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Pour la patrie : roman du XXè siècle/Chapitre VIII

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Cadieux et Derome (p. 124-139).

CHAPITRE VIII.


Nihil est iniquius quam amare pecuniam : hic enim et animam suam venalem habet.
Il n’y a rien de plus injuste que d’aimer l’argent ; car un tel homme vendrait son âme même.
(Eccli. x. 10.)


Hercule Saint-Simon s’était lancé dans le journalisme sans préparation morale, sans avoir assez purifié ses intentions. Il voulait faire le bien au moyen de son journal ; mais tout en faisant le bien, il comptait arriver en même temps à l’aisance d’abord, puis à la richesse. Le pain quotidien, c’est-à-dire le nécessaire pour un homme de sa position sociale, n’était pas assez : il lui fallait les douceurs de la vie. Et comme le journalisme vraiment catholique est plus fécond en déceptions et en déboires qu’en succès financiers, il s’aigrissait et s’irritait de plus en plus. Voyant qu’il n’avait pas l’abnégation voulue pour continuer son œuvre, ingrate au point de vue mondain, il aurait dû l’abandonner et chercher ailleurs, par des moyens légitimes, les biens terrestres qu’il convoitait. Mais il aimait le journalisme à cause du prestige et de l’influence que cette profession confère à celui qui l’exerce avec talent. Le bruit des polémiques le grisait, les discussions auxquelles on se livrait autour de son nom flattaient sa vanité. Rester journaliste honnête, même journaliste catholique, tout en devenant riche, tel était d’abord son rêve.

Il commença par faire des réclames, moyennant finance, en faveur de certaines entreprises commerciales et industrielles. Comme ces entreprises étaient honorables, il pouvait, à la rigueur, se dire qu’il recevait le prix d’un travail légitime ; mais ses besoins factices augmentant toujours et ce genre d’affaires lui paraissant bientôt restreint, il agrandit le cadre de ses opérations. Lorsque les promoteurs de grandes entreprises ne venaient pas à lui, il allait à eux, et leur donnait habilement à entendre que le moyen le plus sûr de ne pas trouver en lui un adversaire acharné, c’était de payer grassement son concours. Puis, glissant toujours sur la pente, il mit sa plume au service d’affaires douteuses, interlopes, enfin absolument mauvaises.

Pourtant la richesse n’arrivait pas encore assez vite. Son caractère de journaliste catholique, qu’il conserva toujours, apparemment, le gênait. Aux temps agités où commence notre récit, il entrevit la possibilité de faire fortune d’un seul coup. Mais pour atteindre ce but, il lui faudrait abandonner ses nationaux dans leurs luttes patriotiques, se livrer aux ennemis de sa race, favoriser leurs menées ténébreuses, trahir, en un mot, la cause sacrée de la patrie et de la religion. Le malheureux se cramponnait à cette idée qui lui revenait sans cesse : je n’irai pas jusqu’au bout, et quand je serai riche, indépendant de tout le monde, je pourrai facilement, et en peu de temps, réparer le mal que j’aurai fait.

Il en était là, lorsque nous l’avons entendu émettre ses sophismes sur la puissance de l’or et la nécessité de la richesse pour accomplir le bien dans le monde politique. À l’époque de sa conversation avec Lamirande était-il déjà perdu ? Depuis longtemps il était tenté, affreusement tenté par le démon qui fit tomber un des Douze. Toutefois, comme nul n’est jamais éprouvé au-dessus de ses forces, il aurait pu résister à ce redoutable assaut, s’il eût suivi le sage conseil de son véritable ami : une courte et fervente prière, un seul cri de détresse vers le Cœur de Jésus, et il était sauvé.

Lorsque les disciples allaient être engloutis par les vagues, ce fut une prière de quatre mots qui écarta le danger : Domine, salva nos, perimus !

Mais un mouvement d’orgueil étouffa ce cri qui montait déjà à ses lèvres. C’était une dernière grâce qu’il repoussait.

En quittant Lamirande, il était entièrement sous l’empire du Tentateur. Une rage étrange contre tous ses anciens amis, et particulièrement contre le meilleur de tous, s’était emparée de son âme. Autant il estimait et admirait jadis le jeune député, autant maintenant il le détestait. Auparavant, même au milieu de ses faiblesses et de ses misères, il aurait voulu imiter les vertus de Lamirande, posséder son désintéressement, sa force de caractère. Ces salutaires aspirations s’étaient subitement changées en une jalousie atroce et cruelle. Trop lâche pour s’élever jusqu’aux hauteurs où se tenait son ancien ami, il aurait voulu l’entraîner avec lui dans la fange où il allait se plonger. Et se sentant impuissant à ravaler ce chrétien à son propre niveau, il prit la détermination de lui faire autant de mal que possible.

