Poètes et romanciers modernes de la France/Charles Nodier

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Poètes et romanciers modernes de la France
Revue des Deux Mondes, période initialetome 22 (p. 377-409).


POETES


ET


ROMANCIERS MODERNES


DE LA FRANCE




XXXVII.
CHARLES NODIER




Le titre de Littérateur a quelque chose de vague, et c’est le seul pourtant qui définisse avec exactitude certains esprits, certains écrivains. On peut être littérateur, sans être du tout historien, sans être décidément poète, sans être romancier par excellence. L’historien est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraie les grandes routes et tient le centre du pays. Le poète recherche les sentiers de traverse le plus souvent, le romancier s’oublie au cercle du foyer, ou sur le banc du seuil devant lequel il raconte. Les livres et les belles-lettres peuvent n’être que fort secondaires pour eux, et l’historien lui-même, qui s’en passe moins aisément, y voit surtout l’usage positif et sévère. On peut être littérateur aussi, sans devenir un érudit critique à proprement parler ; le métier et le talent d’érudit offrent quelque chose de distinct, de précis, de consécutif et de rigoureux. Un littérateur, dans le sens vague et flottant où je le laisse, serait au besoin et à plaisir un peu de tout cela, un peu ou beaucoup, mais par instans et sans rien d’exclusif et d’unique. Le pur littérateur aime les livres, il aime la poésie, il s’essaie aux romans, il s’égaie au pastiche, il effleure parfois l’histoire, il grapille sans cesse à l’érudition ; il abonde surtout aux particularités, aux circonstances des auteurs et de leurs ouvrages ; une note à la façon de Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversités, de ces trente rayons d’une petite bibliothèque choisie, sans faire un choix lui-même et en touchant à tout : voilà ses délices. Il y a plus : poète, romancier, préfacier, commentateur, biographe, le littérateur est volontiers à la fois amateur et nécessiteux, libre et commandé ; il obéira mainte fois au libraire, sans cesser d’être aux ordres de sa propre fantaisie. Cette nécessité qu’il maudit, il l’aime plus qu’il ne se l’avoue : dans son imprévu, souvent, elle lui demande ce qu’il n’eût pas donné d’une autre manière ; elle supplie par accès et fait émulation en quelque sorte à son imagination même. Sa vie intellectuelle ainsi, dans sa variété et son recommencement de tous les jours, est le contraire d’une spécialité, d’une voie droite, d’une chausse régulière. Oh ! combien je comprends que les parens sages d’autrefois ne voulussent pas de littérateurs parmi leurs enfans ! Les historiens, les philosophes, les érudits, les linguistes, les spéciaux, tous tant qu’ils sont, encaissés dans leur rainure (en laquelle une fois entrés, notez-le bien, ils arrivent le plus souvent à l’autre bout par la force des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits justement établis sont d’abord assez de l’avis des parens, et professent eux-mêmes une sorte de dédain pour le littérateur tel que je le laisse flotter, et, pour ce peu de carrière régulièrement tracée, pour cette école buissonnière prolongée à travers toutes sortes de sujets et de livres ; jusqu’à ce qu’enfin ce littérateur errant, par la multitude de ses excursions, l’amas de ses notions accessoires, la flexibilité de sa plume, la richesse, et la fertilité de ses miscellanées, se fasse un nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considérable que celle des trois quarts des spéciaux ; et alors il est une puissance à son tour, il a cours et crédit devant tous, il est reconnu.

Nul écrivain de nos jours ne saurait mieux prêter à nous définir d’une manière vivante le littérateur indéfini, comme je l’entends, que ce riche, aimable et, presque insaisissable polygraphe, Charles Nodier.

Ce qui caractérise précisément son personnage littéraire, c’est de n’avoir eu aucun parti spécial, de s’être essayé dans tout, de façon à montrer qu’il aurait pu réussir à tout, de s’être porté sur maints points à certains momens avec une vivacité extrême, avec une surexcitation passionnée, et d’avoir été vu presque aussitôt ailleurs, philologue ici, romanesque là, bibliographe et werthérien, académique cet autre jour avec effusion et solennité, et le lendemain ou la veille le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs : un mélange animé de Gabriel Naudé et de Cazotte, légèrement cadet de René et d’Oberman, représentant tout-à-fait en France un essai d’organisation dépaysée de Byron, de Lewis, d’Hoffmann, français à travers tout, comtois d’accent et de saveur de langage, comme La Monnoye était bourguignon, mariant le Ménagiana à Lara, curieux à étudier surtout en ce que seul il semble lier au présent des arrière-fonds et des lointains fuyans de littérature, donnant la main de Bonneville à M. de Balzac, et de Diderot à M. Hugo. Bref, son talent, ses œuvres, sa vie littéraire, c’est une riche, brillante et innombrable armée, où l’on trouve toutes les bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses d’avant-garde et toutes les formes d’aventures ;… tout, hormis le quartier-général.

C’est le quartier-général, en effet, la discipline seule qui de bonne heure a manqué à ces recrues généreuses et faciles, à ces ardentes levées de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop vite, la plupart, ont plié. Je me figure une armée en bataille d’avant Louvois : chaque compagnie s’est déployée sous son chef à sa guise ; chaque capitaine, chaque colonel a étalé son écharpe et sa casaque de fantaisie. En tout, Nodier a été un peu ainsi : s’il étudie la botanique ou les insectes, — ces brillans coléoptères à qui sa plume déroba leurs couleurs, — dans le pli de science où il se joue, c’est à un point de vue particulier toujours et sans tant s’inquiéter des classifications générales et des grands systèmes naturels : Jean-Jacques de même en était à la botanique d’avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu’il cultive, s’en tient volontiers à la chimie d’avant Lavoisier, comme il reviendrait à l’alchimie ou aux vertus occultes d’avant Bacon ; après l’Encyclopédie, il croit aux songes ; en linguistique, il semble un contemporain de Court de Gibelin, non pas des Grimm ou des Humboldt. C’est toujours ce corps d’armée d’avant le grand ordonnateur Louvois.

On dirait que dans sa destinée prodigue, dans cette vocation mobile qui aime à s’épandre hors du centre, il se reflète quelque chose de la destinée de sa province elle-même, si tard réunie. Il y a en lui, littérairement parlant, du Comtois d’avant la réunion, du fédéraliste girondin.

A qui la faute ? et est-ce une faute en ces temps de révolution et de coupures si fréquentes ? Qu’on songe à la date de sa naissance. Nous aurons à rappeler tout à l’heure les impressions de son enfance précoce, les orages de son adolescence émancipée, cette vie de frontière aux lisières des monts, aux années d’émigration et d’anarchie, entre le Directoire expirant et l’Empire qui n’était pas né ; car c’est bien alors que son imagination a pris son pli ineffaçable, et que l’idéal en lui, à grands traits hasardeux, s’est formé. L’honneur de Nodier dans l’avenir consistera, quoi qu’il en soit, à représenter à merveille cette époque convulsive où il fût jeté, cette génération littéraire, adolescente au Consulat, coupée par l’Empire, assez jeune encore au début de la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de contre-temps historique : ou trop tôt ou trop tard !

Trop tôt ; car si elle eût tardé jusqu’à la Restauration, si elle y eût débuté fraîchement à l’origine, elle aurait eu quinze années de pleine liberté et d’ouverte carrière à courir tout d’une haleine. Trop tard ; car si elle se fût produite aussi bien vers 1780, si elle fût entrée en scène le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire virile en ces dix années, de prendre rang et consistance avant les orages de 89.

Mais, dans l’un ou dans l’autre cas, elle n’aurait plus été elle-même, c’est-à-dire une génération poétique jetée de côté et interceptée par un char de guerre, une génération vouée à des instincts qu’exaltèrent et réprimèrent à l’instant les choses, et dont les rares individus parurent d’abord marqueé au front d’un pâle éclair égaré. Hélas ! nous aurions pu être ! a dit l’aimable miss Landon dans un refrain mélancolique, récemment cité par M. Chasles. C’est la devise de presque toutes les existences. Seulement ici, de ces existences littéraires d’alors qui ont manqué et qui auraient pu être, il en est une qui a surgi, qui, malgré tout, a brillé, qui, sans y songer, a hérité à la longue de ces infortunes des autres et des siennes propres, qui les résume en soi avec éclat et charme, qui en est aujourd’hui en un mot le type visible et subsistant. Cela fait aussi une gloire.

J’insiste encore, car, pour le littérateur, c’est tout si on le peut rattacher à un vrai moment social, si on peut sceller à jamais son nom à un anneau quelconque de cette grande chaîne de l’histoire. Quelle fut, à les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique des générations qui arrivaient à la virilité en 89, et de celles qui y atteignaient vers 1803 ? Pour les unes, la politique, la liberté, la tribune ; pour les autres, l’administration ou la guerre. De sorte qu’on peut dire, en abrégeant, que les générations politiques et révolutionnaires de 89 eurent pour mot d’ordre le droit, et que les générations obéissantes et militaires de l’Empire eurent pour mot d’ordre le devoir. Or, nos générations, à nous, romanesques et poétiques, n’ont guère eu pour mot d’ordre que la fantaisie.

Mais que devinrent les éclaireurs avancés, les enfans perdus de nos générations encore lointaines, lorsque, s’ébattant aux dernières soirées du Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du Consulat, et croyant déjà à la plénitude de leur printemps, ils furent pris par l’Empire, séparés par lui de leur avenir espéré, et enfermés de toutes parts un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de Popilius ? Ce fut un vrai cri de rage [1].

