Poésies d’Humilis et vers inédits/La Sourieuse

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Poésies d’Humilis et vers inédits, Texte établi par Ernest Delahaye, Albert Messein (p. 155-168).

LA SOURIEUSE



Il y avait une fois une fille très belle, mais qui était très froide.

Peu à peu toutes ses amies s’étaient éloignées d’elle à cause de sa grande froideur, mais elle avait pas mal d’envieuses à cause de sa beauté, et quand on lui rapportait de méchants propos sur son compte, elle avait l’habitude de répondre fort tranquillement « C’est la jalousie. »

Or, il advint qu’un pauvre garçon, un cornemuseux du village voisin, se déclara amoureux d’elle. Franchement, il n’était pas indigne de sa main. Il était pauvre, c’est vrai, mais elle n’était pas plus riche que lui ; d’ailleurs il connaissait assez son métier pour en tirer un bon parti. Au surplus, il était de mine agréable, avec de beaux yeux noirs et de charmants cheveux, un joli vêtement de velours, des jambes bien guêtrées et des rubans de couleur autour de son chapeau. Il lui fit la cour, mais la belle resta froide. Il fut repoussé dédaigneusement.

Toutefois, on put la voir un beau matin à l’église, en robe blanche à beaucoup de volants,

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avec de riches affiquets, un gros bouquet au sein, une couronne d’oranger très délicate au front, et des souliers d’un satin si pâle que celles qui la virent s’avancer ainsi au milieu des bancs jusqu’à l’autel en restèrent émerveillées pour la vie. Mais elle n’épousait qu’un homme laid, un veuf, dont on pouvait compter les cheveux sur le dessus de la tète. Seulement, c’était un des riches de l’en- droit, ayant une boutique où se vendaient, énor- mément, des comestibles de toute sorte, des den- rées coloniales et jusqu’à des drogues pharma- ceutiques.

Les noces faites et les réjouissances terminées, elle s’établit derrière son comptoir et n’en bougea plus. Chose bien naturelle dans une femme aussi privée de sentiment, elle eut tout de suite l’esprit du négoce, la ruse de la petite marchande. Insen- siblement le bout de son nez s’affina et parut se tendre vers l’argent, à qui il dut trouver une odeur particulière, et ses doigts s’allongèrent pour mieux courir sur le comptoir, où ils agrip- paient au vol les sous de la pratique avec une étonnante agilité.

Elle restait belle malgré tout, et cela lui attirait des clients du matin au soir. La boutique ne dé- semplissait pas. Dès qu’ils avaient le pied sur le seuil, tout en les servant, et jusqu’à ce qu’ils fussent parfaitement sortis, elle leur souriait pour mieux les engluer. C’était un sourire calculé, vé-

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nal, si faux que ceux qui en voyaient le fond éprouvaient quelque chose de semblable à un vent glacé qui leur aurait passé sur le cœur. Mais elle en avait pris l’habitude au point qu’un jour le cornemuseux lui-même étant venu acheter quelque chose chez elle, elle se mit à lui sourire comme aux autres lui, alors, qui était resté triste, gravement lui demanda

« Pourquoi souriez-vous ? »

II était sorti qu’elle souriait encore il devait être loin qu’elle souriait toujours; et cela. cette fois, bien malgré elle. Elle était seule, personne dans sa boutique, pourquoi continuait-elle à sou- rire ? Elle se troubla. Elle courut se planter devant son miroir et se trouva bête. Mais elle souriait toujours elle finit par se trouver effrayante. Pour la première fois, sa tranquillité la quittait. Alors elle appela son mari, comme on appelle au se- cours, d’une voix lamentable. Celui-ci accourut

mais, voyant que sa femme souriait, il crut qu’elle se moquait de lui, et dut lui signifier « qu’il n’ai- mait pas ces plaisanteries-là. »

Alors une grande honte la prit elle n’osa dé- tromper son mari ni s’ouvrir à lui. D’abord, le moyen d’expliquer une chose aussi invraisem- blable Elle se résigna, ne croyant du reste qu’à moitié à un châtiment aussi extraordinaire, se disant qu’après tout elle pouvait bien être simple- ment le sujet d’une hallucination passagère. Mais

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non retournée à son comptoir, elle continua à sourire fatalement, immuablement, obstinément, comme si une main invisible lui eût imprimé sur la face cette grimace aimable, comme si ce sourire vide se fût gelé à jamais sur sa bouche. Elle sentit bien, la malheureuse, qu’aucune grande douleur, qu’aucune joie sérieuse, car le bonheur aussi rend grave, ne saurait fondre ce glaçon de son cœur qui lui était comme remonté aux lèvres. Et ce fut dès lors navrant, ce sourire qui se résignait. Au début de cette singulière infirmité, sa répu- tation se releva un peu de l’accusation de troideur qu’elle s’était méritée car elle tàclia de donner à sa physionomie une cause dans l’amabilité de ses paroles, dans la douceur de son caractère. Elle réussit à ramener à elle quelques voisines, qui ne prononcèrent plus son nom sans y ajouter l’épi- thète d’aimable. Mais un jour que l’une d’elles, toute en larmes, lui apprenait la mort de son père et de sa mère, frappés du même coup de foudre

« C’est affreux » s écria-t elle en souriant. La voisine ne la revit de sa vie, et le bruit cou- rut partout que décidément ce n’était qu’un mau- vais cœur.

