Pour le bon motif/13

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Albin Michel (p. 203-218).



XIII


Neuf heures du soir : Suzanne n’avait pas encore dîné ; elle n’y songeait guère, ne sentant pas la faim. Immobile, sur le trottoir de l’avenue Hoche, elle restait foudroyée par sa prompte victoire. Le résultat désiré était obtenu : le mariage de Gilberte se trouvait rompu et d’Arlaud désarmé. À l’audace inouïe dont elle avait fait preuve en face du banquier, succédait maintenant une étrange dépression. Elle demeurait inerte, veule, comme engourdie, avec une sensation de fatigue écrasante.

Un chauffeur qui remontait lentement l’avenue, apercevant cette ombre postée au bord de la chaussée, s’y trompa, la crut en quête d’une voiture et vint se ranger devant elle.

Suzanne fut rappelée à la réalité par cet incident. Ainsi que les gens habitués à sortir sans beaucoup d’argent en poche, elle calcula approximativement le contenu de son porte-monnaie : cinq francs cinquante ou six francs… Elle avait de quoi payer le taxi. Elle monta et se jeta lourdement sur la banquette.

— Quelle adresse ? demanda le chauffeur en refermant la portière.

Suzanne eut un petit frisson à l’idée de rentrer chez elle : en songeant à la réception qui l’attendait : son père la harcèlerait de questions sur son absence inusitée. Gilberte et Denise l’accableraient de reproches, lorsqu’elles sauraient… Suzanne souhaitait reculer l’échéance de cette scène inévitable. Par une association d’idées, la pensée de ses sœurs évoqua celle de Marcel d’Arlaud : « Et lui… sera-t-il assez furieux, lorsqu’il saura que je l’ai trahi ! » Mais la colère prévue de d’Arlaud n’effrayait pas Suzanne, au contraire : elle eût voulu en jouir, s’en délecter, la provoquer et la braver !…

Le chauffeur s’impatientait. Suzanne lui cria :

— 6 bis, avenue Gourgaud !

Tant pis. Alea jacta est… Obéissant à une impulsion irrésistible, Suzanne voulait voir d’Arlaud sur le moment même et se targuer de son succès devant cet homme abhorré. « Pourvu qu’il soit chez lui, mon Dieu ! » murmurait Suzanne avec une inquiétude fébrile. Elle faillit le manquer d’une seconde. À l’instant où l’auto stoppait devant son hôtel, Marcel en sortait et s’éloignait avec une allure nonchalante de noctambule flâneur.

— Monsieur d’Arlaud ! appela Suzanne, anxieuse.

L’écrivain revint sur ses pas ; et chercha curieusement cette femme qui le hélait dans l’obscurité.

— Tiens ! c’est vous ; dit-il simplement en reconnaissant Suzanne.

Il eut la vanité de faire bonne contenance : à la vue de la petite sœur, il avait immédiatement soupçonné l’échec de son chantage amoureux. Il crut que Suzanne lui était envoyée par Gilberte : la nature du message se devinait rien qu’au caractère de la messagère.

« Décidément — songea Marcel — la vie n’est pas assez artificielle… Dans une pièce de théâtre, mon moyen eût obtenu beaucoup d’effet… dans la réalité, il rate piteusement. Ton expérience est concluante, mon cher : on ne peut pas agencer une intrigue avec des personnages de chair et d’os ; les ficelles cassent, et les pantins démantibulés refusent d’obéir à la main qui les actionnait. »

Il ouvrait la porte ; et s’effaçait devant Suzanne :

— Entrez, Mademoiselle.

Dans le noir, à tâtons, elle se dirigea à droite, vers le salon qu’elle connaissait bien. L’électricité jaillit. Suzanne, un peu étourdie par cette brusque lumière, se retourna. Marcel lui vit une figure farouche et bizarre ; il fut surpris de l’altération de ses traits ; de l’émotion qui se lisait sur ses lèvres palpitantes, dans ses yeux foncés qu’assombrissait la barre rageuse des sourcils rejoints. Elle eut un geste, pour relever une mèche de ses cheveux bouclés qui lui chatouillait le front, un geste énervé qui découvrit le tremblement convulsif dont ses mains étaient agitées.