Deux seuls grands esprits souvent cités résistèrent à cet Empire et lui firent tête, M. de Châteaubriand et Mme de Staël. Mais remarquez bien qu’ils étaient très au complet, et comme en armes, quand il survint. M. de Chateaubriand se faisait déjà homme en 89 ; dix ans d’exil, d’émigration et de solitude achevèrent de le tremper. Mme de Staël, de même, ne put être supprimée par l’Empire, auquel elle était antérieure de position prise et de renommée fondée. Nés dix ou quinze ans plus tard, et s’ils n’avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux chefs de la pensée eussent-ils fait tête aussi fermement à l’assaut ? Du moins, on l’avouera, les difficultés pour eux eussent été tout autres.

Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermédiaire génie dont nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit être né à Besançon le 29 avril 1780, si tant est qu’il s’en souvienne rigoureusement lui-même ; le contrariant Quérard le fait naître en 1783 seulement ; Weiss, son ami d’enfance, le suppose né en 1781. Ce point initial n’est donc pas encore parfaitement éclairci, et je le livre aux élucubrations des Mathanasius futurs. Son père, avocat distingué, avait été de l’Oratoire et avait professé la rhétorique à Lyon. Il fut le premier et longtemps l’unique maître de ce fils adoré, dont l’éducation ainsi resta presque entièrement privée et qui ne partit au collège que dans les classes supérieures. Le jeune Nodier suivit pourtant à Besançon les cours de l’École centrale et fut élève de M. Ordinaire, de M. Droz. Ses relations avec le moine Schneider, telles qu’il s’est plu à nous les peindre, ne sont-elles pas une réflexion fort élargie, une pure réfraction du souvenir à distance au sein d’une vaste et mobile imagination ? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de chercher à suivre le réel biographique dans ce qui est surtout vrai comme impression et comme peinture, et d’y décolorer à plaisir ce que le charmant auteur a si richement fondu et déployé. Ce que nous demandons à l’enfance et à la jeunesse de Nodier, c’est moins une suite de faits positifs et d’incidens sans importance que ses émotions mêmes et ses songes ; or, de sa part, les souvenirs légèrement romancés nous les rendent d’autant mieux.

Les premiers sentimens du jeune Nodier le poussèrent tout-à-fait dans le sens de la révolution. Son père fut le second maire constitutionnel de Besançon ; M. Ordinaire avait été le premier. L’enfant, dès onze ou douze ans, prononçait des discours au club. Une députation de ce club de Besançon alla rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les autrichiens, du côté de Strasbourg l’enfant fut de la partie ; deux commissaires le demandèrent à son père : « Donnez-nous-le, nous le ferons voyager ! » Pichegru lui fit accueil et l’assit même sur ses genoux, car l’enfant, très jeune, était de plus très mince et petit, il n’a grandi que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-général et partagea le lit d’un aide-de-camp. Cette excursion fut féconde pour sa jeune ame ; mille tableaux s’y gravèrent, mille couleurs la remplirent. Il put dire avec orgueil Pichegru m’a aimé. Mais, lorsqu’ensuite, dans son culte enthousiaste, il s’obstina jusqu’au bout à parler de Pichegru comme d’une pure victime, comme d’un bon Français et d’un loyal défenseur du sol, il fut moins fidèle à l’information de l’histoire qu’à la reconnaissance et au pieux désir.

Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien officier de génie, forcé de quitter Besançon par suite du décret qui interdisait aux ci-devant nobles le séjour dans les places de guerre, alla habiter Novilars, château à deux lieues de là ; il emmena le jeune Nodier avec lui. C’était un savant, un sage, une espèce de Linnée bisontin. Il donna à l’enfant des leçons de mathématiques et d’histoire naturelle, mais l’élève ne mordit qu’à cette dernière. C’est là qu’il commença ses études entomologiques, ses collections, s’attachant aux coléoptères particulièrement ; il y acquit des connaissances réelles, découvrit l’organe de l’ouie chez les insectes : une dissertation publiée à Besançon en l’an VI (1793) en fait foi. M. Duméril confirma depuis cette opinion, ou même, selon son jeune et jaloux devancier, s’en empara : il y eut réclamation dans les journaux. Dès ce temps, Nodier avait commencé un poème sur les charmans objets de ses études ; on en citait de jolis vers que quelques mémoires, en le voulant bien, retrouveraient peut-être encore. Je n’ai pu saisir que les deux premiers :

Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,
Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours…

Mais qu’est-il besoin de poème ? Ne l’avons-nous pas dans Séraphine, aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapré que les ailes de ces papillons sans nombre que l’auteur décrit amoureusement et qu’il étale ? Quand on est poète, quand la lumière se joue dans l’atmosphère sereine de l’esprit ou en colore à son gré les transparentes vapeurs, il n’est que mieux d’attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les rayons et les ombres s’incliner, les horizons se dorer et s’amollir. Tous ces Souvenirs enchanteurs de Nodier, qui commencent par Séraphine, ont pour muse et pour fée, non pas le Souvenir même, beaucoup trop précis et trop distinct, mais l’adorable Réminiscence. C’est bien important, à propos de Nodier, de poser dès l’abord en quoi la réminiscence diffère du souvenir. Un amant disait à sa maîtresse qui brûlait chaque rois les lettres reçues, et qui pourtant s’en ressouvenait mieux :

Au lieu d’un froid tiroir où dort le souvenir,
J’aime bien mieux ce cœur qui veut tout retenir,
Qui dans sa vigilance à lui seul se confie,
Recueille, en me lisant, des mots qu’il vivifie,
Les mêle à son désir, les plie en mille tours,
Incessamment les change et s’en sourient toujours.
Abus délicieux ! confusion charmante !
Passé qui s’embellit de lui-même et s’augmente !
Forêt dont le mystère invite et fait songer,
Où la Réminiscence, ainsi qu’un faon léger,
T’attire sur sa trace au milieu d’avenues
Nouvelles à tes yeux et non pas inconnues !

C’est ce faon léger des lointains mystérieux, ce daim à demi fuyant de l’Égérie secrète, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier vieillissant a suivi.

Au retour de Novilars, il fréquenta à Besançon les cours de l’École centrale ; dès 1797, il était adjoint au bibliothécaire de la ville, avec de petits appointemens qui lui permirent quelque indépendance. Jusqu’alors il avait été plutôt timide et d’une allure toute poétique ; il commença de s’émanciper, et ces vives années de son adolescence purent paraître très dissipées et très oisives. Son père l’aurait voulu avocat ; il suivit le droit à Besançon, mais inexactement et sans fruit. A cette époque il en était déjà aux romans, soit à les pratiquer, soit à les écrire. L’influence de Werther fut très grande sur lui et l’exalta singulièrement. La mode y poussait ; le plus flatteur triomphe d’un jeune-France en ce temps-là consistait à obtenir des parens de porter l’habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers accès d’enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu l’allemand ; il lisait plus directement Shakspeare ; mais il avait pour ainsi dire le don des langues ; il les déchiffrait très vite et d’instinct, et en général il sait tout comme par réminiscence. Rien d’étonnant que, comme toutes les réminiscences, ses connaissances, d’autant plus ingénieuses, soient parfois un peu hasardées.

Il se trouva impliqué en 1799 (an VII) dans quelque petite échauffourée politique. Il s’agissait d’un complot contre la sûreté de l’état. Condamné d’abord par contumace, il fut ensuite acquitté à la majorité d’une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de bibliothécaire-adjoint ; son père l’envoya à Paris (vers 1800) pour y continuer ses études interrompues ; il y porta des romans déjà faits, et y contracta de nouvelles liaisons politiques. Après un premier séjour à Paris, il fut rappelé à Besançon ; c’était l’époque où les émigrés commençaient à rentrer ; il se lia avec ceux d’entre eux qui étaient encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles affections avec les anciennes. Revenu à Paris à l’époque où Bonaparte consul visait de près à l’empire, il y fit la Napoléone (1802), encore plus républicaine que royaliste : le dernier vers y salue l’échafaud de Sidney. Il publia presque en même temps le petit roman des Proscrits, et, dans un genre fort différent, une Bibliographie entomologique ; il avait écrit des articles dans un journal d’opposition intitulé le Citoyen français, qui paraissait pendant la première année du Consulat. II avait déjà fait imprimer à Besançon, en 1801, et tirer à vingt-cinq exemplaires Quelques Pensées de Shakspeare, avec cette épigraphe de Bonneville :

Génie agreste et pur qu’ils traitent de barbare.

En quittant chaque fois Besançon, Nodier y laissait un ami qu’il revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu’il émerveillait de ses nouveaux récits, au cœur de qui il gravait comme sur l’écorce du hêtre les chiffres du moment, et que quarante années écoulées depuis lors n’ont pas arraché du même lieu. Weiss, cet ami d’enfance, bibliographe comme Nodier, et, qui plus est, homme d’imagination comme lui, l’un des derniers de cette franche et docte race provinciale à la façon du XVIe siècle, héritier direct des Grosley et des Boisot, l’excellent Weiss est resté dans sa ville natale comme un exemplaire déposé de la vie première et de l’ame de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les dorures, mais avec les corrections à la main, avec les marges entières précieuses, et ce qu’on appelle en bibliographie les témoins. Qui donc n’a pas ainsi quelqu’un de ces amis purs et fidèles qui est resté au toit quand nous l’avons déserté, le pigeon casanier qui garde la tourelle ? mais l’autre souvent ne revient pas. C’est le tome premier de nous-même, et celui presque toujours qui nous représente le mieux. Pour savoir le Nodier d’alors, c’est bien moins le Nodier d’aujourd’hui, trop lassé de s’entendre, qu’il eût fallu interroger, que le témoin mémoratif et glorieux d’un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si pleine de souvenirs (avant que le génie militaire eût gâté Chamars), il s’épanchait en abondans et naïfs récits, et faisait revivre sous les grands feuillages d’automne les confidences des printemps d’autrefois, désespoirs ardens, philtres mortels, consolations promptes, complots, terreurs crédules, fuites errantes, une fenêtre escaladée, les années légères.

