Pour le bon motif/14

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Albin Michel (p. 219-234).



XIV


Après la singulière visite de Suzanne, Henry Salmon, à rebours de ses habitudes, avait renoncé à sortir et passait la soirée chez lui, méditant sur les étranges confidences qu’il avait reçues malgré lui.

Le banquier subissait un mélange d’impressions diffuses qui le laissaient indécis : Était-il malheureux ? Était-il satisfait ? Si étonnant que cela paraisse, un soulagement inattendu palliait sa grosse déception. Il avait éprouvé ce sentiment de contentement envers le hasard chaque fois, qu’en Bourse, son flair, son intuition, ou simplement sa chance l’empêchaient de conclure une mauvaise affaire.

Ce soir encore, son bonheur négatif avait évité la mauvaise affaire. Ce désir brutal, cette émulation de snob qui veut posséder la pouliche à la mode son achat dût-il le ruiner ; cette envie effrénée de Gilberte qui l’amenait jusqu’au mariage — un mariage qu’il eût consommé à contre-cœur, estimant qu’il payait un peu cher son irrésistible caprice… Tout cela, c’était le passé. C’était fini.

Une voix argentine, pleine de vérités cruelles, avait rompu l’enchantement. Une petite main bourrue avait tranché le nœud gordien. Henry Salmon, rejeté de force dans le célibat libérateur était comme un prisonnier qu’on délivre en le précipitant par la fenêtre de son cachot : il n’aurait pas osé sauter tout seul ; il se relève moulu, brisé, courbaturé, — mais néanmoins réconforté par l’ivresse de l’évasion.

Le danger d’une sotte union, clairement démontré, corrigeait instantanément Salmon de sa passionnette. Gilberte lui devenait lointaine, étrangère. Cette belle créature insignifiante subjuguait surtout le regard ; c’était une image sans légende : nulle séduction morale ne renforçait sa beauté. Absente, on l’oubliait vite.

Une rancune spirituelle, une vraie rancune de Parisien, excitait Salmon contre d’Arlaud. Sa première pensée fut : « Comment lui rendre le tour qu’il m’a joué ? » Un éclat serait grotesque. Une colère, ridicule. Il s’agissait de trouver quelque méchanceté inédite et piquante. Henry, flegmatique et réfléchi, remettait à plus tard le soin d’élaborer une vengeance savante.

Toutes réflexions faites, les acteurs de ce drame l’occupaient médiocrement : un ami qui vous trompe, une femme qui vous ment : est-il rien de plus banal ?

La dénonciation ne l’absorbait pas longtemps. C’était maintenant la dénonciatrice qui l’intéressait.

« Je n’avais pas encore rencontré ça ! » l’exclamation admiratrice de tous les blasés.

Henry Salmon, rompu à toutes les politesses hypocrites des civilisés circonspects, n’avait jamais rencontré un interlocuteur qui dît si rudement la vérité avec un cynisme de jeune sauvage.

Le premier mauvais moment passé, il appréciait la saveur de cette nouveauté. Suzanne lui inspirait une certaine sympathie. Il pensa : « C’est une nature originale, au moins… Primesautière, naturelle et passionnée… J’aime cette audace combative. »

À l’instant où la figure de Suzanne se présentait à l’esprit de Salmon dans toute sa valeur, M. Tardivet, anxieux de la disparition de sa fille, téléphonait, à l’instigation de Gilberte et de Denise — anxieuses également, mais d’une façon bien différente — d’abord au domicile de Marcel d’Arlaud, puis chez Salmon. Celui-ci, arraché à ses réflexions par l’appel téléphonique, eut un mouvement de défiance en entendant M. Tardivet lui demander :

— Avez-vous vu Suzanne ?… Elle n’est pas encore rentrée.

Le banquier riposta, sur ses gardes :

— Elle vous avait dit qu’elle venait chez moi ?

— Hélas, non ! Je ne sais rien… Où est-elle allée ? J’ai peur qu’il ne lui soit arrivé un accident. Je m’informe partout ; j’ai déjà téléphoné à d’Arlaud, mais il n’a pu me renseigner, on a coupé brusquement… Alors, Gilberte a songé que vous lui aviez promis votre visite, ce soir, et que votre absence coïncide avec celle de Suzanne…

Le banquier consulta sa montre : dix heures. Suzanne l’avait quitté à neuf heures ; elle n’était donc pas rentrée directement.

Il dit :

— Mademoiselle Suzanne est ici, ne vous inquiétez pas. Elle est venue me faire une communication intéressante : notre conversation s’est prolongée ; nous avons perdu la notion du temps… Excusez-nous de vous avoir alarmé par notre oubli… Je la reconduis chez vous dans quelques minutes et je vous fournirai des explications.

Le banquier sonna :

— La voiture… Je sors.

