Plan d’une Université pour le gouvernement de Russie/Faculté des arts

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Plan d’une Université pour le gouvernement de Russie, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierŒuvres complètes de Diderot, III (p. 452-496).


I. FACULTÉ DES ARTS.


PREMIER COURS D’ÉTUDES.


PREMIÈRE CLASSE.
L’ARITHMÉTIQUE, L’ALGÈBRE, LE CALCUL DES PROBABILITÉS, LA GÉOMÉTRIE.

Je commence l’enseignement par l’arithmétique, l’algèbre et la géométrie, parce que, dans toutes les conditions de la vie, depuis la plus relevée jusqu’au dernier des arts mécaniques, on a besoin de ces connaissances. Tout se compte, tout se mesure. L’exercice de notre raison se réduit souvent à une règle de trois. Point d’objets plus généraux que le nombre et l’espace.

Savoir de la géométrie ou être géomètre sont deux choses très-diverses. Il est donné à peu d’hommes d’être géomètres ; il est donné à tous d’apprendre de l’arithmétique et de la géométrie. Il ne faut qu’un sens ordinaire ; et l’enfant de treize ans qui n’est pas capable de cette étude, n’est bon à rien ; il faut le renvoyer.

Je crois qu’il est plus aisé d’apprendre l’arithmétique et la géométrie élémentaire qu’à lire ; les lettres de l’alphabet ont fait verser aux enfants plus de larmes comme caractères de l’écriture, qu’elles ne leur en feront verser comme signes algébriques.

Les enfants apprennent des jeux qui demandent plus de mémoire, de combinaison et de finesse que la géométrie.

L’usage journalier de la vie les a tous disposés, depuis le premier instant de leur naissance jusqu’au moment de leur entrée dans l’école, à l’arithmétique et à la géométrie. Ils n’ont cessé d’ajouter, de soustraire, de mesurer.

L’algèbre, dont le nom n’effraye plus, n’est qu’une arithmétique plus générale que celle des nombres, aussi claire et plus facile ; ce ne sont que les mêmes opérations, mais plus simples.

Les exemples d’enfants initiés à l’âge de quinze ou seize ans aux éléments de la géométrie transcendante et du calcul infinitésimal, ne sont point rares.

Je sors à l’instant de l’exercice d’un jeune homme appelé Guéneau de Montbéliard[1], qui a soutenu au collège d’Harcourt une thèse sur les calculs intégral et différentiel ; ce jeune homme n’a pas encore seize ans, et il a été assujetti à tous les autres exercices du collège. Ce n’est que le fruit de son étude particulière.

M. D’Alembert assurera à Votre Majesté Impériale en avoir entendu, il y a quelque temps, un autre du même âge répondre publiquement et pertinemment à tout ce qu’il est possible de savoir aujourd’hui dans la science mathématique.

On lui en a présenté un troisième qui n’avait pas plus de dix ans, qui s’était accoutumé de lui-même à exécuter de tête les calculs arithmétiques les plus effrayants. D’Alembert lui demanda combien il y avait de secondes dans une année ; tandis que l’enfant rêvait à la question, D’Alembert la résolvait la plume à la main. L’enfant eut aussitôt fait que lui, avec cette différence que le grand géomètre ne compta que l’année commune, et que l’enfant avait calculé cette année et l’année bissextile[2]. Je crois qu’il s’est chargé de l’éducation de cet enfant qui ne s’est montré dans le reste qu’un sujet ordinaire.

Pascal avait trouvé un certain nombre de propositions d’Euclide à l’âge où l’on appelle un cercle un rond, une ligne une barre ; et pourquoi un autre enfant n’entendrait-il pas ce que Pascal inventa ?

Un enfant ne peut guère entrer trop jeune dans les petites écoles. Il n’en est pas ainsi des écoles de l’université où il restera plus ou moins de temps, selon sa capacité naturelle et ses progrès.

On ne peut commencer trop tôt à rectifier l’esprit de l’homme, en le meublant de modèles de raisonnement de la première évidence et de la vérité la plus rigoureuse. C’est à ces modèles que l’enfant comparera dans la suite tous ceux qu’on lui fera, et dont il aura à apprécier la force ou la faiblesse, en quelque matière que ce soit.

C’est surtout en mathématiques que toutes les vérités sont identiques ; toute la science du calcul n’est que la répétition de cet axiome, un et un font deux ; et toute la géométrie n’est que la répétition de celui-ci, le tout est plus grand que sa partie.

La géométrie est la meilleure et la plus simple de toutes les logiques, la plus propre à donner de l’inflexibilité au jugement et à la raison.

C’est la lime sourde de tous les préjugés populaires, de quelque espèce qu’ils soient. Si le profond géomètre Euler est resté une bonne vieille femme, c’est un cas aussi extraordinaire que celui de Pascal.

Un peuple est-il ignorant et superstitieux ? apprenez aux enfants de la géométrie et vous verrez avec le temps l’effet de cette science.

Le premier chez les Anciens qui démontra par quelques règles de trigonométrie que la lune ou Diane était plus grande que le Péloponnèse, fit grincer les dents aux prêtres du paganisme.

Newton disait que le socinianisme ou la doctrine des unitaires lui semblait plus géométrique.

Si l’on croit que l’étude des mathématiques dessèche le cœur et l’esprit, cela ne peut être vrai que d’une étude habituelle ; encore cela est-il vrai ?

Si l’on croit que la méthode des géomètres n’est pas applicable à tout, on se trompe ; si l’on prétend qu’il ne faut pas l’appliquer atout, on a raison. Chaque sujet a sa manière d’être traité ; la méthode géométrique serait trop sèche pour les matières d’agrément, et nos langues sont trop imparfaites pour s’y prêter, les acceptions des mots trop vagues, trop indéterminées pour comporter cette rigueur. Mais si l’on doit souvent se dispenser de l’employer, il ne faut jamais la perdre de vue ; c’est la boussole d’un bon esprit, c’est le frein de l’imagination[3].

En quelque matière que ce soit, si l’on a porté la conviction jusqu’à un certain point, on s’écrie : Cela est démontré géométriquement. Il ne s’agit pourtant pas de géométrie.

L’étude de la géométrie conduit imperceptiblement à l’esprit d’invention.

Si nos dictionnaires étaient bien faits ou, ce qui revient au même, si les mots usuels étaient aussi bien définis que les mots angles et carrés, il resterait peu d’erreurs et de disputes entre les hommes. C’est à ce point de perfection que tout travail sur la langue doit tendre.

Rien de ce qui est obscur ne peut satisfaire une tête géométrique ; le désordre des idées lui déplaît et l’inconséquence la blesse.

Si l’on a souvent reproché au géomètre d’avoir l’esprit faux, c’est que, tout entier à son étude, les choses de la vie lui sont inconnues[4].

Tous les raisonnements du géomètre finissent par ces mots : ce qu’il fallait démontrer. Tous les raisonnements qu’on fait soit en discourant, soit en écrivant, devraient finir par la même formule ; mais, tout étant égal d’ailleurs, celui qui ne l’a jamais employée à faux sera le vrai juge du droit qu’on a de s’en servir.

J’ai ajouté à l’arithmétique, à l’algèbre et à la géométrie la science des combinaisons ou le calcul des probabilités, parce que tout se combine et que, hors des mathématiques, le reste n’est que probabilité ; que cette partie de l’enseignement est d’un usage immense dans les affaires de la vie ; qu’elle embrasse et les choses les plus graves et les choses les plus frivoles ; qu’elle s’étend à nos vues d’ambition, à nos projets de fortune et de gloire, et à nos amusements, et que les éléments n’en sont pas plus difficiles que ceux de l’arithmétique.

Il y a un petit traité d’Huygens[5] qu’on pourrait rendre encore plus clair et plus simple. Il ne faudrait pas manquer d’en faire l’application aux jeux de hasard. Par une sorte de vanité qui n’est pas la moins insensée, l’homme met souvent à ses jeux, à la plus dangereuse et la plus frivole de ses occupations, plus d’importance qu’à ses affaires d’intérêt. Cet essai d’analyse piquerait singulièrement la curiosité des enfants.

La science des probabilités a lieu jusque dans les matières de législation. On peut demander, par exemple, quelle est la durée de l’absence après laquelle un citoyen peut être censé mort civilement.

C’est elle qui règle tout ce qui appartient aux assurances, aux tontines, aux loteries, aux rentes constituées sur une ou plusieurs têtes, à la plupart des objets de finance et de commerce.

C’est elle qui indique le parti le plus sûr ou le moins incertain, et qui console lorsque l’événement ne répond pas à une attente bien fondée.

Toute notre vie n’est qu’un jeu de hasard ; tâchons d’avoir la chance pour nous.

DES LIVRES CLASSIQUES DE CETTE PREMIÈRE CLASSE.

(L’arithmétique.) Il y a tant d’éléments d’arithmétique, qu’on n’aura que l’embarras du choix.

Rivard[6] en a composé à l’usage de nos colléges.

(L’algèbre.) Le même auteur a publié aussi des Éléments d’algèbre qu’on enseigne dans nos écoles.

Ceux de Clairaut[7] sont peut-être un peu trop forts.

(La géométrie.) Pour les Éléments de géométrie[8] où cet habile mathématicien s’est laissé conduire dans l’enchaînement des propositions par les usages de la vie, ils sont excellents.

(Le calcul des probabilités.) J’ai déjà cité l’Art de conjecturer[9] d’Huygens.

L’Analyse des chances[10], par Moivre, est trop profonde et trop étendue.

Que le maître lise, mais que l’élève ignore jusqu’au nom de l’Analyse des Jeux de hasard, par Montmaur.


DEUXIÈME CLASSE.
LES LOIS DU MOUVEMENT, LA CHUTE DES GRAVES LIBRES OU SUR DES PLANS INCLINÉS, LES FORCES CENTRIFUGES ET D’ATTRACTION, LA MÉCANIQUE ET L’HYDRAULIQUE.

Les lois du mouvement et de la chute des corps, perpendiculaire ou oblique, sont des connaissances préliminaires de la mécanique, science de première utilité. Il n’y a pas un seul art qui n’en sente la nécessité. Nous ne faisons pas un pas dans la société, dans les rues, à la ville, à la campagne, sans y rencontrer des machines.

Le traité de l’équilibre et du mouvement des fluides a des applications immenses.

On n’entreprend rien de grand et de petit sans les connaissances de l’hydraulique qui dirigent les canaux, les pompes, les aqueducs, les moulins, etc.

L’art d’employer l’air, l’eau, la terre ou la pesanteur et le feu, est l’art d’épargner le temps et les bras de l’homme qui en fait ses domestiques. Ce sont quatre esclaves du Hollandais.

Ici la liaison des sciences et leur utilité concourent à fixer le rang que j’ai donné à la mécanique et à l’hydraulique, après l’arithmétique, l’algèbre et la géométrie.

LIVRES CLASSIQUES DE LA DEUXIÈME CLASSE.

(Les lois du mouvement, de la chute des corps et les forces.)

Je ne connais aucun traité élémentaire sur ces objets particuliers, mais il n’y a guère d’auteur de mécanique qui n’en ait fait les préliminaires de son ouvrage.

Ce sont les premières propositions de l’Introduction à la vraie physique de Keill[11].

(La mécanique.) Il y a les Principes de mécanique de Varignon[12].

Un Théorème général de Newton qui réduit toutes les machines au levier.

Pour les maîtres, la savante Dynamique de D’Alembert[13]. Pour les élèves les Éléments de mécanique de Trabaud[14] ; ouvrage à l’usage de nos écoles.

(L’hydraulique.) Les Éléments d’hydraulique, du même auteur[15], sont enseignés par quelques-uns de nos professeurs.

Qui est-ce qui ne connaît pas le petit Traité de l’équilibre des liqueurs de Pascal, et la profonde Hydrodynamique[16] de D’Alembert ?

De mon temps on vantait beaucoup l’Hydraulique de Mariotte[17] ; mais peut-être que tous ces ouvrages ont vieilli et qu’on en a publié de meilleurs qui ne me sont pas connus. La bibliographie[18] est une partie de la science du professeur.


TROISIÈME CLASSE.
LA SPHÈRE ET LES GLOBES, LE SYSTÈME DU MONDE, LE CALCUL DES ÉCLIPSES, LE MOUVEMENT DES CORPS CÉLESTES OU L’ASTRONOMIE, LA GNOMONIQUE.

L’homme de mer ne peut se passer des connaissances qui précèdent, et moins encore de celles-ci. Elles sont essentielles aux géographes par état. Le voyageur en doit être plus ou moins instruit.