Je me représente Nodier à ces heures de jeunesse, lorsque, superbe et puissant d’espérance, ou, ce qui revient au même, prodigue de désespoir, il partit pour Paris du pied de sa montagne comme pour une conquête il n’était pas tel que nous le voyons aujourd’hui lors qu’à pas lents, un peu voûté et comme affaissé, il s’achemine tous les jours régulièrement par les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l’Académie les jours de séance, afin que cela l’amuse, comme dirait La Fontaine. « Vous l’avez rencontré cent fois, vous l’avez coudoyé, dit un spirituel critique, qui en cette occasion est peintre [2], et sans savoir pourquoi vous avez remarqué sa figure anguleuse et grave, son pas incertain et aventureux, son œil vif et las, sa démarche fantasque et pensive. » Prenez garde pourtant, attendez : il y a de la vigueur encore sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de singuliers réveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi dans une de ces cours de l’Institut que les profanes traversent irrévérencieusement pour raccourcir leur chemin, comme on traverse une église, — un jour que je le rencontrais donc, et qu’arrivé tout fraîchement moi-même de sa Franche-Comté et de son Jura, je lui en rappelais avec feu quelques grands sites, il m’écoutait en souriant ; mais j’avais cherché vainement le nom de Cerdon pour le rattacher à cette haute et austère entrée dans la montagne après Pont-d’Ain : ce nom de Cerdon, que je ne retrouvais pas et que je balbutiais inexactement, avait dérouté, à lui-même sa mémoire, et nous avions tourné autour, sachant au juste de quel lieu il s’agissait, mais sans le bien dénommer. Il m’avait quitté, il était loin, lorsque du fond de la seconde cour, et du seuil même de l’illustre portique, un cri, un accent net et vibrant, le mot de Cerdon, qui lui était revenu, et qu’il me lançait avec une joie fière en se retournant, m’arriva comme un rappel sonore du pâtre matinal aux échos de la montagne : le Nodier jeune et puissant était retrouvé !

Les soirs même de dimanche, en cet Arsenal toujours gracieux et embelli, s’il s’oublie quelquefois, comme par mégarde, à causer et à rajeunir, si, debout à la cheminée, il s’engage en un attachant récit qui ne va plus cesser, à mesure que sa parole élégante et flexible se déroule, écoutez, assistez ! Voyez-vous cette organisation puissante qui a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs ! l’œil s’éclaire, la voix monte, le geste lui-même, à peine sorti de sa longue indolence, est éloquent. Je me figure un Vergniaud qui cause.

Dans le Nodier d’aujourd’hui, à travers la fatigue, il y a encore par accès du montagnard élancé à haute et large poitrine, de même que dans celui d’autrefois et jusqu’en sa pleine force, on dut entrevoir toujours quelque chose de ce qui a promptement fléchi. Les Francs-Comtois transplantés ne sont-ils pas volontiers comme cela ?

Quoi qu’il en soit, lui, il était tel lorsque ses premiers séjours à Paris agrandirent sous ses pas bondissans le cercle des aventures. J’ajourne pour un instant les échappées politiques : littérairement on le possède dès ce moment-là, d’une manière complète et circonstanciée, dans quelques petits ouvrages de lui qui furent conçus sous ces coups de soleil ardens, sous ces premières lunes sanglantes et bizarres.

Le Peintre de Saltzbourq, journal des émotions d’un cœur souffrant, suivi des Méditations du cloître, 1803.

Le dernier Chapitre de mon Roman, 1803.

Essais d’un jeune Barde, 1804.

Les Tristes ou Mélanges tirés des tablettes d’un suicide, 1806. J’y ajouterais le roman intitulé les Proscrits, si on pouvait se le procurer ; mais j’y joins celui d’Adèle, qui publié beaucoup plus tard, remonte pour la première idée et l’ébauche de la composition à ces années de prélude. En relisant ces divers écrits, en tâchant, s’il se peut, pour les Essais d’un jeune Barde et pour les Tristes, de ressaisir l’édition originale (car dans les volumes des Œuvres complètes la physionomie particulière de ces petits recueils s’est perdue et comme fondue), on surprend à merveille les affinités sentimentales et poétiques de Nodier dans leurs origines.

Il est d’avant. René, bien qu’il n’éclate qu’un peu après et à côté. Il n’a pas non plus besoin d’Obermann pour naître, bien qu’il le lise de bonne heure et qu’il l’admire aussitôt ; mais si Oberman et René sont pour lui des frères aînés et plus mûris, ce ne sont pas ses parens directs, ses pères. Nodier, au début, se rattache plus directement à Saint-Preux, mais à Saint-Preux germanisé, vaporisé, werthérisé. Il a lu aussi les dernières Aventures du jeune d’Olban, publiées en 1777, et il s’en ressent d’une manière sensible. Mais qu’est-ce, me dira-t-on, que les Aventures du jeune d’Olban ? Avant 89, il y avait en France un très réel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont on est tout surpris à l’examiner de près : les drames de Diderot, de Mercier, les traductions et les préfaces de Le Tourneur, celles de Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y répondait : on a vu ailleurs que M. Joubert, l’ami de Fontanes, en était. Or, Ramond, depuis membre grave des assemblées politiques, de l’Académie des Sciences, et historien si éminent des Pyrénées, Ramond jeune, nourri, dans Strasbourg sa patrie, des premiers sucs de la littérature allemande mûrissante, en fut légèrement enivré. Séjournant en Suisse et dans une sorte d’exil commandé, à ce qu’il semble, par quelque passion malheureuse, il publia à Yverdun, en 1777, les Aventures du jeune d’Olban qui finissent à la Werther par un coup de pistolet, et l’année suivante il publia encore, dans la même ville, un volume d’Élégies alsaciennes de plus de sentiment et d’exaltation que d’harmonie et de facture ; on y lit cette rustique approbation signée du bailli du lieu : Permis d’imprimer les Élégies ci-devant. Nodier, à la veille du Peintre de Saltzbourg, se ressouvenait du roman de Ramond [3] ; il ajouta même à son Peintre, par manière d’épilogue, une pièce intitulée : Le Suicide et les Pèlerins, qui n’est qu’une mise en vers du dernier chapitre en prose de d’Olban. Comme talent d’écrire (bien que Ramond en ait montré dans ses autres ouvrages), il n’y a pas de comparaison à faire entre le Peintre de Saltzbourg et le roman alsacien ; mais c’est le même fond de sentimentalité.

Les Essais d’un jeune Barde sont dédiés par Nodier à Nicolas Bonneville ; c’est à lui surtout, à ses âpres et sauvages, mais fières et vigoureuses traductions, comme il les appelle, qu’il avait dû d’être initié au théâtre allemand. Bonneville avait débuté jeune par des poésies originales où l’on remarque de la verve ; ensuite il s’était livré au travail de traducteur. Vers 1786, en tête d’un Choix de petits romans imités de l’allemand, il avait mis pour son compte une préface où il pousse le cri famélique et orgueilleux des génies méconnus. Il n’y manque pas l’exemple de Chatterton qu’il raconte et étale avec vigueur. Il est l’un des premiers qui aient commencé d’entonner cette lugubre et emphatique complainte qui n’a fait que grossir depuis et dont l’opiniâtre refrain revient à dire : Admire-moi, ou je me tue ! La révolution le dispersa violemment hors de la littérature [4]. Voilà bien quelques-uns des précurseurs parmi cette génération werthérienne d’avant 89, dont fut encore Granville aussi décousu, plus malheureux que Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et quelque peu troué qui se déchira tout-à-fait entre ses mains. Granville, auteur du dernier Homme, poème en prose dont Nodier s’est fait depuis l’éditeur, et que M. Creusé de Lesser a rimé, Granville, atteint comme Gilbert d’une fièvre chaude, se noya le 1er février 1805 à Amiens, dans le canal de la Somme qui coulait au pied de son jardin.

Je demande pardon de remuer de si tristes frénésies ; mais il le faut, puisque c’est de la généalogie littéraire. Remarquez que le secret du malheur de ces écrivains tourmentés est en grande partie dans la disproportion de l’effort avec le talent. Car de talent, à proprement parler, c’est-à-dire de pouvoir créateur, de faculté expressive, de mise en œuvre heureuse, ils n’en avaient que peu ; ils n’ont laissé que des lambeaux aussi déchirés que leur vie, des canevas informes que les imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour les admirer.

Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début, que de s’éprendre de ce côté et de se trouver engagé par je ne sais quelle fascination irrésistible vers ces faux et troublans modèles. Je conçois et j’admets qu’à l’entrée de la vie, les premières affections, même littéraires, ne soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de la Neuvaine de la Chandeleur, Nodier en commençant explique très bien comme quoi il n’y a de véritable enfance qu’au village, ou du moins en province, dans des coins à part, bien loin des rendez-vous des capitales et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature, en poésie, les premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, s’attachent à des œuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais qui nous ont touché un matin, par quelque coin pénétrant, comme le son d’une certaine cloche, comme un nid imprévu au rebord d’un buisson, comme le jeu d’un rayon de soleil sur la ferblanterie d’un petit toit solitaire. Ainsi l’Estelle de Florian ou la Lina de Droz, les Fragmens de Ballanche ou les Nuits Elyséennes de Gleizes, peuvent toucher un cœur adolescent autant et bien plus qu’une Iliade. Même plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l’avouant jamais, préférer Valérie à Sophocle on peut, et en l’avouant, préférer le Lac des Méditations à Phèdre elle-même. Dans l’enfance donc et dans l’adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement, que de se plaire, durant les récréations du cœur, à quelques sentiers favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c’est-à-dire les admirations légitimes et consacrées, à mesure qu’on avance, on ne les évite pas impunément ; tout ce qui compte y a passé, et l’on y doit passer à son tour : ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l’estime humaine. Nodier si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui, jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler, qu’à la traverse, et ne s’y enfonça à aucun moment en droiture. Je ne sais quelle fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque, du Peintre de Saltzbourg à Jean Sbogar, le jeta toujours par les précipices ou sur les lisières, à droite ou à gauche de ces grandes lignes où convergent en définitive les seules et vraies figures du poème humain comme de l’histoire. Par un généreux, mais décevant instinct, il s’en alla accoster d’emblée, en littérature comme en politique, ceux surtout qui étaient dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville ou Granville, comme Oudet et Pichegru.

Et plus tard, tout-à-fait mûr et le plus ingénieux des sceptiques, ne voudra-t-il pas réhabiliter Cyrano ? il appellera Perrault un autre Homère.

Jeune, deux choses entre autres le sauvèrent et permirent qu’à la fin, arrivé à son tour, reposé ou du moins assis, et comptant devant lui les débris amassés, il se fît une richesse. Et d’abord, si sincère qu’il se montrât dans le transport d’expression de ses douleurs juvéniles, il était trop poète pour que son imagination, à certains momens, ne les lui exagérât point beaucoup, et, à d’autres momens aussi, ne les vînt pas distraire et presque guérir. Sa sensibilité, tempérée par la fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un sérieux aussi continu que de loin on pourrait le croire. Et par exemple, en ce temps même du Peintre de Saltzbourg, il écrivait le dernier Chapitre de mon Roman, réminiscence très égayée d’une génération légère qui avait eu, comme il l’a très bien dit, Faublas pour Télémaque. J’aime peu à tous égards ce dernier Chapitre, si spirituel qu’il soit ; il rappelle trop son modèle par des côtés non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je ne sais en ce genre-là de vraiment délicat que le petit conte : Point de Lendemain, de Denon, qu’on peut citer sans danger puis qu’on ne trouvera nulle part à le lire [5]. Mais, dans ce dernier Chapitre, la mélancolie était raillée, et il y était fait justice des Werthers à la mode, de façon à rassurer contre les autres écrits de l’auteur lui-même. Il ne manque souvent à l’ardeur fiévreuse de la jeunesse et à ces fumeuses exaltations de tête, qu’une soupape de sûreté qui empêche l’explosion et rétablisse de temps en temps l’équilibre : le dernier Chapitre de mon Roman prouverait qu’ici, dès l’origine, cette espèce de garantie était trouvée.

Mais, ce qui sauva surtout Nodier et le tira hors de pair d’entre tous ces faux modèles secondaires auxquels il faisait trop d’honneur en s’y attachant, et qui ne devaient bientôt plus vivre que par lui, c’est tout simplement le talent, le don, le jeu d’écrire, la faculté et le bonheur d’exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment charmante, et le plaisir qu’il y a, quand on en est maître, à laisser courir tout cela.

On peut se donner l’agrément, et j’y invite, de lire dans Trilby, dès la troisième ou quatrième page, une certaine phrase infinie qui commence par ces mots : « Quand Jeannie, de retour du lac… » Jamais ruban soyeux fut-il plus flexueusement dévidé, jamais soupir de lutin plus amoureusement filé, jamais fil blanc de bonne Vierge plus incroyablement affiné et allongé sous les doigts d’une reine Mab ? Eh bien ! quand on est destiné à écrire cette phrase-là, ou celles encore de la magique danse des castagnettes dans Inès de Las Sierras, on éprouve trop de dédommagement secret à décrire même ses erreurs, même ses désespoirs, pour ne pas devoir leur échapper bientôt et leur survivre.

Nodier écrivain, s’il le faut définir, c’est proprement un Arioste de la phrase. Or, si Werther qu’on semble au début, quand je ne sais quel Arioste est dessous, j’ai bon espoir, on en revient.

Ces fines qualités de style se présageaient déjà vivement dans le Peintre de Saltzbourg, qui n’a plus guère conservé d’intérêt que par là. A travers le chimérique de l’action, le vague et l’exalté des caractères, on y peut relever quelques tableaux de nature qui rappelaient alors les touches encore récentes de Bernardin de Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Châteaubriand et d’Oberman. Nodier, grand styliste prédestiné, a de bonne heure excellé à revêtir les formes et les teintes d’alentour : une de ses images favorites est celle de la pierre de Bologne, qui garde, dit-on, quelque temps les rayons dont elle a été pénétrée. Le Peintre de Saltzbourg avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons à lui. On distinguera cette belle page sur l’hiver, datée du 10 octobre : « Oui, je le répète, l’hiver dans toute son indigence, l’hiver avec ses astres pâles et ses phénomènes désastreux, me promet plus de ravissemens que l’orgueilleuse profusion des beaux jours… » Si cette page se fût trouvée aussi bien dans l’Émile ou dans le Génie du Christianisme, elle aurait été mainte fois citée. Je note encore une admirable description de matin (14 septembre), qui se termine par ces traits de maître « … Chaque heure qui s’approche amène d’autres scènes. Quelquefois un seul coup de vent suffit pour tout changer. Toutes les forêts s’inclinent, tous les saules blanchissent, tous les ruisseaux se rident, et tous les échos soupirent. »

De plus en plus, en avançant, le style de Nodier, avec une grace et une souplesse qui ne seront qu’à lui et qui composeront son caractère, atteindra à peindre de la sorte les mouvemens prompts, les reflets soudains, les chatoiemens infinis de la verdure et des eaux, moins sans doute, dans toute scène, les grands traits saillans et simples qu’une multitude de surfaces nuancées et d’intervalles qui semblaient indéfinissables et qu’il exprime. Ainsi, dans Jean Sbogar, sa plume saisira le vol des goélands qui s’élèvent à perte de vue et redescendent en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d’une bergère échappé à sa main [6]. Ainsi, à un autre endroit, il prolongera dans le sable fin et mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voiture et le rêve d’Antonia [7]. Son mouvement de style, aux places heureuses, est tout-à-fait tel, parfois rapide et plus souvent bercé.

Le roman d’Adèle, que je rapporte à cette première époque de Nodier, s’ouvre avec intérêt et vie : il y a du soleil. Le monde rentrant des émigrés en province y est assez fidèlement rendu. Les déclamations même sur la noblesse, sur les inégalités sociales, sur les sciences, ces traces présentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du moment. Bien des pages y sont délicieuses de simplicité et de fraîcheur : celle, par exemple, à la date du 17 avril, sur les fleurs préférées et les souvenirs qui s’y rattachent. On y voit déjà ce choix de l’ancolie qui en fait la fleur de Nodier, comme la pervenche est celle de Rousseau [8]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d’Éden, un rêve adolescent de chaumière ; et puis (8 mai) l’ascension à la Dôle, le Chalet des Faucilles, ce joli nid à romans qu’on appelle pays de Vaud, et l’éblouissante splendeur des monts d’au-delà, de laquelle on peut rapprocher encore, dans la nouvelle d’Amélie, la plus flottante description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchâtel ; car c’est le triomphe de cette plume amusée d’avoir à dérouler ainsi des réseaux tour à tour scintillans ou vaporeux.

Après cela, malgré les graces courantes, les longs rubans flexibles et les méandres de mots, les caractères dans ce petit roman d’Adèle laissent fortement à désirer. Adèle n’est pas une vraie femme de chambre, ce qu’il faudrait pour que la donnée eût toute sa hardiesse originale ; elle n’est qu’une demoiselle déclassée et méconnue. Maugis ne diffère en rien du pur traître des vieux romans de chevalerie ou de ceux de l’éternel mélodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout-à-fait d’une certaine faculté de justesse et de raisonnement qui n’est jamais tellement absente. Ce ne sont que personnages qui croient, se détrompent, s’exaltent encore, ne vérifient rien, et se jettent par une fenêtre ou se cassent d’autre façon la tête, un peu comme dans des romans de l’abbé Prévost, mais d’un abbé Prévost piqué de Werther. Chez l’abbé Prévost ils s’évanouissaient simplement, ici ils se tuent.

Les Tristes, écrits dans des quarts d’heure de vie errante, ne sont qu’un recueil de différentes petites pièces (prose ou vers), originales ou imitées de l’allemand, de l’anglais, et qui sentent le lecteur familier d’Ossian et d’Young, le mélancolique glaneur dans tous les champs de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes égarées, même affreuse catastrophe. L’inconnu, auteur supposé des Tristes, se tue d’un coup de lime au cœur, comme Charles Munster (le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston dans Adèle se fait, je crois, sauter la tête. Ce qui a manqué à ces personnages infortunés de Nodier, si souvent reproduits par lui, ç’a été de se résumer à temps en un type unique, distinct, et qui prît rang à son tour, du droit de l’art, entre ces hautes figures de Werther, de René et de Manfred, illustre postérité d’Hamlet. Au lieu de cela, il n’a fait que fournir les plus intéressans peut-être dans cette suite de cadets trop pâlissans, qui ont tant fait couler de pleurs d’un jour, de d’Olban à Antony.

Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes filles, il a mieux atteint à l’idéal voulu, et, dans le charme de les peindre, son pinceau gracieux et amolli n’a pas eu besoin de plus d’effort. Remarquez pourtant comme le premier pli se garde toujours, comme le trait marquant qui s’est prononcé à nu dans la jeunesse se transforme, se déguise, s’arrange, mais se reproduit inévitable au fond et ne se corrige jamais. Même dans les plus expansives et sereines réminiscences des soirs d’automne de la maturité, même quand il semble le plus loin de Charles Munster et de Gaston de Germancé, quand il n’est plus que Maxime Odin, le doux railleur légèrement attendri, quand près de sa Séraphine, en d’aimables gronderies, il est assis sur le banc de l’allée des marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambée au bassin des Salamandres ; quand se multiplient et se diversifient à ravir sous son récit les plus rougissantes scènes adolescentes, et (idéal du premier désir !) ce bouquet de cerises malicieusement promené sur les lèvres de celui qu’on croit endormi ; lorsque véritablement il paraît ne plus vouloir emprunter de ses précédens romans trop ensanglantés que les souriantes prémices ou les douleurs embellies, comme étaient dans Thérèse Hubert les adieux à la Butte des Rosiers et ce baiser à travers les feuilles d’une rose ; quand donc on se croit assuré qu’il en est là, tout d’un coup… qu’est-ce ? Méfiez-vous, attendez !… le procédé final n’a pas changé ; l’adorable idylle, la pastorale enchantée, tout amoureusement tressée qu’elle semble, va se trancher net encore à la Werther ou à la Werthérie, sinon par un coup de pistolet, au moins par une petite-vérole qui tue, par un anévrisme qui rompt, par une convulsion délirante ; Séraphine, Thérèse, Clémentine, Amélie, Cécile, Adèle, toutes ces amantes qu’il a touchées au front, elles en sont là ; il a comme résumé leur destin en un seul dans ces stances mélodieuses, où du moins le rhythme et l’image ont tout revêtu et adouci :

Elle était bien jolie, au matin, sans atours,
De son jardin naissant visitant les merveilles,
Dans leur nid d’ambroisie, épiant les abeilles,
Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.

Elle était bien jolie, au bal de la soirée,
Quand l’éclat des flambeaux illuminait son front,
Et que, de bleus saphirs ou de roses parée,
De la danse folâtre elle menait le rond.

Elle était bien jolie, à l’abri de son voile
Qu’elle livrait flottant au souffle de la nuit,
Quand pour la voir, de loin, nous étions là, sans bruit,
Heureux de la connaître au reflet d’une étoile.

Elle était bien jolie ; et de pensers touchans,
D’un espoir vague et doux chaque jour embellie,
L’amour lui manquait seul pour être plus jolie !…
- « Paix ! voilà son convoi qui passe dans les champs !… » -

Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptée, son imagination avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa propre destinée et dans l’expérience des malheurs particuliers, réels, auxquels il est temps de venir.

Nous serons bref dans un détail que lui-même nous a orné de couleurs si vivantes en mainte page de ses Souvenirs. Il suffira de nous rabattre à quelques points précis et moins illustrés. En 1802, la Napoléone, dont les copies se multiplièrent à l’infini, et une foule de petits écrits séditieux qui s’imprimaient clandestinement chez le républicain Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirèrent les recherches de la police. Dabin fut arrêté. On m’assure que Nodier, dans un moment d’exaltation généreuse, écrivit à Fouché et se dénonça lui-même comme auteur de la Napoiéone. Quoi qu’il en soit, Fouché avait pour bibliothécaire le Père Oudet, ancien ami du père de Nodier dans l’Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de tempérer les premières sévérités politiques contre l’imprudent jeune homme. Il fut renvoyé à son père à Besançon ; mais d’actives liaisons avec les émigrés rentrans et avec les ennemis du gouvernement en général, le compromirent de nouveau. Accusé d’avoir pris part à l’évasion de Bourmont, il s’évada lui-même de la ville, et n’y revint qu’après qu’un jugement rendu l’eut mis à l’abri. Il dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppé dans la grande machination dénoncée par Méhée sous le nom d’alliance des jacobins et des royalistes : il était en danger de passer pour un trait-d’union des deux partis. Prévenu à temps, il gagna la campagne et resta errant jusque vers le commencement de 1806, soit dans le Jura français, soit en suisse. C’est dans cet intervalle qu’il produisit les Tristes, et même le Dictionnaire des Onomatopées, singulière inspiration chez un proscrit romanesque, et bien notable indice d’un instinct philologique qui grandira.

En 1806, son mandat d’arrêt fût levé et converti en un permis de séjour à Dôle, sous la surveillance du sous-préfet, M. de Roujoux, homme aimable, instruit, qui préparait dès lors son estimable essai des Révolutions des Arts et des Sciences. Nodier y connut beaucoup Benjamin Constant, qui avait à Dôle une partie de sa famille : leurs esprits souples et brillans, leurs sensibilités promptes et à demi brisées, devaient du premier coup s’enlacer et se convenir. Il ouvrit un cours de littérature qui fut très suivi, et, s’il avait laissé le temps aux préventions politiques de s’effacer, l’Université aurait probablement fini par l’accueillir. Le préfet Jean de Bry lui portait intérêt ; le ministre Fouché associait son nom à des souvenirs oratoriens. Ces années ne furent donc pas absolument malheureuses ; les sentimens consolans de la jeunesse les embellissaient, et de fréquentes tournées au village de Quintigny, qui recélait pour son cœur une espérance charmante, lui décoraient l’avenir. Il rêvait de faire une flore du Jura ; il rêvait mieux, une vie heureuse, domestique, studieuse, sous l’humble toit verdoyant. Il a exprimé lui-même ces poétiques douceurs d’alors à quelques années de là, lorsque dans son exil d’Illyrie il se reportait avec une plainte mélodieuse vers les saisons déjà regrettables.

Qui me rendra l’aspect des plantes familières,
Mes antiques forêts aux coupoles altières,


Des bouquets du printemps mon parterre épaissi,
Le houx aux lances meurtrières,
L’ancolie au front obscurci
Qui se penche sur les bruyères,
Le jonc qui des étangs protège les lisières,
Et la pâle anémone et l’éclatant souci ?
……
Les arbres que j’aimais ne croissent point ici.

O riant Quintigny, vallon rempli de graces,
Temple de mes amours, trône de mon printemps,
Séjour que l’espérance offrait à mes vieux ans ;
Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces ?
Le hasard a-t-il respecté
Ce bocage si frais que mes mains ont planté,
Mon tapis de pervenche ; et la sombre avenue
Où je plaignais Werther que j’aurais imité !…

Rien n’est doux et brillant comme de regarder à distance nos jeunes années malheureuses à travers ce prisme qu’on appelle une larme.

Le poète chez Nodier est déjà bien avancé, bien en train de mûrir une circonstance particulière vint développer en lui le philologue, le lexicographe, et lui permit dès lors de pousser de front ce goût vif à côté de ses autres prédilections un peu contrastantes. Le chevalier Herbert Croft, baronnet anglais, prisonnier de guerre à Amiens, où il s’occupait de travaux importans sur les classiques grecs, latins et français, eut besoin d’un secrétaire et d’un collaborateur : Nodier lui fut indiqué et fut agréé ; il obtint l’autorisation d’aller près de lui. Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom légèrement adouci de sir Robert Grove, dans son attachante nouvelle d’Amélie. Il était impossible de toucher un tel portrait à la Sterne avec une plus gracieuse et, pour ainsi dire, affectueuse ironie : « Ce qui faisait sourire l’esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier, faisait en même temps pleurer l’ame. On se disait : Voilà pourtant ce que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu’il nous est permis d’être au-dessus de notre espèce ! »

Sans plus recourir au portrait un peu flatté du vieux savant dans Amélie et en m’en tenant aux notices critiques de Nodier même du vivant ou peu après la mort du chevalier [9], il en résulte que sir Herbert Croft, ancien élève de l’évêque Lowth qui a écrit l’Essai sur la Poésie des Hébreux, l’élève aussi et le collaborateur du docteur Johnson soit pour la Vie d’Young, soit pour les travaux du Dictionnaire, avait de plus en plus creusé et raffiné dans les recherches littéraires et dans l’étude singulière des mots. Doué par la nature de l’organe le plus exquis des commentateurs, il l’avait encore armé d’une loupe grossissante qui ne se fixait plus décidément que sur les infiniment petits de la grammaire. « M. le chevalier Croft, écrivait de lui Nodier émancipé dans un article un peu railleur, peut se dire hautement l’Épicure de la syntaxe et le Leibnitz du rudiment ; il a trouvé l’atome, la monade grammaticale… » Quand il s’appliquait à un classique, sous prétexte de l’éclaircir, il y piquait de tous points ses vrilles imperceptibles et jusqu’à un certain point destructives, presque comme celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliothèques. Son analyse pointilleuse prétendait mettre à nu, par exemple, dans telle période de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos auteurs français) une quantité déterminée de consonances et d’assonances qu’une éloquence harmonieuse sait trouver d’elle-même, mais qu’elle dérobe à la critique et qu’à ce degré de rigueur elle ne calcule jamais. Ce fut durant la participation de Nodier, comme secrétaire, aux travaux du chevalier, que celui-ci fit paraître son Horace éclairci par la ponctuation, ouvrage curieux et subtil, dont le titre seul promet parmi les hasards de la conjecture bien des aperçus piquans. A ses profondes préoccupations érudites, sir Herbert joignait par accidens certaines vues libres, romantiques, comme des ressouvenirs du biographe d’Young. Il fut le premier à tirer d’un entier oubli le dernier Homme de Granville, cette admirable ébauche d’épopée, s’écriait Nodier, et qui fera la gloire d’un plagiaire heureux. On voit par combien de points vifs devaient se toucher d’abord le jeune secrétaire et le vieux maître.