Tandis qu’on lui passait son pardessus, il songea : « Si ma supposition n’est pas fondée, je serai bien embarrassé en face de son père. après… Bah ! » Il haussait les épaules, persuadé de l’exactitude de ses déductions. Il se savait dépourvu d’imagination, doué en revanche d’un esprit mathématique : par conséquent, ses raisonnements s’appuyaient sur une base précise : Suzanne était venue le trouver à l’insu de sa famille, sous l’empire d’une idée fixe. Qu’avait-elle fait depuis une heure, sinon continué d’obéir à cette idée fixe : Marcel d’Arlaud. Celui-ci, interrogé par Tardivet, avait interrompu la communication en reconnaissant le père de Suzanne. Suzanne était donc chez l’écrivain.

Mû par l’intérêt que lui inspirait cette enfant — et par une vague prescience que cet incident allait peut-être lui procurer des armes contre d’Arlaud, Henry Salmon se faisait conduire avenue Gourgaud.

Là, comme il hésitait sur la manière dont se manifesterait son intervention, il avait vu Suzanne sortir du petit hôtel de Marcel. Alors, descendant de voiture, il suivait la jeune fille d’abord à distance, puis sur ses talons. Il la devinait en proie à une émotion intense : elle titubait en marchant et parlait toute seule, à demi-voix. Il surprenait quelques phrases qui le renseignaient suffisamment. Une compassion envahissait malgré lui cet homme froid ; il s’apitoyait en frôlant cette grande douleur. À la fin, posant sa main sur l’épaule de la désespérée, il l’arrachait à la tentation de mourir.

Suzanne ne parut même pas étonnée en reconnaissant le banquier. Elle ne chercha pas à comprendre pourquoi il se trouvait à cet endroit. Elle essaya seulement de se dégager en murmurant :

— Laissez-moi, monsieur Salmon.

— Ah ! non, par exemple !

— Si vous saviez…

— Je sais.

Il l’empoigna solidement sous le bras et l’entraîna doucement en lui parlant sur un ton paternel :

— Vous avez fait une bêtise, la plus grosse bêtise que puisse faire une jeune fille ; mais ce n’est pas une raison pour en commettre une seconde… Je vous ai dit tout à l’heure : « Vous m’avez rendu service : à charge de revanche. »… Le moment est venu : Votre père vous attend. dans les transes… Je vais vous aider à rentrer chez vous en justifiant très adroitement votre équipée.

Suzanne, médusée, suivait sans résistance cet homme extraordinaire qui était au courant de toute son aventure. Comment ? Avait-il le don de divination ?

Elle monta en voiture avec lui. Il continua :

— Reprenez courage. Le temps passe si vite qu’il emporte même nos malheurs ; et tout s’arrange.

— Ce n’est pas possible !

Suzanne hochait la tête avec désespoir. À ce confident imprévu qui possédait son secret sans qu’elle le lui eût confié, elle déclara — avec l’impression qu’elle poursuivait un aveu commencé :

— Mareel ne m’aime pas.

Salmon comprit. Il l’avait entendue prononcer des paroles explicites au cours de son soliloque affolé, tout à l’heure. Il répliqua froidement :

— Vous vous trompez… Il vous aime, et vous le prouvera. D’abord, qui vous fait supposer le contraire ?

— Si vous aviez vu sa froideur ennuyée… après… son attitude, en me quittant…

— Demain, il sera avide de vous revoir.

— Comment pouvez-vous penser cela ? cria Suzanne, incrédule.

Henry eut un sourire équivoque ; il dit avec gêne :

— C’est très difficile d’expliquer ces choses à une jeune fille… mais il faut bien vous rassurer et j’espère que vous me saisirez à demi-mot… Il s’agit d’un phénomène — peu rare — mais il se passait pour la première fois sous vos yeux : je conçois qu’il vous ait inquiétée, puisque vous n’aviez aucun élément de comparaison… Enfin, suivez-moi attentivement : il vous est arrivé, ma chère enfant, d’entreprendre avec allégresse une excursion délicieuse, pleine d’attraits ; l’air vous grisait, le paysage vous enchantait : vous ne sentiez pas la longueur de la route. Mais une fois de retour, la fatigue s’abattait tout d’un coup sur vous, comme un coup de massue, ne vous laissant de votre course charmante qu’une impression pénible d’écrasante lassitude… Cependant, le lendemain, après un repos réparateur, vous êtes assaillie soudain par les souvenirs exquis de cette promenade ; et vous sentez naître en vous le désir de la recommencer. Voilà l’état d’âme de d’Arlaud, mademoiselle. Songez que, de surcroît, Marcel n’a plus ses jambes de vingt ans ; à son âge, on s’essouffle assez rapidement… Je suis confus de vous dévoiler ces matérialités ; mais, sachez-le : rien n’est plus matériel que l’acte épuré, éthérisé, divinisé par les poètes. Ne doutez pas des sentiments de Marcel, cessez de vous chagriner : ce n’est pas un mufle, c’est un quadragénaire ; ce soir, il est simplement fatigué et il n’a pas eu la force de vous le dissimuler… Si je le défends à vos yeux, après le tour qu’il me préparait, c’est que j’ai l’esprit de justice.