Il serait honteux pour un homme élevé de ne rien savoir ni du globe sur lequel il marche, ni de la voûte sous laquelle il se promène.

Si le Créateur n’a marqué plus fortement nulle part la grandeur de sa puissance que dans l’ordonnance des cieux, l’homme n’a marqué nulle part plus fortement l’étendue de son esprit que dans les progrès de l’astronomie.

Rien de plus simple et de plus ingénieux que l’art de construire des cadrans, de tracer une méridienne, d’élever un gnomon, de construire des globes et des sphères ; des planisphères qui indiquent à chaque instant l’état du ciel, l’œuvre principale du Créateur, imité et réduit par la créature dans un espace de quelques pieds.

J’avouerai toutefois que je pourrais bien avoir oublié ici la raison de l’utilité plus ou moins générale, pour céder à la liaison des connaissances.

Les études de cette classe sont purement géométriques. Les élèves ont appris tout ce qu’il faut pour s’y appliquer. Le temps qu’ils y emploieront ne sera pas long, c’est l’affaire de quelques mois.

D’ailleurs, il y a deux remèdes ; l’un de faire passer tout de suite un certain nombre d’élèves de la seconde classe à la quatrième ; l’autre de détacher ces études du premier cours, et de les renvoyer au second, qui se fait en même temps, marcher sur la même ligne, et où elles se lieront très-bien à la géographie et à la chronologie. Cependant j’incline à les laisser où je les ai placées.

LIVRES CLASSIQUES DE LA TROISIÈME CLASSE.

(La sphère.) Il y a un petit Traité de la sphère et du calendrier[19] par Rivard, qui l’a composé à l’usage de nos écoles.

(Les globes.) Un bon Traité des globes par Bion[20].

(L’astronomie.) Une Introduction à la véritable astronomie[21] par Keill.

Les Institutions astronomiques de Gregory[22], que les maîtres liront.

Pour les élèves, cent bons abrégés de la Philosophie de Newton.

L’Astronomie de Keill, traduite, commentée, et pas toujours entendue par Le Monnier, ouvrage qui, malgré ce défaut, n’est pas sans mérite.

L’Astronomie de Deslandes[23].

(La gnomonique.) Une fort bonne Gnomonique[24] de Deparcieux (dont on a aussi un Traité des probabilités de la vie humaine) où la formule générale et les tables sont de moi, comme l’auteur a eu l’honnêteté d’en convenir. Mon manuscrit s’est égaré à sa mort.

On n’oriente ni les édifices publics ni les édifices particuliers, on ne trace ni méridienne ni cadrans sans éléments d’astronomie ; il est cependant plus important de connaître les lois et les mœurs de son pays que la théorie de la lune ou des comètes, mais les sciences sont si faciles de nos jours, et les enfants ont tant de temps devant eux !


QUATRIÈME CLASSE.
L’HISTOIRE NATURELLE, LA PHYSIQUE EXPÉRIMENTALE.

Rien de plus utile et de plus intéressant que l’histoire naturelle, point de science plus faite pour les enfants ; c’est un exercice continu des yeux, de l’odorat, du goût et de la mémoire.

Entre les conditions subalternes de la société, il n’y en a point à laquelle l’histoire naturelle ne fût plus ou moins utile ; tout ce qu’on voit, tout ce qu’on touche, tout ce qu’on emploie, tout ce qu’on vend, tout ce qu’on achète, est tiré des animaux, des minéraux ou des végétaux.

C’est le catalogue des richesses que la nature a destinées à nos besoins et à nos fantaisies. Les animaux nous servent ou nous nuisent, et ils sont bons à connaître et pour les avantages que nous en retirons, et pour les dommages que nous en avons à craindre. Les minéraux et les métaux sont employés dans tous nos ateliers ; ils nous défendent sous la forme d’armes, ils abrègent nos travaux comme instruments, ils nous sont commodes comme ustensiles. Les végétaux nous alimentent ou nous récréent.

C’est en étudiant l’histoire naturelle que les élèves apprendront à se servir de leurs sens, art sans lequel ils ignoreront beaucoup de choses, et ce qui est pis, ils en sauront mal beaucoup d’autres : art de bien employer les seuls moyens que nous ayons de connaître ; art dont on pourrait faire d’excellents éléments, préliminaires de toute espèce d’enseignement.

La physique expérimentale est une imitation en petit des grands phénomènes de la nature, un essai de ses principaux agents, l’air, l’eau, la terre, le feu, la lumière, les solides, les fluides, le mouvement. Point de mécanique sans géométrie, point de physique expérimentale sans quelque teinture de mécanique.

La physique expérimentale s’introduit encore dans presque tous les ateliers des artistes. L’étude en est utile, agréable et facile. Point de machines sans calcul de la solidité et de la fragilité, de la pesanteur et de la légèreté, de la mollesse et de la dureté, de la raideur et de la flexibilité, de l’humidité et de la sécheresse, du frottement et de l’élasticité. Les élèves verront les phénomènes, mais ils en ignoreront la raison sans les connaissances préliminaires des deux premières classes.

LIVRES CLASSIQUES DE LA QUATRIÈME CLASSE.

(L’histoire naturelle.) Les institutions d’histoire naturelle sont à faire ; il faudrait en donner la tâche à M. D’Aubenton, garde du cabinet d’histoire naturelle du roi.

Les Dictionnaires de Bomare[25] sont peu de chose. Rien n’est plus contraire à l’ordre d’enseignement que l’ordre alphabétique ; rien ne s’y assujettit moins que l’histoire naturelle, qui a toujours été l’asile des méthodes. On n’étudie pas dans un dictionnaire, on le consulte. Jusqu’à ce qu’on ait mieux, les livres de Bomare ne sont pas à dédaigner.

Il y a un petit traité de l’art de transporter au loin et de conserver dans le cabinet des pièces d’histoire naturelle, par M. Turgot, le frère du contrôleur général actuel[26].

L’Abrégé de l’Histoire naturelle fait par l’auteur même, M. de Buffon, est encore trop long pour les écoles.

Les deux Dictionnaires de Lemery[27] retouchés par un habile homme seraient à préférer à celui de Bomare. Le Système de la Nature par Linnœus.

Les Institutions de botanique, par Tournefort.

Une foule de minéralogistes qui ont écrit en allemand ou qui ont été traduits[28] de cette langue en français.

La Minéralogie de Vallerius[29], etc.

(La physique expérimentale.) Le Cours de l’abbé Nollet[30], l’ouvrage de Muschenbroeck[31], les Traités de Hales, l’Optique de Newton. L’optique, la dioptrique, la catoptrique ne sont que trois problèmes généraux à résoudre. Combien l’algèbre abrège de discours et de temps !

J’ébauche, j’indique les sources où mes maîtres ont puisé, où j’ai puisé après eux. Beaucoup d’autres plus limpides et plus abondantes peuvent m’être inconnues.


CINQUIÈME CLASSE.
LA CHIMIE, L’ANATOMIE.

L’histoire naturelle introduit à la chimie, de même que la physique expérimentale, la mécanique et l’hydraulique, à l’étude du corps humain, la plus belle des machines, ainsi que la plus essentielle à connaître pour nous, dont elle est une bonne portion.

Le chimiste Becker a dit que les physiciens n’étaient que des animaux stupides qui léchaient la surface des corps, et ce dédain n’est pas tout à fait mal fondé. Rien n’est simple dans la nature, la chimie analyse, compose, décompose ; c’est la rivale du grand ouvrier. L’athanor[32] du laboratoire est une image fidèle de l’athanor universel. C’est dans le laboratoire que sont contrefaits l’éclair, le tonnerre, la cristallisation des pierres précieuses et des pierres communes, la formation des métaux, et tous les phénomènes qui se passent autour de nous, sous nos pieds, au-dessus de nos têtes.

Quel est l’art mécanique où la science du chimiste n’entre pas ? L’agriculteur, le métallurgiste, le pharmacien, le médecin, l’orfèvre, le monnayeur, etc., peuvent-ils s’en passer ? S’il n’y avait que trois sciences à apprendre, et que le choix s’en fît pour nos besoins, ils préféreraient la mécanique, l’histoire naturelle et la chimie.

Les arts mécaniques sont stationnaires par l’ignorance des ouvriers ; ils dégénèrent par leur intérêt mal entendu.

LIVRES CLASSIQUES DE LA CINQUIÈME CLASSE.

(La chimie.) Il y a des éléments de chimie sans nombre ; il y en a en français, il y en a en allemand.

Mais ce qu’il y aurait de mieux à faire, ce serait de se procurer les cahiers de Rouelle revus, corrigés et augmentés par son frère et le docteur Darcet, et de leur enjoindre de faire l’application des principes aux phénomènes de la nature et à la pratique des ateliers, moyens de perfectionner la physique et d’éclairer les arts mécaniques.

(L’anatomie.) Il y a une petite Anatomie fort courte par Kulm. Il y a mieux, c’est l’Anatomie d’Heister, traduite, commentée et amplifiée par Senac[33].

Pour les maîtres la grande Physiologie de Haller : pour les élèves ses premiers Linéaments de physiologie[34].

Ici on est trop riche et trop pauvre ; trop riche en traités, trop pauvre en bons abrégés ; les traités sont trop étendus, les abrégés sont mal faits.

Le professeur en anatomie et physiologie serait obligé de finir son cours par quelques leçons sur l’art de fortifier le corps et de conserver sa santé, et de ne pas oublier la longue liste de souffrances que l’homme intempérant se prépare.

Et puisque l’idée qui suit se présente à ma pensée, il vaut encore mieux que je l’indique que de l’omettre.

Je désirerais que le professeur, en quelque genre que ce fût, terminât son cours par un abrégé historique de la science, depuis son origine jusqu’à l’endroit où il aura laissé les élèves. Poussé plus loin, ils ne l’entendraient pas.


SIXIÈME CLASSE.
LA LOGIQUE ET LA CRITIQUE, LA GRAMMAIRE GÉNÉRALE ET RAISONNÉE.

La logique est l’art de penser juste, ou de faire un usage légitime de ses sens et de sa raison, de s’assurer de la vérité des connaissances qu’on a reçues, de bien conduire son esprit dans la recherche de la vérité, et de démêler les erreurs de l’ignorance ou les sophismes de l’intérêt et des passions : art sans lequel toutes les connaissances sont peut-être plus nuisibles qu’utiles à l’homme, qui en devient ridicule, sot ou méchant.

C’est assurément par la logique qu’il faudrait commencer, c’est-à-dire par la perfection de l’instrument dont on doit se servir, si cet enseignement abstrait était à la portée des enfants ; mais, parvenus jusqu’ici, ils y auront été préparés par un suffisant exercice de leur raison.

La critique est l’art d’apprécier les différentes autorités, assez souvent contradictoires, sur lesquelles nos connaissances sont appuyées.

Il y a l’autorité des sens et celle de la raison.

L’autorité de l’expérience et celle de l’observation.

Le danger de l’analogie.

L’examen des témoins ; le témoin oculaire, l’historien contemporain, l’historien moderne de faits anciens, les écrivains en tout genre, les philosophes, les orateurs, les poètes, les nations, la tradition.

L’examen des faits naturels ou prodigieux.

Le traité de la probabilité, de l’existence, de l’évidence, de la vraisemblance, de la certitude, de la persuasion, de la conviction, du doute.

L’examen des opinions et des systèmes… En un mot le traité des lieux philosophiques (Loci philosophici) comme le théologien Melchior Canus a fait le traité des Lieux théologiques. Ouvrage de la plus grande importance dont il n’y a pas encore la première page d’écrite.

Les éléments de la logique et de la critique conduisent à l’étude de l’histoire et des belles-lettres ; et la grammaire générale raisonnée est l’introduction à l’étude de toutes les langues particulières.

Quelque variété apparente qu’il y ait entre les langues, si l’on examine leur objet d’être la contre-épreuve de tout ce qui se passe dans l’entendement humain, on s’apercevra bientôt que c’est une même machine soumise à des règles générales, à quelques différences près, de pure convention, dont une langue par gestes trouverait les équivalents.

Le traité de ces règles générales s’appelle grammaire générale raisonnée ; celui qui la possède a la clef des autres, et il est prêt à étudier avec intelligence, et à apprendre avec rapidité quelque langue particulière que ce soit.

