Poésies de Marie de France (Roquefort)/Fable III

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Poésies de Marie de France, Texte établi par B. de Roquefort, Chasseriautome II (p. 68-74).

FABLE III.

De la Soris è de la Renoille[1].

Selunc la lettre des escriz
Vus mustrerai d’une Suriz
Ki par purchaz è par engin[2],
Aveit manaige en un mulin.
Par essemple cunter vus vueil,
C’un jur s’asist desor le sueil,
Ses grenonez apareilla[3]
E de ses piez s’espelucha.
Devant li passa une Raine[4]
Si cum avanture la maine,10
[a]Demanda li en sa raisun[5]

S’ele ert Dame de la maisun,
Dunt ele se feiseit si mestre,
Si li acuntast de sun estre.
La Suris li respunt : Amie,
Pieça k’en ai la seingnorie[6] ;
Bien est en ma subjectiun,
Qant ès pertuiz tut envirun[7],
Puis herbregier è jur è nuit
Joer è fère mun déduit. 20
Or remanez à nuit od mei[8]
Ge vus menrai par dreite fei,
[b]Desous la muele mult à aise
Ni aurez rien ki vus desplaise.
Assez aurez ferine et grain
[c]De ce ki remaint au Vilain[9] ;

La Raine i va par sa proière
Andeus s’asient sor la pierre,
Mult i truvèrent à mengier
Sanz cuntredit è sanz dangier.30
La Suriz par amur demande
A la Raine de sa viande [10],
Que li semble, vertei l’en die ;
N’en mentiroi, fet-ele, mie,
Mult par est bien apareillié [11]
S’en aive eust esté moillié.

[d]Enmi ce préi en un wassel[12]
Seriens or andels mun vueil ;
[e]Là ai-jeo la moie mansiun
U tuz bien sunt à grant foisun.40
Tant i arez joie è déduit
Jamès n’ariez talent ce cuit[13],
De repérier à tun molin.
Tant li prumet par sun engin[14]
Ke la blandist[15] par sa parole,
K’ele la crut, si fist que fole[16] ?
Ensamle od li s’en ert alée[17],
Li preiz fu si plains de rousée
Ke tute est la Suriz moiliée,

Dunc quida bien estre noiée ;50
Arrière voleit returner
Kar ne pooit avant aler.
[f]Mais la Raine l’ad rapelée,
Ki à force l’en ad menée.
Tant par amur, cum par proière,
Ke il vinrent à la rivière.
Dunc ne pot la Suriz avant,
A la Raine dist en plurant,
Ci ne puis-jeo noient passer[18]
Quar jeo ne soi unques noer.60
Prens, fet la Reine, cel filet[19],
S’el lie fort à ton gairet
E ge l’atacherai au mien,
Dunc la rivière passeruns bien.
La Suriz s’est dou fil loiée,
A la Raine s’est atachiée ;
El gué se metent, si s’en vunt ;

Qant eles vindrent el parfunt[20]
Si la vout la Raine noier,
Od li s’encumence à plungier.70
[g]La Suriz pipe en halt è crie
Ke bien cuideit estre traïe ;
Un Escoufles[21] aleit volant
Vit la Soriz si haut pipant,
Ses èles clost, à-vaul descent[22],
Li et la Raine ensanble prent,
Andeus furent au fil pendanz.
La Raine fu corsue et granz[23] ;
[h]Li Eschofles par cuveitise[24]

La Soriz lait, la Raine ad prise,80
Mengiée l’ad è dévourée,
E la Suriz est délivrée.

MORALITÉ.

[i]Si est des vézieus Féluns[25],
Jà n’auront si buns cunpegnuns
Tant lor facent bien ne henor,
[j]Se riens lor deit custer dou lor ;
Ke durement ne soient liez
Se il par ax sunt engingniez,
Mais il ravient assez suvent
Ke de méisme le turment90
K’as autres cuident purchacïer,
[k]Funt à lor oës[26] appareillier.


