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Port-Royal/II/03

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Librairie de L. Hachette et Cie (Tome premierp. 399-428).
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III


M. de Séricourt. — Prisonnier en Allemagne ; il s’échappe. — M. de Saci et son exemple. — Entrevue de M. de Séricourt et de M. Le Maître ; belle page de Fontaine. — Vauvenargues. — Claude Lancelot, nouveau solitaire. — Élevé chez M. Bourdoise : quel était celui-ci ? — Aspiration vers M. de Saint-Cyran. — Première visite de Lancelot ; touchant récit. — Seconde visite. — Sa sœur prend l’habit. — Cœurs sobres, larmes abondantes.


M. Simon Le Maître de Séricourt, frère cadet de M. Le Maître, était d’abord militaire. Né en 1611, il se trouvait en 1635, à vingt-quatre ans, major dans Philisbourg, sous les ordres de M. Arnauld, mestre-de-camp des carabins[1] son cousin (ou oncle à la mode de Bretagne), qui y était commandant. Une nuit d’hiver, la place fut surprise par les troupes de l’Empereur, à la faveur des glaces qui rendaient praticable le fossé. On passa la garnison au fil de l’épée. Le gouverneur se défendit vaillamment dans une maison où il s’était retranché, faute de citadelle, avec l’élite de ses officiers ; mais il fallut se rendre. Il fut emmené prisonnier à Eslinghen, et M. de Séricourt avec lui. C’est de cette prison que M. Arnauld, qui était entreprenant, parvint à se sauver par une adresse singulière : cela se lit en détail dans les Mémoires de l’abbé Arnauld[2]. Sa fenêtre donnait à une grande hauteur sur le fossé de la ville : il s’agissait, pour descendre, de fabriquer une échelle de cordes. Il imagina toutes les fois qu’on le laissait sortir avec ses gardes, de les faire jouer à un jeu qui s’appelait sangler l’âne, dans lequel on lie avec une corde l'un des joueurs. Le jeu fini, le bout de corde était jeté à terre et oublié des gardes, mais ramassé par l’un des compagnons de M. Arnauld, tant enfin qu’il en eut assez pour son échelle. Il avait, de plus, fait pratiquer à l'avance quelques cavaliers français qui étaient au service de l’Empereur, et auxquels il promit de l’emploi dans son régiment des carabins. Bref, le jour pris avec ces cavaliers qui l’attendirent en dehors, il gagna les champs ainsi que M. de Séricourt, se tira des rencontres auxquelles ses compagnons répondaient en allemand, et ils arrivèrent, après bien des traverses, à Venise, d’où ils regagnèrent la France. Le gouverneur qui les avait laissés échapper eut la tête tranchée. En 1637, étant au siège de La Capelle, M. de Séricourt se sentit touché du récit que lui fit un de ses compagnons d’armes d’un secours merveilleux envoyé du Ciel dans un danger, et, par un retour naturel, il rapporta ce trait à ce qui lui était arrivé de merveilleux à lui-même. Il fut également touché d’apprendre les progrès que faisait dans la piété son jeune frère, M. de Saci, qui était déjà sous la direction de M. de Saint-Cyran. Mais ce qui acheva de l’émouvoir, ce fut l’exemple de son illustre aîné, M. Le Maître.

Relevons, pourtant, cette particularité que c’est M. de Saci, le plus jeune des trois[3], qui servit l’impulsion divine pour la conversion de ses deux aînés. M. de Saint-Cyran était allé voir à Port-Royal madame Le Maître et la consoler sur la nouvelle de ce désastre de Philisbourg, où son fils peut-être avait péri ; car on ne savait rien avec certitude dans ces premiers moments. Madame Le Maître aimait plus tendrement qu’aucun autre de ses fils M. de Séricourt, homme bien aimable en effet, doux, délicat, qui s’était aguerri vaillamment au métier dés armes, et que ses dangers mêmes rendaient plus précieux au cœur maternel. Mère si chrétienne, c’était pourtant son Benjamin, et, plus tard, quand il mourut (1650), on la verra mourir de sa mort. Dans sa douleur donc, dans cette affreuse idée surtout qu’il pouvait avoir péri sans être disposé, elle dit à M. de Saint-Cyran qui la visitait et lui adressait de bonnes paroles : « J’ai un fils que j’espère se devoir donner à Dieu ; c’est l’unique consolation que vous puissiez me procurer à présent, que d’avoir la bonté de le voir et de le conduire.» C’était de M. de Saci, âgé de vingt-deux ans, qu’elle parlait. M. de Saint-Cyran s’en chargea, lui fit prendre dès lors la soutane, et la vue édifiante de ce jeune frère contribua beaucoup à préparer les aînés. Ces renversements de nature, par lesquels le plus jeune conduit et précède les autres, sont fréquents dans Port-Royal et dans l’ordre chrétien dont ils font comme l’ornement et la grâce.

M. de Séricourt était donc très-ébranlé déjà quand il arriva de l’armée à Paris dans les commencements de la retraite et de la pénitence de M. Le Maître ; mais rien ne saurait suppléer le récit du naïf Fontaine et son éloquence de cœur :

«Quand il (M. deSéricourt) vit M. Le Maître dans cette espèce de tombeau où il étoit enseveli tout vivant, et dans un air si lugubre de pénitence qui l’environnoit, il en fut tout saisi ; et avec des yeux étonnés, il cherchoit M. Le Maître dans la personne qu’il voyoit, et il ne le trouvoit pas. M. Le Maître remarqua son étonnement, et, d’un air gai, mais tout de feu, il lui dit en l’embrassant : «Ah ! me reconnoissez-vous bien, mon frère ? Voilà ce M. Le Maître d’autrefois : il est mort au monde, et il ne cherche plus qu’à mourir ici à lui-même. J’ai assez parlé aux hommes dans le public ; je ne cherche plus qu’à parler à Dieu. Je me suis tourmenté fort inutilement à plaider la cause des autres ; je ne plaide plus que la mienne dans le secret et le repos de ma retraite. J’ai renoncé à tout. Il n’y a plus que mes proches qui partagent encore mon cœur ; je voudrois bien qu’il plût à Dieu d’étendre sur eux les grandes grâces qu’il m’a faites. Vous, mon frère, qui paroissez si surpris de me voir en cet état, me ferez-vous le même honneur que quelques-uns me font dans le monde, qui croient et publient que je suis devenu fou ? » — «Non, sûrement, mon frère, dit M. de Séricourt ; je ne vous ferai pas cet honneur. Nous avons été élevés d’une manière si chrétienne que nous ne pouvons ignorer qu’il y a de sages folies ; je mets la vôtre de ce nombre. Depuis le moment qu’on m’a dit cette nouvelle à l’armée, j’ai souhaité bien des fois de pouvoir vous imiter. Je ne vous cèle pas que je venois ici plus qu’à demi rendu ; mais ce que je vois achève tout. » — «Que prétendois-je avec toute mon éloquence, lui dit M. LeMaître, et que prétendez-vous aussi vous-même par tous vos travaux et vos combats ? Jamais je ne me suis trouvé plus heureux que depuis que je n’ai plus endossé ma robe : vous éprouveriez sûrement le même bonheur si vous vouliez renoncer à l’épée.»