L’association ne dura pas aussi long-temps qu’on aurait pu croire. Après une année environ, l’amour de l’indépendance et la passion de l’histoire naturelle ramenèrent Nodier dans son village de Quintigny. Il s’était marié, il allait être père : de nouveaux projets commençaient. Pourtant les relations avec le chevalier portèrent leur fruit ; cette veine d’études philologiques aboutit en 1811 au livre ingénieux des Questions de Littérature légale. Il faut tout dire : le bon chevalier Croft, qui n’était pas tout à fait sir Grove, se montra un peu jaloux de son élève et du succès de cette brochure populaire, comme il la qualifia non sans quelque intention de dédain : sur deux ou trois points de textes comparés, il revendiqua même, à mots couverts, la priorité de la note. Nodier, en rendant compte dans les Débats de l’ouvrage où perçait cette petite aigreur ; la releva avec une vivacité spirituelle et polie, mais assez aiguisée à son tour. A la mort du chevalier, il ne se ressouvint plus que de ses mérites dans un article nécrologique détaillé et touchant. J’ai souri toutefois en saisissant l’instant même où l’élève philologue s’est émancipé : comme dans toute émancipation, il y a eu un brin de révolte.

Ce livre des Questions de Littérature légale, fort augmenté depuis l’édition de 1812, et qui, sous son titre à la Bartole, contient une quantité de particularités et d’aménités littéraires des plus curieuses relativement au plagiat, à l’imitation, aux pastiches, etc., etc., est d’une lecture fort agréable, fort diverse, et représente à merveille le genre de mérite et de piquant qui recommande tout ce côté considérable des travaux de Nodier. Dans ses Onomatopées, dans sa Linguisique, dans ses Mélanges tirés d’une petite Bibliothèque, dans cette foule de petites dissertations fines, annexées comme des cachets précieux au Bulletin du Bibliophile [10], on le retrouve le même de manière et de méthode, si méthode il y a, d’érudition courante, rompue, variée, excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse, armée de précautions, appuyée aux lignes établies de l’histoire, aux grands résultats acquis et aux jugemens généraux de la littérature. Il s’échappe à tout moment par la tangente, il ne vise qu’à des points spéciaux, à des trouvailles imprévues, à des raretés d’exception où il se porte tout entier et où son scepticisme déguisé agite l’hyperbole. Sa critique, c’est bien souvent une vraie guerre de guérillas, une Fronde qui fait échec aux grands corps réguliers de la littérature et de l’histoire. Ou encore, sans but aucun, c’est un assaisonnement perpétuel, le hors- d’œuvre à la fin d’un grand banquet, après une littérature finie. Athénée en son temps n’a guère fait autre chose. Bayle parle quelque part de ces lectures mélangées qui sont comme le dessert de l’esprit. Nodier accommode par goût l’érudition pour les estomacs rassasiés et dédaigneux. Son livre des Questions légales, par exemple, c’est proprement un quatre-mendians de la littérature ; on passe des heures musardes : à y grapiller sans besoin, à y ronger avec délices. Il a poussé en ce sens le Bayle et le Montaigne à leurs extrêmes conséquences ; ce ne sont plus que miettes friandes.

Les esprits fermes, à régime sain, qui n’ont jamais eu de dégoût indolent ni de caprice, les esprits applicables, d’appétit judicieux, empressés de mordre d’abord à quelque pièce de bonne digestion, pourront se demander souvent à quoi bon ces raffinemens de coup d’œil sur des riens, ces jeux de l’ongle sur des écorces, ces dégustations exquises sur le plus rare des Ana ; à quoi bon de savoir si la sphère au frontispice est un insigne tout spécial des Elzévirs, et si leur large guirlande de roses trémières ne leur a pas été en maint cas dérobée. Les esprits même les plus en délicatesse de littérature pourront désirer quelquefois plus de circonspection et de sévérité dans certains jugemens qui atteignent des noms connus : ainsi, M. de La Rochefoucauld n’est pas formellement accusé, à l’article IV des Questions, d’être un plagiaire de Corbinelli ; mais cette singulière accusation, une fois soulevée, n’est pas non plus réfutée et réduite à néant, comme il l’aurait fallu. Pascal, à l’article V, demeure hautement accusé d’avoir pillé Montaigne ; son plagiat est même proclamé le plus évident et le plus manifestement intentionnel que l’on connaisse, et l’on oublie que Pascal, mort depuis plusieurs années lorsqu’on recueillit et qu’on publia ses Pensées, ne peut répondre des petits papiers qu’on y inséra et qui pour lui n’étaient que des notes dont il se réservait l’usage. Ses pieux amis, les éditeurs, plus versés dans saint augustin que dans Montaigne, ne s’aperçurent pas qu’ils avaient affaire par endroits à des extraits de ce dernier, et négligèrent naturellement d’en avertir. On aurait à multiplier les remarques de ce genre à propos de la critique de notre ingénieux et poétique érudit. Un jour, dans un article sur le cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu’il appelle tout d’un coup le sage et vertueux Balzac, oubliant trop que cet estimable écrivain n’était pas le moins du monde un philosophe ni un sage, mais bien un utile pédant doué de nombre, sous qui notre prose a fait et doublé une excellente rhétorique : voilà tout.

Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux érudits, dans ses démens de Linguistique, Nodier a développé un système entier de formation des langues, l’histoire imagée du mot depuis sa première éclosion sur les lèvres de l’homme jusqu’à l’invention de l’écriture et à l’achèvement des idiomes. Ces sortes de questions dépassent de beaucoup le cercle des conjectures sur lesquelles nous nous permettons d’exprimer et même d’avoir un avis. Un savant article du baron d’Eckstein [11] vint protester au nom des résultats et des procédés de l’école historique : il fut sévère. En revanche, de consolans et affectueux articles de M. Vinet [12] exprimèrent l’admiration sans réserve et bien flatteuse d’un lecteur sérieux, complètement séduit.

A des endroits un peu moins antédiluviens, et où nous nous sentirions plus à même de prendre parti, il nous semble que Nodier, érudit, ne triomphe jamais plus sûrement, ne s’ébat jamais avec une plus heureuse licence qu’en plein XVIe siècle, en cette époque de liberté, de fantaisie aussi et de vaste bigarrure, et de style français déjà excellent. II est de son mieux quand il disserte à fond sur le Cymbalum mundi, et la réhabilitation de Bonaventure Desperiers peut en ce genre passer pour son chef-d’œuvre, à moins qu’on ne le préfère discourant, après Naudé, sur les mazarinades, et épuisant la théorie des deux éditions du Mascurat.

Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier bibliographe, lexicographe et philologue, qu’après tout, l’élève du chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, et que même pour les doctes excentricités qu’il jugeait en souriant et que depuis il nous a peintes, il s’en inocula dès-lors quelques-unes avec originalité ? En attendant, il est curieux de voir comme dès 1812 son butin se grossit, comme sa pacotille encyclopédique se bigarre et s’amasse. Encore un moment, encore le voyage d’Illyrie, et nous posséderons Nodier au complet, avec tous ses piquans romantismes et dilettantismes.

Comptons un peu et récapitulons, comme par le trou du caléidoscope, quelques points au hasard dans l’étincelant pêle-mêle d’idéal qui survivra. Il aime, il caresse d’imagination les proscrits, les brigands héroïques, les grands destins avortés, les lutins invisibles, les livres anonymes qui ont besoin d’une clé, les auteurs illustres cachés sous l’anagramme, les patois persistans à l’encontre des langues souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglans de raretés et de mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingénieux et qui sont des échancrures de vérités, la liberté de la presse d’avant Louis XIV, la publicité littéraire d’avant l’imprimerie, l’orthographe surtout d’avant Voltaire : il fera une guerre à mort aux a des imparfaits.

Vers 1811, l’ennui de ses facultés mobiles, bientôt à l’étroit dans le riant Quintigny, et l’espérance de trouver des ressources à l’étranger, le poussèrent en Italie, et de là en Carniole : il fut nommé bibliothécaire à Laybach. Son caractère aimable et la douceur de ses mœurs lui ayant procuré, comme partout, des protecteurs et des amis, il fut chargé de la direction de la librairie, et devint, à ce titre, propriétaire et rédacteur en chef d’un journal intitulé : le Télégraphe, qu’il publia d’abord en trois langues, français, allemand et italien, puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra, sur la langue et la littérature du pays, de nombreux articles dont on peut prendre idée par ceux qu’il mit plus tard dans le Journal des Débats [13]. Jean Sbogar, et Smarra, et Mademoiselle de Marsan, furent, dès cette époque, ses secrètes et poétiques conquêtes.

