Poème sur la Loi naturelle/Préface

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PRÉFACE[1].

On sait assez que ce poëme n’avait pas été fait pour être public ; c’était depuis trois ans un secret entre un grand roi[2] et l’auteur. Il n’y a que trois mois qu’il s’en répandit quelques copies dans Paris, et bientôt après il y fut imprimé plusieurs fois d’une manière aussi fautive que les autres ouvrages qui sont partis de la même plume.

Il serait juste d’avoir plus d’indulgence pour un écrit secret, tiré de l’obscurité où son auteur l’avait condamné, que pour un ouvrage qu’un écrivain expose lui-même au grand jour. Il serait encore juste de ne pas juger le poëme d’un laïque comme on jugerait une thèse de théologie. Ces deux poëmes[3] sont les fruits d’un arbre transplanté : quelques-uns de ces fruits peuvent n’être pas du goût de quelques personnes ; ils sont d’un climat étranger, mais il n’y en a aucun d’empoisonné, et plusieurs peuvent être salutaires.

Il faut regarder cet ouvrage comme une lettre où l’on expose en liberté ses sentiments. La plupart des livres ressemblent à ces conversations générales et gênées dans lesquelles on dit rarement ce qu’on pense. L’auteur a dit ce qu’il a pensé à un prince philosophe auprès duquel il avait alors l’honneur de vivre. Il a appris que des esprits éclairés n’ont pas été mécontents de cette ébauche : ils ont jugé que le poëme sur la Loi naturelle est une préparation à des vérités plus sublimes. Cela seul aurait déterminé l’auteur à rendre l’ouvrage plus complet et plus correct, si ses infirmités l’avaient permis. Il a été obligé de se borner à corriger les fautes dont fourmillent les éditions qu’on en a faites.

Les louanges données dans cet écrit à un prince qui ne cherchait pas ces louanges ne doivent surprendre personne ; elles n’avaient rien de la flatterie, elles partaient du cœur : ce n’est pas là de cet encens que l’intérêt prodigue à la puissance. L’homme de lettres pouvait ne pas mériter les éloges et les bontés dont le monarque le comblait ; mais le monarque méritait la vérité que l’homme de lettres lui disait dans cet ouvrage. Les changements survenus depuis dans un commerce si honorable pour la littérature n’ont point altéré les sentiments qu’il avait fait naître.

Enfin, puisqu’on a arraché au secret et à l’obscurité un écrit destiné à ne point paraître, il subsistera chez quelques sages comme un monument d’une correspondance philosophique qui ne devait point finir ; et l’on ajoute que si la faiblesse humaine se fait sentir partout, la vraie philosophie dompte toujours cette faiblesse.

Au reste, ce faible essai fut composé à l’occasion d’une petite brochure qui parut en ce temps-là. Elle était intitulée du Souverain Bien, et elle devait l’être du Souverain Mal. On y prétendait qu’il n’y a ni vertu ni vice, et que les remords sont une faiblesse d’éducation qu’il faut étouffer. L’auteur du poëme prétend que les remords nous sont aussi naturels que les autres affections de notre âme. Si la fougue d’une passion fait commettre une faute, la nature, rendue à elle-même, sent cette faute. La fille sauvage trouvée près de Châlons[4] avoua que, dans sa colère, elle avait donné à sa compagne un coup dont cette infortunée mourut entre ses bras. Dès qu’elle vit son sang couler, elle se repentit, elle pleura, elle étancha ce sang, elle mit des herbes sur la blessure. Ceux qui disent que ce retour d’humanité n’est qu’une branche de notre amour-propre font bien de l’honneur à l’amour-propre. Qu’on appelle la raison et les remords comme on voudra, ils existent, et ils sont les fondements de la loi naturelle.


  1. Cette préface est de 1756.
  2. Frédéric, roi de Prusse ; voyez la note 2, page 433.
  3. L’auteur parle ici du poëme sur le Désastre de Lisbonne, qui parut avec celui sur la Loi naturelle.
  4. Voyez, dans les Œuvres de L. Racine, les Éclaircissements sur la fille sauvage dont il est parlé dans l’Épître II, sur l’homme.