— Eh bien ? murmura Marcel, indécis.

Leurs regards se heurtèrent. Suzanne éclata d’un rire nerveux. Elle martela ses mots, avec un air de défi :

— Eh bien, vous êtes battu, monsieur d’Arlaud !… Gilberte vous échappe, et définitivement, grâce, à moi.

Marcel affecta l’ignorance :

— Je ne comprends pas… Vous venez de sa part ?

Suzanne haussa les épaules. Une colère contenue grondait dans sa voix :

— Évidemment non… Puisque je vous répète que c’est grâce à moi. Ah ! vous lui avez proposé de jolies choses, cet après-midi !… Et vous vous étiez figuré que cela pourrait s’accomplir, comme cela ?… Que ma sœur resterait sans défense ?… Vous ne me connaissez guère… J’ai bien autant d’aplomb et d’imagination que vous, monsieur Marcel d’Arlaud : j’ai appris à vivre en lisant vos pièces. Et je vous admirais, dans ce temps-là — ou plutôt, j’admirais votre talent… Je m’étais si bien imprégnée de votre esprit, de vos conceptions, de vos opinions, que j’arrivais à employer vos tournures de phrases en causant ; à ressembler inconsciemment à vos héroïnes… J’en rêvais… Je vivais dans cet état de demi-rêve — vous savez — après une lecture obsédante où, sous l’effet d’une suggestion ensorcelante, on se crée un monde chimérique dans lequel on existe, on parle, on agit comme un personnage de Marcel d’Arlaud…

Marcel l’écoutait avec stupeur, se disant d’abord : « En voilà une drôle de façon de me quereller ! » puis, soudain, illuminé d’une clarté subite : « Ah ! Diable… Et moi qui ne m’en étais jamais douté… mais ça saute aux yeux ! » Il éprouvait cet étonnement ingénu des psychologues professionnels — souvent si mauvais psychologues en ce qui les touche personnellement.

Suzanne continuait, le visage tendu et les yeux durs :

— J’aurais pu devenir votre alliée, j’en étais capable ; mais vous m’avez éliminée dès le début… J’étais gênante… Vous me jugiez assez clairvoyante pour m’apercevoir des mobiles secrets qui vous déterminaient… Vous avez préféré me traiter en fâcheuse, en adversaire négligeable : soit ; je suis aujourd’hui votre ennemie, — mais pas négligeable, je vous l’affirme ! J’ai retourné contre vous l’entregent, la hardiesse, l’imagination que j’avais gagnés au contact de votre esprit. Savez-vous ce que j’ai osé, pour creuser un fossé entre Gilberte et vous ? Je suis allée trouver Henry Salmon, tout à l’heure ; je lui ai tout raconté, entendez-vous, tout… Vous n’aurez plus rien à lui apprendre… Vous vouliez perdre les petites Tardivet : elles se sont perdues avant vous, volontairement, par une Gribouillerie héroïque… Vous ne pourrez plus menacer Gilberte d’une délation inutile, à présent… Je l’ai sauvée de vous, en prévenant Henry.

— Vous n’avez pas fait ça ? protesta d’Arlaud, révolté.

— Moi ? ricana Suzanne. Je sors de chez lui…

— Oh !

Il dut se contraindre pour ne pas la brutaliser. Une bouffée de sang le congestionnait soudain à l’évocation de cet entretien de Suzanne avec Salmon, des répliques échangées ; de son rôle, à lui, demain ; de son rôle humiliant en face de l’ami bafoué qui se vengerait sans doute… Cependant, Marcel réfrénait la folle colère qui l’envahissait, par condescendance envers la femme, envers la frêle ennemie amoureuse…

Suzanne en profita pour continuer d’un ton exaspéré :