J’ai placé cette étude après la logique, qui s’occupe des mots, de leurs acceptions, de leur ordre dans la proposition, et de l’ordre de la proposition dans le raisonnement, parce que la grammaire générale raisonnée n’est qu’une application très-subtile de la logique, ou de l’art de penser, à la grammaire ou à l’art de parler.

LIVRES CLASSIQUES DE LA SIXIÈME CLASSE.

(La logique.) Il y a la Logique de Port-Royal.

L’abrégé du livre de l’Entendement humain de Locke.

La Recherche de la Vérité, par Malebranche.

La Méthode de Descartes.

L’ouvrage de Crouzas[35].

Mais surtout le petit livre de l’Entendement ou de la Nature humaine, par Hobbes[36], ouvrage court et profond, antérieur à tous les auteurs que j’ai cités, et qui ont délayé ses lignes substantielles en une multitude de pages exsangues. C’est un chef-d’œuvre de logique et de raison.

(La critique.) Il y a l’ouvrage de Le Clerc[37], je n’en connais point d’autres.

(La grammaire générale raisonnée.) C’est un ouvrage à faire. Elle suppose une érudition profonde, une dialectique peu commune, un maître versé dans presque toutes les langues connues, un Gebelin[38] ou quelque autre.

Celle de Port-Royal n’est qu’un essai superficiel, elle peut toutefois servir de modèle et de guide, la bonne édition est celle de feu M. Duclos[39], secrétaire de l’Académie française.

Les Tropes de Dumarsais, quoique restreints à notre langue, sont remplis d’excellentes observations communes à toutes.

L’ouvrage de M. le président de Rrosses sur l’Origine et la formation des Langues[40] est d’un excellent esprit.

J’en dirais autant de la Grammaire française de Beauzée si l’auteur avait eu plus de clarté dans le discours et plus de goût dans le choix des exemples.

Il y a la Grammaire de l’abbé Girard[41], parsemée alternativement de pages d’un précieux qui fait rire et de pages d’une fermeté de style et de raison qui surprend ; on croirait que l’ouvrage est de deux mains.

Ses Synonymes[42] sont un petit chef-d’œuvre original de finesse, de bon goût et de morale.

Si l’on jugeait à propos de reléguer la grammaire générale raisonnée après l’étude des grammaires et des langues particulières, ou du moins jusqu’au moment où les élèves posséderaient une langue étrangère ancienne ou moderne, avec laquelle ils pourraient comparer la syntaxe de la leur, je ne m’y opposerais pas ; la méthode qui remonte des faits particuliers aux premiers principes, est peut-être à préférer ici à la méthode qui descend des premiers principes aux cas particuliers.

Mais lorsque je considère qu’il ne s’agit point d’un objet entièrement nouveau, que nous possédons tous une langue maternelle, que le long exercice de la parole nous dispose dès notre enfance à l’étude de ces principes, ou à leur application à l’idiome qui nous est familier, et dont nous avons appris les éléments de nos parents, lorsqu’ils environnaient notre berceau, ou qu’ils nous portaient dans leurs bras ; lorsque je vois la liaison étroite de cette science avec la logique, je la laisse où je l’ai placée.


SEPTIÈME CLASSE.
LA LANGUE RUSSE ET LA LANGUE SLAVONNE PAR PRINCIPES.

À l’étude de la grammaire générale raisonnée je fais succéder celle de la langue de son pays, car s’il faut écrire et parler correctement une langue c’est la sienne. Je ne dirai rien sur ces deux langues qui me sont inconnues, pas davantage sur les livres classiques, les grammaires et les dictionnaires.

Je remarquerai seulement que chez toutes les nations, la langue a dû ses progrès aux premiers génies ; c’était le résultat des efforts qu’ils faisaient pour rendre fortement et clairement leurs pensées. C’est Rabelais, Marot, Malherbe, Pascal et Racine qui ont conduit celle que nous parlons au point où elle est.

Si la précision et la clarté sont les deux qualités principales d’une langue, toutes doivent prendre pour modèle la langue française ; si c’est l’énergie, c’est autre chose.

Presque point de milieu dans un ouvrage français, il est bien, très-bien ou très-mal écrit. Souvent la beauté ou la nouveauté des idées couvre les vices du style.

Personne n’est plus en état de remplir ce paragraphe que Sa Majesté Impériale ; elle s’inscrira quand il lui plaira parmi les protecteurs de la langue russe.


HUITIÈME CLASSE.
LE GREC ET LE LATIN, L’ÉLOQUENCE ET LA POÉSIE
OU L’ÉTUDE DES BELLES-LETTRES.

La gloire littéraire est le fondement de toutes les autres : les grandes actions tombent dans l’oubli ou dégénèrent en fables extravagantes, sans un historien fidèle qui les raconte, un grand orateur qui les préconise, un poète sacré qui les chante, ou des arts plastiques qui les représentent à nos yeux. Personne n’est donc plus intéressé à la naissance, aux progrès et à la durée des beaux-arts, que les bons souverains.

Ce sont les lettres et les monuments qui marquent les intervalles des siècles qui se projetteraient les uns sur les autres, et ne formeraient qu’une nuit épaisse à travers laquelle l’avenir n’apercevrait plus que des fantômes exagérés, sans les écrits des savants qui distinguent les années par le récit des actions qui s’y sont faites. Le passé n’existe que par eux ; leur silence replonge l’univers dans le néant ; la mémoire des aïeux n’est pas ; leurs vertus restent sans honneur et sans fruit pour les neveux, le moment où ces cygnes paraissent est comme l’époque de la création.

Cependant il y a bien de la différence entre celui qui agit et celui qui parle, entre le héros et celui qui le chante : si le premier n’avait pas été, l’autre n’aurait rien à dire. Certes la belle page est plus difficile à écrire que la belle action à faire[43] ; mais celle-ci est d’une bien autre importance.

Les beaux-arts ne font pas les bonnes mœurs ; ils n’en sont que le vernis.

Il faut qu’il y ait des orateurs, des poètes, des philosophes, de grands artistes ; mais, enfants du génie bien plus que de l’enseignement, le nombre n’en doit et n’en peut être que fort petit. Il importe surtout qu’ils soient excellents moralistes, condition sans laquelle ils deviendront des corrupteurs dangereux. Ils préconiseront le vice éclatant, et laisseront le mérite obscur dans son oubli. Adulateurs des grands, ils altéreront, par leurs éloges mal placés, toute idée de vertu : plus ils seront séduisants, plus on les lira, plus ils feront de mal.

Voilà une des raisons pour lesquelles je relègue l’étude des belles-lettres dans un rang fort éloigné. J’en vais exposer beaucoup d’autres : je m’élève contre un ordre d’enseignement consacré par l’usage de tous les siècles et de toutes les nations, et j’espère qu’on me permettra d’être un peu moins superficiel sur ce sujet.

OBJECTIONS.

Voici les raisons de ceux qui s’obstinent à placer l’étude du grec et du latin à la tête de toute éducation publique ou particulière.

1° Il faut, disent-ils, appliquer à la science des mots l’âge où l’on a beaucoup de mémoire et peu de jugement.

2° Si l’étude des langues exige beaucoup de mémoire, elle l’étend encore en l’exerçant.

3° Les enfants ne sont guère capables d’une autre occupation.

RÉPONSE.

À cela je réponds qu’on peut exercer et étendre la mémoire des enfants aussi facilement et plus utilement avec d’autres connaissances que des mots grecs et latins ; qu’il faut autant de mémoire pour apprendre exactement la chronologie, la géographie et l’histoire, que le dictionnaire et la syntaxe ; que les exemples d’hommes qui n’ont jamais su ni grec ni latin, et dont la mémoire n’en est ni moins fidèle, ni moins étendue, ne sont pas rares ; qu’il est faux qu’on ne puisse tirer parti que de la mémoire des enfants ; qu’ils ont plus de raison que n’en exigent des éléments d’arithmétique, de géométrie et d’histoire ; qu’il est d’expérience qu’ils retiennent tout indistinctement ; que quand ils n’auraient pas cette dose de raison qui convient aux sciences que je viens de nommer, ce n’est point à l’étude des langues qu’il faudrait accorder la préférence, à moins qu’on ne se proposât de les enseigner comme on apprend la langue maternelle, par usage, par un exercice journalier, méthode très-avantageuse sans doute, mais impraticable dans un enseignement public, dans une école mêlée de commensaux et d’externes ; que l’enseignement des langues se fait par des rudiments et d’autres livres ; c’est-à-dire qu’elle y est montrée par principes raisonnés, et que je ne connais pas de science plus épineuse ; que c’est l’application continuelle d’une logique très-fine, d’une métaphysique subtile, que je ne crois pas seulement supérieure à la capacité de l’enfance, mais encore à l’intelligence de la généralité des hommes faits, et la preuve en est consignée dans l’Encyclopédie, à l’article Construction, du célèbre Dumarsais, et à tous les articles de grammaire ; que si les langues sont des connaissances instrumentales, ce n’est pas pour les élèves, mais pour les maîtres ; que c’est mettre à la main d’un apprenti forgeron un marteau dont il ne peut ni empoigner le manche, ni vaincre le poids ; que si ce sont des clefs, ces clefs sont très-difficiles à saisir, très-dures à tourner ; qu’elles ne sont à l’usage que d’un très-petit nombre de conditions ; qu’à consulter l’expérience et à interroger les meilleurs étudiants de nos classes, on trouvera que l’étude s’en fait mal dans la jeunesse ; qu’elle excède de fatigue et d’ennui ; qu’elle occupe cinq ou six années, au bout desquelles on n’en entend pas seulement les mots techniques ; que les définitions rigoureuses des termes génitif, ablatif, verbes personnels, impersonnels sont peut-être encore à faire ; que la théorie précise des temps des verbes ne le cède guère en difficulté aux propositions de la philosophie de Newton, et je demande qu’on en fasse l’essai dans l’Encyclopédie, où ce sujet est supérieurement traité à l’article Temps ; que les jeunes étudiants ne savent ni le grec ni le latin qu’on leur a si longtemps enseigné, ni les sciences auxquelles on les aurait initiés ; que les plus habiles sont forcés à les réétudier au sortir de l’école, sous peine de les ignorer toute leur vie, et que la peine qu’ils ont endurée en expliquant Virgile, les pleurs dont ils ont trempé les satires plaisantes d’Horace, les ont à tel point dégoûtés de ces auteurs qu’ils ne les regardent plus qu’en frémissant : d’où je puis conclure, ce me semble, que ces langues savantes propres à si peu, si difficiles pour tous, doivent être renvoyées à un temps où l’esprit soit mûr, et placées dans un ordre d’enseignement postérieur à celui d’un grand nombre de connaissances plus généralement utiles et plus aisées, et avec d’autant plus de raison qu’à dix-huit ans on y fait des progrès plus sûrs et plus rapides, et qu’on en sait plus et mieux dans un an et demi, qu’un enfant n’en peut apprendre en six ou sept ans. Mais accordons qu’au sortir des écoles, les enfants possèdent les langues anciennes qu’on leur a montrées : que deviennent ces enfants ? Ils se répandent dans les différentes professions de la société : les uns se font commerçants ou militaires, d’autres suivent la cour ou le barreau ; c’est-à-dire que les dix-neuf vingtièmes passent leur vie sans lire un auteur latin, et oublient ce qu’ils ont si péniblement appris.

Mais ce n’est pas tout : si les principes de la grammaire ne sont aucunement à la portée des enfants, ils ne sont guère plus en état de saisir le fond des choses contenues dans les ouvrages sur lesquels on les exerce.

Je renvoie sur ce point à l’endroit où j’esquisserai le caractère des auteurs grecs et latins.

Je sais qu’on a recours à la glose interlinéaire, à la construction directe, et à d’autres petits moyens de soulager l’imbécillité des élèves ; mais j’ignore encore le fruit de ces méthodes tant prônées par les inventeurs ; et le préservatif des mœurs, à l’aide des éditions mutilées, me paraît insuffisant, si à chaque ligne le maître ne fait pas sentir le vice d’un caractère, le danger d’une maxime, l’atrocité ou la malhonnêteté d’une action, peine qu’il ne se donnera jamais. Si l’étude des anciens auteurs était réservée pour un temps où la tête fût mûre, et les élèves avancés dans la connaissance de l’histoire, il me semble qu’ils y rencontreraient moins de difficultés, et qu’ils y prendraient plus de goût, les faits et les personnages dont Thucydide, Xénophon, Tite-Live, Tacite, Virgile les entretiendraient, leur étant déjà connus.

