Pour le bon motif/15

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Albin Michel (p. 235-248).



XV


Crédit Financier

Salmon Fres
Monsieur,

« Voulez-vous avoir l’obligeance de passer à nos bureaux. On nous a présenté un billet à ordre souscrit par vous ; et nous désirons vous consulter avant d’accepter l’endos.

Veuillez agréer, etc…
Salmon frères.
Monsieur Marcel d’Arlaud.

Marcel d’Anlaud parcourut cette lettre avec un geste d’agacement :

— Allons, bon ! Encore une erreur. Je n’ai fait de billet à personne.

Horripilé, comme tous les artistes, par ces petits tracas de la vie pratique qui viennent compliquer l’existence intellectuelle, Marcel s’énervait. Il ajouta, avec un demi-sourire qui s’adressait au luxe raffiné de son intérieur :

— Je ne suis plus au temps où je souscrivais des billets !

Il décida de se débarrasser immédiatement de cette préoccupation. En se rendant à la banque, il songeait : « Pourvu que je ne rencontre pas Salmon ; je n’ai aucune envie de me trouver en sa présence. »

Lorsqu’il entra dans les bureaux de la rue Laffitte, il se remémora la scène qui s’y était déroulée quelques mois auparavant… Ce jour-là, également, il avait reçu une lettre énigmatique… Pourquoi diable avait-il remarqué ce nom de Tardivet et questionné le caissier ? À quoi tient la destinée… Si M. Tardivet avait eu une signature illisible, d’Arlaud continuait d’ignorer ses filles, de mériter l’estime des frères Salmon ; et passait à côté de l’aventure dans laquelle il jouait maintenant le vilain rôle.

« J’avais raison, ce matin-là, de me plaindre qu’elles fussent trois ; se dit Marcel. Le père Tardivet eût bien mieux fait de n’avoir qu’une fille. »

Oui, mais laquelle ?… Marcel hésitait à choisir. Une voix ardente bourdonnait à son oreille : « Je m’étais imprégnée de votre esprit, de vos conceptions, de vos opinions ; j’employais vos tournures de phrases ; je ressemblais inconsciemment à vos héroïnes… » Il constatait :

« Il est indiscutable qu’elle sait m’apprécier. »

L’esprit flatté, la chair parlait à son tour : le souvenir d’un jeune corps vibrant, écrasé contre le sien, éveillait son désir…

« Elle m’aime, celle-là, et elle a vingt ans… » Ces avantages valaient bien la perfection esthétique de la belle — de la rebelle Gilberte.

M. Tardivet aurait dû n’avoir qu’une fille unique : Suzanne.

Avec son imagination d’auteur, Marcel recommençait le scénario en supprimant deux personnages. Suzanne lui écrivait pour son propre compte. Il s’amusait à creuser la nature de cette gamine originale, expansive et spirituelle. Et puis…

— Et puis, il faut que j’éclaircisse cette histoire de billet à ordre ! conclut Marcel, chassant la rêverie dangereuse.

Il s’approcha du guichet derrière lequel se tenait le successeur de M. Tardivet.

Une réflexion l’égaya : « Il est probable que je n’inviterai pas le caissier à déjeuner aujourd’hui. » Puis, la préoccupation ennuyeuse de ce billet — était-ce un faux ou une dette ancienne, oubliée ? — lui inspira ces paroles dites à voix haute :

— Que signifie ceci : n’a-t-on pas commis une erreur de nom ?

Il tendait sa lettre au caissier. L’employé, après avoir jeté les yeux dessus, répliqua :

— Adressez-vous au directeur, monsieur… Moi, je ne suis pas au courant.

Immédiatement, Marcel flaira le piège. La lettre d’affaires (ignorée du personnel !) était un prétexte.

« Tiens, tiens, tiens… Ce cher Henry marche sur mes brisées : il emploie un stratagème de comédie pour m’attirer… Craint-il donc que je ne me dérobe devant une franche demande d’explication ? »

Une bravade d’orgueil le redressa : « Il va voir. » Si Marcel doutait de sa conduite, il ne doutait pas de son esprit. Il se tirerait toujours d’un entretien où il aurait des mots — sinon le dernier.

