Poétique (trad. Ruelle)/Appendice

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Traduction par Charles-Émile Ruelle.
(p. 73-74).
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APPENDICE
FRAGMENTS PRÉSUMÉS DE LA POÉTIQUE

La formule περὶ μὲν οὖν, qui commence la dernière phrase indique clairement que l’auteur allait traiter un nouveau point de l’art poétique. Il est probable que les chapitres suivants étaient relatifs à la comédie, puis à la poésie dithyrambique et aux nomes ou chansons. (Cp. chap. II, §§ 1 et 7.) — Aristote lui-même vise, dans la Rhétorique, une des parties perdues : « Nous avons dit, dans les livres de la Poétique, combien il y avait d’espèces de choses risibles. » (Rhétorique, l. III, chap. XVIII.)

Les fragments dont on va lire la première traduction française et qui paraissent, en partie, extraits, ou du moins inspirés des pages où Aristote parlait de la comédie, figurent dans un recueil anonyme sur les divisions de la poésie, publié par Cramer (Anecdota parisiensia, t. Ier, p. 403), d’après le manuscrit 120 du fonds Coislin. Bernays, le premier, les a rattachés à la Poétique (Ergœnzung zu Aristoteles Poetik, dans le Rhein. Museum, n. série, t. VIII, p. 561). Susemihl a proposé le placement de plusieurs d’entre eux (Aristoteles liber die Dichtkunst, gr. und deutsch, Leipzig, 1865). L’édition de Vahlen, suivie en cela, comme dans le reste, par G. Christ (collection Teubner, 1878), les a donnés en appendice. Ils figurent dans les Fragmenta Aristolelis (collection Didot, Aristolelis opera, t. IV, 2° partie, p. 127-129), précédés d’une notice de l’éditeur Em. Heitz, à laquelle on fera bien de se reporter. — Voir aussi Egger, Commentaire sur la Poétique, édition de 1876, chapitre V. — Diogène de Laërte (V. 1, 12) donne deux livres à la Poétique.

TRADUCTION

I. La tragédie doit avoir une juste proportion (συμμετρίαν) de terreur.

II. Le rire est produit par l’élocution dans ses rapports avec l’homonymie, la synonymie, le babil, la paronymie au moyen d’une addition, d’un retranchement, d’un diminutif, d’un terme altéré, ou d’une figure de mot.

III. Le rire causé par les faits résulte soit d’une assimilation avec distinction en pis et en mieux (?), soit de la ruse, de l’impossible, du possible inconséquent, de l’imprévu, ou de la pratique d’une danse grotesque, soit de ce qu’un personnage, d’entre ceux qui sont en charge, néglige les grands intérêts pour s’attacher aux détails les plus insignifiants, de ce que le discours est décousu, ou bien encore de ce qu’il n’a aucune suite.

IV. La comédie est différente de la médisance, attendu que la médisance expose, sans en rien cacher, les faits à la charge d’une personne, tandis que la comédie a besoin de ce que l’on appelle la « représentation »[1].

V. Le persifleur a pour attribution de relever ce qui est fautif dans l’âme et dans le corps.

VI. Il doit y avoir une juste proportion de terreur dans les tragédies, et de ridicule dans les comédies.

VII Les mœurs de la comédie sont la bouffonnerie, la dissimulation et la fanfaronnade.

VIII. Le style comique est vulgaire et populaire.

IX. L’auteur comique doit mettre, dans la bouche de chacun de ses personnages, la langue parlée dans son pays ; mais, dans celle d’un étranger, la langue parlée dans le pays où il est.

X. Le chant est du domaine de l’art musical et, par suite, c’est dans l’art musical qu’il faudra puiser les principes convenables.

XI. La comédie est l’imitation d’une action ridicule, d’une étendue bien proportionnée, complète en chacune de ses parties prise isolément[2] et opérant, par des récits, parle plaisir et par le rire, la purgation des passions de nature analogue. Or elle a pour mère le rire[3].

  1. C’est-à-dire (peut-être) « de ce que l’on peut, sans inconvénient, représenter sur la scène ». Bernays propose de lire τῆς ὑπονοίας, au lieu de τῆς ἐμφάσεως..
  2. Les mots non traduits (ἐν τοῖς εἴδεσι δρῶντας) ne font aucun sens.
  3. Ce dernier fragment pourrait bien n’être, comme le dit Heitz, qu’une simple imitation « ridicula et plane insulsa imitatio » de la définition qu’Aristote a donnée de la tragédie (chap. VI, § 2).