Et elle n’osait toujours s’ouvrir à personne, et souffrait toute seule en silence. Si au moins elle avait pu pleurer Elle y pensait sans cesse, s’in- géniant à pleurer comme un enfant qui boude

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mais ces sources-là semblaient taries en elle. Un soir pourtant, au chevet de sa mère, agonisante, deux longues larmes coulèrent bien sincèrement du fond de ses yeux creusés par l’idée fixe, mais elles se perdirent en vain dans les plis railleurs de ce damné sourire. Et deux jours après, malgré sa robe de deuil, les passants la purent voir, à tra- vers les vitres, qui souriait toujours derrière les balances de sa boutique, auxquelles son doigt im- primait une oscillation machinale.

Et la sourieuse (c’est ainsi que les gens du pays la surnommèrent) vécut encore longtemps, sup- portant sans oser se plaindre tout le’poids d’une existence maudite. Volontiers elle restait enfermée chez elle mais s’étant mise à fréquenter l’église, espérant ainsi apaiser les colères du ciel, chaque dimanche toute la rue la voyait passer, pàle en coifle sombre, mais souriant sans trêve, souriant au vent et à la neige, à la pluie et au soleil, aux tableaux gais comme aux spectacles tristes, aux regards amis comme aux visages étrangers à la façon d’un portrait sur la toile, indifféremment. Enfin, Dieu mit t un terme à sa honte elle mourut. Mais quand on transporta son corps à l’église, la bière découverte selon la mode du pays, toutes les bonnes âmes s’effrayèrent de ce sourire, qui ne la quitta pas même avec la vie. Car ce n’était pas le sourire de la béatitude, qu’après leur mort on voit s’attarder sur les lèvres des

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saints, des confesseurs et des vierges c’était le terrible sceau de la malédiction éternelle. La sourieuse, sa fin surtout, fit une impression profonde sur les imaginations naïves de la contrée, à preuve cette épitaphe que nous avons lue, à demi effacée, sur une très vieille croix de pierre, dans le cimetière où elle est enterrée Prions Dieu qu’elle n’arde `

D’en/er en ce moment,

Car son souris elle emporte

AH dernier jugement.

Pièce parue à la Revue du Monde Nouveau,

le ler avril 1874.


LA PETITE BARONNE



Un soir du mois dernier, à l’heure du dîner, je rencontrai, sur le boulevard des Italiens, mon ami Raoul : poignée de main, banalités d’usage !

« — Comment va la baronne ? lui dis-je.

— La petite baronne ? Je n’en jsais rien. Ce n’est plus à moi qu’il faut demander de ses nouvelles.

— Comment donc ?

— Je l’ai vue hier pour la dernière fois. Ouf !

— Bah ! est-ce sérieux ?

— Très sérieux.

— Et le motif ?

— Le motif ? parbleu, il est bien simple, elle commençait à m’ennuyer, à m’agacer, à m’exaspérer.

— Fat !

— Fat, tant que tu voudras ! mais qu’est-ce tu veux ? Si tu savais ce que c’est qu’un amour qu’on ne partage plus ; je ne connais pas de pire supplice. Et quel amour que le sien, bon Dieu ! Encore si cette femme se contentait de vous aimer, mais pas du tout : elle vous adore, elle vous idolâtre ; elle vous a des sentiments d’une élévation !… des fureurs inquiétantes, une jalousie toujours en éveil ; enfin tout le bagage de la passion classique. Voilà : elle a tâché que ce fut très beau, ça été seulement très ennuyeux.

— Ingrat !

— Ingrat, c’est possible, mais en amour la reconnaissance, qui est-ce qui pratique ça ? Voyons, franchement, on aime ou on n’aime pas.

— Mais sais-tu bien qu’en te retirant tu vas faire un heureux : celui qui te remplacera auprès d’elle…

— Mon Dieu, oui : c’est peut-être la seule chose qui me tourmente un peu… Je ne sais pourquoi, par exemple !

— Oh ! tu vas devenir jaloux. C’est bien fait.

— Allons donc ! »

Et il se mit à rire aux éclats, pendant que nous entrions chez Peter’s.