  1. La Fontaine, La grenouille et le rat, liv. IV, fab. XI.
    AEsop., fab. 249.
    Romulus Nilant., fab. 3, mus et rana.
    Anon. Nilant., fab. 4, et App. Burm., f. 6.
    Vincent. Bellov. in Specul. historial.
  2. Par intrigue et par ruse s’étoit logée dans un moulin.
  3. Les poils de ses barbes.
  4. Grenouille, rana.
  5. Elle lui demanda en son langage, si la maison devant laquelle elle étoit lui appartenoit.
  6. Il y a long-temps que j’en ai la propriété.
  7. De même qu’en tous les trous des environs je puis aller loger le jour et la nuit, jouer et m’amuser.
  8. Restez avec moi cette nuit, je vous conduirai sous la meule, vous y serez fort bien.
  9. De ce qui appartient, qui reste au propriétaire du moulin. Le mot vilain ou plutôt villain (villicus, en basse latinité villanus, formé de villa), avoit deux acceptions : la première, qui servoit à désigner la classe du tiers-état, signifioit paysan, habitait de la campagne, propriétaire de biens ruraux, laboureur, fermier et cultivateur ; marchand, artisan, roturier, qui n’est pas noble d’état ou de mœurs, enfin homme du peuple, serf, homme de corps ou de mainmorte. Dans la seconde acception, villain s’employoit pour abject, vil, méprisable, vilis, Dans le man. n° 7218, f° 142, se trouve un fabliau du XIIIe siècle, intitulé, des chevaliers, des clercs et des vilains, c’est-à-dire de la noblesse, du clergé et du tiers-état.
  10. Comment trouvez-vous mon repas, dites-le moi franchement.
  11. Il est fort bien et il eût été beaucoup meilleur s’il eût été plus mouillé.
  12. Au milieu de ce pré, est un vallon où nous serions toutes deux aussi-bien que je le désire ; j’y ai ma demeure, et mes biens sont considérables. Nota : les manuscrits portent Gacueil, Gacheuil, Vaucel, Wassel.
  13. Que je crois bien que vous n’aurez jamais le desir de retourner à votre moulin.
  14. Ruse, finesse ; ingenium.
  15. Charma, gagna, de Blandiri.
  16. Elle agit inconsidérément.
  17. Ils s’en vont ensemble.
  18. Il m’est impossible de passer la rivière, car je ne sais point nager.
  19. Prends, dit la grenouille, prends ce petit fil que tu lieras fortement à ta jambe, et l’attachant à la mienne, nous passerons la rivière sans danger.
  20. Arrives à l’endroit le plus profond, la grenouille veut noyer la souris, et pour y parvenir plus sûrement elle plonge à plusieurs reprises.
  21. Milan, oiseau de proie.
  22. Ayant fermé ses ailes, il fond sur les deux animaux attachés ensemble.
  23. Grosse et grande.
  24. Le milan gourmand laissa la souris pour prendre la grenouille, il la mangea et par ce moyen la souris fut délivrée.
  25. Il en est ainsi des méchants traîtres ; donnez-leur d’excellents compagnons qui leur rendent tous les services imaginables ; s’il doit leur en coûter la moindre chose, vous pouvez être certain que ces méchants les tromperont. Mais il advient quelquefois que les moyens honteux dont ils vouloient faire usage envers les autres, tournent à leur honte et à leur confusion.
  26. Gré, choix, volonté.
Variantes.
  1. Voit la suriz en sa maison
    Demanda li en sa raison.

  2. Soz la moie ou ge maig molt aese.

  3. Del’ blef qui revient as vileinz,
    En auronz nos les ventres pleinz ;
    Et la raine par sa proière
    Remaint delez lui sor la pierre.

  4. Emmi ce preiz en un vaucel,
    Illuc seriens andui moult bel ;

  5. Illuques ai bele maison,
    Bele amie, car i alons
    Tant i averiens bel déduit.

  6. Mais la raine tant la priée
    Qu’ele l’enmeine dusqu’à la rivière.

  7. Et la soriz en haut s’escrie.
    Qui cuida bien estre périe ;
    Un escofles vint en roant
    Vit la soris qui vait pipant.

  8. Decéue fu en tel guise.

  9. Ainsi font les malvaiz félons.

  10. Si lor en vient peine et dolor.

  11. Covient lors cors appareiller.