L’arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir donner à sa fortune une face nouvelle ; la place de secrétaire-général de l’intendance d’Illyrie lui fut proposée ; il négligea ces avantages, et l’occasion rapide ne revint pas. L’abandon des provinces illyriennes le ramena en France, à Paris, ce centre final d’où jusque-là il avait toujours été repoussé. Il entra dans la rédaction des Débats, alors Journal de l’Empire, et que dirigeait encore M. Étienne. On assure que, quand Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppléa dans les feuilletons en conservant l’ancienne signature et en imitant sa manière ; si bien que le recueil qu’on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signé ; il faut prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus apparens où on ne le retrouve pas.

Nodier, revenu en France, avait trente ans passés ; il doit être mûr ; le voilà au centre ; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de l’avenir pourrait-elle commencer ? Par malheur, l’atmosphère est bien fiévreuse, et les temps plus que jamais sont dissipans. Je n’essaierai pas de le deviner et de le suivre à travers ces enthousiastes chaleurs de la première et de la seconde restauration. Les Cent-Jours le rejetèrent à douze années en arrière, aux fougues politiques du Consulat ; le 18 mars, il écrivit dans le Journal des Débats une autre Napoléone, une philippique à l’envi de celle que Benjamin-Constant y traçait vers le même moment. Il résista mieux à l’épreuve du lendemain. Non pas tout-à-fait Napoléon, il est vrai, mais Fouché le fit venir, et lui demanda ce qu’il voulait. — « Eh bien ! donnez-moi cinq cents francs,… pour aller à Gand. » Il est l’auteur de la pièce intitulée : Bonaparte au 4 mai, qui parut dans le Nain jaune et dans le Moniteur de Gand ; il est l’auteur du vote attribué à divers royalistes, et qui circula au Champ-de-Mai : « Puisqu’on veut absolument pour la France un souverain qui monte à cheval, je vote pour Franconi. » Au reste, il se déroba de Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa à la campagne dans un château ami.

Les années qui suivent, et où se rassemble avec redoublement son reste de jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à tant d’emplois divers d’une verve continuelle et en tous sens exhalée : journaliste, romancier, bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et très assidu au théâtre, témoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur dès le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par accès vers les champs, des reprises de tendresse pour l’histoire naturelle et l’entomologie un jour, ou plutôt une nuit qu’il errait au bois de Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne à la main, il se vit arrêté comme malfaiteur.

Il demeura jusqu’en 1820 dans la rédaction des Débats, et ne passa qu’alors à celle de la Quotidienne, sans préjudice des journaux de rencontre. Il publia Jean Shogar en 1818, Thérèse Aubert en 1819 ; Adèle en 1820, Smarra en 1821, Trilby en 1822 : — je ne touche qu’aux productions bien visibles. Chacun de ces rapides écrits était comme un écho français, et bien à nous, qui répondait aux enthousiasmes qui commençaient à nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur définitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter ; mais leur ensemble, leur multiplicité, dénonçait un talent bien fertile, une incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes pages d’écrivain. A dater de 1820, la position littéraire de Nodier prit manifestement de la consistance.

Pour mettre un peu d’ordre à notre sujet, et éviter (ce qui en est l’écueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni l’analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le dénombrement, impossible peut-être à l’auteur lui-même, de tous les écrits qui lui sont échappés. Deux questions, qui dominent l’étendue de son talent, nous semblent à poser : 1° la nature et surtout le degré d’infuence des grands modèles étrangers sur Nodier, qui, au premier aspect, les réfléchit ; 2° sa propre influence sur l’école moderne qu’il devança, qu’il présageait dès 1802, qu’il vit surgir et qu’il applaudit le premier en 1820.

L’influence des modèles étrangers sur Nodier, on peut déjà le conclure de notre étude suivie, est encore plus apparente que réelle. On a vu à ses débuts sa vocation marquée, on a saisi ses inclinations à l’origine, Il procède de Werther sans doute ; mais on ne se compromet pas en affirmant que, si Werther n’eût pas existé, il l’aurait inventé. Il ne connut long-temps de la littérature allemande que ce qui nous en arrivait par Mme de Staël après Bonneville ; mais l’esprit lui en arrivait surtout : la ballade de Lénore, le Roi des Aulnes, la Fiancée de Corinthe, le Songe de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres secrètes de fantaisie et de terreur. Jean Sbogar, conçu en 1812 sur les lieux même de la scène, était autre chose certainement que le Charles Moor de Schiller, et n’avait pas besoin de Rob-Roy. Ces neuves et vivantes descriptions du paysage, la scène dramatique d’Antonia au piano devant cette glace qui lui réfléchit brusquement, au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tête pâle et immobile de l’amant inconnu, ce sont là des marques aussi de franche possession et d’indépendante investiture. Trilby, le frais lutin, put naître sans l’Ondine de La Mothe-Fouqué ; Smarra se réclamait surtout d’Apulée. Il serait chimérique de prétendre ressaisir et désigner, au sein d’un talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de tous les rayons étrangers qui y rencontraient, y éveillaient une lumière vive et mille jets naturels. La venue d’Hoffmann et son heureuse naturalisation en France durent imprimer à l’imagination de Nodier un nouvel ébranlement, une toute récente émulation de fantaisie ; la lecture du Majorat le provoqua peut-être ou ne nuisit pas du moins à Inès ou à Lydie ; le Songe d’or, ou la Fée aux Miettes purent également se ressentir de contes plus ou moins analogues ; mais n’avait-il pas, sans tant de provocations du dehors, cette autre lignée bien directe au coin du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand ? En somme, il m’est évident que Nodier se trouve originellement en France de cette famille poétique d’Hoffmann et des autres, et que, s’il répond si vite sur ce ton au moindre appel, c’est qu’il a l’accent en lui. Ce qu’ils traduisent en chants on en récits, il se ressouvient tout aussitôt de l’avoir pensé, de l’avoir rêvé, Nodier peut être dit un frère cadet (bien français d’ailleurs) des grands poètes romantiques étrangers, et il le faut maintenir en même temps original : il était en grand train d’ébaucher de son côté ce qui éclatait du leur.

A l’égard de l’école française moderne, ce fut un frère aîné des plus empressés et des plus influens. On l’a vu, vingt ans auparavant, le plus matinal au téméraire assaut et séparé tout d’un coup de ceux-là, à jamais inconnus, qui probablement eussent aidé et succédé. Nulle aigreur ne suivit en lui ces mécomptes du talent et de la gloire. Les jeunes essais, qui désormais rejoignent ses espérances brisées, le retrouvent souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il avait connu et aimé Millevoye faiblissant ; il enhardissait De Latouche éditeur d’André Chénier ; il n’eut qu’un cri d’admiration et de tendresse pour le chant inouï de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure, à la suite d’un article qui n’était pas sans réserve, si je ne me trompe, sur Han d’Islande ; il découvrit vite, au langage vibrant du jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un voyage en Suisse qu’ils firent tous deux ensemble et en famille, vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le même temps, par ses publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces auxquelles il prit une part effective au moins au début, il poussait à l’intelligence du gothique, au respect des monumens de la vieille France. Ses préfaces spirituelles, qu’en toute circonstance il ne haïssait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai père de Trilby, il sut piquer plus d’un de ses vieux amis sans amertume. Les savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement de sa plume en de certaines pages merveilleuses, eussent été plus appréciés encore et eussent mieux servi la cause de l’art, si on ne les avait pu confondre par endroits avec les allanguissemens inévitables dus à la fatigue d’écrire beaucoup, à la nécessité d’écrire toujours. Nombre de ses images, qui expriment des nuances, des éclairs de mouvemens presque inexprimables (comme celle du goéland qui tombe, citée plus haut), étaient faites pour illustrer et couronner l’audace, et, dans une poétique de l’école moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul peut-être n’aurait apporté un plus riche contingent d’exemples. Le petit volume de poésies qu’il publia en 1827, vint montrer tout ce qu’il aurait pu, s’il avait concentré ses facultés de grace et d’harmonie en un seul genre, et combien cette admiration fraternelle qu’il prodiguait autour de lui était négligente d’elle-même et de ses propres trésors par trop dissipés. Deux ou trois tendres élégies, quelques chansonnettes nées d’une larme, surtout des contes délicieux datés d’époques déjà anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tôt songé, il y aurait eu là en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un dégoût bien vrai de la gloire, un pur amour du rêve, y respiraient :

Loué soit Dieu ! puisque dans ma misère,
De tous les biens qu’il voulut m’enlever,
Il m’a laissé le bien que je préfère
O mes amis, quel plaisir de rêver,
De se livrer au cours de ses pensées,


Par le hasard l’une à l’autre enlacées,
Non par dessein : le dessein y nuirait.
L’heureux loisir qui délasse ma vie
Perd de son charme en perdant son secret ;
Il est volage, irrégulier, distrait ;
Le nonchaloir ajoute à son attrait,
Et sa douceur est dans sa fantaisie.
On se néglige, il semble qu’on s’oublie,
Et cependant on se possède mieux.
On doit alors à la bonté des Dieux
Deux attributs de leur grandeur suprême ;
Car on existe, on est tout par soi-même,
Et l’on embrasse et les temps et les lieux.
En fait de biens chacun a son système,
Desquels le moindre a du prix à mon gré
Si l’un pourtant doit être préféré,
Jouir est bon, mais c’est rêver que j’aime

[14]

La clarté facile et la grace mélodieuse distinguent ce petit nombre de vers de Nodier ; et il s’étend même assez souvent avec complaisance sur ce chapitre des qualités naturelles, pour qu’on y puisse voir sans malice une leçon insinuante à ses jeunes amis. En homme revenu et sage il se faisait toutes les objections, en ami chaud il ne les disait pas. Voici une pièce de lui peu connue, et qui n’a pas été insérée dans son volume de vers : c’est une petite poétique, telle, ce me semble, qu’à deux ou trois mots près l’aurait pu signer La Fontaine.


