Précis de sociologie/IV/III

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Félix Alcan (p. 110-116).
Livre IV. Chapitre III.

CHAPITRE III

L’IMITATION ET LES LOIS QUI S’Y RATTACHENT

Quand on parle de la vie des sociétés, il faut tenir compte à la fois des lois de causation et des lois d’évolution. Les secondes sont subordonnées aux premières. — Nous allons donc examiner les principales lois de causation, avec les lois d’évolution qui en sont les conséquences.

M. Tarde ramène à trois les lois essentielles de causation. Ce sont : 1° la loi d’Imitation ; 2° la loi d’Opposition ; 3° la loi d’Adaptation. C’est suivant ces trois lois que les consciences individuelles agissent et réagissent les unes sur les autres dans la vie sociale.

Invention et imitation sont deux termes corrélatifs. La cause des transformations sociales réside dans des initiatives individuelles qui, imitées et répétées à des milliers d’exemplaires, renouvellent la face du monde. On ne saurait trop insister sur cette puissance accumulatrice et multiplicatrice de l’imitation. M. Balicki remarque que l’influence émotionnelle qu’exercent les uns sur les autres les groupes inégaux et superposés n’est pas celle d’une suggestion mutuelle, mais bien d’une suggestion unilatérale, prestige et autorité d’une part, effacement et soumission de l’autre. D’après M. Tarde, la loi d’imitation agit de haut en bas ; mais exceptionnellement elle peut aussi agir de bas en haut. D’ailleurs, les imitations s’entrecroisent ; le même homme peut être inventeur à certains égards, imitateur à certains autres.

Les idées de Nietzche sur les initiatives individuelles ne sont pas sans offrir des analogies avec celles de M. Tarde. Mais Nietzche présente comme plus profonde, plus absolue que ne le fait M. Tarde, la distinction entre les initiateurs et les imitateurs, les esprits primesautiers et les natures moutonnières. Cela revient au fond à la distinction nietzchéenne des maîtres et des esclaves. Le « maître », la nature noble sait prendre une initiative sans craindre un seul instant l’opinion des autres ; car, dit Nietzche, c’est le propre des « maîtres » de créer des valeurs ; au contraire, les esprits moutonniers ne s’attribuent pas d’autre valeur que celle que les autres leur attribuent. Ils attendent le jugement des autres pour se juger eux-mêmes. C’est là la forme peut-être la plus misérable de servitude. « Il faut, dit Nietzche, attribuer à un prodigieux atavisme le fait que l’homme commun, aujourd’hui encore, attend une opinion sur lui pour s’y soumettre alors instinctivement : et non seulement se soumettre à une « bonne » opinion, mais même à une opinion mauvaise et injuste (qu’on songe par exemple à la grosse part d’appréciations et de dépréciations de soi que les femmes pieuses apprennent de leur confesseur, et qu’en général le croyant chrétien apprend de son église[1]. »

Après avoir indiqué d’une manière générale le fait de l’Imitation, voyons quelles sont les lois d’évolution sociale qui s’y rattachent. Ces lois sont les suivantes : 1° passage de la coutume à la mode ; 2° passage de l’Unilatéral au Réciproque ; 3° loi de l’Irréversible en histoire ; 4° loi d’Assimilation progressive.

La puissance de l’imitation est facile à constater dans les sociétés primitives. Certains sociologues[2] se sont demandé si la puissance d’imitation ne va pas en décroissant avec la civilisation. Ne s’imite-t-on pas moins dans les sociétés modernes que dans les sociétés primitives ? La réponse est facile. La vérité est qu’on ne s’imite pas moins ; on s’imite autrement. — On imite moins ses ancêtres, mais on imite plus ses contemporains même étrangers. On imite moins de gens en tout, mais plus de gens en quelque chose… En un mot, le règne de la mode se substitue au règne de la coutume. La lutte de la mode et de la coutume est peut-être le secret de toutes les luttes entre les partis conservateurs et les partis libéraux. M. Tarde qui pose cette loi du passage de la coutume à la mode croit pouvoir remarquer, il est vrai, que la mode elle-même tend à se cristalliser en coutume et qu’il y aurait ici un de ces ricorsi dont parle Vico. Il croit qu’une sorte de rythme tend à naturaliser les importations, à donner à l’usage venu de l’étranger la force d’une pratique autochtone et à nous ramener ainsi du cosmopolitisme au traditionalisme. — Pour M. Durckheim au contraire, une société qui s’est une fois soustraite à l’autorité de la tradition y reste soustraite à jamais.

