Poésies de Marie de France (Roquefort)/Lai du Laustic

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List2.svg Pour les autres éditions de ce texte, voir Lai du Laostic.

Poésies de Marie de France, Texte établi par B. de RoquefortChasseriauEd. Roquefort, tome 1. (p. 314-327).

LAI DU LAUSTIC.



Je vous rapporterai une autre aventure dont les Bretons ont fait un Lai ; ils le nomment dans leur langue Laustic[1] ; les François par cette raison, l’appellent Rossignol, et les Anglois Nihtegale [2].

A saint Malo[3], ville renommée dans la Bretagne, résidoient deux chevaliers fort riches et très-estimés. La bonté de leur caractère étoit tellement connue, que le nom de la ville où ils demeuroint étoit devenu célèbre. L’un d’eux avoit épousé une jeune femme sage, aimable et spirituelle. Elle aimoit seulement la parure ; et par le goût qu’elle apportoit dans ses ajustements, elle donnoit le ton à toutes les dames de son rang. L’autre étoit un bachelier[4] fort estimé de ses confrères ; il se distinguoit particulièrement par sa prouesse, sa courtoisie et sa grande valeur ; il vivoit très-honorablement, recevoit bien et faisoit beaucoup de cadeaux. Le bachelier devint éperduement amoureux de la femme du chevalier ; à force de prières et de supplications et sur-tout à cause des louanges qu’elle en entendoit faire, peut-être aussi à cause de la proximité de leur demeure, la dame partagea bientôt les feux dont brûloit son amant. Par la retenue qu’ils apportèrent dans leur liaison, personne ne s’aperçut de leur intelligence. Cela étoit d’autant plus aisé aux deux personnages que leurs habitations se touchoient, et qu’elles n’étoient séparées que par un haut mur noirci de vétusté. De la fenêtre de sa chambre à coucher la dame pouvoit s’entretenir avec son ami. Ils avoient même la facilité de se jeter l’un à l’autre ce qu’ils vouloient ; la seule chose qui leur manquoit étoit de ne pouvoir pas se trouver ensemble, car la dame était étroitement gardée. Quand le bachelier étoit à la ville, il trouvoit facilement le moyen d’entretenir sa belle, soit de jour, soit de nuit. Au surplus ils ne pouvoient s’empêcher l’un et l’autre de venir à la croisée pour jouir seulement du plaisir de se voir.

Ils s'aimoient depuis long-temps, lorsque pendant la saison charmante où les bois et les prés se couvrent de verdure, où les arbres des vergers sont en fleurs, les oiseaux font entendre les chants les plus agréables et célèbrent leurs amours, les deux amants deviennent encore plus épris qu’ils ne l’étoient. La nuit, dès que la lune faisoit apercevoir ses rayons, et que son mari se livroit au sommeil, la dame se relevoit sans bruit, s’enveloppoit de son manteau et venoit s’établir à la fenêtre pour parler à son ami, qu’elle savoit y rencontrer. Ils passoient la nuit à parler ensemble ; c’étoit le seul plaisir qu’ils pouvoient se procurer. La dame se levoit si souvent, ses absences étoient si prolongées, qu’à la fin le mari se fâcha contre sa femme, et lui demanda plusieurs fois avec colère quel motif elle avait pour en agir ainsi et où elle alloit. Seigneur, dit-elle, il n’est pas de plus grand plaisir pour moi que d’entendre chanter le rossignol ; c’est pour cela que je me lève sans bruit la plupart des nuits. Je ne puis vous exprimer ce que je ressens du moment où il vient à se faire entendre. Dès lors il m’est impossible de pouvoir fermer les yeux et de dormir. En écoutant ce discours le mari se met à rire de colère et de pitié. Il lui vient à l’idée de s’emparer de l’oiseau chanteur. Il ordonne en conséquence à ses valets de faire des engins, des filets, puis de les placer dans le verger. Il n’y eut aucun arbre qui ne fût enduit de glu ou qui ne cachât quelque piège. Aussi le rossignol fut-il bientôt pris. Les valets l’apportèrent tout vivant à leur maître, qui fut enchanté de l’avoir en sa possession ; il se rend de suite auprès de sa femme. Où êtes-vous madame, lui dit-il, j’ai à vous parler ? Eh bien ! cet oiseau qui troubloit votre sommeil ne l’interrompra pas davantage, vous pouvez maintenant dormir en paix, car je l’ai pris avec de la glu. Je laisse à penser quel fut le courroux de la dame en apprenant cette nouvelle ; elle prie son mari de lui remettre le rossignol. Le chevalier, outré de jalousie, tue le pauvre oiseau, et chose très-vilaine, il lui arrache la tête et jette son corps ensanglanté sur les genoux de sa femme, dont la robe fut tachée sur la poitrine. Aussitôt il sortit de l’appartement. La dame ramasse le corps du rossignol, elle verse des larmes et maudit de tout son cœur les misérables qui avoient fait les engins et les lacs. Ah ! malheureuse, quelle est mon infortune, je ne pourrai désormais me lever la nuit ni aller me mettre à la fenêtre, où j’avais coutume de voir mon ami. Je n’en puis douter, il va penser sans doute que je ne l’aime plus ; je ne sais à qui me confier, et à qui demander conseil. Eh bien ! je vais lui envoyer le rossignol, et l’instruire de ce qui vient de se passer. La dame enveloppe le corps du malheureux oiseau dans un grand morceau de taffetas brodé en or, sur lequel elle avoit représenté et décrit l’aventure. Elle appelle un de ses gens et l’envoie chez son ami. Le valet remplit sa mission, il se rend auprès du chevalier, le salue de la part de sa maîtresse, puis, en lui remettant le rossignol, il lui raconta l’histoire de sa mort. Le bachelier qui étoit fort sensible fut vivement affecté d’apprendre cette nouvelle ; il fit faire un petit vase, non pas de fer ou d’acier, mais d’or fin et enrichi de pierres précieuses et fermé par un couvercle. Il y enferma le corps de l’oiseau, puis ensuite il fit sceller le vase qu’il porta toujours sur lui.

