Poème sur la Loi naturelle/Avertissement

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Avertissement pour les poèmes sur la Loi naturelle et sur le Désastre de Lisbonne.



AVERTISSEMENT

POUR LE POËME SUR LA LOI NATURELLE

ET LE POËME

SUR LE DÉSASTRE DE LISBONNE[1].

L’objet du poëme sur la Loi naturelle[2] est d’établir l’existence d’une morale universelle et indépendante, non seulement de toute religion révélée, mais de tout système particulier sur la nature de l’Être suprême.

La tolérance des religions et l’absurdité de l’opinion qu’il peut exister une puissance spirituelle indépendante de la puissance civile sont des conséquences nécessaires de ce premier principe, conséquences que M. de Voltaire développe dans les deux dernières parties. En effet, s’il existe une morale indépendante de toute opinion spéculative, ces opinions deviennent indifférentes au bonheur des hommes, et dès lors cessent de pouvoir être l’objet de la législation. Ce n’est pas pour être instruits sur la métaphysique, mais pour s’assurer le libre exercice de leurs droits, que les hommes se sont réunis en société ; et le droit de penser ce qu’on veut, et de faire tout ce qui n’est pas contraire au droit d’autrui, est aussi réel, aussi sacré que le droit de propriété.

Dans le poëme sur le Désastre de Lisbonne[3] M. de Voltaire attaque l’opinion que tout est bien, opinion très répandue au commencement de ce siècle, parmi les philosophes d’Angleterre et d’Allemagne. La question de l’origine du mal a été insoluble jusqu’ici, et le sera toujours. En effet le mal, tel qu’il existe à notre égard, est une suite nécessaire de l’ordre du monde ; mais pour savoir si un autre ordre était possible, il faudrait connaître le système entier de celui qui existe. D’ailleurs, en réfléchissant sur la manière dont nous acquérons nos idées, il est aisé de voir que nous ne pouvons en avoir aucune de la possibilité prise en général, puisque notre idée de possibilité, relative à des objets réels, ne se forme que d’après l’observation des faits existants.

M. Rousseau (J.-J.) a publié une lettre[4] adressée à M. de Voltaire, à l’occasion du poëme sur la Destruction de Lisbonne : elle contient quelques objections sur lesquelles la réputation méritée de cet auteur nous oblige d’entrer dans quelques détails.

Il convient d’abord que nous n’avons aucun moyen d’expliquer l’origine du mal ; et il ajoute qu’il ne croit le système de l’optimisme que parce qu’il trouve ce système très consolant, et qu’il pense qu’on doit déduire de l’existence d’un Dieu juste que tout est bien, et non déduire de la perfection de l’ordre du monde l’existence d’un Dieu juste.

Nous observerons : 1° que l’on ne doit croire une chose que parce qu’elle est prouvée. Il y a des hommes qui croient plus facilement ce qui leur est plus agréable ; d’autres sont au contraire plus portés à croire les événements fâcheux. La constitution des premiers est plus heureuse ; mais le doute sur ce qui n’est pas prouvé est le seul parti raisonnable.

2° En supposant que l’ordre du monde, tel que nous le connaissons, nous conduise à l’existence d’un Être suprême, il est évident que nous ne pouvons nous former une idée de sa justice ou de sa bonté que d’après la manière dont nous le voyons agir. Chercher a priori à se faire une idée des attributs de Dieu est une méthode de philosopher qui ne peut conduire à aucune véritable connaissance. Des métaphysiciens hardis en ont conclu qu’on ne pouvait se former une idée de Dieu ; cette assertion est trop absolue ; il fallait ajouter : En suivant la méthode des théologiens et des métaphysiciens de l’école. Mais on ne peut se former de Dieu, comme d’aucun autre objet réel, que des idées incomplètes et seulement d’après les faits observés. (Voyez Locke, et l’article Existence dans l’Encyclopédie.)

M. de Voltaire avait dit dans ses notes[5] que rien dans l’univers n’est assujetti à des lois rigoureusement mathématiques, et qu’il peut y avoir des événements indifférents à l’ordre du monde. M. Rousseau combat ces assertions ; mais nous répondrons : 1° qu’il ne peut être question que de lois mathématiques connues de nous ; car dire qu’il existe peut-être dans l’univers un ordre que nous ne voyons pas, c’est apporter, non une preuve que cet ordre existe, mais un motif de ne pas en nier l’existence.

2° En supposant un ordre d’événements quelconque, ils suivront toujours entre eux une certaine loi générale. Supposez deux mille boules placées sur une table ; quel que soit leur ordre, vous pourrez toujours faire passer une courbe géométrique par le centre de toutes ces boules : en conclurez-vous qu’elles ont été arrangées suivant un certain ordre ? Ce mot d’ordre appliqué à la nature est vide de sens, s’il ne signifie un arrangement dont nous saisissons la régularité et le dessein.