L’enseignement d’une science, quelle qu’elle soit, pouvant être fait dans la langue de la nation, je conçois bien l’inconvénient, mais je suis encore à sentir l’avantage d’ajouter à la difficulté des choses celle d’un idiome étranger, dans lequel il est souvent difficile, quelquefois impossible, de s’expliquer sans employer des tours et des expressions barbares. Si le maître parle un latin pur et correct, il ne gâtera pas le goût des élèves, mais ils fatigueront à l’entendre ; s’il parle un latin barbare, comme il est d’usage et de nécessité dans une langue morte à laquelle il manque une infinité de termes correspondants à nos mœurs, à nos lois, à nos usages, à nos fonctions, à nos ouvrages, à nos inventions, à nos arts, à nos sciences, à nos idées ; il sera entendu, mais ce ne sera pas sans danger pour le goût.

Et puis je demanderai : à qui ces langues anciennes sont-elles d’une utilité absolue ? J’oserais presque répondre : à personne, si ce n’est aux poètes, aux orateurs, aux érudits et aux autres classes des littérateurs de profession, c’est-à-dire aux états de la société les moins nécessaires.

Prétendra-t-on qu’on ne puisse être un grand jurisconsulte sans la moindre teinture de grec et avec une très-petite provision de latin, tandis que tous les nôtres en sont là ? J’en dis autant de nos théologiens et de nos médecins : ces derniers se piquent de bien savoir et de bien écrire le latin, mais ils ignorent le grec ; et la langue de Galien et d’Hippocrate n’est pas plus familière à nos iâtres[44] que l’hébreu, idiome dans lequel les livres saints sont écrits, ne l’est à nos hiérophantes.

Mais tant pis, dira-t-on.

Et pourquoi tant pis ? en possèdent-ils moins bien l’anatomie, la physiologie, l’histoire naturelle, la chimie et les autres connaissances essentielles à leur profession ? leurs anciens auteurs n’ont-ils pas été traduits et retraduits cent fois ? Mais quand je conviendrais de l’avantage de ces langues pour certains états, la question n’en resterait pas moins indécise, car il ne s’agit point ici de leur utilité, mais bien du temps où il convient de les apprendre : est-ce lorsqu’on est enfant et écolier, ou lorsque, soustrait à la férule, on se propose d’être maître ? Entre les connaissances, est-ce dans le rang des essentielles ou des surérogatoires qu’il faut les placer ? essentielles ou surérogatoires, en faut-il occuper l’âge de l’imbécillité, l’âge où leur difficulté est au-dessus de la portion de jugement que la nature nous accorde ? Quand on les posséderait de bonne heure, sans la multitude des connaissances antérieures au rang d’enseignement que nous leur avons assigné, en entendrait-on mieux les auteurs ? On étudierait donc à cinq ou six ans ce qu’on ne saurait bien apprendre, et ce qui ne pourrait servir qu’à vingt-cinq ou trente, et peut-être plus tard, car à quel âge un médecin est-il en état de sentir la vérité ou la fausseté d’un aphorisme d’Hippocrate ? Mais ce que je dis du moment où la connaissance du grec et du latin est utile au médecin, et de l’âge où il convient de se livrer à cette étude, je puis le dire du littérateur même, avec cette différence que sans grec, et, à plus forte raison, sans latin, on n’est point un homme de lettres : il faut absolument à celui-ci une liaison intime avec Homère et Virgile, Démosthène et Cicéron, s’il veut exceller ; encore suis-je bien sûr que Voltaire, qui n’est pas un littérateur médiocre, sait bien peu de grec, et qu’il n’est pas le vingtième, le centième de nos latinistes.

DE LA MANIÈRE D’ÉTUDIER LES LANGUES ANCIENNES OU MODERNES.

Si je ne suis pas d’accord avec l’usage sur le temps de l’enseignement des langues anciennes, je ne le suis pas davantage avec les philosophes, tels que Dumarsais et d’autres qui ont porté l’esprit de la logique dans la grammaire, sur la manière de les étudier toutes.

Demandez à Dumarsais comment on apprend le grec et le latin ; il vous répondra, traduire les bons auteurs.

— Et quoi encore ?

— Traduire, toujours traduire.

— D’accord, il faut traduire. Et composer ?

— Gardez-vous-en bien.

— Et pourquoi ?

— C’est que vous doubleriez votre peine, et qu’à la perte du temps, vous ajouteriez celle du goût, en vous accoutumant à des tours vicieux et barbares.

— Et quel inconvénient ce vice et cette barbarie de langage et de style ont-ils pour l’avenir ?

— Je ne veux pas qu’on compose, absolument je ne le veux pas ; nos premiers littérateurs, nos anciens auteurs de grammaires et de dictionnaires n’ont pas composé, et personne aujourd’hui ne possède, peut-être, les langues grecque et latine comme ils les ont possédées.

DE LA VERSION ET DU THÈME.

Cependant, quel est le travail de l’esprit en traduisant ? C’est de chercher dans la langue qu’on possède, les expressions correspondantes à celles de la langue étrangère dont on traduit et qu’on étudie.

Et quel est le travail de l’esprit en composant ? C’est de chercher, dans la langue étrangère qu’on apprend, des expressions correspondantes à celles de la langue qu’on parle, et qu’on sait.

Or il est évident que, dans cette dernière opération, ce n’est pas la langue qu’on sait, que l’on apprend ; c’est donc celle qu’on ignore.

Il ne l’est donc pas moins que dans la première qui est exactement son inverse, on fait vraiment le contraire[45].

Mais si ces deux sortes de versions concourent au progrès de l’étudiant ; si la seconde y coopère plus fortement et plus évidemment que la première, pourquoi les séparer ?

Quand on compose on feuillète à la vérité le dictionnaire de sa propre langue, mais c’est pour y chercher l’expression correspondante dans la langue étrangère ; c’est cette expression qu’on lit, c’est cette expression qu’on écrit, c’est à la syntaxe de cette langue étrangère qu’on l’assujettit, ce sont ses règles qu’on observe, c’est à ses tours qu’on tâche de se conformer, opérations qui toutes tendent à fixer dans la mémoire et la grammaire et le dictionnaire.

Que nous apprend l’expérience journalière là-dessus ? Elle nous apprend que le latin que les élèves ont étudié dans les écoles par le thème et la version leur est très-familier, et que le grec qu’ils n’ont étudié que par la version leur est toujours difficile.

— Mais c’est que le grec est plus étendu.

— J’en conviens.

— C’est qu’on s’en occupe moins.

— J’en conviens encore.

— Et voilà les raisons pour lesquelles nos littérateurs écrivent et parlent couramment le latin, que peu écrivent le grec et qu’aucun ne le parle.

— Mais ces raisons ne sont pas toutes les raisons de ce phénomène. Connaissez-vous M. Le Beau[46] ?

— Qui est-ce qui ne le connaît pas ?

— A-t-il beaucoup étudié le latin ?

— Comme nous.

— Et le grec ?

— Il y a soixante ans qu’il s’en occupe.

— Si vous lui présentez un auteur, un manuscrit latin…

— Il l’ouvrira et l’interprétera sur-le-champ.

— Et l’auteur et le manuscrit grec ?

— Il hésitera, il vous renverra au lendemain.

— Et d’où vient cette différence entre deux langues qui l’ont occupé l’une si peu et l’autre si longtemps ?

— Je ne sais.

— Vous ne savez ?

— C’est qu’il a fait conjointement le thème et la version dans l’une, et qu’il n’a jamais fait que la version dans l’autre.

— Vous croyez ?

— Je crois, et je parie qu’en moins de trois ans je possède mieux le grec que Le Beau qui l’a étudié toute sa vie.

— Et comment cela ?

— Par la méthode qui suit :

1° Traduire les bons auteurs, ou faire la version ;

2° Composer ou faire le thème d’après les bons auteurs.

Je m’explique : prendre une page traduite d’un bon auteur, ou dans sa langue, ou dans quelque autre langue qu’on sache.

Rendre cette page traduite dans la langue de l’auteur, et comparer sa traduction avec le texte original.

C’est ainsi qu’on apprend les mots, la syntaxe, et qu’on saisit l’esprit d’une langue qui s’établit dans la mémoire par la lecture et par l’écriture ;

3° Composer et traduire sur toutes sortes de matières et d’après tous les auteurs, sans quoi la connaissance de la langue restera toujours imparfaite. Rien de plus commun que d’entendre, sans hésiter, Homère et Virgile, et que d’être arrêté à chaque phrase dans Thucydide ou Tacite. Rien de plus commun que de trouver tous les mots propres à la guerre, à l’histoire et à la morale, et d’ignorer le nom d’une fleur, d’une plante potagère ou d’un ustensile domestique ; on sait le mot latin d’un bouclier, on ne sait pas le mot latin d’un éteignoir, mot qui n’exista peut-être pas ou qui ne nous est pas parvenu, la perte des auteurs ayant consommé avec le progrès de nos connaissances l’appauvrissement des langues anciennes.

Qu’on m’amène un littérateur et sur-le-champ je devinerai s’il a appris le latin par la version seule ou par le thème et la version.

AUTEURS CLASSIQUES DE LA LANGUE GRECQUE ET DE LA LANGUE LATINE.

Il y a en latin et en grec une multitude de grammaires et de dictionnaires à choix.

En latin, pour les élèves, le Dictionnaire de Boudot[47]. Pour les maîtres, le Grand Dictionnaire latin d’Estienne.

En grec, pour les élèves, la Grammaire de Clénart[48] rédigée par Vossius, et les Racines grecques de Port-Royal. Pour les maîtres, celle de Port-Royal et d’Antisignanus[49].

Pour les élèves, le Dictionnaire de Scapula[50] ou quelque autre. Pour les maîtres, le Grand Dictionnaire grec d’Estienne.

En latin, pour les élèves, un de nos Rudiments. Pour les maîtres, la Minerve de Sanctius[51]. Et puis la nuée de ceux qui ont écrit des dialectes de la langue grecque, de ses idiotismes, de ses prépositions, de ses temps, de la valeur du verbe moyen et des particules de l’oraison latine, de la prosodie, etc.

Il faudrait faire traduire tous ces ouvrages. Il serait important de se procurer les meilleures éditions des auteurs anciens et de les réimprimer dans l’empire ; une société de savants consacrés à ce travail serait bien moins dispendieuse et beaucoup plus nécessaire qu’une Académie, car c’est ainsi que peu à peu on ferait naître l’art de l’imprimerie et le commerce de la librairie.

AVANTAGE DE L’ÉTUDE DES LANGUES GRECQUE ET LATINE.

Les Grecs ont été les précepteurs des Romains : les Grecs et les Romains ont été les nôtres, je l’ai dit, et je le répète : on ne peut guère prétendre au titre de littérateur, sans la connaissance de leurs langues. La langue grecque ayant beaucoup influé sur le latin, et la grammaire en étant un peu plus difficile, on pense communément que c’est par cette étude qu’il faut commencer ; mais l’étudiant n’étant plus un enfant, ayant le jugement fait et la tête meublée d’une assez bonne provision de connaissances élémentaires en tout genre, il est temps qu’il médite et qu’il réfléchisse. J’estime donc que l’étude des deux langues doit marcher de front ; celui qui sait le grec, rarement ignore le latin ; et il n’est que trop commun de savoir le latin et d’ignorer le grec. Celui qui a appris le latin, ne l’oublie guère[52], et celui qui a su le grec qu’il n’a appris que par la version, l’a bientôt oublié s’il ne le cultive sans relâche. Ces deux langues renferment de si grands modèles en tous genres, qu’il est difficile d’atteindre à l’excellence du goût sans les connaître. Voyager à Rome pour les peintres, voyager à Rome et à Athènes pour les littérateurs ; celui qui a un peu de tact, discernera bientôt l’écrivain moderne qui s’est familiarisé avec les Anciens, de l’écrivain qui n’a point eu de commerce avec eux. Soit dit sans blesser le dernier traducteur français de Lucrèce[53], les meilleures traductions qu’on en a faites ne sont que des copies sans couleur, sans force et sans vie ; en parler sur ces ébauches, c’est juger Raphaël ou le Titien d’après une description.

Plusieurs années de suite j’ai été aussi religieux à lire un chant d’Homère avant de me coucher que l’est un bon prêtre à réciter son bréviaire. J’ai sucé de bonne heure le lait d’Homère, de Virgile, d’Horace, de Térence, d’Anacréon, de Platon, d’Euripide, coupé avec celui de Moïse et des prophètes.