Il frappa à la porte du cabinet directorial et entra avec assurance.

— Ah ! Bonjour, mon cher ! dit aimablement Henry Salmon en lui tendant la main.

Une dactylographe travaillait, installée à côté du bureau ; le banquier la congédia :

— Laissez-nous, Marguerite.

Lorsqu’ils furent seuls, Salmon reprit avec sa gracieuseté indifférente :

— Quel bon vent vous amène ?

D’un coup d’œil aigu, Marcel inspecta la physionomie du banquier. L’écrivain pensa : « Pas mal joué : on jurerait qu’il ne sait rien. Que cache cette tranquillité ? »

Il répondit d’un air dégagé :

— Je viens au sujet de votre lettre… Qu’est-ce que cette histoire de billet ?

Henry Salmon s’absorba dans l’examen d’un coupe-papier de jade qui traînait sur son bureau. Tout en palpant l’objet, il répliqua négligemment :

— Ah ! oui… C’est une dette qui concerne mon ancien caissier, monsieur Tardivet…

— Je ne comprends pas.

(Marcel se hâtait de ne point vouloir comprendre ce qu’il croyait comprendre.)

Salmon leva les yeux sur lui :

— Vraiment, mon cher d’Arlaud, vous ne vous rappelez pas avoir souscrit un engagement envers monsieur Tardivet ?… Voyons… Rassemblez vos souvenirs… Ça ne date pas de longtemps… Pas même vingt-quatre heures ! N’est-ce pas la nuit dernière, avant dix heures du soir, que vous avez donné votre signature ?

Les deux partners s’observaient, se demandant comment allait tourner la partie.

Carrément, Marcel d’Arlaud prit l’offensive :

Dédaignant les ruses ou les allusions, il attaqua délibérément :

— Mon cher, vous m’étonnez : je supposais que vous étiez au courant de vos propres affaires ; mais je serais curieux de savoir comment vous avez appris les miennes… À quel titre Suzanne Tardivet vous a-t-elle choisi comme confesseur ?

— Mais à titre de futur beau-frère, j’imagine ; dit tout naturellement Salmon.

Il songeait in petto : « Eh bien, mon petit d’Arlaud, vous ne manquez pas d’aplomb ! »

D’Arlaud, incertain, ne savait que penser. Le banquier poursuivit, affable :

— C’est vrai, au fait : vous ignorez une partie des événements qui ont resserré mon intimité avec cette charmante enfant… Il paraît que monsieur Tardivet s’apprêtait à marier Gilberte avec notre ami Jack Pick, lorsque je me suis présenté — emballé par la beauté de la jeune personne… Tardivet, obéissant à divers mobiles — intérêt, gloriole, considération — exerça une pression regrettable sur sa fille pour la contraindre de m’accueillir. Hein ! Cette pauvre petite Gilberte : modèle de déférence filiale, elle se désolait à la pensée de perdre son cher Jack… On a le goût des mariages d’amour dans cette famille, décidément. Voyez Denise, avec mon frère… Et, quant à Suzanne : adhuc sub judice lis est

Le banquier, reprit après une pause :

— Figurez-vous qu’elle est venue chez moi, hier, plaider la cause de sa sœur aînée avec une sensibilité, un charme, une force de persuasion qui m’ont vaincu, littéralement… Enfin, cette petite Suzanne mit tant de gentillesse à me prier de retirer ma candidature à la main de Gilberte ; elle dépeignit avec une flamme si sincère les douleurs d’un amour contrarié, que je me sentis ému d’une vraie sympathie à son égard… Nous conclûmes un pacte d’amitié.

Marcel d’Arlaud pensa : « Il se fiche de moi. »

Salmon acheva :

— Alors, vous comprenez maintenant qu’elle soit venue m’avouer ce coup de folie dont vous êtes l’éditeur responsable… Un ami peut absoudre plus facilement qu’un père, tout en protégeant paternellement. Mon intervention auprès de vous s’explique : je suis fondé à vous réclamer la réparation que vous devez à cette enfant… Et puis, n’est-ce pas, mon cher, on éprouve toujours un certain plaisir pervers à marier ses amis.