Il était dans cette disposition d’esprit lorsqu’un soir il rencontra M. Montarval au club qu’il avait la mauvaise habitude de fréquenter sous prétexte d’y recueillir des nouvelles et des idées.

— Eh bien ! monsieur Saint-Simon, s’écria M. Montarval, comment va le journalisme à bons principes ? À merveille, sans doute, car lorsqu’on travaille pour votre bon Dieu il paraît que tout le reste, la bonne chère, les beaux habits, les meubles de luxe et les chevaux pur sang, il paraît, dis-je, que tout cela vous vient par surcroît. Est-ce bien le cas ? Dites donc ?

Au lieu de répondre avec fierté à ce persiflage blasphématoire, le malheureux rougit en balbutiant :

— Il ne faut pas prendre tout à la lettre dans la Bible… On y trouve beaucoup d’allégories et de choses obscures… Tout ce que je puis dire, c’est que le journalisme comme je l’ai fait jusqu’ici ne donne malheureusement pas la fortune. C’est bien dommage, car c’est une profession que j’aime.

— Il y aurait peut-être moyen de rendre cette profession plus lucrative, répliqua Montarval qui dardait sur Saint-Simon son regard perçant.

Le journaliste se troubla, baissa les yeux et murmura un peut-être à peine intelligible. Mais c’en était assez pour fixer Montarval sur la valeur de son homme.

— Venez chez moi, dit-il ; nous converserons là plus à notre aise.

Saint-Simon le suivit, et quelques instants après ils gravissaient le perron qui conduisait à la somptueuse demeure du jeune Français. Cette résidence princière dominait la terrasse Frontenac et le fleuve Saint-Laurent. De ses fenêtres Montarval avait une vue magnifique. À droite, Saint-Romuald et les campagnes du sud bornées au loin par une frange de montagnes bleues ; en face, Notre-Dame et Saint-Joseph de Lévis ; à gauche, l’île d’Orléans et la riante côte de Beaupré adossée aux Laurentides. La maison était meublée avec un luxe oriental. Tout y respirait la mollesse et la volupté. C’était la réalisation du rêve de Saint-Simon.

Montarval conduisit le journaliste à une vaste pièce, moitié salon, moitié cabinet de travail. Un valet, répondant à son appel, apporta du vin et des cigares.

— Maintenant, dit-il, nous pouvons causer sans crainte d’être dérangés.

— Ainsi, continua-t-il, le journalisme à bons principes ne mène pas à la fortune ! Un sage a dit que la vertu sans argent est un meuble inutile.

— En effet, répliqua Saint-Simon, le manque de ressources paralyse la presse en ce pays ; il paralyse, en général, nos hommes publics. Dans un pays constitutionnel, pour pouvoir se livrer avec avantage au journalisme ou à la politique, il faut posséder la fortune. Pourquoi vous qui êtes riche ne vous lancez-vous pas dans la politique ? Vous y feriez bientôt votre chemin.

— J’y ai songé quelquefois, et j’y songe dans le moment, répond Montarval. Il me serait facile, sans doute, de me faire élire ; mais un député, pour arriver rapidement, a besoin d’un journal sur lequel il puisse compter. Je pourrais bien en fonder un, me direz-vous. Oui, mais, je l’avoue, je m’entends peu aux affaires. J’aurais peur, si je m’aventurais dans le journalisme, d’y laisser la peau et les os. Je serais prêt à payer une somme ronde pour avoir l’appui d’un journal, sans être disposé à risquer ma fortune.

Montarval s’arrêta ici pour donner à ses paroles le temps de produire tout leur effet sur le journaliste. Il versa un verre de vin et le présenta à Saint-Simon qui le saisit d’un mouvement nerveux et le but d’un trait, sans regarder son tentateur. Celui-ci, dégustant son tokai tranquillement, continua :

— Ne pourrions-nous pas en venir à une entente, vous et moi ? Vous êtes journaliste, vous connaissez votre métier, mais les fonds vous manquent. Moi, j’ai des fonds, mais pas d’expérience. Nous possédons chacun un excellent avoir, mais, pour faire fructifier nos capitaux respectifs, il faudrait les unir. Qu’en dites-vous ?

— L’idée me paraît excellente. Veuillez me faire connaître les détails de votre projet.

