Pour lire en automobile/La Vie chimique de l’avenir/03

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

III

Les conséquences sur le corps humain. — Modification des organes. — L’âge idéal de l’Humanité

Toujours sur la même terrasse du même restaurant du Trocadéro, le troisième soir, à la même heure, notre diner fini, comme dans un conte des Mille et une Nuits, mon terrible interlocuteur reprenait le fil de son récit, juste au point où il l’avait laissé la veille.

— Vous allez trouver mon cher ami, que je suis bien long, mais je vous assure que je vais avoir fini au moment où vous terminerez votre cigare.

Donc, après les ambiances, nous avons vu comment toute la nourriture du corps humain, sous forme de pilules et d’une pincée de poudre allait devenir purement chimique. C’est un point acquis sur lequel nous n’avons pas à revenir.

— À coup sûr.

— Oui, mais il me reste un dernier point sur lequel je dois attirer toute votre attention pour voir si, à ce point de vue également, vous pensez comme moi.

— Voyons.

— C’est bien simple : si vous admettez, comme moi, que l’avenir de l’humanité, pour une foule de raisons économiques ou autres, sur lesquelles nous n’avons pas à revenir ici, va résider forcément dans la nourriture chimique de l’homme, il faut bien admettre aussi, comme conséquence logique et inéluctable, que la dite nourriture va amener fatalement de profondes modifications dans le corps humain…

— Vraiment !

— Comment, vraiment ? Mais à coup sûr ; vous n’ignorez pas que lorsqu’un organe ne sert plus, petit à petit il s’atrophie, et finit même par disparaître complètement. C’est ainsi que les savants les plus éminents ont affirmé pendant longtemps que la rate n’était que le témoin, aujourd’hui inutile et sans emploi, de fonctions ancestrales absolument inconnues.

Eh bien, suivez mon raisonnement…

— Comment donc, je bois vos paroles.

— C’est ainsi qu’avec la nourriture chimique de l’avenir, non seulement nous n’aurons plus besoin de panse de vache, comme disent les paysans, mais même d’estomac.

Les gens dans le besoin pourront peut-être arriver à vendre leur estomac à des maroquineurs ou maroquiniers, si vous aimez mieux, pour en faire des porte-monnaies ou des réticules pour dames…

Puis, baissant la voix, mon pauvre ami, entraîné par son sujet lui-même, me dit tout à coup :

— Et puis après, quoi, ce sera le triomphe tangible et palpable du transformisme, de la méthode de Darwin. Il est bien évident que la plupart de nos intestins, sans emploi, n’auront plus qu’à devenir infiniment moins longs. Ce sera la simplification de la machine humaine et comme nous sommes entre hommes. laissez-moi ajouter que vous qui avez défendu toute votre vie le tout à l’égout, vous serez satisfait.

— Comment cela ?

— Dame ! Naturellement avec la nourriture chimique, sous la forme infinitésimale des pilules chères aux homéopathes, il est clair que ce sera la mort sans phrase des vidangeurs…

— C’est pourtant vrai.

Et je partis, en pensant à ce petit côté de la question, d’un éclat de rire qui faillit tourner en véritable attaque de nerfs, quand, toujours calme et placide, poursuivant le développement implacable de sa pensée, l’inventeur ajouta :

— Des petits oiseaux, pour autant dire !

Et voyez, comme immédiatement la vie de l’homme du même coup se trouvera épurée, agrandie, ennoblie. Du moment qu’il n’y a plus de nourriture lourde et solide et que la chimie et les parfums pourvoyent à tout, non seulement il n’y a plus de maux d’estomac et de ventre, mais plus de gouttes, presque plus besoin de sommeil, car plus que toutes les autres fatigues, c’est la table qui tue l’homme et le force à perdre la moitié de sa vie dans cette mort passagère et tyrannique qui s’appelle le sommeil.