Les langues grecque et latine ont aussi de particulier, que telle est leur flexibilité, et conséquemment la variété de style de ceux qui les ont écrites, que celui qui possède parfaitement son Homère, n’entend presque rien de Sophocle, et moins encore de Pindare, et que celui qui lit couramment Ovide et Virgile, est arrêté à chaque ligne de Pline le naturaliste, ou de l’historien Tacite.

C’est d’après l’esquisse légère que je vais donner du style des auteurs grecs et latins, et des sujets qu’ils ont traités, qu’on achèvera de se convaincre combien leur connaissance précoce convient peu à la jeunesse.[54]

CARACTÈRE DES AUTEURS GRECS.

Hérodote a écrit neuf livres de l’Histoire des Perses et de l’Égypte ; chaque livre porte le nom d’une Muse. Il est pur et clair et sa dialecte[55] est l’ionique. On l’accuse de n’être ni exact ni véridique.

Thucydide, historien des vingt-huit années de la Guerre de Péloponèse, est serré, avare de mots, plein de sentences, vif et subtil. Sa dialecte est l’attique. La lecture en est pénible, même pour ceux qui possèdent le mieux sa langue[56].

L’orateur Isocrate est élégant et disert ; ce serait vraiment l’auteur des commençants, s’il fallait commencer par là.

Xénophon, le doux Xénophon qu’on appela la Muse attique, a pris l’histoire de son pays où Thucydide l’avait laissée. Historien, philosophe, homme de lettres et général d’armée, il nous a laissé la Retraite des dix mille qu’il avait commandés, l’Éducation de Cyrus et quelques autres ouvrages moraux. C’est le manuel d’un militaire et d’un homme public.

Le janséniste Épictète est aussi dur dans ses maximes que Plutarque dans son style. Qu’on l’apprenne par cœur, j’y consens, mais à l’âge de Marc-Aurèle.

Ce dernier, je veux dire Plutarque, a écrit de la morale, des antiquités, des grands hommes qu’il a comparés. Ce fut le précepteur de Montaigne qui n’était pas un enfant.

J’oubliais Démosthène que l’ordre des temps place après Xénophon. Ce fut le modèle de Cicéron. Qu’il soit donc sans cesse sous les yeux de nos orateurs qui n’auront jamais ni sa logique ni sa véhémence. Mais entend-on Démosthène, ses Philippiques, ses autres discours, sans être instruit des lois, des usages et de l’état de la République, lorsqu’il parut ?

Polybe a écrit l’Histoire romaine depuis la seconde guerre Punique jusqu’à la destruction de Corinthe. Le chevalier Folard a passé sa vie à le commenter, et c’est fort bien fait au chevalier Folard[57].

Diodore de Sicile a écrit des Égyptiens, des Assyriens, des Grecs et des Romains.

Denys d’Halicarnasse, l’Histoire romaine et quelques ouvrages de grand goût et de peu de lecteurs.

Philon et Josèphe l’Histoire des Juifs. Appien d’Alexandrie a redit des Romains, d’un style pauvre et petit, ce que d’autres en avaient dignement écrit ; et les morceaux d’Appien de Nicomédie sur la Bithynie et autres sujets historiques particuliers, ne valent pas mieux ni pour le fonds ni pour le style.

Il y a de Diogène de Laërce, les Vies des Philosophes ; de Polyen, les Stratagèmes de guerre ; de Pausanias, les Antiquités des villes de la Grèce, des deux Philostrate, la Vie d’Apollonius et les Vies des Sophistes ; de Dion Cassius, l’Histoire romaine jusqu’à Alexandre, fils de Mammée ; d’Hérodien, la même Histoire depuis la mort d’Antonius jusqu’à celle de Balbin et de Maximin ; de Zozime, la même Histoire depuis Auguste jusqu’au second siège de Rome par Alaric ; de Procope, les Guerres contre les Goths, les Alains et les Vandales ; les Faits et Gestes de Justinien, par Agathias ; d’Elien, de Jules Capitolin et de Vopiscus[58], les vies de quelques-uns des Césars. Je me lasse ; je laisse là les deux Aurelius, Eutrope, Ammien-Marcellin et Jules Solin[59]. L’idiome de tous ces auteurs est très-difficile, et je demande si les choses qu’ils ont traitées sont fort à la portée de la jeunesse.

Lucien, l’élégant, l’ingénieux et le plaisant Lucien, lui conviendrait davantage ; mais il est impie, mais il est sale, et il y a du choix à faire entre ses dialogues.

Et les ouvrages de Platon, abrégés de la science universelle, sont trop profonds, même pour les maîtres, et je les crois au moins aussi propres à gâter l’esprit qu’à perfectionner le style.

Passons au poètes. Homère, toujours Homère élèvera le génie, familiarisera avec tous les dialectes, offrira des modèles d’éloquence dans tous les genres. Son vers ressemble au polype, vivant dans son tout et dans chacune de ses parties. Les autres poètes font des vers et même de fort beaux, mais on y sent le travail et la composition. La langue de la poésie semble être la langue naturelle d’Homère. Qu’on me pardonne le petit grain d’encens que je brûle devant la statue d’un maître à qui je dois ce que je vaux, si je vaux quelque chose. Mais à quel âge l’ai-je senti, en ai-je profité ? Entre vingt et vingt-quatre ans.

J’en dis autant d’Hésiode, qui a pris pour sujets les travaux de la campagne et la Théogonie ou le catéchisme païen ; moins sublime qu’Homère, mais le premier dans le genre moyen.

Comment est-il arrivé que ces deux poètes, les plus anciens auteurs de la Grèce, en soient les écrivains les plus purs ?

Il y a de petites chansons d’Anacréon d’une délicatesse et d’un naturel charmant, mais souvent très-dissolues.

Pindare, le chantre des Jeux olympiques, plein de hauteur et de verve, est hérissé de difficultés. Son désordre n’est qu’apparent, j’en suis sûr. S’il célèbre la puissance de l’harmonie, il s’élève dans les cieux où elle apaisera le courroux des dieux ; il descend sur la terre où elle tempérera les passions des hommes ; il se précipite aux enfers où elle accroîtra le supplice des méchants. Mais où est l’élève, où est le maître capable de démêler cet artifice, et sans cela ce n’est que le bavardage décousu d’un homme en délire.

Sophocle, Euripide et Eschyle sont les trois poètes tragiques de la Grèce. Sophocle est simple et grand, mais qui est-ce qui déchiffrera ses chœurs ? Le moraliste Euripide est facile et clair, mais encore faut-il être en état de suivre la marche d’un ouvrage dramatique pour en profiter. Eschyle est épique et gigantesque lorsqu’il fait retentir le rocher sur lequel les Cyclopes attachent Prométhée et que les coups de leurs marteaux en font sortir les nymphes effrayées ; il est sublime lorsqu’il exorcise Oreste, qu’il réveille les Euménides qu’il avait endormies, qu’il les fait errer sur la scène et crier : Je sens la vapeur du sang, je sens la trace du parricide, je la sens, je la sens… et qu’il les rassemble autour du malheureux prince qui tient dans ses mains les pieds de la statue d’Apollon. Mais de combien d’années d’études a-t-on payé la jouissance de ces beautés !

Aristophane est tout ce qu’il veut être, il a tous les tons et toutes sortes d’esprit, mais son élévation et son obscénité le qualifiaient alternativement le poète des hommes de goût et de la canaille. Cependant on ne possède pas la langue grecque sans l’avoir lu et relu.

Rien de si voisin de la nature champêtre, pour le ton, le dialogue et les images, que Théocrite dont je préfère les rustiques Idylles aux belles Églogues de Virgile, comme je préfère le paysage de Téniers aux caravanes de Boucher. Mais il est plein de peintures licencieuses, et pour en rendre l’usage innocent il faudrait l’estropier partout.

Bion et Moschus touchent de près au ton et au caractère de Théocrite.

Celui qui ne sent ni la simplicité ni l’élégance des Hymnes de Callimaque ne sent rien.

CARACTÈRE DES AUTEURS LATINS.

Après cette ébauche succincte des auteurs grecs, j’achève plus rapidement encore celle des auteurs latins, et je rentre dans mon sujet par l’exposition de l’ordre suivant lequel les uns et les autres doivent être étudiés.

Cicéron, orateur, politique ou homme d’État et philosophe, qu’il suffit de nommer. Son style est toujours nombreux, sa langue pure, élégante et claire, par conséquent facile à entendre, autant que les langues à inversions ou transpositions de mots, presque arbitraires, peuvent l’être.

Une observation qui se présente ici à mon esprit et qui n’est pas une des moindres raisons de différer l’étude des langues anciennes, c’est l’inversion ; où est l’enfant qui ait assez d’idées et d’étendue de tête pour embrasser toute la suite d’une période de cinq à six lignes où l’ordre des mots suspend le sens jusqu’à la fin ? Je ne sais même comment le peuple romain l’entendait.

Le héros de Sa Majesté Impériale, César, a écrit sept livres de la conquête des Gaules qu’il avait faite, et trois livres de la guerre civile. C’était le bréviaire de Montecuculli.

Salluste s’est occupé de la révolte de Catilina et de la guerre de Jugurtha. Voici comment il fait parler Marius : « Je n’ai point appris les belles-lettres, je me suis peu soucié de les apprendre ; mais aux choses plus attenantes à la république, j’y suis maître passé. Je sais frapper l’ennemi, susciter des secours, souffrir le froid et le chaud, coucher sur la dure, supporter à la fois la fatigue et la faim et faire ce qu’ont fait nos ancêtres pour illustrer le nom romain. » Un jeune militaire russe parlerait ainsi. Salluste affecte des mots surannés ; il est rapide et serré, grand peintre ; ses exordes sont des selles à tous chevaux.

Cornélius Népos a écrit les vies des grands capitaines romains et étrangers ; il est digne du siècle d’Auguste, s’il n’en est pas ; le superstitieux, abondant, large et majestueux Tite-Live, l’histoire ecclésiastique et civile de l’Empire ; Velleius Paterculus, des morceaux d’histoires diverses et d’histoire romaine d’un style ingénieux, élégant, mais quelquefois obscur et raboteux ; Valère Maxime, auteur de mauvais goût, barbare et pointu, des dits et faits mémorables ; le philosophe Sénèque, grand moraliste, mais d’une lecture tardive ; Pomponius Méla, de la chorégraphie, et Columelle de l’économie rustique, tous deux purs et corrects ; Quinte-Curce, courant après les qualités d’un bon écrivain, des guerres d’Alexandre ; Pline le naturaliste, subtil, ingénieux, sublime quelquefois, toujours serré, souvent obscur, de tout, de trop de choses pour ne pas fourmiller d’erreurs ; Tacite, le hardi, éloquent, très-éloquent, le sublime peintre Tacite, mais un peu détracteur de la nature humaine, toujours obscur par sa brièveté et son sens profond, des annales de l’Empire et des vies des premiers empereurs ; quand il loue, ne rabattez rien de son éloge ; c’est là qu’un souverain se perfectionnera dans l’art que Tacite appelle les forfaits de la domination[60] et que nous appelons la raison d’État. Quintilien, grand écrivain, homme d’un jugement sain, critique d’un goût exquis, juge sévère, mais impartial, des institutions oratoires ; Frontin et Végèce, de la science militaire ; Pline le Jeune, des lettres remplies de sentiment, de délicatesse et de mœurs ; Florus, d’un style tortueux et recherché, de l’histoire romaine ; Suétone, laconique et pur, des anecdotes de la vie scandaleuse et privée des Césars ; Justin, l’abréviateur de Trogue Pompée, que je ne daigne pas nommer, quoiqu’il soit bref et correct.

Et puis un mot sur les poètes et je finis. Qui est-ce qui ne connaît pas Virgile, dont le buste est placé dans le temple du Goût, les yeux attachés sur celui d’Homère, et sur le piédestal duquel on voit un génie qui s’efforce d’arracher un clou à la massue d’Hercule ? Qui est-ce qui ne connaît pas Horace, le précepteur de tous les hommes dans la morale, de tous les littérateurs dans l’art d’écrire, mais le plus adroit corrupteur des grands ; le libertin et malheureux Ovide, ses Tristes, ses Fastes, ses Amours, ses Métamorphoses, son esprit, sa facilité, sa volupté ; les naïves saletés de Catulle, la douce mélancolie de Tibulle, la chaleur de Properce, la noble et vertueuse audace de Juvénal, la finesse, la bonne plaisanterie et les élégantes obscénités de Martial ? Je ne parlerai pas de cet arbitre Pétrone du bon goût de la cour de Néron, son nom seul fait rougir.