Quant à l’existence des événements indifférents il est difficile d’en nier la possibilité, parce que l’on peut supposer que le petit dérangement qui résulte de cet événement soit imperceptible pour la totalité du système général. Supposons, par exemple, cent millions de planètes mues suivant certaines lois : il est évident que leur position peut être telle qu’un léger dérangement dans la vitesse de l’une d’elles ne changera point leur ordre d’une manière sensible dans un temps même infini ; cela est encore plus vrai pour les systèmes de corps qui, après un petit dérangement, reviennent à l’équilibre. L’ordre du monde peut être changé par la seule différence d’un mouvement que j’aurai fait à droite ou à gauche ; mais il peut aussi ne pas l’être.

M. Rousseau proposait, dans cette même lettre, d’exclure de la tolérance universelle toute opinion intolérante. Cette maxime séduit par un faux air de justice ; mais M. de Voltaire n’eût pas voulu l’admettre. Les lois en effet ne doivent avoir d’empire que sur les actions extérieures : elles doivent punir un homme pour avoir persécuté, mais non pour avoir prétendu que la persécution est ordonnée par Dieu même. Ce n’est pas pour avoir eu des idées extravagantes, mais pour avoir fait des actions de folie, que la société a droit de priver un homme de sa liberté. Ainsi, sous aucun point de vue, une opinion qui ne s’est manifestée que par des raisonnements généraux, même imprimés, ne pouvant être regardée comme une action, elle ne peut jamais être l’objet d’une loi.

Le seul reproche fondé qu’on puisse faire à M. de Voltaire serait d’avoir exagéré les maux de l’humanité ; mais s’il les a sentis comme il les a peints dans l’instant où il a écrit son poëme, il a eu raison. Le devoir d’un écrivain n’est pas de dire des choses qu’il croit agréables ou consolantes, mais de dire des choses vraies ; d’ailleurs la doctrine que Tout est bien est aussi décourageante que celle de la fatalité. On trompe ses douleurs par des opinions générales, comme chaque homme peut adoucir ses chagrins par des illusions particulières : tel se console de mourir, parce qu’il ne laisse au monde que des mourants ; tel autre, parce que sa mort est une suite nécessaire de l’ordre de l’univers ; un troisième, parce qu’elle fait partie d’un arrangement où tout est bien ; un autre enfin, parce qu’il se réunira à l’âme universelle du monde. Des hommes d’une autre classe se consoleront en songeant qu’ils vont entendre la musique des esprits bienheureux, se promener en causant dans de beaux jardins, caresser des houris, boire la bière céleste, voir Dieu face à face, etc., etc. mais il serait ridicule d’établir sur aucune de ces opinions le bonheur général de l’espèce humaine.

N’est-il pas plus raisonnable à la fois et plus utile de se dire : « La nature a condamné les hommes à des maux cruels, et ceux qu’ils se font à eux-mêmes sont encore son ouvrage, puisque c’est d’elle qu’ils tiennent leurs penchants ? Quelle est la raison première de ces maux ? je l’ignore ; mais la nature m’a donné le pouvoir de détourner une partie des malheurs auxquels elle m’a soumis. L’homme doué de raison peut se flatter, par ses progrès dans les sciences et dans la législation, de s’assurer une vie douce et une mort facile, de terminer un jour tranquille par un sommeil paisible. Travaillons sans cesse à ce but, pour nous-mêmes comme pour les autres ; la nature nous a donné des besoins ; mais nous trouvons avec les arts les moyens de les satisfaire. Nous opposons aux douleurs physiques la tempérance et les remèdes ; nous avons appris à braver le tonnerre, cherchons à pénétrer la cause des volcans et des tremblements de terre, à les prévoir, si nous ne pouvons les détourner. Corrigeons les mauvais penchants, s’il en existe, par une bonne éducation ; apprenons aux hommes à bien connaître leurs vrais intérêts ; accoutumons-les à se conduire d’après la raison. La nature leur a donné la pitié et un sentiment d’affection pour leurs semblables ; avec ces moyens, dirigés par une raison éclairée, nous détournerons loin de nous le vice et le crime.

« Qu’importe que tout soit bien, pourvu que nous fassions en sorte que tout soit mieux qu’il n’était avant nous ? »

K.

