Précis de sociologie/IV/II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Félix Alcan (p. 106-109).
Livre IV. Chapitre II.

CHAPITRE II

DEUX MANIÈRES D’ENTENDRE L’ÉVOLUTION SOCIALE

Nous devons faire une distinction entre deux manières possibles de se représenter l’évolution sociale.

Certains sociologues à tendance objective, tels que M. Durckheim s’efforcent de retracer l’évolution d’une société ou d’une forme sociale d’après une dialectique toute mécanique et extérieure. D’autres, ceux surtout qui subordonnent comme M. Tarde les lois d’évolution aux lois de causation, conçoivent cette évolution d’après une dialectique téléologique et idéologique.

Dans le premier cas, on part de faits sociaux déterminés, coutumes, croyances, etc., et en les combinant on s’efforce d’expliquer la formation et l’évolution d’autres faits sociaux qui sont la résultante des premiers. On trouve un exemple de cette dialectique dans l’article[1] où M. Durckheim essaye d’expliquer comment de ces trois faits sociaux de l’humanité primitive : la croyance au totem, la croyance au tabou et la croyance au caractère tabou du sang menstruel, seraient résultés par une synthèse qui s’est développée dans le temps, d’abord l’exogamie du clan totémique et ensuite comme une conséquence de cette exogamie, le précepte moral actuel de la prohibition de l’inceste.

Ici, nulle téléologie, nulle idéologie ; rien qu’une genèse d’un fait social au moyen d’autres faits sociaux. « Nous évitons ainsi, dit M. Durckheim, l’erreur de la méthode qui considère les faits sociaux comme le développement logique et téléologique de concepts déterminés. On aura beau analyser les rapports de parenté, in abstracto, on n’y trouvera rien qui implique entre eux et les rapports sexuels d’autre part une si profonde incompatibilité. Les causes qui ont déterminé cet antagonisme leur sont extérieures. Ce devenir des représentations collectives qui est la matière même de la Sociologie ne consiste pas dans une réalisation progressive de certaines idées fondamentales qui, d’abord obscurcies et voilées par des idées adventices, s’en affranchiraient peu à peu pour devenir de plus en plus complètement elles-mêmes. Si des états nouveaux se produisent, c’est en grande partie, parce que des états anciens se sont groupés et combinés… La résultante est en effet plus qu’une cause, elle a besoin d’être expliquée plus qu’elle n’explique. Notre idée de la morale vient des règles morales qui fonctionnent sous nos yeux. »

Des deux manières de se représenter l’évolution sociale, laquelle faut-il choisir ? Faut-il adopter la méthode dialectique objective et mécaniste de M. Durckheim, ou la méthode idéologique de ceux qui pensent qu’il y a dans toute évolution sociale une idée qui se développe, s’éclaircit et s’élargit, une fin qui d’abord obscure et comme voilée se réalise et s’éclaire graduellement elle-même ? Suivant nous, il est impossible de bannir de la Sociologie le facteur idée, le facteur fin, au sens tout relatif de ce mot.

Ce sont en dernière analyse des idées et des fins qui mènent l’évolution sociale, des idées qui, obscures à l’origine, deviennent avec le temps de plus en plus conscientes d’elles-mêmes.

M. Durckheim reconnaît lui-même la présence latente de ce facteur idéologique et téléologique. Après avoir montré comment sous l’influence des croyances totémiques, la conscience de la tribu en était arrivée à faire du clan le domaine de la vie religieuse et morale et à édicter l’exogamie qui permettait à la sensualité individuelle de se donner carrière en dehors du clan, M. Durckheim ajoute : « Sans doute, l’éternelle antithèse entre la passion et le devoir eût toujours trouvé moyen de se produire, mais elle eût pris une autre forme. Ce n’est pas au sein de la vie sexuelle que la passion aurait pour ainsi dire établi son centre d’action[2]. » Cet aveu n’est-il pas la reconnaissance détournée d’un principe téléologique ? N’est-ce pas une idée ou un sentiment inconscient de finalité qui a dicté au clan le précepte de l’exogamie, comme s’il voyait en elle un moyen indispensable d’assurer sa sécurité et sa prospérité ? La raison d’être de l’exogamie, même dans l’hypothèse de M. Durckheim, aurait été au fond un impératif téléologique et vital.

La Téléologie nous semble donc difficile à exclure complètement de la sociologie, en ne donnant pas à ce mot Téléologie un sens moral, toujours nécessairement conventionnel, mais un sens vital.

Ajoutons maintenant d’ailleurs, que la dialectique prétendue objective de M. Durckheim est au fond beaucoup moins objective qu’il ne le croit et même parfois assez dangereuse. L’article de M. Durckheim que nous venons de citer avait été construit sur des données empruntées en majeure partie à Fraser (Totemism) qui admettait alors l’exogamie du clan totémique.

Aujourd’hui, M. Frazer, dans un article de la Fornightly Rev., 1899, intitulé : The Origin of Totemism, et dans ses Observations on central-australian Totemism, revient sur sa théorie ancienne et la renverse entièrement, du moins en ce qui concerne l’exogamie du clan totémique. D’après lui, ce qui est vrai aujourd’hui, « c’est que le groupe totémique, d’après ses traditions, paraît avoir été endogame ; les rapports sexuels entre membres d’un même groupe sont même parfois obligatoires[3] ». Cette nouvelle manière d’envisager le clan totémique, si, elle est exacte, ruine évidemment la théorie de M. Durckheim, dont le principe est que « l’exogamie est solidaire du clan totémique ». Des deux dialectiques, l’une soi-disant objective, l’autre idéologique et téléologique, c’est encore la seconde qui nous paraît la plus sûre dans le travail de reconstruction de l’évolution sociale.


  1. Durckheim, La Prohibition de l’inceste, Année sociologique, 1897.
  2. Durckheim, op. cit., sub finem.
  3. Compte rendu de Fraser, Année sociologique, 1898-99, p. 218.