Presque tous ces écrivains sont peut-être sans conséquence entre les mains d’un homme fait ; mais je demande si l’on parle de bonne foi lorsqu’on assure que la langue de ces auteurs, difficiles pour le style, profonds pour les choses et souvent dangereux pour les mœurs, peut être la première étude de la jeunesse ; si l’on souffrira sous des yeux innocents et purs les leçons de Plaute, dont je n’ai point parlé ; celles de Térence que je me rappelle en ce moment, Térence, dont l’élégance et la vérité sont au-dessus de tout éloge, mais dont les peintures n’en sont que plus séduisantes ; les leçons d’athéisme de Lucrèce : j’aimerais encore mieux qu’on exposât les élèves à se corrompre le goût dans le dur, sec et boursouflé Sénèque le tragique, à qui je devais cette petite égratignure pour l’ennui qu’il m’a causé, et à qui j’en demande pardon pour quelques belles scènes qu’il a inspirées à notre Racine.

Je demande si cette étude ne suppose pas des têtes plus mûres et des connaissances préliminaires ?

Je demande s’il est indifférent d’en aplanir la difficulté par des notions générales sur les mœurs, les usages, les faits ; en un mot, par l’histoire des temps ?

Que signifient ces lettres de Cicéron à Atticus, à Brutus, à César, à Caton, où les replis tortueux de la politique romaine sont développés sous les yeux d’un enfant ?

Je demande si ces personnages fameux, connus d’avance, on n’en rencontrera pas les noms avec plus d’intérêt dans les ouvrages qui en parleront ; si l’on n’en interprétera pas plus aisément ces ouvrages, si l’on n’en sentira pas mieux le charme, et si les épines de la grammaire n’en seront pas émoussées ?

ORDRE DES ÉTUDES GRECQUES ET LATINES.

Cet ordre est presque celui de nos classes, avec cette différence qu’on débute dans celles-ci par ces études en y entrant, et qu’on en sort au bout de cinq à six ans, bien fatigué, bien ennuyé, bien châtié et bien ignorant, sans parler du dégoût qu’on a pris pour ces auteurs sublimes, et dont on revient rarement.

Les étudiants ont acquis des connaissances, il s’agit d’en faire usage ; ils ont des idées, il s’agit de les rendre ; ils ont étudié les grands modèles, il s’agit de les imiter ; ils entendent la langue des historiens, des poètes et des orateurs, il s’agit de leur exposer les principes de la composition, de donner l’essor à leur génie, s’ils en ont, et d’en faire des orateurs et des poètes.

L’ÉLOQUENCE ET LA POÉSIE.

Les beaux-arts ne sont tous que des imitations de la belle nature. Mais qu’est-ce que la belle nature ? C’est celle qui convient à la circonstance.

Ici, la même nature est belle ; là, elle est laide. L’arbre qui est beau dans l’avenue d’un château, n’est pas beau à l’entrée d’une chaumière, et réciproquement. Entre les arbres à placer dans l’avenue du château et à la porte de la chaumière, il y a encore du choix.

Ce que je dis de l’arbre s’étend à tous les objets de la nature, à tous les modèles de l’art, depuis l’astre immense et brûlant qui éclaire l’univers, jusqu’au ruban de la coiffure d’une coquette, jusqu’au moindre pli de sa robe.

Le goût n’est rien, ou il embrasse tout ; s’il y avait de l’arbitraire dans l’imitation la plus frivole, il y aurait de l’arbitraire dans l’imitation la plus importante.

L’art imite les actions de l’homme, ses discours et les phénomènes de la nature.

L’histoire se conforme rigoureusement à la vérité.

L’éloquence l’embellit et la colore.

La poésie, plus soucieuse de la vraisemblance que de la vérité, l’agrandit en l’exagérant.

Il importe donc que les préceptes de l’art oratoire et de la poésie aient été précédés :

1° D’un traité du vrai, du vraisemblable et de la fiction, du vrai absolu et du vrai de convenance ;

2° D’un traité de l’imitation de la nature ;

3° D’une exposition de ce que c’est que la belle nature et de son choix, d’après la convenance ;

Surtout appuyer ces principes de beaucoup d’exemples.

4° D’un traité du bon et du beau, qui n’est jamais que l’éclat du bon ; du sublime, qui n’est que l’éclat du bien ou du mal, accompagné d’un frisson qui naît, ou de la grandeur, ou du péril, ou de l’intérêt.

LIVRES CLASSIQUES SUR CES PRÉLIMINAIRES DE L’ÉLOQUENCE ET DE LA POÉSIE.

Il y a l’ouvrage de l’abbé Batteux, intitulé les Beaux-Arts réduits à un même principe, commentaire d’une ligne du chancelier Bacon, livre acéphale mais utile où il n’y a qu’un chapitre à suppléer, le premier : ce que c’est que la belle nature[61].

Le Traité du sublime, de Longin.

Les Réflexions sur la poésie et sur la peinture, de l’abbé Dubos.

Mais surtout Du choix et de la place des mots, par Denys d’Halicarnasse[62], ouvrage profond.

On s’occupera ensuite de l’harmonie.

De l’harmonie en général et relative à l’organe.

De l’harmonie imitative ou relative aux passions de l’homme et aux phénomènes de la nature, harmonie qui contredit quelquefois l’harmonie de l’oreille et qui la blesse avec succès.

Le mot propre se supplée, l’harmonie ne se supplée jamais. L’harmonie qui flatte l’organe s’apprend ; celle qui naît de la sensibilité ne s’apprend point : le génie la trouve et s’y assujettit sans s’en douter ; celui qui la chercherait, ou d’imitation, ou d’industrie, se fatiguerait beaucoup pour n’être que maniéré et maussade.

On sait alors tout ce qu’il faut savoir pour passer aux leçons propres à l’éloquence et à la poésie et devenir grand orateur et grand poète, si l’on y est destiné.

On joindra à la lecture des Institutions de Quintilien, quelques chapitres choisis du Traite des études, de Rollin ;

Le Cours de belles-lettres[63], de l’abbé Batteux ;

L’Orateur, de Cicéron ;

La Poétique, d’Aristote ;

La Poétique, d’Horace.

On reviendra à la lecture des orateurs et des poètes distingués tant anciens que modernes. Le professeur en marquera les beautés et les défauts.

Il traitera de l’invention, de l’élocution ou du style, du style historique, du style oratoire, du style didactique, du style épistolaire ; des différentes parties de l’oraison, l’exorde, l’exposition, la démonstration, la réfutation, la péroraison ; du récit, du pathétique, de l’action, ou des différentes parties de la déclamation, le geste et la voix ; de la poésie dramatique, du dialogue, de la tragédie, de la comédie, du poème lyrique et du poème pastoral, de l’élégie, de l’ode, de l’idylle, de l’épître, de la satire, de la fable, du madrigal, de la chanson ou vaudeville et de l’épigramme.

Les meilleurs ouvrages dans tous ces genres sont les auteurs mêmes avec un professeur intelligent qui sache les commenter avec goût.

EXEMPLE.

Il fera remarquer le génie, la chaleur, la gaieté, l’invention, les bonnes et les mauvaises plaisanteries de Plaute.

Le naturel, la vérité, la pureté et l’élégance de Térence, qui, semblables à ces chefs-d’œuvre de la sculpture antique, ont peu de mouvement, mais tant de charmes, des grâces si imperceptibles qu’on n’en remporte après les avoir vues qu’une admiration vague et qu’on y découvre, en les revoyant, toujours quelque chose de nouveau.

La verve et le style dur et cahoté de Lucrèce.

L’harmonie, la sagesse et la beauté de Virgile en tout genre.

L’élévation d’Horace dans ses odes, sa raison dans ses épîtres, sa finesse dans sa satire, son goût exquis dans tous ses ouvrages.

La douceur de Tibulle, la naïveté de Catulle, la chaleur de Properce, la facilité et la fécondité d’Ovide, la sévérité de Phèdre, l’emphase de Lucain, la boursouflure du tragique Sénèque, l’obscurité de Perse, les vains efforts de Silius Italicus pour atteindre Virgile, le fracas de Stace, l’esprit de Martial, la violence de Juvénal, l’hydropisie de Claudien.

Je ne veux ni un sec et triste détracteur des Anciens, ni un sot admirateur de leurs défauts.

Ce que je viens de prescrire sur les poètes latins, il faut l’entendre des orateurs, des historiens, de tous les auteurs en tout genre et en quelque langue que ce soit, ancienne ou moderne, nationale ou étrangère.

Et nous voilà parvenus à la fin du premier cours des études d’une université ou à la sortie de la faculté qu’on appelle des arts.

Il y a nombre d’auteurs grecs et latins dont je n’ai rien dit, mais la connaissance n’en est pas fort utile au professeur, et la lecture n’en serait d’aucun avantage aux élèves.

J’ai traité la matière des belles-lettres avec un peu plus d’étendue que les autres parce que c’est la mienne et que je la connais mieux. Assez équitable pour ne lui assigner entre les connaissances que le rang qu’elle mérite, j’ai cédé à une tentation bien naturelle, celle d’en parler un peu plus longtemps peut-être que son importance ne le permettait.


DEUXIÈME COURS DES ÉTUDES D’UNE UNIVERSITÉ,

Qui commencera avec le premier cours, et sera commun à tous les élèves qui le suivront jusqu’à leur sortie de la faculté des arts dont il est la suite.
(SUITE DE LA FACULTÉ DES ARTS.)

L’objet du premier cours est de préparer des savants ; l’objet de celui-ci est de faire des gens de bien : deux tâches qu’il ne faut point séparer.

Les élèves reçoivent dans l’une des leçons dont l’utilité devient de moins en moins générale ; les leçons qu’ils reçoivent dans l’autre sont d’une nature qui reste la même.

Inepte ou capable, il serait à propos qu’un sujet s’y arrêtât pendant un certain intervalle de temps. Homme, il faut qu’il sache ce qu’il doit à l’homme ; citoyen, il faut qu’il apprenne ce qu’il doit à la société ; prêtre, négociant, soldat, géomètre ou commerçant, célibataire ou marié, époux, fils, frère ou ami, il a des devoirs qu’il ne peut trop connaître.

Le cours précédent rassemblera les élèves pendant une partie de la matinée ; celui-ci les rassemblera pendant une partie de la soirée.

Ils ne finiront l’un et l’autre qu’au sortir de la faculté des arts, ou qu’à l’entrée des facultés de médecine, de jurisprudence et de théologie.

Les classes en seront moins nombreuses et les leçons moins variées. Le premier cours se distribuera en huit classes, celui-ci ne se distribue qu’en trois ; mais l’enseignement reçu dans ces trois classes, toujours le même pour le fond des matières, s’étendra de plus en plus, deviendra successivement plus détaillé et plus fort ; on n’en saurait trop approfondir les objets, les élèves n’en peuvent trop écouter les préceptes.

Le premier cours est élémentaire, celui-ci ne l’est pas ; on sort des classes de l’un, écolier ; des classes de l’autre, il serait à souhaiter qu’on en sortît maître.

Les leçons sur les sciences suffisent lorsqu’elles ont indiqué au talent naturel l’objet particulier qui deviendra l’étude et l’exercice particulier du reste de la vie. Les leçons sur la morale, les devoirs et la vertu, les hommes, la bonne foi, la jurisprudence usuelle sont d’une tout autre nature.

Il y a un milieu entre l’ignorance absolue et la science parfaite, il n’y en a point entre le bien et le mal, entre la bonté et la méchanceté. Celui qui est ballotté dans ses actions de l’une à l’autre est méchant.

Sans l’histoire, il est difficile d’entendre les auteurs anciens ; sans la morale universelle, il est impossible de fixer les règles du goût : et, sous ces deux points de vue, l’enseignement de ce second cours reflète encore sur l’enseignement du premier.


PREMIÈRE CLASSE.
1° LES PREMIERS PRINCIPES DE LA MÉTAPHYSIQUE OU DE LA DISTINCTION DES DEUX SUBSTANCES : DE L’EXISTENCE DE DIEU, DE L’IMMORTALITÉ DE L’ÂME ET DES PEINES À VENIR, S’IL Y EN A ; 2° LA MORALE UNIVERSELLE ; 3° LA RELIGION NATURELLE ; 4° LA RELIGION RÉVÉLÉE.