Salmon n’eut garde d’appuyer sur ces derniers mots. Marcel se mordit la lèvre. L’un venait de se venger, en une phrase ; l’autre était réduit au silence. Ce fut tout. Ces deux hommes d’esprit s’étaient compris.

Marcel d’Arlaud se leva ; et dit avec une fermeté souriante :

— Votre intervention était néanmoins inutile… Mes sentiments sont parfaitement d’accord avec votre desideratum.

Salmon répondit, sur le seuil de la porte :

— Je ne vous ai pas fait l’injure d’en douter une seconde. Un honnête homme a le sentiment de son devoir.

Il ajouta finement :

— Et personne n’a de raison de douter que vous ne soyez un honnête homme.

Tandis qu’en son for intérieur, chacun des deux adversaires exprimait son opinion en un style plus familier.

Marcel pensait : « Il m’a eu… et il a été étonnant de chic ! »

Salmon songeait : « Ma petite Suzanne m’a fourni l’œil et la dent de la loi de Moïse : c’est moi qui ai pendu d’Arlaud avec la corde qu’il m’avait préparée. »

Au déjeuner, Henry Salmon dit à son frère :

— Sais-tu ce qu’on raconte, à propos de ton mariage ?

— Qui : on ?

— Mais l’universel On : l’opinion publique, le monde, le bruit général… On : la voix qui chuchote à l’oreille de Polichinelle… On prétend que, victime similaire, tu subis le même sort que tel autre grand banquier parisien dont Jean Lorrain nous conta la mésaventure, il y a quelque vingt ans : ce naïf financier se présenta sous le nom du savetier à la belle qu’il rêvait de conquérir ; mais la maligne enfant, voyant un tortil de baron sur le portefeuille de son soupirant, eut vite fait de percer sa véritable personnalité et lui joua la comédie de l’amour désintéressé… Moralité : c’est en demandant la chaumière qu’on obtient le château. Et ce sont ces petites farces qui amènent un Abel Salmon à convoler avec une Denise Tardivet.

Abel considéra son frère avec une pitié condescendante :

— Mon pauvre Henry… C’est dur à digérer, le bonheur du voisin, quand on a l’estomac chargé par le brouet de la déconvenue… Tu voudrais m’insinuer de vilains soupçons sur ma fiancée, sous prétexte que la tienne t’a plaqué… Mais la conduite de l’une est la justification de celle de l’autre : Gilberte, ainsi que Denise, agit selon son cœur. Seulement, que veux-tu, tout homme n’a pas la chance d’être aimé pour lui-même…

Cette commisération inopportune tua tout intérêt fraternel dans l’âme d’Henry. Amusé et piqué, il riposta ironiquement :

— Tu es un mortel favorisé ; tu seras heureux en ménage : les maris confiants sont rarement trompés…

Il reprit :

— Je te plains moins que ton beau-frère… Car, mon cher, te voilà apparenté à Jack Pick. La vie est une chose assez comique par ses détails, si son ensemble comporte du drame : Dieu procède de Shakespeare, c’est indéniable…

— Pourquoi plains-tu Jack Pick ?

— Parce que Jack va devenir l’époux envié, sinon enviable, d’une jolie, docile et nonchalante créature livrée d’avance à toutes les entreprises par défaut d’initiative : une de ces femmes qui pèchent par paresse plus que par volupté ; et dont la fainéantise charnelle n’oppose qu’une molle résistance… Gilberte ne se donnera pas, mais elle se laissera prendre.

Il conclut, saisi d’une idée drôlatique :

— Tiens, veux-tu parier qu’avant le dernier quartier de leur lune de miel, je trompe ton beau-frère avec la sœur de ta femme ?

Abel se leva de table ; et, voyant son frère prêt à sortir, lui demanda en riant :

— De quel côté vas-tu, graine d’Atride ?

Le banquier répliqua :

— Pas du tien, certainement. Tu te diriges à droite ; moi, je retourne à gauche.

Et Henry Salmon, lorsqu’il monta en auto, ordonna à son chauffeur :

— Rue d’Offémont !

Somme toute, Nelly Rosane avait du bon.