«Il se dit ainsi plusieurs choses semblables, et, Dieu achevant en secret ce qu’il avoit commencé de loin dans le cœur de M. deSéricourt, celui-ci, après avoir observé avec des yeux attentifs toutes les démarches de M. son frère, lui témoigna enfin qu’il ne pensoit plus à la guerre et qu’il vouloit vivre et mourir avec lui. Par une résolution si soudaine et si généreuse, il combla de joie un frère qui désiroit sa conversion avec ardeur, et une mère admirable qui avoit taché mille et mille fois de l’enfanter à Jésus-Christ, comme étant celui de tous ses enfants pour qui elle avoit toujours ressenti une tendresse particulière[4]

Fontaine donne en cet endroit une lettre que M. de Séricourt aurait écrite alors à M. de Saint-Cyran ; mais il l’a sans doute refaite de mémoire, et on y relève des impossibilités. Il y suppose que le saint abbé est déjà en prison, et que M. de Séricourt lui demande la grâce de s’y aller enfermer avec lui. Or M. de Séricourt fut rappelé à Paris à l’occasion même de la mort de madame d’Andilly ; sa conversion ne suivit guère que d’un mois celle de M. Le Maître, et précéda l’arrivée de Lancelot, qui nous fixe sur tous ces points en témoin oculaire. Quoi qu’il en soit de cette légère confusion chronologique, qui chez le bon Fontaine n’est pas la seule, l’aimable auteur achève ainsi la peinture :

«Cet homme admirable (M. de Saint-Cyran) jugea, qu’il seroit mieux pour le bien de ces deux frères qu’ils fussent ensemble : ce qui fut fait aussitôt, et ils n’écrivoient que sous le nom de premier et second ermite. Ils goûtoient ensemble les douceurs de la solitude, sans se l’interrompre l’un à l’autre ; ils étoient trop consolés de se voir sans qu’il leur fut nécessaire de se parler. M. Le Maître bénissoit Dieu de voir M. de Séricourt se rendre compagnon de celui dont il etoit en quelque façon la conquête : M. de Séricourt contemplant des yeux de la foi ce prodigieux changement de son frère aîné, tâchoit de ne point dégénérer de sa ferveur ; et, par une sainte émulation, ils se donnoient l’un à l’autre ces coups d’ailes dont parle saint Grégoire, pour s’exciter et s’animer à la vertu.»

Bossuet, en maint de ses beaux endroits, a bien souvent imité ou simplement traduit Chrysostome : mais ne voilà-t-il pas, dans cette humble page de récit et dans ces vies commençantes de solitaires, saint Chrysostome, saint Basile et saint Grégoire imités et reproduits, et d’une imitation originale aussi, et non pas pour la pensée seulement, mais pour l’action même ? Je reviens à ma proposition déjà énoncée, et je tâche, en l’étendant, de la rendre de plus en plus précise et significative :

Au dix-septième siècle, ce que Racine est à Sophocle ou à Euripide, ce que Bossuet est à saint Chrysostome, Port-Royal, avec ses relations et ses solitaires, l’est à saint Grégoire, à saint Basile, à saint Jérôme, à saint Éphrem, à saint Eucher, à tout ce côté pénitent, et studieux dans la pénitence, de l’antiquité chrétienne et des Pères, lequel, sans Port-Royal, — et même Bossuet, Bourdaloue et Fénelon existant, — n’aurait pas été alors reproduit suffisamment ni représenté.

M. de Séricourt ne devint pas un écrivain en devenant un pénitent, ou du moins il ne fut écrivain que dans le sens matériel du mot : il se contentait d’offrir sa main pour copier (ce qu’il faisait admirablement, dit-on,) les ouvrages de son frère M. Le Maître et de son oncle M. Arnauld. Ce travail de transcription, qui avait joué un si grand rôle dans les cloîtres des vieux âges comme moyen d’étude et de sanctification, et que l’imprimerie semblait avoir naturellement supprimé, se retrouve en usage à Port-Royal avec tant d’autres exercices pieux du passé. Ce qu’on y a copié d’écrits de toutes sortes est prodigieux. Plusieurs des solitaires et quelques-unes des sœurs s’y employaient ; et, au soin, à la netteté de ces manuscrits on peut juger avec quelle piété ! Ils en peignaient l’écriture dans ce même esprit avec lequel mademoiselle Boullongne peignait ses dessins et vignettes de sainteté. La plupart des écrits de Port-Royal, les Relations, le Nécrologe, les Mémoires de Lancelot, de Fontaine, de Du Fossé, beaucoup de lettres de M. de Saint-Cyran et de leurs autres pères spirituels, n’ont été imprimés et publiés qu’en plein dix-huitième siècle ; et c’est même ce qui explique le peu de connaissance qu’on en a généralement, tout cet affluent précieux n’étant pas entré en son temps dans le grand courant de la littérature, et celle-ci, déjà toute contraire, ne l’ayant accueilli ni senti le moins du monde lorsqu’il s’y versa. En attendant que ces manuscrits fussent imprimés, ce que mille raisons retardaient et pouvaient bien longtemps interdire, on en multipliait sous main des copies soigneusement faites[5]. M. de Séricourt fut un des premiers solitaires qui s’y appliqua ; au milieu de ses austérités, c’était devenu sa tâche favorite, comme au dedans du cloître c’était celle également de la sœur Marie-Claire, et leur simplicité fervente y excellait.

Il fut aussi le premier militaire parmi les Messieurs de Port-Royal ; il ouvre en date cette série intéressante de pénitents qui, changeant seulement de milice, brisèrent leur épée au pied de la Croix. Les autres qui se retirèrent successivement, M. de Pontis, M. de La Petitière, M. de La Rivière, M. de Beaumont, M. de Bessi, tant de vieux routiers, vrais centurions de l’Évangile, ne vinrent à Port-Royal qu’après l’exemple donné par le jeune major de Philisbourg ; et celui-ci était déjà mort depuis deux ans, lorsque pendant la seconde guerre de Paris, en pleine Fronde (1652), Port-Royal des Champs, exposé aux partis de troupes répandus dans la campagne, fut mis en état de défense et de siège par tous ces vieux capitaines qui reprenaient, il le fallait voir, leur ton de commandement et saisissaient, avec une secrète joie, cette dernière occasion permise d’exercer un métier abjuré, mais au fond toujours cher. C’est même alors qu’on put remarquer au milieu d’eux, non sans sourire, M. Le Maître, si prompt à toutes choses, l’épée au côté et le mousquet sur l’épaule.

M. de Séricourt, ce jeune militaire si doux, si délicat de complexion et si fort de cœur, m’a toujours donné sujet de concevoir ce qu’aurait été Vauvenargues s’il avait vécu vers le temps de M. de Saint-Cyran. Vauvenargues, un siècle plus tôt (est-ce bien téméraire de n’en pas douter ?), pour peu qu’il eût connu Port-Royal, y serait venu avec M. de Séricourt et tous ces autres pieux militaires. Comme, en effet, son âme religieuse, si brave et si tendre, va là naturellement ! comme son talent y aurait aisément tourné, y gagnant en solide appui, en point de vue supérieur ! Il me semble qu’il y aurait, si l’on avait loisir, un intérêt tout neuf et un jour imprévu à l’examiner ainsi dans le sens de cette affinité que je crois saisir et de cette ressemblance que je voudrais restaurer.

À ne prendre ces rapprochements que pour ce qu’ils valent, c’est-à-dire surtout pour des matières et des aiguillons à pensées, il y a lieu d’autant moins de se les refuser au passage.