Sa Majesté Impériale n’est pas de l’avis de Bayle, qui prétend qu’une société d’athées peut être aussi ordonnée qu’une société de déistes, mieux qu’une société de superstitieux[64] ; elle ne pense pas, comme Plutarque, que la superstition est plus dangereuse dans ses effets et plus injurieuse à Dieu que l’incrédulité[65] ; elle ne définit pas avec Hobbes la religion une superstition autorisée par la loi, et la superstition une religion que la loi proscrit. Elle pense que la crainte des peines à venir a beaucoup d’influence sur les actions des hommes, et que la méchanceté que la vue du gibet n’arrête pas, peut être retenue par la crainte d’un châtiment éloigné. Malgré les maux infinis que les opinions religieuses ont faits à l’humanité, malgré les inconvénients d’un système qui met la confiance des peuples entre les mains du prêtre, toujours rival dangereux du souverain, qui donne un supérieur au chef de la société et qui institue des lois plus respectables et plus saintes que les siennes ; elle est persuadée que la somme des petits biens journaliers que la croyance produit dans tous les États compense la somme des maux occasionnés entre les citoyens par les sectes et entre les nations par l’intolérance, espèce de fureur maniaque à laquelle il n’y a point de remède[66].

Il est donc à propos que l’enseignement de ses sujets se conforme à sa façon de penser et qu’on leur démontre la distinction des deux substances, l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme et la certitude d’une vie à venir, comme les préliminaires de la morale ou de la science qui fait découler de l’idée du vrai bonheur, et des rapports actuels de l’homme avec ses semblables, ses devoirs et toutes les lois justes ; car on ne peut, sans atrocité, m’ordonner ce qui est contraire à mon vrai bonheur, et on me l’ordonnerait inutilement.

La religion n’est que la sanction de la volonté de Dieu, révélée et apposée à la morale naturelle.

On pourrait terminer ces leçons par une démonstration rigoureuse, qu’à tout prendre, il n’y a rien de mieux à faire pour son bonheur en ce monde, que d’être un homme de bien, ou par un parallèle des inconvénients du vice, ou même de ses avantages avec ceux de la vertu.

Si peu d’hommes savent tirer parti de leurs talents, soit pour conserver leur bien, soit pour l’accroître, la misère est une si puissante ennemie de la probité, le renversement des fortunes est si fréquent et a de si funestes effets sur l’éducation des enfants, que j’ajouterais ici les éléments de la science économique, ou de l’art de conduire sa maison ; art dont les Grecs et les Romains faisaient si grand cas.

Il serait difficile de parler de la richesse sans parler, du moins sommairement, de l’agriculture, source de toute richesse. Que Sa Majesté Impériale ne s’effarouche pas du mot économique ; il ne s’agit point ici des visions politiques de cette classe d’honnêtes gens qui s’est élevée parmi nous, et qui nous fera beaucoup de bien ou beaucoup de mal.

LIVRES CLASSIQUES DE LA PREMIÈRE CLASSE DU SECOND COURS D’ÉTUDES.

(La métaphysique.) Il y a l’ouvrage de Clarke. Son traité de l’Existence de Dieu passe pour le meilleur. Il faudrait un peu le paraphraser et l’adoucir. Fénelon a traité le même sujet.

(La morale universelle.) Je ne connais guère sur la connaissance de l’homme qu’elle suppose que le petit traité d’Hobbes intitulé : De la Nature humaine, que j’ai déjà recommandé. On imprime à présent à Amsterdam sous ce titre un ouvrage où je suis sûr qu’il y aura d’excellentes choses[67]. Il faudrait resserrer et analyser le système social et la politique naturelle.

(La religion ou la morale universelle révélée.) Il faut un Abrégé de l’Ancien Testament, un Abrégé du Nouveau. Ces deux ouvrages sont faits.

Le Petit Catéchisme historique de Claude Fleury.

Le Grand Catéchisme du même, en changeant dans l’un et l’autre ce qu’il y aurait à changer.

On trouvera dans Abbadie autant et plus qu’il n’en faut savoir sur l’authenticité des livres saints, la certitude de la révélation et la divinité de Jésus-Christ.

(La morale particulière, ou le droit naturel et celui des gens.) Il y a l’Abrégé de Puffendorf[68], le Traité de Burlamaqui[69], les Devoirs de l’Homme et du Citoyen, par Hobbes, et beaucoup d’autres.

(La morale civile, ou le droit national.)

C’est vraisemblablement un ouvrage à faire en Russie.

Et puis feuilleter la nuée des moralistes tels que Montaigne, Nicole et d’autres qui ont ressassé nos devoirs particuliers, pour en tirer ce qu’ils ont dit de plus sensé.

Je me rappelle une petite morale écrite en latin par l’Anglais Hutcheson[70] ; elle m’a paru vraiment classique. L’auteur y établit les principes généraux de la science des mœurs, et finit par les contrats, les actes de mariage, les promesses verbales, les promesses écrites, le serment et le reste de ces engagements que nous prenons si légèrement et qui ont des suites si longues et si fâcheuses.

(L’économique.) La science économique est ébauchée dans Xénophon. C’est d’ailleurs, ainsi que l’agriculture, le sujet de deux discours faciles à faire.


DEUXIÈME CLASSE.
L’HISTOIRE, LA MYTHOLOGIE, LA GÉOGRAPHIE ET LA CHRONOLOGIE.

Je crois qu’il faudrait commencer l’étude de l’histoire par celle de sa nation, et celle-ci ainsi que toutes les autres, par les temps les plus voisins en remontant jusqu’aux siècles de la fable, ou la mythologie. C’est le sentiment de Grotius. « En général, dit-il, ne pas commencer par des faits surannés qui nous sont indifférents, mais par des choses plus certaines, et qui nous touchent de plus près, et s’avancer de là peu à peu vers l’origine des temps[71]. » Voilà ce qui nous semble plus conforme à un véritable enseignement, c’est l’étude des faits soumis à notre principe général : et pourquoi en serait-elle une exception ?

Sans la mythologie, on n’entend rien aux auteurs anciens, aux monuments, ni à la peinture, ni à la sculpture, même modernes, qui se sont épuisées à remettre sous nos yeux les vices des dieux du paganisme, au lieu de nous représenter les grands hommes.

Quelques-uns penseront peut-être que la connaissance de l’histoire devrait précéder celle de la morale. Je ne puis être de leur avis : il me semble qu’il est utile et convenable de posséder la notion du juste et de l’injuste, avant la connaissance des actions, des personnages et de l’historien même, auxquels on doit l’appliquer.

Lorsqu’on a dit de la géographie et de la chronologie qu’elles étaient les deux yeux de l’histoire, on a tout dit.

Je désirerais qu’on diminuât la sécheresse de l’étude du globe par quelques détails sur les religions, les lois, les mœurs, les usages bizarres, les productions naturelles et les ouvrages des arts.

L’Anglais Martin[72] a ébauché cette tâche.

Il y a la géographie ancienne et la géographie moderne : il n’en faut point faire des études séparées : il en coûterait si peu pour joindre au nom d’une ville ou d’une rivière celui qu’elle portait autrefois.

LIVRES CLASSIQUES DE LA DEUXIÈME CLASSE.

(L’histoire.) Il y a l’Introduction à l’Histoire, par l’abbé Lenglet du Fresnoy.

L’Histoire ancienne par l’abbé Millot.

L’Abrégé de l’Histoire de France par le même. Si cet abbé Millot était encouragé à fournir le reste de sa carrière, tous les livres classiques sur l’histoire seraient faits. Il écrit bien, il est sage et hardi.

Il y a un Abrégé de l’Histoire universelle dans le Cours d’Éducation de l’abbé de Condillac, aussi bon instituteur que son élève[73] est mauvais.

(La mythologie.) Outre les ouvrages[74] de l’abbé Banier et l’Histoire du Ciel de Pluche, il y en a cent autres sur cette matière.

(La géographie.) Il faut un globe, des sphères et le meilleur atlas qu’on pourra former.

On consultera, sur la géographie ancienne, Strabon, Ptolémée, Pomponius Méla et surtout les ouvrages modernes de Cluvier, de Cellarius et de notre d’Anville.

(La chronologie.) Celle du jésuite Petau, Rationarium Temporum[75], est peut-être le meilleur livre sur la connaissance des temps.

(L’économique.) J’ai cité Xénophon ; il ne sera question que de l’étendre et de l’approprier à nos temps.

(L’agriculture.) Le discours sur l’économique serait trop court, si les premiers principes de l’agriculture et du commerce ne s’y trouvaient pas.

M. l’abbé de Condillac vient de publier les Éléments du Commerce considéré relativement au Gouvernement ; c’est un ouvrage simple, clair et précis.

Et nous voilà sortis du second cours de la faculté des arts. Je n’ai qu’un mot à dire sur le troisième.


TROISIÈME COURS D’ÉTUDES,

Parallèle aux deux autres, et commun à tous les élèves pendant toute la durée de leur éducation.
(SUITE DE LA FACULTÉ DES ARTS.)
UNE CLASSE DE PERSPECTIVE ET DE DESSIN.

Le dessin est d’une utilité si générale, il provoque si naturellement la naissance de la peinture et de la sculpture, et il est si nécessaire pour juger avec goût des productions de ces deux arts, que je ne suis point étonné que le gouvernement en ait fait une partie de l’éducation publique ; mais point de dessin sans perspective.

Il me vient une idée que peut-être Sa Majesté Impériale ne dédaignera pas : la plupart de ceux qui entrent dans les écoles publiques écrivent si mal, ceux dont le caractère d’écriture était passable, l’ont si bien perdu quand ils en sortent, et il y a si peu d’hommes, même parmi les plus éclairés, qui sachent bien lire, talent toujours si agréable, souvent si nécessaire, que j’estime qu’un maître de lecture et d’écriture ne s’associeraient pas inutilement au professeur de dessin.

La prononciation vicieuse et la mauvaise écriture sont deux défauts très-analogues, c’est bégayer pour les yeux et pour les oreilles.

Nous avons d’excellents principes de dessin gravés, mais il faut donner la préférence aux morceaux de gravure au crayon, de Demarteau ; ils imitent le dessin à la main, à tromper les connaisseurs.

On dessine d’après l’exemple, d’après la bosse et d’après la nature ou le modèle.

Le modèle ne me paraît nécessaire qu’à ceux des élèves qui se feront peintres ou sculpteurs par état ; mais, je le répète, point de dessin sans perspective. Il y a la Grande perspective et l’Abrégé de perspective de Brook Taylor, deux excellents ouvrages.

Mais qui est-ce qui n’habite pas une maison ? qui est-ce qui n’est pas exposé à bâtir et à être volé par un maçon ou par un architecte ? Il n’y a donc pas un citoyen à qui les éléments, je ne dis pas de l’architecture, mais de l’art de bâtir, ne fussent de quelque utilité.

Pour ceux d’architecture, aucun homme puissant ne peut les ignorer, sans consommer un jour des sommes immenses à n’entasser que des masses informes de pierres.

Plus les édifices publics sont durables, plus longtemps ils attestent le bon ou le mauvais goût d’une nation, plus il convient que ceux qui président à cette partie de l’administration aient le goût sûr et grand.

Dans trois mille ans d’ici on verra encore que nous avons été Goths.

Les éléments de l’art de bâtir sont à faire.

Le meilleur ouvrage pour l’enseignement de l’architecture militaire ou civile, ce serait, à mon avis, un grand plan qui représenterait le terrain ou d’une maison, ou d’un hôtel, ou d’un palais ou d’une église. On le creuserait, on poserait les fondements, on élèverait l’édifice assise par assise, jusqu’au faîte ; de là on passerait aux détails de la distribution et de la décoration intérieure, et les élèves s’instruiraient par les yeux, profondément et sans fatigue. C’est ainsi qu’un militaire appelé de Terville donnait des leçons publiques de fortifications et rassemblait autour de lui des hommes de tous les états.

Ces trois cours d’études achevés, le petit nombre des élèves qui les auront suivis jusqu’à la fin, se trouveront sur le seuil des trois grandes facultés, la faculté de médecine, la faculté de droit, la faculté de théologie, et ils s’y trouveront pourvus des connaissances que j’ai appelées primitives, ou propres à toutes les conditions de la société, à l’homme bien élevé, au sujet fidèle, au bon citoyen, toutes préliminaires, et quelques-unes d’entre elles communes aux études des trois facultés dans lesquelles ils voudront entrer[76].

Chacune de ces facultés demandant un ordre d’enseignement particulier, je vais m’en occuper.