Nous nous mimes gaîment à table, et Raoul continua ses confidences d’un ton moitié gai, moitié sérieux. Mais au dessert, il s’assombrit, et il se mit à boire à petits coups fréquents d’un air mélancolique.

« — Qu’as-tu ?

— Moi, rien… ou bien, si ! Je veux être sincère jusqu’au bout. Je l’ai quittée, n’est-ce pas ? rien de mieux. Mais je crains d’avoir agi brutalement. Pauvre petite baronne !

— Tu as la naïveté d’avoir des torts ?

— Il faut que je répare tout ça. Il est trop tard ce soir, mais demain ! Je retournerai chez elle, et… oui, c’est ça. »

Nous nous séparâmes. Il était minuit. En quittant Raoul, le voyant toujours rêveur, je lui dis ; « Mais dépêche-toi donc d’y aller ce soir, il n’est jamais trop tard.

« — Peuh ! » fit-il.

Je passai un grand mois sans le rencontrer.

Hier, au bois, dans un coupé discret, que vois-je ? Raoul et la petite baronne. Deux tourtereaux !

Le lendemain matin, Raoul était chez moi.

« — Nous sommes raccommodés à perpétuité, s’écria-t-il joyeusement. Tu nous as vus ensemble, n’est-ce pas.

— Oh ! raconte-moi tout ça.

— Eh bien, je m’étais trompé, je l’aimais.

— Ah !

— Oui, sans le savoir.

— Et de qui l’as-tu appris ?

— Voici. Le lendemain de notre dîner, je cours chez elle ; une petite fille de chambre effrontée m’arrête au passage : « Monsieur vient pour Madame, sans doute. Madame est partie. »

— Partie ! qu’est-ce à dire ? »

Et croyant à une mystification, je poussai d’autorité la première porte qui se trouvait devant moi et pénétrai jusqu’à la chambre à coucher, au grand ébahissement de deux domestiques qui, en l’absence de la maîtresse, causaient et riaient très haut, en s’étirant dans les fauteuils…

Je mis un louis dans la main de la fille de chambre.

— « Où Madame est-elle allée ?

— Elle a dit : Gare de Lyon ! Je n’en sais pas plus long. »

Je compris qu’il était inutile d’insister : il n’y avait pas de temps à perdre ; après avoir fait quelques préparatifs en grande hâte, je volai vers Lyon.

Je m’étais pris subitement d’une telle fièvre, d’un tel désir de la revoir, que, malgré les loisirs du wagon, je ne pensais pas à analyser ce qui se passait en moi. Etait-ce regret, était-ce dépit, était-ce autre chose ? Je ne le savais pas, je ne voulais pas le savoir. Je voulais la revoir, voilà tout.

A Lyon, je parcourus toute la ville, j’entrai dans tous les hôtels. Pas de baronne !

Je me rappelai qu’elle avait, à Grenoble, des parents dont elle parlait quelquefois ; je pris le train de Grenoble.

A Grenoble, personne encore. Alors je me mis à faire le tour de la France, allant, courant, tournant sous le fouet de ce désir implacable, que je commençai cependant à m’expliquer. J’allai à Bordeaux, qu’elle aimait beaucoup, à Bagnères, où elle avait passé la dernière saison, à Nice, sa ville favorite après Paris. Je déjeunais ici, je dînais là, je ne couchais pas toujours où j’avais dîné. Pendant un mois les hôtels de mainte et mainte cité eurent le spectacle d’un monsieur qui entrait d’un air sombre, faisait des questions mystérieuses, ne mangeait pas du même appétit que les autres voyageurs, et se promenait à grand bruit, dans sa chambre, au lieu de dormir. Car je l’aimais, je le comprenais enfin, éperdument. Il me semblait toujours la voir s’envoler ironiquement devant moi, en retournant la tête d’un air qui disait : « Imbécile ! mérite-moi maintenant ! »

Je revins à Paris sans l’avoir retrouvée, triste, affreusement résigné à attendre son retour. Alors, par hasard, j’appris qu’elle était depuis quelques jours à Nice, je me hâtai d’y retourner. Quand je me présentai chez elle, je devais être fort pâle, car elle sourit. Je lui dis simplement : « M’aimez-vous encore ? »

Elle me regarda avec la joie contenue des triomphateurs. Puis : « Et vous, commencez-vous à m’aimer un peu ? »

— Ne le voyez-vous pas, méchante ? Pourquoi partir ainsi, pourquoi ?…

— Oh ! parce que !… »

Et elle sourit malicieusement. Je baissai les yeux. « Et cela vous apprendra à vous ennuyer avec moi, reprit-elle ; surtout, ne recommencez pas, je ne ferais plus de grâce. »

Embarrassé, plein de remords et d’espérances, je ne savais plus quelle contenance tenir.

Elle se jeta à mon cou.


LE MISTRAL