— Vous avez surtout l’intention de me consoler ; murmura Suzanne.

Elle crispa brusquement ses mains contre sa poitrine avec un geste de souffrance.

— Qu’avez-vous ? demanda Salmon.

— Une crampe… Je crois… Je crois que j’ai faim : j’ai oublié de dîner.

— Vous n’avez pas dîné et vous prétendez raisonner ? Alors, je ne m’étonne plus que vous soyez si pessimiste… La philosophie, c’est une question d’estomac.

L’auto s’arrêtait devant la maison de M. Tardivet.

— Allons ! reprit Salmon. Plus d’enfantillage, à présent… Vous allez tâcher de rasséréner cette frimousse-là. Et laissez-moi parler à votre père ; dites comme moi, ne vous étonnez de rien… J’ai comme un vague pressentiment que nous allons trouver là-haut une jeune personne encore plus bouleversée que vous : j’ai tenu, il y a une demi-heure, une conversation téléphonique qui a dû quelque peu déconcerter mademoiselle Gilberte…

Suzanne l’interrogeait du regard. Il ricana :

— Dame !… Je ne suis pas un saint. La vengeance me reste…

Suzanne eut un élan vers lui :

— Ah ! monsieur, puisque vous avez eu pitié de moi qui suis coupable… Laissez-moi espérer qu’au moins, vous épargnerez Denise qui aime si sincèrement Abel, je vous le jure… Je ne mens jamais… Vous êtes bon, vous me l’avez prouvé : et Denise est plus digne que moi de votre générosité…

Salmon dit évasivement :

— Je vous promets que je n’influencerai point mon frère. C’est lui qui décidera.

— Mais…

— Chut !

Ils entraient chez M. Tardivet. Le caissier se précipita sur sa fille en criant :

— Enfin ! La voilà… Mais qu’as-tu fait ? Que se passe-t-il ?

Suzanne regarda Salmon. M. Tardivet, qui éprouvait toujours un sentiment de déférente terreur en face de son ex-patron, lui dit respectueusement :

— Je vous demande pardon, monsieur, mais j’ai vécu dans une telle angoisse, depuis deux heures !… La petite qui ne rentrait pas : je la voyais déjà écrasée par une auto, écrabouillée sous un métro…

Le banquier objecta, imperturbable :

— Je m’étonne que Mademoiselle Gilberte ne vous ait pas rassurée… Elle n’a pas osé, sans doute… Elle savait pourtant où était sa sœur, puisque c’est elle qui me l’avait envoyée…

Denise et Gilberte échangèrent un regard inquiet. Henry ajouta, s’adressant à l’aînée :

— Allons ! Embrassez votre petite sœur… Elle le mérite bien : elle a accompli sa mission délicate suivant vos désirs.

Et il poussait Suzanne dans les bras de Gilberte interdite.

Il reprit, en se tournant vers le caissier :

— Mon cher Tardivet, il paraît que vous êtes un père redoutable ?… J’ai peine à le croire, mais à l’âge de ces jeunes filles, on s’effarouche facilement… Bref, voici ce qui arrive : lorsque je vous ai demandé la main de Gilberte, je savais vaguement qu’un autre prétendant s’était mis sur les rangs, avant moi… Mais j’ignorais que ce prétendant avait la préférence de votre fille. Gilberte est timide ; elle eut peur d’exciter votre colère en refusant mon alliance. Elle se laissa fiancer, la mort dans l’âme ; heureusement qu’elle eut l’excellente idée d’ouvrir son cœur à Suzanne. Celle-ci, prenant une résolution énergique, est venue me trouver ce soir pour me dissuader d’épouser sa sœur…

M. Tardivet interrompit avec une stupéfaction innocente :

— Pourquoi m’ont-elles caché cela ?… Je n’ai jamais eu la pensée de marier mes filles contre leur volonté !

D’un regard pénétrant, Henry Salmon étudia le visage naïf du brave homme ; et fut convaincu de sa simplicité. Il considéra un instant la figure tourmentée de Denise. Ses observations corroboraient les dires de Suzanne : « Ceux-là sont Sincères », pensa-t-il.

Alors, il dit à Gilberte qui baissait le front, penaude et déçue :

— Vous voyez bien que vous aviez tort de prendre votre père pour un Géronte et votre fiancé pour un Arnolphe… Nous ne sommes pas si terribles — ni si nigauds…

Suzanne fut seule à comprendre son ironie voilée…

Gilberte et Denise croyaient pertinemment à la fable inventée par Salmon.

Denise s’approcha de Suzanne et lui dit tout bas :

— Ah ; Tu es très forte… Mes compliments : c’est bien imaginé. Tu as atteint ton but sans éveiller les soupçons d’Henry… Tu as su me ménager… Mais, d’Arlaud ?… S’il allait se venger sur moi ?… As-tu pensé à d’Arlaud ?

Suzanne rougit violemment ; et répondit, en détournant les yeux :

— Oh ! lui… sois tranquille. Il ne parlera pas.