Cette aventure qui ne pouvoit long-temps rester ignorée, fut bientôt répandue dans tout le pays. Les Bretons en firent un Lai auquel ils donnèrent le nom du Laustic.


LAI DU LAUSTIC[5].



Une aventure vus dirai
Dunt li Bretun firent un Lai ;
Laustic ad nun ceo m’est avis,
Si l’apelent en lur païs :
Céo est reisun en Franceis,
E Nihtegale en dreit Engleis.
An Seint Mallo en la cuntrée
Est une ville renumée ;
Deus Chevaliers illec maneient,
E deus forez maisunz aveient
Pur la bunté des deus Baruns
Fu de la vile bons li nuns.
Li uns aveit femme espusée,
Sage, curteise, mut acemée ;
A merveille se teneit chière,
Sulunc l’usage è la manière.
Li autres fu un Bachelers
Bien ert conu entre ses pers,
De pruesce, de grant valur,
E volentiers feseit honur,

Munt tenéot è despendeit,
E bien donot ceo qu’il aveit.
La Femme sun Veisin ama ;
Tant la requist, tant la préia,
E tant parot en lui grant bien,
Q’Ele l’ama sur tute rien,
Tant pur le bien qu’ele oï,
Tant pur ceo qu’il iert près de li.
Sagement è bien s’entreamèrent,
Mut se covrirent è esgardèrent
Qu’il ne fussent aparcéuz,
Ne desturbez, ne mescréus :
E ensi le poient bien fère,
Kar près esteient lur repère ;
Preceines furent lur maisuns,
E lur sales, è lur dunguns.
N’i aveit bare ne devise,
Fors un haut mur de piere bise ;

Des chambres ù la Dame jut,
Quant à la fenestre s’estut,
Poiet parler à sun Ami,
Del’ autre part, è il a li ;
E lurs aveirs entre-changier,
E par geter, è par lancier.
N’unt guères rien qui lur despleise
Mut estéïent amdui à eise,
Fors tant k’il ne poient venir
Del’ tut ensemble à lur pleisir.
Kar la Dame ert estreit gardée,
Quant Cil esteit en la cuntrée;
Mès de tant avéïent recur,
U fut par nuit, u fut par jur,
Que ensemble poeient parler;
Nul ne poët de ceo garder,
Qu’à la fenestre ne venissent.
E iloëc s’entrevéissent,
Lungement se sunt entre-amé,
Tant que ceo vint à un esté,
Que bois è prés sunt reverdi,
E li vergier ièrent fluri.
Cil oiselez par grant duçur,
Mainent lur joie ensum la flur ;
Ki amer ad à sun talent,
N’est merveille s’il i entent.
Del Chevaliers vus dirai veir,
Il i entent à sun poeir ;

E la Dame del’ autre part,
E de parler, è de regart :
Les nuits quant la lune luseit,
E ses Sires cuché esteit,
De juste li sovent levot,
E de sun mantel s’afublot ;
A la fenestre ester veneit,
Pur sun ami qu’el’ i saveit.
Qui autre teu vie demenot,
E le plus de la nuit veillot.
Délit avéient à véer
Quant plus ne poeient aver.
Tant i estut, tant i leva.
Que ses Sires s’en curuça,
E meintefeiz li demanda,
Pur quoi levot è ù ala ?
Sire, la Dame li respunt,
Il n’en ad joïe en cest mund,
Ki n’en ot le Laustic chanter ;
Pur ceo me vois ici ester,
Tant ducement le oi la nuit,
Que mut me semble grant déduit.
Tant me délit, è tant le voil,
Que jeo ne puis dormir del’ oil
Quant li Sires ot que ele dist,
De ire è mal-talent en rist.
De une chose purpensa,
Que le Laustic enginnera ;