Les plus grands travaux de l’esprit pourront être menés à bonne fin sans être troublés trois fois par jour par la cruelle dito, sans jeu de mot. Ça n’empêchera pas les hommes de se reposer, mais vous verrez le penseur, l’artiste, l’amoureux, tout à leur rève de gloire, de bonheur ou de jouissance quasiment divin et non plus tourmentés par ce despote vil et lâche que nos pères appelaient master gaster.

La nature a-t-elle donné son léger et discret avertissement ? Crac, une pilule rapidement absorbée et voilà la machine admirablement remontée !

C’est-à-dire qu’il n’y aura plus de locomotive ou de chronomètre comparable à la machine humaine, revue, corrigée et surtout simplifiée par la sage application de la chimie triomphante à la nourriture humaine.

Le cœur et le cerveau resteront, c’est-à-dire la pensée, la flamme ! Mais, toute cette tripaille intérieure de l’œsophage au rectum, disparaîtra petit à petit, suivant l’immortelle théorie du grand Lamarck, le véritable saint Jean-Baptiste français de Darwin et l’on peut dire que l’homme ainsi épuré et simplifié, sera quasiment un ange sur la terre et laissera bien loin derrière lui la blague du Paradis perdu avec Adam et Eve.

Du reste, il ne faut voir que des symboles dans les contes bleus des théogonies et ce sera bien là l’avènement du Paradis retrouvé et de l’Ante-Christ, c’est-à dire de la colique et du mal de ventre à jamais vaincus par la nouvelle vie chimique… sans compter que ça reculera la vie mème de la terre, trop peuplée pour pouvoir nourrir tous ses enfants ![1] — J’avoue que cette explication nouvelle des temps à venir m’ouvre des horizons nouveaux et me fait mieux comprendre une foule de points jusqu’ici obscurs dans mon esprit.

— Dites que cet avenir sera demain, car nous allons y entrer. Dites que vous êtes convaincu.

— Je le suis.

— À la bonne heure et en 1911, à la prochaine Exposition, au bois de Boulogne, je vous invite à déjeuner chez le restaurateur-chimiste qui se trouvera à gauche du débarcadère des ballons. Il n’y aura plus ni table, ni vaisselle, mais seulement des sophas, des brûle-parfums et une musique exquise… Le voilà bien, le restaurant de l’avenir. Vive la vie chimique !

— En attendant encore un verre de fine ?

— Ça n’est pas de refus !

  1. Chose curieuse. M. J. Holt Schooling vient de publier dans le Cosmopolitain, un article dont les conclusions suivantes semblent donner pleinement raison à mon inventeur visionnaire de l’Exposition. Jugez-en plutôt. puisqu’il affirme :

    « 1° Que le taux de l’augmentation de la population du monde, sautant de 5 millions 12 en 1800 à 62 millions 1/2 en 1890, est et restera sans doute un record ;

    « 2° Dans presque toutes les grandes nations aryennes, ce taux d’accroissement s’abaisse rapidement ;

    « 3° Les Teutons (États-Unis, Royaume-Uni et races germaniques) augmentent incomparablement plus vite que les races latines, dont ils sont déjà presque le double ;

    « 4° La Belgique vient en tête avec 572 habitants par mille carré, et la Russie est la dernière avec 15 habitants. »

    M. Schooling considère que la terre sera « pleine » quand elle aura 1 000 habitants au mille carré.

    « Si, dit-il, nous appliquons à l’accroissement de la population du monde le taux d’augmentation obtenu pendant le XIXe siècle. — c’est-à dire une personne sur cent chaque année, — nous obtenons les résultats suivants :


    Années    Millions de personnes     Nombre de personnes au mille carré
    1900 1 600 31
    2000 4 328 83
    2100 11 706 225
    2200 31 662 609
    2250 52 073 1 001

    « Comme il y a 52 millions de milles carrés de terre, le monde sera « plein » quand nous aurons une population de 52 milliards d’individus, c’est-à-dire en 2250. Nous avons donc environ encore 350 ans à attendre. »