On pourrait, ce nous semble, objecter à M. Tarde qu’il existe un grand nombre de modes qui disparaissent à peine nées et qui n’ont pas le temps de se cristalliser en coutume.

Une autre loi d’évolution relative à l’imitation est la loi du passage de l’unilatéral au réciproque. L’effet de l’imitation est de transformer à la longue en rapports mutuels les rapports unilatéraux.

À l’origine par exemple, la guerre n’était qu’une chasse humaine, la destruction ou l’expulsion de quelqu’un qui ne peut pas se défendre, d’une tribu pacifique par une horde de brigands. Les devoirs de politesse n’étaient pas réciproques entre les hommes ; il n’y avait que des hommages et compliments faits aux chefs, seigneurs ou rois sans réciprocité. Il n’y avait pas d’enseignement ni de discussion mutuels ; mais les chefs et les prêtres exerçaient seuls le monopole du commandement et du dogmatisme.

« Comment, se demande M. Tarde, la chasse humaine a-t-elle fait place à la guerre humaine, la crédulité au libre examen et le dogmatisme au mutuel enseignement ? La docilité au libre consentement et l’absolutisme au self-government ? le privilège à la loi égale pour tous, la donation ou le vol à l’échange ? l’esclavage à la coopération industrielle ? au mariage enfin tel que nous le connaissons, appropriation du mari par la femme et de la femme par le mari, le mariage primitif, appropriation de la femme par le mari sans nulle réciprocité ? — Je réponds : par l’effet lent et inévitable de l’imitation sous toutes ses formes[3]. »

C’est par une cascade d’imitations du supérieur par l’inférieur que se sont généralisés les privilèges du premier. Le besoin d’imiter le supérieur, d’être cru, d’être obéi, d’être servi comme lui, était une force immense qui a poussé peu à peu aux transformations que nous avons vues. La souveraineté populaire telle qu’elle s’exerce aujourd’hui n’est que la multiplication à des milliers d’exemplaires de la souveraineté monarchique, et sans l’exemple de celle-ci, incarné notamment dans Louis XIV, qui sait si celle-là eût été jamais conçue ? — Une troisième loi qui doit être regardée comme un corollaire de l’Imitation est la loi de l’Irréversible en histoire.

D’après M. Tarde, ce qui est capital dans l’histoire des sociétés est irréversible, c’est-à-dire ne peut se répéter à rebours dans le même ordre. — Une évolution sociale donnée est irréversible parce que des faits comme par exemple le passage du monopole à la liberté du commerce, de l’esclavage à la mutualité des services sont un corollaire des lois de l’imitation. — Or, ces lois peuvent cesser partiellement ou totalement d’agir, et dans ce cas une société meurt, d’une mort partielle ou totale, mais elles ne peuvent pas se renverser. Ajoutons à cela que les courants d’imitation s’entrecroisent et s’entrelacent pour ainsi dire entre eux. Ces nœuds une fois noués ne peuvent plus se dénouer. — Pour les supposer dénoués, il faudrait admettre un bouleversement, un cataclysme complet de la civilisation.

Nous dirons maintenant quelques mots d’une autre loi d’évolution qui est également un corollaire des lois de l’Imitation. C’est la loi d’assimilation progressive dans les sociétés.

D’après M. Tarde, par suite de l’accumulation des imitations, les aspects de la vie sociale tendent à s’uniformiser. Un exemple est celui des toilettes masculines et féminines qui, après avoir été autrefois très différenciées comme coupes et comme tissus pour les diverses classes de la poputation et pour les diverses provinces de la France, tendent à s’uniformiser de plus en plus.