DU STYLE

« Tout bon habitant du Marais
« Fait des vers qui ne coûtent guère,
« Moi c’est ainsi que je les fais,
« Et, si je voulais les mieux faire,
« Je les ferais bien plus mauvais. »

C’est ainsi que parlait Chapelle,
Et moi je pense comme lui.
Le vers qui vient sans qu’on l’appelle,
Voilà le vers qu’on se rappelle.
Rimer autrement, c’est ennui.


Peu m’importe que la pensée
Qui s’égare en objets divers,
Dans une phrase cadencée,
Soumette sa marche pressée
Aux règles faciles des vers ;

Ou que la prose journalière,
Avec moins d’étude et d’apprêts,
L’enlace, vive et familière,
Comme les bras d’un jeune lierre
Un orme géant des forêts ;

Si la manière en est bannie
Et qu’un sens toujours de saison
S’y déploie avec harmonie,
Sans prêter les droits du génie
Aux débauches de la raison.

La parole est la voix de l’ame,
Elle vit par le sentiment ;
Elle est comme une pure flamme
Que la nuit du néant réclame [15]
Quand elle manque d’aliment.

Elle part prompte et fugitive,
Comme la flèche qui feud l’air,
Et son trait vif, rapide et clair,
Va frapper la foule attentive
D’un jour plus brillant que l’éclair.

Si quelque gêne l’emprisonne,
Défiez-vous de son lien.
Tout effort est contraire au bien,
Et la parole en vain foisonne,
Si tôt que le cœur ne dit rien.

Le simple, c’est le beau que j’aime,
Qui, sans frais, sans tours éclatans,
Fait le charme de tous les temps.
Je donnerais un long poème
Pour un cri du cœur que j’entends.


En vain une muse fardée
S’enlumine d’or et d’azur.
Le naturel est bien plus sûr.
Le mot doit mûrir sur l’idée
Et puis tomber comme un fruit mûr.

Cette coulante doctrine de la facilité naturelle, cet épicuréisme de la diction, si bon à opposer en temps et lieu au stoïcisme guindé de l’art, a pourtant ses limites ; et, quand l’auteur dit qu’en style tout effort est contraire au bien, il n’entend parler que de l’effort qui se trahit, il oublie celui qui se dérobe.

Un an avant la publication de ses propres poésies, Nodier donnait, de concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de Surville [16], qui est en grande partie de sa façon. Il s’était prononcé dans ses Questions de Littérature légale contre l’authenticité des premières poésies de Clotilde, et s’était même appuyé alors de l’opinion exprimée par M. de Roujoux [17]. Mais ce dernier possédait un manuscrit de M. de Surville avec des ébauches inédites de pastiches nouveaux, et les deux amis, malgré leur jugement antérieur, ne purent résister au plaisir de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente.

Comme, après tout, la prétendue Clotilde est un poète de l’école poétique moderne, un bouton d’églantine éclos en serre à la veille de la renaissance de 1800, il convenait à Nodier, ce précurseur universel, d’y toucher du doigt. Il se trouve mêlé, plus on y regarde, à toutes les brillantes formes d’essai, à tous les déguisemens du romantisme.

En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu’il aurait pu songer à se rattacher et à conduire, et qu’il ne voulut qu’aider et aimer, Nodier sans prétention, sans morgue, sans regret, ne fut aux poètes survenans que le frère aîné, comme je l’ai dit, et le premier camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant, désintéressé, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le cœur et le plus sensible. Si on l’eût écouté, volontiers il ne leur eût été qu’un héraut d’armes.

Sur ces entrefaites, son existence s’était assise enfin et fixée. Il avait taché de renoncer, dès 1820, à la politique si effervescente ; son insouciance pour sa fortune personnelle n’avait pas changé. En 1824, M. de Corbière, ministre de l’intérieur et bibliophile très éclairé, le nomma, sur sa réputation et sans qu’il l’eût demandé, bibliothécaire de l’Arsenal en remplacement de l’abbé Grosier qui venait de mourir. Un nouveau cercle d’habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se prolonge, est toujours embarrassante à finir ; rien n’est pénible à démêler comme les confins des âges (Lucanus an Appulus, anceps) ; il faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans sa retraite une fois trouvée, au soleil, au milieu des livres dont une élite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s’ordonna : des matinées studieuses, liseuses, et de plus en plus productives de pages toujours plus goûtées. Je me figure que bien des journées de Le Sage, de l’abbé Prévost vieillissant, se passaient ainsi. Les travaux même non voulus, les heures assujetties dont on se plaint, gardent au fond plus d’un correctif aimable, bien des enchantemens secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en avançant, il faut croire que la fatigue intérieure et trop réelle se trompe, s’élude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais quel penseur misanthropique a dit, en façon de recette et de conseil : « Un peu d’amertume dans les talens sur l’âge est comme quelque chose d’astringent qui donne du ton. » Assez d’écrivains éminens en ont eu de reste : ils n’ont pas ménagé cette dose d’astringent ; Nodier, lui, en manque tout-à-fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt gagné, elle s’est comme échauffée d’une douce chaleur, en déployant au couchant la diversité de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa manière quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualités élargies n’ont pas dépassé la mesure en se continuant, et elles ont rencontré, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes les fois qu’il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse, Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus colorée. Séraphine, Amélie, la fleur de ces récits heureux, l’ont assez prouvé : qu’on y ajoute la première partie d’Inès, on aura le plus parfait et le dernier mot de sa manière. Qu’on ne dédaigne pas non plus, comme échantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, où, sous prétexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin : il y a tel petit extrait sur la reliure moderne, qui commence, à la lettre, par une hymne au rossignol.

En 1832, ses œuvres complètes, et pourtant choisies encore, parurent pour la première fois, et vinrent déployer en une série imposante les titres jusqu’alors épars d’une renommée qui dès long-temps ne se contestait plus. En 1831, l’Académie française, réparant de trop longs délais, le choisit à l’unanimité en remplacement de M. Laya. Nodier, qui s’était pris tant de fois de raillerie au célèbre corps, fut saisi d’une joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de récipiendaire ne respire peut-être, à l’égal du sien, l’expansion sentie de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un dévouement sans réserve à ses devoirs d’académicien : le Dictionnaire futur n’a pas de fondateur plus absorbé ni plus amusé que lui. Et qui donc serait plus capable, en effet, de suivre en buissonnant l’histoire et les aventures de chaque mot à travers la langue ? Odyssée pour odyssée, celle-là, à ses yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s’anime d’autant plus, il se passionne, en sceptique qu’on croirait crédule, à ces menues questions de vocabulaire, d’étymologie, d’orthographe ; prenez-garde ! elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu’une façon détournée et bienveillante d’ironie universelle. Ainsi souvent il se délasse de l’ennui de trop penser. Il s’en délasse à moins de frais, avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal rajeunissant, où tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent un passé encore présent, un frais sentiment d’eux-mêmes, et des souvenirs qui semblent à peine des regrets, dans une atmosphère de poésie, de grace et d’indulgence.


SAINTE-BEUVE.

  1. On peut lire dans les Méditations du Cloître, qui font suite au Peintre de Saltzbourg, le paragraphe qui commence ainsi : « Voilà une génération tout entière, etc. »
  2. Portraits littéraires, par M. Planche.
  3. Il a poussé la complaisance et la longanimité du souvenir jusqu’à donner une édition des Aventures de l’Olban ; 1829, chez Techener.
  4. Voir sur Bonneville le portrait qu’en trace Nodier dans les Prisons de Paris sous le Consulat, chap. I, et la note VIII du dernier Banquet des Girondins.
  5. Paris, 1812, Didot l’aîné ; tire à très peu d’exemplaires.
  6. Chap. IV.
  7. Chap. V.
  8. Aimé De Loy, poète franc-comtois des plus errans et des plus naufragés, mais dont l’amitié vient de recueillir les débris sous le titre de Feuilles aux Vents, a dit quelque part, en célébrant une de ses riantes stations passagères :

    J’y cultive, au pied d’un coteau,
    La fleur de Nodier, l’ancolie,
    Si chère à la mélancolie,
    Et la pervenche de Rousseau.

  9. Au tome 1er, page 205, et au tome II, page 429, des Mélanges de Littérature et de Critique de Charles Nodier, recueillis par Barginet ( de Grenoble), 1820.
  10. Chez Techener.
  11. Journal de l’Institut historique, 2e livraison.
  12. Essais de Philosophie morale
  13. Recueillis au tome Ii, page 353 et suiv. de ses Mélanges de Littérature et de Critique, 1820
  14. Le Fou de Pirée, conte.
  15. Je n’aime pas cette nuit du néant qui réclame une flamme ; c’est la rime qui a donné cela.
  16. Poésies inédites de Clotilde de Surville, chez Nepven, 1826.
  17. Au tome II, page 89, des Révolutions des Sciences et des Beaux-Arts.