— Oui, j’ai fait cela. Et c’était mon droit, je pense, de défendre ma sœur contre votre influence immorale… Vous êtes furieux ; soyez furieux : bien, tant mieux, j’en suis enchantée, j’en exulte de joie ! Et je serais heureuse de vous faire encore plus de mal ; de vous nuire, même sans raison, pour le plaisir… Vous ne sentez donc pas que je vous hais… Oui ! Je vous exècre, entendez-vous, je vous déteste…

Elle s’arrêta, à bout de force ; balbutiant, d’une voix inarticulée, des mots sans suite. Ses yeux chaviraient, ses jambes vacillaient. Elle chancela, prête à tomber. Marcel s’élança pour la soutenir. Il la saisit dans ses bras ; elle se débattit ; machinalement, il resserra son étreinte ; et, ce geste d’amour commencé, Marcel perdit la tête, ému par la chaleur de ce jeune corps, par le contact de cette poitrine haletante dont le cœur battait d’amour pour lui. Il chercha ces lèvres frémissantes, qui l’insultaient l’instant d’avant ; et qui, maintenant, lui rendaient son baiser, éperdument, avec une soumission involontaire… Trop troublé par le désir pour avoir la force de réfléchir, il inclina les genoux et tomba sur le tapis avec l’enfant consentante écrasée dans ses bras.

La possession dégrisa Marcel. À peine accompli, l’acte pesa sur lui comme un fardeau insoutenable. Il jura intérieurement : « Nom d’un chien !… Est-ce assez idiot d’avoir fait ça ! »

Pour la première fois, il possédait une femme qui n’était pas celle d’un autre, qui n’était point une courtisane, qui n’appartenait à aucune des catégories de faciles maîtresses qu’il avait aimées jusqu’ici… Une femme qui n’avait été à personne, — qu’à lui. L’instinct de propriété ne lui inspira qu’un bref sentiment de triomphe vite effacé par le souci d’une responsabilité désagréable.

L’homme est un animal assez laid à analyser post… La générosité de son âme s’éteint en même temps que la courte flambée qui incendia son corps. Exténué, il n’éprouve plus qu’un ennui lourd de la compagne encombrante qui s’attache à son flanc.

Marcel traversait cette phase d’égoïsme physique et moral.

Suzanne eut l’intuition de cette tristesse morne qui prostrait l’écrivain. Dans cet instant où la pauvre petite avait un tel besoin de tendresses apaisantes pour son âme bouleversée, de caresses douces pour sa chair endolorie, elle subissait l’épreuve effrayante de s’être donnée pour rien. Elle constata : « Il ne m’aime pas. » Pourquoi alors, tout-à-l’heure, la prenait-il comme une proie ? L’éternel mystère des sexes angoissait cette enfant de vingt ans incapable encore de comprendre le désir sans amour. Ce fut la sensation d’un désastre, d’un effondrement ; une de ces souffrances atroces où quelque chose meurt en vous-même. Atterrée, elle se répétait : « Il ne m’aime pas » et ses yeux hallucinés contemplaient ce décor qu’ils n’oublieraient plus, revoyaient la scène qui s’était passée ; et revenaient se poser sur l’amant, qui détournait les siens.

Tout à coup, le trille aigu d’une sonnerie, dans la pièce même, les fit sursauter.

— C’est le téléphone ; dit Marcel en souriant, soulagé par cette diversion qui rompait le silence.

Il décrocha le récepteur ; mais aussitôt, son visage se contracta ; posant un doigt sur ses lèvres, il faisait signe à Suzanne d’approcher et lui tendait l’autre récepteur.

Dans l’appareil, on entendait la voix de M. Tardivet qui demandait avec inquiétude :

— Allô… Est-ce que vous avez vu Suzanne ?… Elle est sortie ce soir à sept heures et n’est pas rentrée dîner… Elle n’est pas encore là… Elle n’avait pas dit où elle allait… Je téléphone à toutes les personnes de notre connaissance, susceptibles de l’avoir vue… Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé : nous sommes dans un état !… Vous ne savez pas où elle peut être ?

— Non ; fit Marcel en raccrochant brusquement.