  1. Le fils du collaborateur de Buffon et de l’Encyclopédie. Il n’a pas fait davantage parler de lui.
  2. On a, de temps à autre, des exemples de semblables phénomènes. Tel fut, il y a une trentaine d’années, le jeune pâtre Moudheux. Qu’est-il devenu ?
  3. Voir le chapitre de Pascal : De l’esprit géométrique, dans les Pensées.
  4. « Communément, les géomètres, loin d’être des génies, ne sont pas même des gens d’esprit. Ce que j’attribue au petit nombre d’idées qui les absorbent et bornent l’esprit au lieu de l’étendre, comme on l’imagine. » La Mettrie, Histoire naturelle de l’ame.

    « La géométrie ne redresse que les esprits droits, » répondait l’abbé Terrasson à un qui l’avait faux et apprenait la géométrie pour apprendre à raisonner juste. » (Le même, Supplément à l’ouvrage de Pénélope.) — Par antithèse, un des professeurs de D’Alembert lui interdit la poésie, « parce que, disait-il (et il avait raison dans un certain sens), la poésie dessèche le cœur. »

  5. Traduit en latin par Schooten, sous ce titre : De ratiociniis in ludo aleæ.
  6. Éléments de géométrie, avec un Abrégé d’arithmétique. Paris, 1732, 1750, in-4°.
  7. Éléments d’algèbre, 1re édition, 1746 ; 3e 1760.
  8. 1re édition, 1741. Souvent réimprimés.
  9. Cet ouvrage est de Bernoulli (Jacques), mais il est précédé du traité d’Huygens : Sur la manière de raisonner dans les jeux de hasard.
  10. Voyez note 2, p. 352, t. II.
  11. John Keill, Écossais : Introductio ad veram physicam, 1702, in-8°, non traduit.
  12. Nouvelle Mécanique ou Statique, ouvrage posthume (Paris, 1725) dont l’esquisse avait été publiée en 1687, sous le titre de : Projet d’une nouvelle mécanique.
  13. Traité de dynamique, 1re édition, 1743.
  14. Principes sur le mouvement et l’équilibre. 1741, 2 vol. in-4°.
  15. D’Alembert, Traité de l’équilibre et du mouvement des fluides. 1re éd., 1744.
  16. Essai sur la nouvelle théorie de la résistance des fluides. 1re éd., 1752.
  17. Traité du mouvement des eaux et autres corps fluides ; Paris, 1686 et 1700.
  18. À cet égard, Diderot mérite bien d’être blâmé. Il désigne les ouvrages auxquels il renvoie par un titre de fantaisie qui indique bien ce qu’ils contiennent, mais sous lequel il est difficile parfois de reconnaître le véritable. Il agit en cela comme pour les citations. Nous rétablissons ceux de ces titres dont il s’écarte par trop.
  19. lre édition, 1741 ; 7e 1816.
  20. Description de la sphère et des globes, 1704, in-12.
  21. Introductio ad veram astronomiam, 1718, in-8° ; traduction de Le Monnier, 1748.
  22. David Gregory, Anglais, Astronomiæ, physicæ et geometricæ Elementa. Oxford, 1702 ; Genève, 1726, in-8°.
  23. Ici, Diderot veut évidemment dire : de La Lande, dont l’Astronomie parut en 1764. 2 vol. in-4°.
  24. Traité de trigonométrie et de gnomonique, 1741, in-4°, fig.
  25. Le Dictionnaire d’Histoire naturelle de Valmont de Bomare a eu un grand succès et de nombreuses éditions.
  26. Ceci semble démontrer que Diderot écrivait en 1774-75.
  27. Dictionnaire de Chimie et Dictionnaire des Drogues simples, où il y a une forte dose de vieilles traditions sans valeur.
  28. Par d’Holbach, ou par ses ordres, de 1752 à 1764 ; voyez ci-dessus p. 388, note.
  29. Systema mineralogicum. D’Holbach l’a traduit.
  30. Leçons de physique expérimentale, 1743, 6 vol. in-12. Souvent réimprimé.
  31. Cours de physique expérimentale et mathématique, traduit par Sigaud de la Fond, 1769.
  32. Appareil employé surtout par les alchimistes. Le feu, toujours entretenu, devait produire une circulation incessante de la matière en expérience.
  33. 1735 et 1753.
  34. Primæ lineæ physiologiæ, traduites par Tarin, 1752 ou 1761, et par Bordenave, 1769.
  35. Système de Réflexions qui peuvent contribuer à la netteté et à l’étude de nos connaissances, ou Nouveau Traité de logique, 1712… 1746, 6 vol. in-12.
  36. Traduit par d’Holbach.
  37. Jean Leclerc : Ars critica, etc. 1699, 1712 ou 1730. 3 vol. in-8°.
  38. Court de Gebelin, l’auteur du Monde primitif, qui est une grammaire universelle.
  39. Édition avec remarques sur la Grammaire générale de Port-Royal. 1754, in-12.
  40. Traité de la formation mécanique des langues et des principes physiques de l’Étymologie. 1765, 2 vol. in-12.
  41. Les Vrais Principes de la langue française. 1747, 2 vol. in-12.
  42. Dont Voltaire disait qu’ils subsisteraient tant que la langue française durerait.
  43. Voyez là-dessus les dernières pages de cet ouvrage, où j’expose les raisons d’une opinion qui peut être contredite. — (Note du manuscrit de la main de Diderot.)
  44. Du mot grec ἰαθρὸς, médecin. (Br.)
  45. « Ce qui est surtout évident, c’est que, faute d’un instant de réflexion, Diderot a pris ici la proposition sous un point de vue tout à fait faux. Sans doute le travail du thème est de chercher un mot latin pour rendre le mot français ; mais s’ensuit-il de ce travail que le mot qu’on trouvera sera nécessairement celui qui convient ? Un écolier aura à rendre cette expression, maison Cornélienne, qu’après avoir cherché dans son Dictionnaire le mot maison, entre les différentes traductions de ce mot, il s’arrête au mot domus ; son travail de recherche lui aura été fort peu utile : rien ne le choquera dans la phrase où il insérera ce mot, rien ne l’avertira du ridicule de son choix ; comment, avant de savoir le latin, s’apercevra-t-il de la bizarrerie d’une phrase latine de sa composition ? Qu’au contraire il ait à traduire le gens Corneliana, s’il est embarrassé entre les différentes acceptions du mot gens, il aura, pour se diriger et s’éclairer, le sens du reste de la phrase dont il cherchera à se donner l’explication en français, et sera conduit à choisir la seule traduction du mot gens qui puisse entrer dans une phrase française raisonnable. Il me semble qu’on pourrait retourner ainsi la proposition de Diderot : Faire un thème, c’est chercher dans la langue qu’on ignore les moyens de rendre les paroles de la langue qu’on sait ; faire une version, c’est employer la langue qu’on sait à s’expliquer celle qu’on ignore. Lequel des deux offre le plus de facilité et de probabilités d’instruction ? Du reste, le genre de thèmes que propose ensuite Diderot me paraît le seul qui puisse avoir quelque utilité. » (Note de M. Guizot.) — Nous citons cette note sans nous rendre compte de l’objection. M. Guizot, en coupant la plus grande partie de ce qui suit, paraît ne pas avoir vu que Diderot défendait la thèse même qu’il l’accuse de combattre, c’est-à-dire qu’on ne saurait bien connaître une langue étrangère, si l’on ne fait à la fois le thème et la version. Faute d’un instant de réflexions, M. Guizot a pris Dumarsais pour Diderot.
  46. M. Le Beau, ancien professeur dans l’Université, ci-devant secrétaire de l’Académie des Inscriptions, est un de nos premiers littérateurs. (Diderot.)
  47. Le Dictionnaire de Boudot a été réimprimé jusqu’en 1825.
  48. Abrégé de la Grammaire grecque, in-8°. Nombreuses éditions.
  49. Antesignan, helléniste languedocien du xvie siècle.
  50. Joan. Scapulæ Lexicon græco latinum, paru en 1652 à Leyde, chez les Elzévirs, était encore réimprimé à Londres en 1820.
  51. Francisco Sanchez, Minerva, seu de causis linguæ latinæ. Salamanque, 1587. Diderot renvoie sans doute à l’extrait de Chompré : Introduction à la langue latine par la voie de la traduction. Paris, 1757, in-12.
  52. Selon Diderot, parce qu’il l’a appris par le thème et la version. (Note de M. Guizot.)
  53. La Grange, en 1768. Sa traduction, comme celle qu’il fit ensuite de Sénèque, avait été revue par Naigeon.
  54. « Nous ne donnerons pas ici cette appréciation des auteurs grecs et latins, qui ne nous a paru ni assez approfondie, ni assez intéressante pour faire pardonner les inexactitudes et même les erreurs graves dont elle est remplie. Nous transcrirons seulement les réflexions placées à la fin de l’examen des auteurs latins. » (Note de M. Guizot.) — Nous donnons cette appréciation, malgré ses erreurs, parce qu’il y a beaucoup plus de vérités que d’erreurs, et qu’il ne s’agit que d’une vue rapide, à vol d’oiseau, qui n’a aucune prétention à être un traité approfondi.
  55. « Dialecte a été d’abord du féminin, suivant le genre que ce mot a dans le grec, d’où il est tiré, et on ne sait pas pourquoi on ne l’a pas laissé féminin. » Littré, Dictionnaire historique de la langue française.
  56. C’est l’avis de Denys d’Halicarnasse, Examen critique des plus célèbres écrivains de la Grèce : sur Thucydide ; ch. xxiv, l et li.
  57. Commentaires sur Polybe, 1727-1730, 6 v. in-4° ; et Amsterdam, 1753, 7 v. in-4°.
  58. Jules Capitolin et Vopiscus, auteurs de l’Histoire auguste, sont des Latins, et non des Grecs.
  59. Même observation pour Aurélius Vérus, Aurélius Victor, Eutrope, Ammien-Marcellin et Solin.
  60. Voyez la note 3, p. 491, t. II.
  61. Voyez la Lettre sur les Sourds-Muets, t. Ier, p. 385.
  62. Traité de l’Arrangement des mots, traduit par l’abbé Batteux.
  63. C’est le titre de la première édition (1765, 5 vol. in-8° ou in-12) des Principes abrégés de la Littérature.
  64. Voyez Bayle, Pensées diverses écrites à un docteur de Sorbonne, à l’occasion de la comète de 1680.
  65. Voyez Plutarque, Traité de la Superstition.
  66. Tout ce préambule a été, comme on le pense bien, supprimé par M. Guizot.
  67. L’ouvrage de d’Holbach, la Morale universelle, qui parut en 1776.
  68. Les Devoirs de l’Homme et du Citoyen, tels qu’ils lui sont prescrits par la loi naturelle, traduits par Barbeyrac. Nombreuses éditions.
  69. Éléments du Droit naturel. Lausanne, 1774.
  70. Philosophiæ moralis Institutio compendiaria ; Glasgow, 1742, in-12.
  71. « Cette idée était très-populaire du temps de Diderot ; il nous est impossible de concevoir une manière raisonnable de l’appliquer. Nous avons, au reste, annoncé d’avance que nous étions loin de partager toutes les opinions contenues dans ce morceau ; nous n’avons voulu que les faire connaître, autant que le permettent les convenances que nous nous sommes imposé de respecter. » (Note de M. Guizot.)
  72. William Martin, d’abord acteur, puis naturaliste, a écrit plusieurs bons ouvrages de géologie.
  73. Le duc de Parme.
  74. Le plus estimé de ces ouvrages est la Mythologie et les Fables expliquées par l’Histoire, édition de 1764, 8 vol. in-12.
  75. Imprimé encore (complété) en 1849. Venise, 3 parties in-8°.
  76. « Nous n’avons pas cru devoir transcrire ici les indications données par Diderot sur les différents livres classiques et élémentaires à employer pour chaque partie d’enseignement, nos richesses en ce genre s’étant infiniment accrues depuis le moment où il écrivait.

    « Nous ne le suivrons pas davantage dans les détails où il entre sur les trois facultés de médecine, de jurisprudence et de théologie, et qui, s’appliquant à des professions particulières, n’ont point assez de rapport aux idées générales de l’éducation, pour que ce soit ici le lieu d’exposer et de discuter les opinions plus ou moins justes, les réflexions plus ou moins piquantes de l’auteur sur ces différents sujets.

    Le plan général se termine par un tableau de la police de l’Université, dont on trouvera, plus loin, un extrait sur les avantages d’un enseignement varié. (Note de M. Guizot.) — C’est ici que s’arrête l’extrait publié par M. Guizot et par l’édition Brière. Nous avons dit déjà que cet extrait même était considérablement réduit.