Vauvenargues, comme esprit, c’est bien plus (cela va sans dire) que M. de Séricourt ; c’est un disciple de Pascal, le premier disciple en mérite, un Pascal plus doux, plus optimiste, plus confiant en la nature humaine loyale, généreuse, et qu’il juge trop par lui : âme bien née, il croyait à la nature. Vauvenargues, c’est un mélange adouci de Pascal et de M. de Séricourt. Ce dernier ressemblait encore à ce jeune et aimable compagnon de Vauvenargues, célébré dans une page funèbre si touchante, et à qui son sage ami dut souvent songer en écrivant les conseils sur la gloire et les plaisirs, à ce charmant Hippolyte de Seytres qui avait rapporté des marches glacées de Moravie les semenées de mort. Vauvenargues, qui lui-même avait rapporté de ses guerres des infirmités cruelles et d’incurables maux, lui que Voltaire comparait dans son respect, à Pascal souffrant, Vauvenargues, rejeté du ministre, qui lui répondait à peine et négligeait ses services, se tourna sans murmure à l’étude, à la philosophie, à la morale ; de son lit de douleurs, il rechercha dans la nature les bons principes pour les relever et les proclamer ; il corrigea par l’effet de son observation sereine et bienveillante l’amertume sans mélange de La Rochefoucauld, l’amertume non moindre, bien que plus couverte, de La Bruyère. Eut-il raison ? S’il avait causé avec M. de Saint-Cyran au temps de M. de Séricourt, avec Pascal bientôt après, n’aurait-il pas appris d’un mot et, comme on disait alors, par l’oreille du cœur, que cette idée amère de la nature humaine n’est, après tout, qu’une stricte vérité, mais une vérité de la terre qui attend son nécessaire complément, son couvercle et comme son ciel, dans l’embrassement supérieur de la vérité chrétienne ; de telle sorte que chaque point du mal observé, chaque endroit de poussière et de boue, et rien que de poussière et de boue si l’on y demeure, disparaît, se transforme, si on le rapporte à son point d’opposition en haut, et correspond dans son zénith spirituel à quelque étoile lumineuse ? Vauvenargues ne conçut jamais bien cela, et son noble talent, dans ses velléités chrétiennes, comme dans ses générosités naturelles, tâtonna toujours.

Et qu’à cette occasion l’on considère un peu la singularité, le jeu des points de vue successifs, et la diversité des rôles.

Au dix-septième siècle, la plus grande élévation religieuse dans la vérité consistait à croire la nature humaine déchue, mauvaise, pleine de ces vices originels qui, selon l’énergique expression de Saint-Cyran, la souillent et la diffament devant Dieu, et à n’adorer que l’unique et souveraine efficacité de la Grâce[6]. Molière, La Rochefoucauld et La Bruyère étaient assez du même avis quant à la première partie, mais sans la seconde dont ils usaient assez peu.[7] Ils prenaient le mal et laissaient le remède ; ils raillaient plus ou moins gaiement, disséquaient plus ou moins cruellement la nature humaine ainsi vue : pourtant ils le font dans les détails et dans l’application seulement, et ils n’élèvent pas de système philosophique complet en face du Christianisme.

Au dix-huitième siècle, on passe outre. Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, dès l’abord, ont été des observateurs ironiques, et plus que cela : la religion par eux n’est pas seulement négligée ; elle est directement atteinte. Mais un système parallèle se forme, auquel eux-mêmes et d’autres concourront, et que Jean-Jacques pousse à son dernier terme. Bientôt la plus grande élévation spirituelle, au dix-huitième siècle, consiste (au rebours de la grande religion du dix-septième) à croire la nature humaine bonne en soi quand la société ne la gâte pas trop, à la respecter, à proclamer la conscience loyale et droite si on la consulte en elle-même, et à prétendre la liberté de l’âme capable de bons choix. C’est de la religion alors (au moins relativement) que de croire cela ; et l’excès irréligieux consiste dans la négation de la liberté et dans une sorte de prédestination, mais toute physique et par la matière, bien loin que ce soit par la Grâce. Que de contrastes et de contreparties ! Devant cette mer des opinions humaines, comme au bord d’un océan, j’admire le flux et le reflux : qui donc en dira la loi ?

Quoi qu’il en soit, Vauvenargues a été, dans la première partie du dix-huitième siècle, l’un des plus purs et des plus sincères promoteurs de cette morale philosophique, généreuse encore quand elle semblerait abusée.[8] Il y a mêlé vers la fin, sinon des retours chrétiens, du moins des prières, peut-être des préoccupations de la foi révélée, qui sont demeurées dans sa vie une partie obscure, mais d’une obscurité plutôt douce et pleine d’espérance[9]. Pour achever de dire tout mon point de vue, toute ma superstition sur lui, je le considère lui jeune, sérieux, éloquent, épris de la belle gloire, lui que respectait, que consultait Voltaire plus âgé de vingt et un ans, — je me l’imagine, en vérité, comme le bon Génie de Voltaire même, comme ce bon Ange terrestre qui quelquefois nous accompagne ici-bas dans une partie du chemin sous la figure d’un ami. Mais il vient un moment où la mesure est comblée ; l’Ange remonte ; le bon témoin, le Génie sérieux, solide, pathétique et clément, se retire trop offensé. Vauvenargues mourut ; et Voltaire, destitué de tout garant, alla de plus en plus à l’ironie, à la bouffonnerie sanglante, aux morsures et aux risées sur Pangloss, et à ne voir volontiers dans l’espèce entière qu’une race de Welches, une troupe de singes.[10].

Je me suis laissé prendre un instant à Vauvenargues. Pour peu qu’on séjourne dans un sujet, on y est bientôt

comme dans une ville pleine d’amis, et l’on ne peut presque plus faire un pas dans la grande rue sans être à l’instant accosté et sollicité d’entrer à droite et à gauche. Si l’on n’y doit pas céder toujours, il sied de s’y prêter quelquefois.

M. de Séricourt eut de grands troubles. Dans sa pénitence si sévère, il trouvait probablement tant de charme à n’être plus séparé de son frère, qu’il crut que Dieu lui demandait davantage : il eut l’idée de se faire chartreux. L’affaire fut menée loin ; elle ne manqua que du côté de ces religieux, un peu effrayés déjà, à cette époque, de ce qui sentait le Jansénisme. Il dut rester à Port-Royal à continuer ses austérités redoublées et comme son martyre.

Quand on voit de telles natures si aimables, ce semble, et si innocentes, de qui l’on dirait volontiers comme Vauvenargues de son ami Hippolyte : Tes années croissaient sans reproche, et l’aurore de ta vertu jetait un éclat ravissant ; de ces natures ingénues, délicates, sérieuses, sur qui paraît être modelée cette autre charmante pensée : Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d’un jeune homme ; quand on les voit, à ce début de la jeunesse et d’une carrière brillante, à cette heure même où il est vrai de dire : Les feux de l’aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire, s’en arracher brusquement, se frapper, se repentir, aller, comme M. de Séricourt, à des partis tout d’abord extrêmes et qui ne le satisfont pas ; quand on le voit, lui si tendrement lié à son frère, et après des années passées dans la même solitude, s’inquiéter encore de ce trop de douceur et n’aspirer qu’à une cellule plus retranchée, on se demande involontairement : À quoi bon ? et si ce n’est pas trop, si ce n’est pas l’opposé même du bon poids de la balance chrétienne. L’amour divin, comme tous les amours, a ses excès et ses égarements ; mais n’est-ce pas le cas à bien plus d’excuses, s’il n’est que le plus vrai des amours[11]?

Au point de vue chrétien, pour ne pas trancher inconsidérément avec ces saintes vies, il est d’ailleurs un bien beau mot de M. Le Maître à méditer : «Que chaque Saint fait comme un monde à part, où il faut remarquer une providence et une économie de Dieu toute singulière.» Sans ce discernement, on blâme ou l’on admire comme du dehors ; on n’entre pas dans le sens unique de la vie.

Au temps même où MM. Le Maître et de Séricourt sentaient en eux le mouvement de quitter le monde et de se donner à Dieu par M. de Saint-Cyran, le jeune Lancelot, qui pourtant ne réalisa sa pensée qu’un peu après eux, éprouvait des mouvements tout pareils ; il nous les a décrits avec des détails minutieux, touchants, et bien faits pour entourer d’une lumière exacte les plus anciens commencements des solitaires. Cette conversion de Lancelot, ou plutôt cette croissance de religion qui le poussa à Port-Royal, pour n’offrir aucun coup d’éclat comparable à celui de M. Le Maître, ne contient pas moins d’intérêt édifiant et, je dirai presque, dramatique, à la suivre dans ses nuances intérieures.