Les dents de la roue commençaient de le déchirer : il se sentait pris dans l’engrenage de sa faute.

Suzanne, qui le scrutait d’un regard pénétrant, murmura d’une voix blanche :

— Il n’est que dix heures… Je vais rentrer chez papa ; j’inventerai une histoire.

Une joie immense inonda le cœur de Marcel : la charmante petite créancière, qui ne songeait qu’à lui renouveler son billet… Il se sentit délivré d’un poids ; à cet instant, il l’aima véritablement d’être si discrète, si arrangeante. Son égoïsme se fondit en reconnaissance ; il dit avec empressement :

— Quelle bonne idée, ma chérie… Oui, vous allez rentrer.

Il l’étreignit fougueusement ; et l’embrassa avec un plaisir sans mélange.

Oh ! Que ce baiser fit mal à Suzanne…

— Voulez-vous que je vous accompagne jusqu’à la station de voitures ? reprit d’Arlaud.

— Oh ! ce n’est pas la peine de vous déranger ; répondit la jeune fille avec une ironie qui trahissait son amertume infinie.

Il l’avait laissée partir…

Une sensation de vide effroyable ; un froid intérieur, des frissons par tout le corps ; une brûlure cuisante qui pique les yeux sans larmes ; une boule qui vous étrangle à la gorge… Suzanne éprouvait cet étouffement, ce dégoût, cette lassitude de vivre en allant machinalement vers la place Pereire. Elle avançait comme une somnambule ; inconsciente, sans frayeur dans ce quartier désert ; ne s’apercevant même pas que l’ombre d’un homme s’était attachée à ses pas et la suivait obstinément.

Elle balbutiait, presque à demi-voix : « Mon Dieu… Il ne m’aime pas… Et je me suis donnée sans résistance, la première fois que je suis seule avec lui ; et il n’a pas pu comprendre que c’est parce que je l’aime depuis si longtemps ; et que, lorsque l’amour est si fort, on n’a plus ni prudence, ni pudeur, ni coquetterie… on n’a que le geste de tendre ses bras ! Que doit-il penser de moi ? Comme il doit me mépriser… »

Le souvenir cru des petits détails de la possession augmenta son horreur : « Oh ! J’ai honte… » Une sueur d’agonie coulait lentement sur son front, collant ses cheveux à ses tempes : « Oh ! que je souffre… »

Elle errait au hasard, comme une bête blessée. Rentrer chez son père ? Ah !… non. Elle ne pourrait jamais affronter cet interrogatoire affolé d’un brave homme si bon, si affectueux, si confiant… rougir devant ses sœurs innocentes à présent qu’elle était fautive… Alors, où aller ? Marcel avait dû pousser un soupir de satisfaction, après son départ.

Elle cria presque : « Oh ! Je voudrais mourir… Je suis toute seule… Je voudrais mourir. »

Elle était arrivée auprès de la grille du chemin de fer. Elle restait accoudée là. Un train passa, lui crachant son jet de fumée âcre. Elle respira cela, en confondant son écœurement physique avec cet écœurement de vivre qui la faisait aspirer à la mort. La vie, c’était ça : un peu de fumée sale qu’il fallait respirer malgré soi, avec un goût de cendre dans la bouche.

Elle se penchait vers la voie. Ce trou noir l’attirait. Elle songeait vaguement au prochain passage de train ; calculait : « Est-ce que je pourrais sauter ? » en mesurant la hauteur des barreaux.

Elle savait qu’elle ne supporterait pas de vivre avec le souvenir lancinant de Marcel d’Arlaud et de cette abominable soirée…

Elle continuait à se pencher, cédant au vertige délicieux, en répétant : « Oh ! Je voudrais mourir… » La grille était assez basse ; et, en se soulevant sur les poignets, d’un rétablissement agile…

Tout à coup, une main se posa sur son épaule ; et une voix métallique dit railleusement :

— Allons, allons, pas de bêtise… Nous ne sommes pas devant la Seine, ici… Défense de plonger !