— Oh ! c’est bien simple. Je vous donnerai, disons vingt mille piastres ; ou plutôt, pour que l’affaire soit plus régulière, je vous les prêterai contre billet ; mais avec l’entente formelle que je ne vous en demanderai pas le remboursement aussi longtemps que le journal me donnera satisfaction.

— Mais quelle ligne de conduite le journal devrait-il tenir pour vous donner satisfaction ? Faudrait-il changer entièrement de ton ?

— Pas du tout. Je ne demanderais guère de changements, car si je me présente ce sera comme conservateur…

— Comme conservateur ! fait Saint-Simon avec étonnement. Il me semblait que, sans vous mêler de politique, vous aviez des idées un peu…

— Avancées, vous voulez dire. Des folies de jeunesse ! Pour faire quelque chose de sérieux, il faut en rabattre beaucoup et devenir conservateur, bon gré mal gré. Si je veux avoir un journal à ma disposition, c’est uniquement pour reproduire mes discours et me tourner discrètement un petit compliment de temps à autre, sans que la réclame y paraisse trop.

— Dans ces conditions, répond Saint-Simon, devenu très pâle, je ne vois rien qui s’oppose à l’affaire que vous voulez bien me proposer.

— Alors, terminons-la sans plus de retard. Je vais vous faire un chèque pour la somme mentionnée et vous me donnerez votre billet à vue…

Une demi-heure après, Saint-Simon sortait de chez Montarval. Il était un homme vendu, un vil esclave. Il le comprenait parfaitement et avait un profond dégoût de lui-même. Mais le démon de l’argent était toujours à ses côtés et lui tenait ce langage : « Après tout, on ne te demande pas un si grand sacrifice ; quelques bouts de réclame par ci par là. Presque tous les journaux en font ».

— Mais, lui disait son ange gardien, si l’on te demande quelque infamie, que feras-tu ?

— Tu remettras l’argent en payant le billet, et tout sera dit, murmura le démon.

— Et si tu as dépensé l’argent, pourras-tu payer le billet qui est fait à présentation ?

— Dépose l’argent à la banque, et contente-toi de toucher l’intérêt. De cette façon tu seras toujours en état de faire honneur au billet si l’on veut exiger de toi quelque chose qui répugne à ta conscience.

Ce dernier argument du démon prévalut sur les avertissements de l’ange, et Saint-Simon déposa à la banque le prix de sa liberté. Et le démon, qui est habile, le laissa en paix pendant quelques jours. Quand la première horreur qui avait envahi l’âme du journaliste se fut émoussée, le mauvais esprit revint à la charge.

— Il te faudrait faire telles améliorations dans ton établissement, mieux monter ta maison afin de recevoir convenablement ceux qui vont te visiter ; ta table, ta cave, tes habits laissent à désirer.

— Et le billet, disait tout bas l’ange gardien ; comment paieras-tu le billet si l’on te demande de te déshonorer ?

— Oh ! tu pourras facilement trouver à faire un emprunt si le public voit que tes affaires ont l’air de prospérer. L’argent attire l’argent. D’ailleurs, ajoutait effrontément le malin esprit, il ne faut pas se méfier de la Providence.

— Il faut s’y fier, mais non pas la tenter, répondit l’ange.

Mais, comme la première fois, Saint-Simon écouta le Tentateur, et se livrant à ses penchants naturels, dépensa, en quelques jours, plusieurs milliers de piastres.

Montarval, qui faisait surveiller tous les mouvements de sa victime, jugea que le moment était venu de faire un pas de plus. Rencontrant de nouveau Saint-Simon au club, il lui dit :

— Je n’aime pas tout à fait le ton de votre journal, et comme vous ne voudriez sans doute pas le changer, à cause de vos principes inflexibles, il serait peut-être mieux de rescinder notre marché avant qu’il soit trop tard.

Le journaliste bondit sous ces paroles méprisantes comme si un bras vigoureux lui eût singlé le visage d’un coup de fouet. Que n’aurait-il donné en ce moment pour être en état de jeter à la face de son corrupteur son or maudit ! Il eut un instant la pensée de rompre avec Montarval, d’emprunter de l’argent pour payer son billet ; ou s’il n’y réussissait, pas, de laisser son séducteur saisir son imprimerie et ses meubles. Il eut une violente aspiration vers la liberté et un profond dégoût pour l’ignoble esclavage où il se voyait descendre. Mais c’était un mouvement purement humain, sans vraie force, par conséquent. Les difficultés de sa position, les sacrifices qu’il lui faudrait faire, difficultés et sacrifices que le démon avait soin de grossir démesurément, l’effrayèrent. — Allons, se dit-il, pas de sottise ; voyons au moins ce qu’il me veut. Puis, tout haut :

— En quoi le journal ne vous plaît-il pas, monsieur ?