Claude Lancelot, né à Paris, vers 1615, d’une famille honnête, était entré à douze ans et avait été élevé, à partir de cet âge, dans le séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. La Communauté de prêtres dite de ce nom, et le séminaire qui s’y était ajouté, avaient pour fondateur M. Bourdoise.

M. Adrien Bourdoise, parmi les simples, est une des figures les plus dignes d’être notées dans l’histoire de la renaissance religieuse au commencement du dix-septième siècle. Né dans le diocèse de Chartres en 1584, et orphelin de bonne heure, il passa dans son enfance par toutes sortes de métiers, et la plupart assez bas : gardien de troupeaux, petit clerc de procureur, laquais même, portier de collège, le pauvre jeune homme fit un peu de tout ; mais, à travers tout, il conservait et développait en son cœur une ferveur de piété très vive, se servant, pour s’instruire aux choses de Dieu, des moindres circonstances qui se présentaient. Il conçut, dès sa tendre enfance, une très-haute idée de ce qu’était, de ce que devait être un ecclésiastique, un clerc ; et, voyant en quel état de désordre et de déconsidération, après la Ligue, la Clèricature (comme il disait) était tombée, il se voua à tout faire pour la relever tant en elle-même que dans l’opinion du peuple. C’était un homme d’admirable zèle et d’effusion bien plutôt que de pensée et d’intelligence ; il se prit donc un peu aux dehors ; mais sa grande charité et piété lui devenaient au besoin lumière. Tout jeune encore, par le soin qu’il avait des églises près desquelles il se trouvait, par son dévouement aux intérêts des paroisses, au service des curés, même à la nourriture des pauvres ecclésiastiques pour lesquels il retranchait sur son nécessaire, on l’avait surnommé le solliciteur clérical universel, ou encore le marguillier universel[12]. Son idée fixe était d’amener les prêtres à vivre en communauté. En 1611, étant acolyte, il vint de Chartres à Paris, pour consulter M. de Bérulle qui travaillait à fonder sa Congrégation des Pères de l’Oratoire ; il trouva déjà M. Vincent sous lui, et c’est alors qu’eut lieu entre eux trois cette espèce de conférence en prière dont il a été parlé[13]. L’année suivante, M. Bourdoise, qui n’avait pris les Ordres supérieurs qu’à son corps défendant, parvint à fonder sa Communauté de prêtres qu’il établit bientôt à Paris proche la paroisse de Saint-Nicolas. Saint François de Sales l’y était venu voir en 1619, et l’avait fort loué de son entreprise. M. de Saint-Cyran le connut également, à partir de 1628 ; il venait assez souvent à Saint-Nicolas pour y dire la messe et y visiter la Communauté. Le bon M. Bourdoise, je l’ai dit, tenait beaucoup au dehors dans les choses cléricales ; il fit tonsurer, après quelques mois d’épreuves assez rudes, le petit Lancelot, et lui fit porter soutane, premier point de recommandation à ses yeux[14] : «Il sembloit, nous dit Lancelot, que Dieu l’eût envoyé, lui et quelques autres qui parurent presque en même temps, pour défricher ce qu’il y avoit de plus grossier dans le Clergé, pendant qu’il préparoit M. de Saint-Cyran pour nous venir montrer cette voie plus excellente, qu’il avoit découverte dans les saints Pères et dans toute l’Antiquité.»

Le jeune Lancelot, tout en obéissant au digne supérieur, sentait confusément les défectuosités. Je le lais

serai, le plus possible, s’exprimer en son propre langage, qui reproduit, comme toutes les autres Relations intérieures de nos amis, les formes plus ou moins et l’accent même des Confessions de saint Augustin : ce beau livre engendra dans Port-Royal une nombreuse postérité d’écrits, à la fois originaux et imités, selon le cachet composé qui marque la littérature sous Louis XIV.

«Quoique nous eussions peu d’instructions solides en cette Communauté, dit-il, Dieu néanmoins m’y retint pendant dix ans. Beaucoup d’autres y entrèrent jeunes comme moi pendant ce temps-là : pas un seul ne put y persévérer ; et l’on ne sauroit dire pourquoi, vu qu’on ne remarqua point en eux de désordres. Quoique je ne fusse pas meilleur qu’eux, il me fut néanmoins impossible de retourner au monde, et Dieu me conserva là, par des voies qu’il seroit trop long de déduire, jusqu’à ce que je vins à connoitre M. de Saint-Cyran. J’étais comme un homme que la mer a jeté sur la côte de quelque ile, où il attend que le vaisseau qui le doit prendre vienne à passer.[15]»

Il avait assez de lumière intérieure pour prendre plus de plaisir et de fruit à ce qu’il pouvait rencontrer d’ouvrages ou de citations des anciens Pères qu’à tous les livres de dévotion du temps  ; et il disait souvent à ceux qui étaient pour lors élevés avec lui, et qui l’en firent depuis ressouvenir : «Il n’y a plus d’hommes comme ceux-là (parlant de saint Chrysostome, de saint Ambroise, de saint Augustin, et des autres) ; et, s’il y en avoit seulement un, je partirois dès cette heure et je m’en irois le chercher, fût-il au bout du monde, pour me jeter à ses pieds et pour recevoir de lui une conduite si pure et si salutaire.»

Et à propos de ce fait, déjà exprimé plus d’une fois, qu’on ne lisait plus les Pères, et qu’il y eut à cet égard renaissance au commencement du dix-septième siècle, surtout par Port-Royal, ce n’est pas à dire assurément que le seizième siècle fut tout entier à la grande résurrection de l’antiquité païenne, que le feu des érudits se concentra exclusivement sur les beaux auteurs classiques dont ils étaient volontiers idolâtres, et que les Pères grecs et latins n’eurent aucune part dans cette vaste étude recommençante. Certes, Érasme, Mélanchthon, Calvin, Castalion, Fra Paolo, et tant d’autres, surent les Pères, chacun à sa manière ; Bellarmin, Du Perron, ne les ignoraient pas davantage ; le Père Sirmond les remuait assez profondément. Mais chez les Catholiques pourtant et en France, jusqu’au sortir du seizième siècle, il y eut peu de doctrine véritable et nul enseignement voisin des sources ; Du Perron y puisait surtout en controversiste, Sirmond en critique érudit ; pour ce qui est du suc moral et chrétien et de l’esprit du dogme, on peut maintenir (avec les restrictions convenables) que chez nous la véritable renaissance ecclésiastique, au lieu d’être contemporaine de l’autre, classique et profane, retarda et fut comme ajournée à l'époque que nous décrivons.

À moins qu’on n’aime mieux dire que toutes deux retardèrent également jusque-là, pour leur partie intérieure et indépendante de la lettre: ce qu’on appelle goût en littérature, et qui est le sens chrétien en religion. Quoi qu’on en pense, Lancelot nous apprend de cette maison de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, l’une des meilleures de Paris, ce qui peut sembler incroyable, et ce qui était vrai, à plus forte raison, de toutes les autres : «…Et pour le Nouveau Testament, j’avois été jusqu’à l’âge de vingt ans à Saint-Nicolas sans qu’on nous en eût fait lire aucune ligne, au moins en particulier, et ils étoient si peu instruits là-dessus que l’un d’eux me dit un jour que l’Introduction à la Vie dévote étoit plus utile à beaucoup de gens que l’Évangile.» Voilà un point de départ très sûr, d’où nous aurons à apprécier tout ce que fit Port-Royal par ses directions, par ses traductions, pour divulguer et communiquer à tous l’Écriture.