  1. Les deux poëmes, l’un sur la Loi naturelle (voyez page 441), l’autre sur le Désastre de Lisbonne (voyez page 471), furent imprimés, pour la première fois, en 1756 ; mais ils n’avaient pas été composés la même année ; voyez la note suivante et celle de la page 434. (B.)
  2. Voltaire lui-même, dans la note de l’Exorde (voyez page 441), dit que la Loi naturelle est de 1751. Il lui donne la même date dans sa note de l’Ode sur la mort de la princesse de Bareith. Dans sa lettre à d’Argental, du 22 mars 1756, il dit que ce poëme fut crayonné pour le roi de Prusse précisément avant la brouillerie, qui est du commencement de 1753 et même de la fin de 1752. D’après Colini (Mon séjour auprès de Voltaire, page 31), c’est en 1752 que ce poëme fut composé. J’ai donc adopté cette date. Voltaire l’appelle tantôt son Petit Carême (voyez lettre à Thieriot, du 12 mars 1756), tantôt son Testament en vers (voyez lettre à Thieriot, du 12 avril 1756). Quant au titre de La Religion naturelle, que l’on reprocha à Voltaire qui fut réduit à le renier, Voltaire l’emploie lui-même dans sa lettre à Thieriot, du 12 mars 1756. Thomas publia des Réflexions philosophiques et littéraires sur le poëme de la Religion naturelle, 1756, petit in-8°, réimprimées en 1801, in-8°. Je ne sais quel est l’auteur de l’Anti-Naturaliste, ou Examen critique du poëme de la Religion naturelle, Berlin, 1756, petit in-8° de 21 pages. C’est une critique des pensées et non du style. J’ignore aussi le nom de l’auteur d’une Parodie anecdotique du poëme de la Religion naturelle de M. de Voltaire, par M. P. A. A. A. P., La Haye, Regissart, 1757, petit in-8° de xii et 52 pages. Cette parodie a cinq chants. Les Remarques sur la Religion naturelle, poëme de M. de V..., suivies d’une addition sur l’édition de Genève du même poëme, Louvain, 1757, petit in-8° de 72 pages, ne me sont connues que par la mention que j’en trouve dans les Annales typographiques (pour 1757), Paris, 1759, in-4°, page 33. Le Catalogue de la Bibliothèque du duc de La Vallière (n° 14,335 de la deuxième partie) contient une Épître d’un homme désintéressé à M. de Voltaire, sur son poëme de la Religion naturelle ; examen du Voltéranisme en prose et en vers, 1757, in-8°. Cette Épître est probablement celle dont Luchet cite un fragment dans le t. III de son Histoire littéraire de Voltaire. C’est Sauvigny qui est auteur de la Religion révélée, poëme en réponse à celui de la Religion naturelle, etc., 1758, petit in-8° de 64 pages. Les Lettres flamandes, ou Histoire des variations et contradictions de la prétendue Religion naturelle (par l’abbé Duhamet), Lille (Auxerre), 1752, in-18, sont, comme on voit, antérieures au poëme de Voltaire. Ce n’est donc pas contre cet ouvrage, mais contre quelques autres écrits du même auteur, soit en vers, soit en prose, que les Lettres flamandes sont dirigées. (B.)
  3. Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755 ; mais Voltaire n’en eut la certitude qu’à la fin du mois (voyez ses lettres à M. Bertrand, des 28 et 30 novembre). On peut croire qu’il avait déjà conçu l’idée de son poëme ; mais il en parle pour la première fois dans sa lettre à d’Argental, du 8 janvier 1756. Il l’y appelle son Sermon. Dans une lettre à Thieriot, du 12 avril 1756, il l’appelle ses Lamentations de Jérémie. L’ouvrage circulait à Paris dès le mois de janvier, et Voltaire voulait l’attribuer à un P. Liébaut ou Liébaud (voyez lettres à Gauffecourt, du 29 janvier 1756 ; à Thieriot, du 29 février). Le Journal encyclopédique du 15 février 1756 parle d’une Épître sur la ruine de Lisbonne, qu’on attribuait à Voltaire, mais qui paraît être de Ximenès. Cette épître, qui n’a que trente-six vers, est imprimée dans la Correspondance de Grimm, au 15 janvier 1756. On imprima dans le Journal encyclopédique, du 1er avril 1756, une Réponse à M. de V..., ou Défense de l’axiome Tout est bien. Cette Réponse en cent soixante-quatre vers est réimprimée à la suite d’une édition du Poëme de M. de Voltaire, 1756, in-8° de 16 pages.

    Je dois aussi parler du Poëme sur le tremblement de terre de Constantinople, par un garçon perruquier, ci-devant attaché à la boutique de M. André, Amsterdam, 1766, in-8° de 15 pages. Un perruquier, nommé Charles André, né à Langres en 1722, s’étant laissé persuader qu’il était poëte, avait publié le Tremblement de terre de Lisbonne, tragédie en cinq actes et en vers, 1755 (1756), in-8°, dédiée à l’illustre et célèbre poëte M. de Voltaire, qu’il appelle monsieur et cher confrère. Le principal auteur de cette tragédie est Lasalle-Dampierre, l’une des pratiques d’André ; quelques personnes l’attribuent aussi à Pâris de Maizieux. On ne sait quelle est la personne qui a publié le poëme sur le Tremblement de terre de Constantinople, qu’on essaye en deux ou trois endroits de tourner en ridicule. Dans sa lettre à d’Alembert, du 30 juillet 1766, Voltaire parle d’un tremblement de terre à Constantinople.

  4. Voyez, dans sa Correspondance, cette lettre, qui est du 18 août 1756.
  5. Dans la note sur le vers 75 du poëme sur le Désastre de Lisbonne.