— Vous le savez, répondit Montarval, je me fais conservateur. Je demande, par conséquent, le statu quo. Je suis également opposé à l’union législative et à la séparation des provinces. Votre journal est séparatiste. Cela ne pourra pas faire, vous le comprenez comme moi.

— Si je cessais, pour un temps, de parler de cette question brûlante…

— Cela ne suffirait pas. C’est du positif et non du négatif qu’il me faut… Je crois qu’il vaudra mieux rescinder notre marché. C’est si facile. Remettez-moi mon chèque et je vous remettrai votre billet. Nous n’en serons pas moins amis…

— Alors vous exigez que je combatte le mouvement séparatiste dont j’ai toujours été le défenseur enthousiaste ! C’est ce qu’on appelle vulgairement virer de bord. En navigation, c’est une manœuvre assez facile à exécuter ; en journalisme, cela se pratique souvent, mais c’est toujours désagréable.

— Précisément, fit Montarval, et c’est parce que je prévois que vos principes seront un obstacle à cette manœuvre que je vous propose tout de suite la rupture de notre marché ? … Quand serez-vous prêt à payer le billet, ou à remettre le chèque, car vous l’avez peut-être encore en votre possession ? Je ne désire pas vous presser. Il est aujourd’hui mercredi, disons samedi prochain, avant midi…

Le journaliste eut un nouveau mouvement de révolte, mais plus faible que le premier. Le démon lui souffla à l’oreille :

— Après tout, c’est une question purement politique. D’excellents catholiques sont opposés au mouvement séparatiste et favorables au statu quo. Tu peux facilement expliquer ton changement de front par des raisons spécieuses.

— Malheureux, dit l’ange, tu ne vois donc pas que tu glisses rapidement vers l’abîme ? tu ne vois donc pas que ce qui peut être une opinion honnête chez d’autres serait, chez toi, le fruit de la corruption et une trahison. Puisque l’on emploie de tels moyens en faveur du statu quo, c’est que cette solution cache quelque piège. D’ailleurs, tu connais l’homme qui te tente ; tu sais que c’est un misérable…

Montarval regardait fixement sa victime. On eût dit qu’il suivait sur la figure pâle et défaite du journaliste les péripéties de la lutte qui se livrait dans cette âme affaiblie.

— Eh bien ! dit-il, en se levant comme pour s’en aller ; c’est entendu que vous me remettrez les vingt mille piastres d’ici à samedi midi… Je passe toujours les matinées chez moi.

— Attendez ! s’écria le misérable journaliste. Après y avoir bien réfléchi, je ferai le changement que vous désirez. C’est une question où il est bien permis de modifier son opinion. Je me prononcerai graduellement en faveur du statu quo.

Un sourire diabolique crispa les lèvres du tentateur, mais Saint-Simon ne le vit pas car il avait les yeux baissés.

— Je n’exige pas autant que cela, dit Montarval. Je vous demande de combattre les séparatistes, mais je ne veux pas que vous donniez votre appui au statu quo ; pas pour le moment, du moins. Et pour rendre votre tâche plus facile, je veux que vous combattiez l’idée de séparation, non en la blâmant, mais on l’exagérant de toutes manières, en faisant de ce mouvement un épouvantail pour tous les Anglais du pays, en le compromettant aux yeux des Canadiens-français. Vous saisissez bien, ma pensée, n’est-ce pas ?

— Oui, parfaitement.

— Eh bien ! au revoir. J’espère que, désormais, votre journal aura des articles très forts en faveur de la séparation. Si la chose ne vous convient pas vous avez toujours l’alternative que vous savez. Au revoir !

Et là-dessus ils se quittèrent.

Dès ce moment, Saint-Simon cessa de lutter. Il se livra à son rôle infâme avec tant de zèle que Montarval lui en témoigna son admiration. D’exagération en exagération, d’excès en excès, il en était arrivé finalement à écrire l’article criminel que Lamirande désavoua publiquement devant le parlement.

Ce désaveu lui valut un torrent d’injures de la part du journaliste déchu qui traita son ancien ami de pusillanime, de peureux, de lâche, de traître à sa race. Il poussa le cynisme jusqu’à dire que Lamirande était vendu corps et âme aux Anglais !