Il n’ot Vallet en sa meisun,
Ne face engin, reis ù lasçuns,
Puis le mettent par le vergier.
Ni ot codre, ne chastainier,
U il ne mettent laz u glu,
Tant que pris l’unt è retenu.
Quant le Laustic éurent pris,
Al Seignur fu rendu tut vis.
Mut en fu liez quant il le tient,
As chambres la Dame s’en vient ;
Dame, fet-il, ù estes vus ?
Venez avant, parlez à nus :
Jeo ai le Laustic englué
Pur qui vus avez tant veillé.
Désor poez gésir en peis,
Il ne vus esveillerat meis.
Quant la Dame l’od entendu,
Dolente è cureçuse fu ;
A sun Seignur l’ad demandé,
E il l’ocist par engresté ;
Le col li rumpt à ses deus meins,
De ceo fist-il ke trop vileins ;
Sur la Dame le cors geta,
Si que sun chainse ensanglanta,
Un poi desur le piz devant,
De la chambre s’en ist à-tant.
La Dame prent le cors petit,
Durement plure è si maudit

Tuz ceus qui le Laustic traïrent
E les engins è laçuns firent.
Kar mut l’unt coleré grant hait
Lasse, fet-ele, mal m’esteit !
Ne purrai mès la nuit lever,
Aler à la fenestre ester,
U jeo suleie mun Ami veir ;
Une chose sai-jeo de veir,
Il quidra ke jéo me feigne
De ceo m’estuet que cunseil preigne :
Le Laustic li trameterai ;
L’aventure li manderai.
En une pièce de samit
A or brusdé è tut escrit,
Ad l’Oiselet envolupé ;
Un sien Vallet ad apelé,
Sun message li ad chargié,
A sun Ami l’ad enveié.
Cil est al Chevalier venuz
De par sa Dame li dist saluz ;
Tut sun message li conta,
E le Laustic li présenta.
Quant tut li ad dit è mustré,
E il l’aveit bien escuté,
Del’ aventure esteit dolenz
Mès ne fu pas vileinz, ne lenz ;
Un vasselet ad fet forgier,
Uncques ni ot fer ni acier ;

Tut fu d’or fin od bones pières,
Mut précieuses, è mut chières,
Covercle i ot très bien asis,
E le Laustic ad dedenz mis :
Puis fist la chasse ensééler,
Tuz-jurs l’ad fet od li porter.
Cele aventure fu cuntée,
Ne pot estre lungues celée ;
Un Lai en firent li Bretun
E le Laustic l’apellent hum.

  1. Laustic ou Lostik, pour le Eostik, l’Eaustic et l’E’austicg, signifie en breton, rossignol, petite queue, suivant les Dictionnaires de Rostrenen et de Pelletier. Lustig, en allemand, s’explique par gai, joyeux. On trouve dans les Ballades Écossoises de Jamieson, une explication de ce mot. Les Latins donnèrent quelquefois au rossignol le nom de Motacilla, c’est-à-dire hoche-queue, qui remue la queue ; et Linnée appelle cet oiseau Motacilla rufo-cinerea, genuum annulis cinereis. Voy. Aëdologie ou traité du Rossignol, p. 3.
  2. Pour Night’ingale, rossignol, chantre de nuit.
  3. C’est sans doute la ville de Saint-Malo, en Bretagne. Voy. d’Anville, Notice de l’ancienne Gaule, p. 50.
  4. Le mot Bachelier avoit plusieurs acceptions ; il signifioit jeune homme, adolescent, aspirant, étudiant, apprenti. On donnoit le titre de Bachelier au propriétaire d’une terre qui comprenoit autant d’étendue que vingt bœufs pouvoient en labourer dans un jour. La terre bacele ou bachele étoit composée de dix mas et il falloit quatre terres en bacele pour former une terre bannière. Le roi pouvoit conférer au possesseur d’une terre de quatre baceles, savoir : à la première bataille, la bannière ; à la seconde, le nommer banneret ; et à la troisième, lui accorder le titre de baron, (Voy. Glossaire de la langue Romane au mot bacele, tom. I, p. 120). C’est d’un homme de cette espèce dont il est question dans le Lai de Laustic.
    On donnoit encore le nom de Bachelier à des chevaliers pauvres qui fréquentoient les tournois, afin de faire des prisonniers et d’en retirer de fortes rançons ; ils étoient connus sous la dénomination de bas chevaliers.
  5. Ms. museum Britannicum, Bibl. Harléiène, n° 978 ; la traduction en vers anglois se trouve Bibl. Cottoniène Caligula, A. II.