Durant dix années, la pensée de trouver un homme qui eût en lui quelque chose des anciens Pères, et cet homme une fois découvert, d’aller se jeter à ses pieds, ne sortit pas de l’esprit du jeune Lancelot ; si bien que, se considérant dans une attente perpétuelle et permanente, tout ce que firent messieurs de Saint-Nicolas pour se l’attacher définitivement et pour l’engager dans les Ordres, ne put le résoudre. Et nous verrons jusqu’au bout en lui un modèle et comme un type de cette humilité, de cette constance patiente, qui fait qu’on demeure toute sa vie au seuil ou dans le vestibule, sans aller jamais jusqu’au sanctuaire. Lancelot ne dépassa jamais l’ordre de sous-diacre : sous-diacre et humaniste, c’est-à-dire un maître, un directeur à sa manière, mais un directeur des enfants et des catéchumènes, un homme qui se tient au bas des degrés redoutables ou brillants, et qui introduit les autres, voilà sa vocation et sa ligne tracée, régulière, humble et ferme, sans que rien l’en ait jamais fait sortir.

Durant dix ans donc, il priait et attendait : «Comme je cherchois toujours le moyen, dit-il, de me donner plus particulièrement à Dieu, j’eus envie de me faire religieux, et ne sachant où aller, je jetai les yeux sur les Jésuites. Je ne les connoissois pas, mais j’avois lu quelques Vies de leurs premiers Pères qui m’avoient touché.» Ce dessein qu’il nourrit pendant plusieurs années, et pour lequel il postulait déjà, échoua cependant, et par un coup de Dieu, ajoute-t-il ; il ne s’explique pas davantage. C’est peu après cette contrariété, qu’un ecclésiastique de mérite, nommé M. Ferrand, vint loger à Saint-Nicolas, et par un concours de circonstances, bien que Lancelot ne fût encore qu’écolier, ils se trouvèrent liés si étroitement que l’amitié saine et civile ne pouvait guère aller plus loin. M. Ferrand avait (chose alors bien rare) la connaissance des écrits et de la doctrine de saint Augustin. Il leur arrivait souvent à Lancelot et à lui, en causant, de juger M. Buurdoise :

«Je vois bien, disoit M. Ferrand, que l’esprit de ce bon Prêtre est un peu extérieur, et qu’il renferme tout dans la parole. Il s’imagine qu’il n’y a qu’à bien presser un homme pour le convertir. Il fait pour ce qui regarde les mœurs comme le Père Véron (jésuite et depuis curé à Charenton) pour les erreurs des hérétiques ; ils croient tous deux qu’il n’y a qu’à beaucoup crier. — Je sais bien, ajoutoit-il encore, que toute la conduite de ce temps-ci va là ; mais ce n’est pas celle de saint Augustin que Dieu m’a fait la grâce de goûter ; et je ne sache aujourd’hui presque qu’un homme qui soit bien entré dans toute vérité.» — Je lui demandai : Qui est-ce ? Il me répondit : C'est l’abbé de Saint-Cyran !»

«Cette parole fut comme un dard qui, à l’instant même, me perça le cœur, et il me resta dès lors une si grande vénération pour M. de Sainl-Cyran, et une si grande idée de sa vertu et de son mérite, qu’il me semble qu’elle fut tout d’un coup portée à son comble et qu’elle n’a pu recevoir de plus grand accroissement depuis.… Hélas ! me dis-je à moi-même, voilà celui qu’il y a si longtemps que Dieu me marque ; voilà un homme semblable aux Saints, et enfin un homme des premiers siècles. Il faut tout quitter pour l’aller trouver, fût-il au bout du monde

Cette vénération à l’instant conçue par Lancelot, et qui lui perça du premier coup le cœur comme un dard, ne s’est en aucun temps ralentie : fixée au fond, elle a survécu de plus en plus vive et fervente à M. de Saint-Cyran mort, et nous lui devons les deux volumes essentiels où, sous le titre de Mémoires, il nous a transmis toute la vie, les paroles et l’esprit de ce saint maître. Heureuses et bénies ces vocations modestes et fermes, obéissantes et sûres, ces natures auxquelles il est donné d’arriver tout droit, en reconnaissant un guide illustre, en le suivant à côté et dans l’ombre, en se souvenant jusqu’au bout de lui ! Littérairement parlant, Lancelot est pour M. de Saint-Cyran, dans des teintes plus sombres, ce que Racine fils en ses Mémoires est pour son père.

Au seul nom de Saint-Cyran et à l’idée soudaine qui lui en avait été mue au cœur, Lancelot avait exactement ressenti ce que sentirait un fils orphelin pour un père dont il découvre l’existence, qu’il n’a pas vu encore, qu’il a pourtant retrouvé. Son père spirituel existait : il le savait, il venait de l’apprendre ; ses entrailles avaient parlé. Mais la crainte filiale, le respect extrême, combattaient déjà en lui le violent désir de l’aborder. M. Ferrand, qui lui avait révélé l’abbé de Saint-Cyran, ne le connaissait pas directement lui-même et ne l’avait jamais vu. Lancelot ne le pressait pas moins de questions redoublées et naïves : Étoit-il bien aussi savant que saint Jérôme ? demandait-il ; car il avait lu depuis peu quelques lettres de ce saint qui l’avaient touché. M. Ferrand répondait fort judicieusement, ce semble : «Je comparerois plutôt M. de Saint-Cyran à saint Augustin qu’à saint Jérôme. Il est plus savant que saint Jérôme, tant il possède la théologie, c’est-à-dire le fond, la liaison, et, pour parler ainsi, le système de la doctrine chrétienne.» Et en effet, dans ce sens, M. de Saint-Cyran était plutôt comparable à saint Augustin ; ajoutons vite que pour l’étendue des vues, non plus dans la théologie pure, mais dans l’histoire, dans le développement de l’ordre de la Providence et comme le reflet de la Cité de Dieu sur la terre, et aussi pour la tendresse de cœur, l’effusion aimante et l’onction, et encore pour la grandeur ou la fleur et l’heureuse subtilité de l’expression, M. de Saint-Cyran est loin de suffire seul à saint Augustin : il lui faut pour auxiliaires et pour renfort Bossuet et Fénelon, afin que tous les trois réunis puissent subvenir, en quelque sorte, à cette vaste comparaison onéreuse. Saint Augustin est comme ces grands empires qui ne se transmettent à des héritiers même illustres qu’en se divisant. M. de Saint-Cyran, Bossuet et Fénelon (on y joindrait aussi sous de certains aspects Malebranche) peuvent être dits, au dix-septième siècle, d’admirables démembrements de saint Augustin.

Il n’y a qu’un point à excepter toutefois, et par où saint Augustin est fort inférieur à deux des précédents : je veux parler du style. Il y cède de beaucoup à Bossuet et à Fénelon. Non pas qu’il n’ait dans le sien grandeur et fleur, mais il a mauvais goût. Cela tient à son siècle, à un temps de décadence et de rhétorique où nul plus que lui n’abonda. Il est grand écrivain, mais dans une langue gâtée ; Bossuet et Fénelon sont de grands écrivains dans une langue saine. Malebranche n’y est qu’excellent.

