait qu’il existe une centaine au moins de professions de foi de ce genre, nous dirons que la définition dont il s’agit ne définit réellement rien, laisse les choses au point où elles en étaient auparavant, exactement de même que la définition du chœur d’église. Mais, en examinant les choses d’un peu plus près, nous arrivons à discerner la queue du serpent caché derrière cette grande abondance de mots.

L’Église, en vérité, est la vraie Église ; elle est une et indivisible, composée de pasteurs et d’un troupeau, et chacun de ces pasteurs, tous désignés par Dieu lui-même, enseigne cette unique doctrine : « Secourez-moi, ô mon Dieu ! toute chose enseignée par mes collègues et par moi-même est pure vérité. »

Voilà tout le procédé. Au-dessus et au-dessous de tout cela il n’y a rien. La fourberie tout entière est contenue dans le mot « Église » et dans le sens qui y est attaché, et la principale signification de la tromperie gît dans ce fait qu’elle met en lumière, savoir qu’il existe une nombreuse classe de gens animés d’une ardeur maladive qui les pousse à vouloir faire entrer leurs croyances dans l’esprit des autres.

D’où vient ce désir insensé d’endoctriner ses frères ? Vraiment, si ces gens étaient en possession de la vérité ils sauraient que cette croyance n’est rien autre chose que le sentiment de la signification cachée de la vie elle-même, qu’elle établit les rapports de chaque individu entre lui-même et Dieu, et que cette foi ne peut être en conséquence enseignée ; que ce qu’ils peuvent faire entrer et ce qu’ils font entre dans l’esprit des autres, ce n’est pas la foi, mais un simulacre de foi. Malgré cela ils persistent à enseigner leur doctrine.

Pourquoi le font-ils ? La réponse est tout indiquée ; c’est parce que les prêtres manquent de pain et d’œufs et parce que l’évêque a besoin d’un plat délicat, d’un vêtement de soie.

Cette réponse est encore incomplète. Elle indique assez exactement, sans nul doute, ce qui continue à provoquer sans cesse la fraude ; mais si nous essayons, en nous appuyant sur ce motif d’ordre inférieur, d’expliquer comment il se fait qu’un homme prenne sur lui d’égorger un autre homme contre lequel il n’avait aucun grief, même pas ombre de malveillance, nous reconnaîtrons immédiatement combien cette explication est insuffisante.

Nous devrions, en effet, admettre que celui de ces deux hommes qui met les gens à mort, le fait parce qu’il reçoit une récompense, ce serait une explication pas plus satisfaisante que celle consistant à affirmer que quand un archevêque remplit de foin des sacs et les appelle les reliques des saints, il est incité à le faire exclusivement par le désir de recevoir ses trente mille roubles annuels. Dans ce dernier cas tout comme dans le précédent, les actes mis en discussion sont trop horribles, trop contre nature, pour être expliqués par un mobile si simple, si apparent, si bas. Le clergé expliquera sa conduite en présentant une formidable série d’arguments, principalement tirés de la tradition historique. « Il est absolument nécessaire, dira-t-il, que certaines catégories de gens soient mises à mort ; les gens en question ont été exécutés à toutes les époques de l’histoire du monde, on pourrait même dire depuis que l’homme a paru sur la terre. Si je refuse de faire ce « travail », un autre le fera à ma place. Avec l’aide de Dieu, je le ferai mieux que tout autre ! »

L’archevêque tiendra un langage analogue : « Le culte extérieur de Dieu, affirmerait-il, est une nécessité. Depuis que le monde a été créé les reliques des saints, des hommes pieux ont été vénérées. Les reliques déposées dans les souterrains des saints monastères sont présentement vénérées de la sorte ; le peuple fait jusqu’ici de pieux pèlerinages. Si je n’étais pas le gardien de ces objets, le chef spirituel de ce diocèse, un autre le serait à ma place. J’espère donc, avec l’aide de Dieu, disposer d’une manière plus religieuse que quiconque des fonds réalisés au moyen de cette fraude impie. »