Revenons au jeune Lancelot qui attend dans toute la piété du filial désir. Il se rappelait pourtant avoir vu une fois M. de Saint-Cyran, qui était venu diner à Saint-Nicolas, à l’occasion de la première messe d’un de ses amis : M. Bourdoise, quand la compagnie se fut retirée, avait dit aux jeunes gens que c’était un des plus savants hommes du siècle ; mais, comme M. de Saint-Cyran n’avait presque point parlé durant tout le dîner, Lancelot n’avait guère fait alors d’attention à cette louange qui maintenant lui revenait. M. Ferrand, apprenant de là que le docte abbé connaissait M. Bourdoise, se récria de joie et désira le voir par cette entremise : ce que sut très bien ménager Lancelot qui avait l’oreille du bon supérieur ; celui-ci ne tarda pas à conduire M. Ferrand au Cloître Notre-Dame. Mais le jeune homme n’osa profiter lui-même de l’occasion et demander, comme il nous le dit, à être de la partie. Retard touchant ! premier jeûne du cœur ! Le voilà déjà qui introduit un autre et qui se dérobe. Le saint guide, par cette privation qu’il s’en faisait, ne lui demeurait que plus présent en idée. Il se proposait bien de s’aller jeter à ses pieds, aussitôt les études finies, et, en attendant, il l’avait déjà tout à fait pour directeur habituel et invisible dans la voie du salut. Quelle page rendrait mieux que celle qui suit les progrès cachés d’une âme filiale, cette sobriété fructueuse qui est si parfaitement dans l’esprit chrétien ? Il n’y a plus là de coup d’éclat, mais une beauté morale voilée, bien digne aussi, ce me semble, d’être regardée et aimée dans chaque nuance :

«Cet ami (M. Ferrand) venoit deux ou trois fois tous les ans à Paris, et il ne manquoit pas d’aller rendre ses devoirs à M. de Saint-Cyran. J’étois fort soigneux d’apprendre ensuite ce qui s’étoit passé dans leur entretien ; et cela me servoit de nourriture jusqu’à un autre voyage, repassant souvent dans mon cœur ce que mon ami m’avoit dit de ce grand Serviteur de Dieu, sans en rien témoigner à personne. Quelquefois même que M. de Saint-Cyran ne lui disoit rien et ne répondoit pas aux questions qu’il lui avoit faites, nous ne laissions pas de nous édifier autant de son silence que de ses discours, parce que l’on voyoit que la charité régloit tous ses mouvements, et que, s’il ne répondoit point, c’étoit que le temps et la disposition des personnes ne lui sembloient pas propres pour parler sur certaines matières. Ainsi, admirant sa sainteté et sa prudence, nous jugions par sa retenue de ce qu’il avoit dans le cœur, et nous demandions à Dieu les dispositions où il falloit être pour profiter des instructions de son Serviteur. Nous entretenant donc de ces réflexions, nous jugions de nos défauts par la comparaison que nous en faisions avec ses vertus ; nous reconnoissions la foiblesse de la plupart des hommes en ces derniers temps, par le peu de proportion qu’ils avoient avec la solidité de ses pensées, et nous nous enflammions de plus en plus dans le désir de nous approcher de lui et de le connoître[16]

Conçoit-on un plus beau fruit, une plus chère bénédiction de l’œuvre de M. de Saint-Cyran, que cette direction invisible, inconnue à lui-même, et qui émanait de toutes parts autour de lui ?

Après divers retards et des hésitations encore, un jour, sur la fin de son cours de philosophie qu’il suivait au Collège de La Marche, le jeune Lancelot, obéissant à un plus violent désir, sortit de sa classe et alla seul chez M. de Saint-Cyran, qui demeurait déjà près des Chartreux (Luxembourg). Il se disait en allant ; « S’il est homme de bien autant que je m’imagine et que mon dessein soit de Dieu, il est impossible qu’il me rejette, et, s’il ne me reçoit pas, au moins je saurai par là la volonté de Dieu.» Il ne le trouva point au logis, et d’autres occupations survenant, la rencontre fut de nouveau ajournée à quelques mois. Dans l’intervalle il lui fit parler par un ami[17], et M. de Saint-Cyran, bien qu'en général assez peu disposé à accueillir tout d’abord ces sortes d’ouvertures, répondit aussitôt : «Oui, faites-le venir, je me sens disposé à le voir.» Il avait pour règle de ne se prononcer que dans certains mouvements et sentiments pressants ; il prenait alors ses réponses sur-le-champ, comme il dit ; autrement il aimait mieux se taire. Cette fois il avait parlé : Lancelot, laissant passer deux ou trois jours qui étaient de fête, courut chez lui le mercredi matin, lendemain de la Saint-Louis. Il trouva le saint abbé tout fatigué encore et souffrant d’avoir assisté madame d’Andilly, morte depuis deux jours seulement. Lancelot fut admis, néanmoins à s’expliquer : il raconta sa vie, son peu de secours à Saint-Nicolas, son désir de s’en retirer et d’entrer sous une conduite plus profonde, plus affermie, et que cela lui avait été conseillé déjà par quelqu’un de ses maîtres de Saint-Nicolas même. M. de Saint-Cyran répondit qu’il ne conseillait pas aisément le changement ; que lui Lancelot surtout, ayant été élevé là dès son enfance, il se pouvait que Dieu l’y voulût laisser ; que pourtant, puisqu’un autre lui avait déjà conseillé d’en sortir, il y avait lieu à réfléchir davantage et à peser les raisons ; mais que c’était dans la prière qu’il les fallait peser ; qu’il revînt donc dans trois jours, et qu’on verrait ensemble ce que Dieu voulait faire. Les trois jours expirés, lesquels, par une rencontre toute pareille à une promesse, se terminèrent juste à la fête de saint Augustin, que Lancelot avait pris pour son patron dans toute cette affaire, il ne manqua pas de retourner chez M. de Saint-Cyran : il le trouva près de sortir ; l’abbé lui dit qu’il s’en allait dire une messe pour une personne de mérite qui était dans le même dessein de retraite que lui (c’était M. Le Maître) ; et il l’envoya en avant tout préparer pour servir cette messe, remettant de l’entretenir après. «Port-Royal, dit Lancelot, étoit si peu fréquenté en ce temps-là que, quoique je fusse de Paris, je ne savois pas seulement où il étoit» ; et il fut obligé de le demander.

Après la messe, où le prêtre n’avait pas manqué de se souvenir de l’humble servant, M. de Saint-Cyran l’écouta de nouveau et sur toute sa vie, vie si simple, et de laquelle on a pu croire qu’elle n’avait jamais perdu l’innocence de son baptême ; il entra dans l’idée de le retirer de la maison de Saint-Nicolas. Il lui dit que peut-être il l’enverrait près d’un grand évêque, mais non pas en France : c’était de l’évêque d’Ypres qu’il entendait parler. Il ajouta tout d’un coup que si le jeune homme avait l’idée de se faire religieux, il pourrait l’emmener à son abbaye de Saint-Cyran : parole que Lancelot, devenu plus tard en effet moine de Saint-Cyran, prit pour une semence singulière. Bref, on ne s’arrêta à aucun parti pour le moment, et les entrevues se continuèrent ainsi trois semaines, avec une confiance de plus en plus affectueuse de la part de M. de Saint-Cyran et une confidence même de ses pensées, de ses ouvrages, et avec une émotion, une chaleur d’âme de plus en plus abondante et fructifiante chez Lancelot. Mais ce n’étaient là encore que des degrés.

Vers ce même temps, sa sœur, qui était plus jeune que lui et beaucoup plus délicate, avait résolu de son côté, et par une impulsion particulière, de prendre l’habit de religieuse aux Cordelières réformées, dite de l’Ave Maria ; elle le fit avec une générosité et une ferveur qui étonna tout le monde :

«Ce fut le lendemain de l’Exaltation de la Sainte-Croix, jour de l’Octave de la Vierge, auquel l’Église la regarde comme la mère des pénitents, en lui adressant ces paroles du grand saint Cyrille : «C’est par votre secours que les nations viennent à la pénitence : Te adjutrice gentes veniunt ad pœnitentiam Je me vis en danger de n’y point assister par une certaine formalité de M. Bourdoise, qui ne vouloit pas qu’étant clerc je parusse à une cérémonie ecclésiastique autrement qu’en surplis, ce qui ne se pouvoit aucunement faire en cette rencontre, parce que c’étoient les Religieux qui faisoient l’office. Je me sentis d’abord assez indifférent là-dessus, et comme M. Bourdoise m’avoit nourri dans ses maximes, je lui répondis que je ferois ce qui lui piairoit, et que je me contenterois d’y assister en esprit, s’il le jugeoit plus à propos. Mais Dieu en avoit disposé bien autrement, et il avoit marqué le moment où je devois être touché… (Il obtient donc la permission d’y aller comme parent et en simple témoin.) Quand je la vis paroitre à la grille revêtue de ses habits, ceinte d’une grosse corde, nu-pieds, avec une couronne d’épines sur la tête, un crucifix à une main et un cierge allumé à l’autre, j’avoue que je fus frappé de ce spectacle, car je n’avois jamais assisté à de pareilles cérémonies ; et je fus si touché de la joie extraordinaire qui paroissoit sur son visage, que, rentrant en moi-même, et la considérant comme dans un Paradis, au lieu que je me voyois encore dans le monde, je fondois en larmes et ne savois où j’en étois. La parole que M. de Saint-Cyran m’avoit dite trois semaines auparavant, que je serois trop heureux si Dieu me donnoit quelque désir de faire pénitence, me revenoit dans l’esprit, et, me pressant le cœur, faisoit sortir de mes yeux les marques de sa douleur… Ceux qui me voyoient (car je ne pouvois pas tellement me cacher que l’on n’en aperçût quelque chose) s’imaginoient que c’étoit ma sœur que je pleurois, au lieu que je me pleurois moi-même, et que pour elle je l’estimois bienheureuse. Je sentois en même temps que cette abondance de larmes ne pouvoit venir que de l’efficace des prières de M. de Saint-Cyran, et je priai Dieu qu’il achevât en moi ce qu’il avoit commencé…»

Dans René, un frère également assiste à la prise d’habit de sa sœur. On sait les magnifiques paroles :

«Ma sœur profite de mon trouble, elle avance hardiment la tête. Sa superbe chevelure tombe de toutes parts sous le fer sacré ; une longue robe d’étamine remplace pour elle les ornements du siècle, sans la rendre moins touchante… Ma sœur se couche sur le marbre ; on étend sur elle un drap mortuaire ; quatre flambeaux en marquent les quatre coins… Oh joies de la religion, que vous êtes grandes, mais que vous êtes terribles !»

C’est la différence de l’idéal poétique à la réalité nue. Lancelot est un innocent René avant tout contact de littérature. Sa page n’est pas à comparer sans doute dans son ignorance d’art ; mais elle ne doit pas se séparer des cinquante-huit années toutes conformes qui suivirent et qui en achèvent peut-être l’éloquence.

Lancelot courut donc, dès l’après-dînée de cette vêture, à la porte de M. de Saint-Cyran ; mais, celui-ci étant malade, il ne put être reçu et entendu ; et il demeura ainsi trois jours dans cette grande douleur ; ce que Dieu permettait sans doute, remarque-t-il, pour la lui faire ressentir davantage. Enfin le troisième jour, étant revenu au matin, il le trouva dans sa cour et justement sortant (comme lors de la seconde visite) pour dire la messe à Port-Royal. Il l’accompagna, et l’entretien allait peu à peu, mêlé de silence ; mais chemin faisant, derrière les Chartreux, tout d’un coup il ne put retenir l’abondance des larmes qui depuis trois jours l’oppressaient :

«Comme M. de Saint-Cyran s’en aperçut, il me dit avec une tendresse qui me perça encore plus le cœur : « Qu’avez-vous ? vous pleurez ? que vous est-il arrivé depuis que je ne vous ai vu ? — Saint Chrysostome, ajouta-t-il, dit que nos larmes ne sont faites que pour pleurer nos péchés, et que c’est en abuser que de les employer à autre chose.» Je lui répondis : «Ce n’est que pour cela. Monsieur, que je pleure.» (Et il lui raconta la vêture de sa sœur et l'affection sainte de pénitence qu’il en avait conçue.) Et M. de Saint-Cyran me demanda : «Combien y a-t-il ?» Je lui dis : Il y a trois jours. — «Hé quoi ! ajouta-t-il, vous êtes encore dans les pleurs ! ce n’est pas une mauvaise marque ; le doigt de Dieu est visible.» Ensuite il me dit quelque chose sur ma sœur, admirant qu’une fille si jeune embrassât une vie si dure et si austère ; et puis il ajouta : «Je vous avois bien dit qu'il falloit attendre, et que Dieu nous ouvriroit quelque porte s’il vouloit que vous sortissiez du lieu où vous étiez : le voilà qui a parlé, il faut le suivre,» — «Et violenti rapiunt illud, disoit-il encore, ce sont les violents qui emportent le Royaume des Cieux.»

Austérité et tendresse ! Où en sommes-nous, s’il n’y a de salutaire et de vrai que cet usage tout sacré, cette signification chrétienne des larmes selon saint Chrysostome et M. de Saint-Cyran ? Et qu’il y a loin de là à s’en servir, comme on le fait si souvent, pour abreuver et nourrir ses rêveries, quelquefois même tout faussement pour colorer au dehors et pour embellir ses désirs !

Le jeune homme que l'on voit pleurer ainsi, d’une âme si délicate et si tendre, il deviendra l’un des maîtres les plus accomplis des Écoles de Port-Royal ; il en sera l’humaniste, l’helléniste, le mathématicien (Nicole y professant plutôt pour la philosophie et pour les belles-lettres) ; ce sera lui qui assemblera et disposera toutes ces Racines grecques versifiées ensuite par M. de Saci ; lui qui écrira ces exactes Méthodes grecque, latine, italienne, espagnole, dont les deux premières surtout ont fait loi dans l’enseignement ; il tiendra la plume sous Arnauld dans cette célèbre Grammaire générale ; et de ce qu’il avait une âme si délicate, si scrupuleuse, si sensible à la fois et si réglée, non seulement il pratiquera mieux la charité qui doit se mêler à la discipline des enfants, mais encore tous ces travaux, en apparence si arides, animés, vivifiés, arrosés à leur principe et, j’ose dire, dans leurs racines, par l’actif et perpétuel sentiment du vrai, du saint et de l’utile, y gagneront en perfection et en excellence.

  1. Il a été question de lui à la page 58 de ce volume.
  2. Et dans ceux de Lancelot, t. I, p. 300 et suiv., avec de légères variantes.
  3. Il y eut en tout cinq frères. M. de n’était, je crois, que le quatrième. Un autre, appelé M. de Saint-Elme, et le cinquième, M. de Valemont, ne font pas grande figure, bien qu’honnêtes gens. — Ce nom de Saci {ou Sacy) paraît être l’anagramme d'Isaac. Par la suite, les solitaires de Port-Royal déguisaient volontiers leurs noms de la sorte, comme pour moins s’écarter de la vérité : un Père Vachot (de l’Oratoire) s’appelait par anagramme M. Chatou. Nicole prenait quelquefois le nom de Constant, de sa mère : à la fois, autant que possible, fugere nec fingere.
  4. Mémoires de Fontaine, t. I, p, 80 et suiv. J’en possède un manuscrit d’après lequel j’introduis quelques variantes. Le texte imprimé a été assez retouché dans le temps, très judicieusement en géneral, mais sur quelques points de style un peu grosso modo.
  5. Lors de la destruction de Port-Royal, les manuscrits trouvés dans le monastère passèrent, par la condescendance du lieutenant de police D’Argenson, entre les mains de mademoiselle de Joncoux (l’auteur de la traduction française des notes de Wendrock). Cette personne zélée fit prendre des copies nouvelles de ces papiers, et légua les originaux à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, au nombre de soixante et douze volumes de tout format. La Bibliothèque du Roi en possède une bonne partie. — L’esprit qui présidait à ce travail de copiste chez nos gens de Port-Royal est parfaitement rendu dans une lettre de M. Vuillart, un des amis de la fin ; comme il envoyait à l’un de ses correspondants, plus riche que lui, la copie d’une relation qu’il jugeait de nature à l’intéresser et à l’édifier, il ajoutait (12 juin 1698) : «Un bon serviteur de Dieu, qui a la main bonne, qui copie correctement, trouve une partie de sa subsistance à copier ainsi. Je lui ai procuré quelques pratiques ; je les multiplie autant que je puis, considérant la main des personnes qui le récompensent de son petit travail, comme la main de la Providence même à son égard. Quatre ou cinq sols pour une copie comme celle-ci est peu pour chaque particulier ; et quand cela est multiplié cinq ou six fois, cela contribue considérablement à faire vivre l’ouvrier, cujus res angusta… C’est un solitaire qui aime sa solitude, qui s’y tient occupé au cœur de la ville comme s’il étoit au fond d’un désert, qui prie, qui médite la loi du Seigneur, et qui travaille de sa plume. Ses copies sont pour lui ce qu’étoient pour les anciens solitaires les paniers et les corbeilles de jonc ou d’osier qu’ils envoyoient vendre pour en vivre et pour en soulager quelques pauvres. Saint Grégoire, pape, consolant les personnes qui ont la douleur de ne pouvoir pas par eux-mêmes assister les pauvres, leur conseille d’employer toute leur industrie à leur attirer du secours de ceux qui peuvent leur en donner. C’est le cas où je me trouve à l’égard du copiste dont j’ai parlé.»
    J’entrevois en idée tout un petit chapitre qui aurait eu pour titre : Les Copistes de Port-Royal. Un plus patient que moi, et qui s’entendrait mieux au matériel des manuscrits, l'aurait pu faire. En comparant les copies de la Bibliothèque du Roi, de la Bibliothèque de Troyes, et celles aussi des archives jansénistes d’Utrecht, on verrait que les mêmes écritures reviennent souvent. Ce qui est certain, c’est que, pour ces chrétiens un peu mystérieux, copier était mieux qu’un métier : c’était une dévotion et un humble ministère.
  6. Un des confesseurs de Port-Royal définit très-bien la Grâce la souveraineté de Dieu sur les hommes et la soumission des hommes à Dieu.
  7. Même La Bruyère, du moins en écrivant : ses pensées sur la religion sont comme ajoutées après coup, et n’affectent pas son observation courante. D’ailleurs sur ces pensées mêmes, à les serrer de près, il y aurait beaucoup à dire.
  8. Il s’est très-bien rendu compte de la position en débutant : «L’homme est maintenant en disgrâce, dit-il, chez tous ceux qui pensent, et c’est à qui le chargera de plus de vices : mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus.» Il répète cela en plusieurs endroits ; lui-même il va bientôt si loin dans cette réhabilitation, qu’il ajoute : «Il y a des foiblesses, si l’on ose dire, inséparables de notre nature.» Que de précaution !
  9. Ce n’est pas que je prétende m’autoriser des morceaux assez équivoques et énigmatiques qui ont été publiés de lui sur le Libre Arbitre et la Foi, et des autres morceaux donnés comme imitation de Pascal. Il ne tiendrait qu’à moi, avec de la préoccupation, d’y voir à un moment de sa vie une velléité de conversion au Jansénisme ; car la Prédestination et l’absolue souveraineté de la Grâce y semblent particulièrement exprimées. Mais, si ces morceaux ont été écrits dans un autre but que celui d’un pur exercice logique, et s’ils ont représenté à quelque moment la pensée de Vauvenargues, ce n’a été que sa pensée de très jeune homme : l’un de ces écrits porte la date de Besançon, juillet 1737 ; il avait vingt-deux ans. De tels essais restent donc en dehors de l’ensemble manifeste de ses idées. Mais ce qui y rentre plus légitimement, ce que M. Villemain a fort bien relevé, ce que Suard lui-même reconnaît et enregistre, c’est cette préoccupation spiritualiste et religieuse, cet élan de prière en vue de la mort, prière non chrétienne, mais pourtant prière et appel de l’âme à son Créateur ; c’est encore cette pensée qui seule corrigerait suffisamment le reste : «L’intrépidité d’un homme incrédule, mais mourant, ne peut le garantir de quelque trouble, s’il raisonne ainsi : Je me suis trompé mille fois sur mes plus palpables intérêts, et j’ai pu me tromper encore sur la religion. Or, je n’ai plus le temps ni la force de l’approfondir, et je me meurs.» Voilà le Vauvenargues incontestable. — (De nouveaux documents, des Correspondances retrouvées et publiées depuis, ont dû nécessairement modifier cette première idée que j’aimais à me faire d’un Vauvenargues-Séricourt tout intéressant : il en reste pourtant quelque chose.)
  10. Même en rabattant de cette vue et de cette future influence présumée de Vauvenargues sur Voltaire, on ne croira pas qu’il ait été indifférent pour l’avenir moral de celui-ci de perdre l’ami et le témoin respecté à qui il écrivait en des termes pleins de tendresse et si honorables pour tous deux :
    «Jeudi, 4 avril 1744.
    «Aimable créature, beau génie, j’ai lu votre premier manuscrit, et j’y ai admiré cette hauteur d’une grande âme qui s’élève si fort au-dessus des petits brillants des Isocrates. Si vous étiez né quelques années plus tût, mes ouvrages en vaudraient mieux ; mais au moins, sur la fin de ma carrière, vous m’affermissez dans la route que vous suivez. Le grand, le pathétique, le sentiment, voilà mes premiers maîtres ; vous êtes le dernier ; je vais vous lire encore. Je vous remercie tendrement ; vous êtes la plus douce de mes consolations, dans les maux qui m’accablent.»
  11. Et s’il n’était (dois-je l’oser dire ?), s’il n’était, comme tout, qu’une illusion encore, où serait donc la plus grande folie ? Et la nature humaine, à ne la voir qu’en elle-même en ce triste aspect, ne serait-elle pas au fond si misérable et si dénuée, qu’il n’y aurait plus de chaleur et de grandeur morale qu’à la tromper et à en vouloir sortir ?
  12. Plus tard, Camus, le rehaussant, l’appelait le théologien, parce qu’il ne parlait que de Dieu et de son culte. Comme pendant de la Vie de M. Bourdoise (1714, in-4°), on peut lire la Vie de Claude Bernard, surnommé le pauvre Prêtre, autre saint de ce temps-là ; Camus l’a écrite dans un livre des plus vifs et des plus égayés, sous ce titre : Éloge de piété à la bénite mémoire de M. Claude Bernard…(in-8°, 1641).
  13. Discours préliminaire, p. 9.
  14. Il est à remarquer que plusieurs ecclésiastiques alors avaient honte de porter leur habit. M. Bourdoise, dans le discours qu’il fît à la prise de soutane de Lancelot, insista sur les paroles de l’Évangile, où il est dit que le Christ sera traité avec dérision, et illudelur. Le profond ravage, produit dans la religion au sortir du seizième siècle, se trahit tout à fait à nu en ce détail.
  15. Mémoires de Lancelot, tome I, page 5.
  16. Mémoires de Lancelot, t. I, page 11.
  17. Un M. Gaudon, qui fut des premiers solitaires, à cette époque même, mais peu intéressant, et qui ne persévéra pas. — Nos adversaires qui ne perdent rien disent de lui au contraire : « Dieu lui fit la grâce de ne pas persévérer.»