D’après M. Tarde, cette loi s’applique à tous les domaines d’activité sociale, et elle tend à transformer même la concurrence et la lutte, sous leurs diverses formes. « Par suite du rayonnement imitatif qui travaille incessamment et souterrainement pour ainsi dire à élargir le champ social, les phénomènes sociaux vont s’élargissant, et la guerre participe à ce mouvement. D’une multitude infinie de très petites, mais très âpres guerres entre petits clans, on passe à un nombre déjà bien moindre de guerres un peu plus grandes, mais moins haineuses entre petites cités, puis entre grandes cités, puis entre peuples qui vont grandissants, et enfin on arrive à une ère de très rares conflits très grandioses, mais sans férocité aucune, entre des colosses nationaux que leur grandeur même rend pacifiques[4]. »

« La concurrence, opposition sociale d’ordre économique et non plus politique, suit la même loi. Comme la guerre, la concurrence va du petit au grand, du petit très nombreux au grand très peu nombreux… »

La troisième grande forme de lutte sociale, la discussion, évolue suivant la même loi… Aux luttes verbales entre une multitude de petites coteries, de petits clans, de petites églises, de petites agoras, de petites écoles, se substitue après bien des polémiques l’opposition de quelques grands partis, de quelques grands groupes parlementaires, de quelques grandes écoles de philosophie ou d’art, entre lesquels se livrent de, suprêmes combats[5].

C’est parce que les choses sociales quelconques, un dogme, une locution, un principe scientifique, un trait de mœurs, un procédé industriel, etc., tendent à se propager géométriquement par répétition imitative que le champ des actions et interactions sociales s’élargit de plus en plus, que les oppositions s’atténuent en s’élargissant, et que l’humanité semble marcher vers une pacification en même temps qu’une uniformisation universelle.

Nous en avons ainsi terminé avec les différentes lois d’évolution qui se rattachent comme autant de corollaires à la loi fondamentale de l’Imitation. Il y aurait encore une étude intéressante à faire à propos de l’Imitation. Ce serait d’examiner quelles sont les conditions favorables ou défavorables à la suggestion imitative exercée par un esprit sur les autres. M. Tarde vient précisément de compléter sa théorie de l’Imitation par une intéressante enquête qu’il consacre à cet aspect subjectif du problème de l’Imitation[6].

M. Tarde examine les diverses conditions : physiques, physiologiques ou psychologiques de l’action intermentale, c’est-à-dire de l’action d’un esprit sur un autre esprit. Quelles sont les conditions de distance, d’âge, de sexe, de taille, d’énergie physique, de santé, de race, etc., qui influent sur la suggestivité des uns et la suggestibilité des autres dans le phénomène social de l’imitation ? — Nous ne pouvons suivre M. Tarde dans les intéressants développements qu’il consacre à ces questions. Nous insisterons seulement sur les conclusions individualistes qui se dégagent du passage suivant : « Le privilège d’une suggestivité supérieure n’est pas attaché d’une manière permanente à une seule race ; il se déplace d’âge en âge et tient à des circonstances historiques dont telle ou telle race a bénéficié. Il en résulte aussi que, à un moment donné, le fait d’appartenir à une race réputée supérieure, à tort ou à raison, rend un homme plus suggestif, plus impressionnant, plus propre à transmettre la contagion des idées et des actes. Mais cette suggestivité supérieure, qui tient à la race, est de plus en plus subordonnée à celle qui dérive de supériorités individuelles. Ajoutons que s’il n’y a pas de race née pour inventer toujours, pour commander et pour enseigner à tous égards et à jamais, il n’y a pas non plus de supériorité individuelle permanente et absolue. Le plus savant d’entre nous a quelque chose à apprendre du plus ignorant, le meilleur quelque exemple à prendre du pire. Aussi voit-on, dans une société en progrès, le commandement comme l’obéissance se fractionner et devenir ainsi de plus en plus réciproque. Par le travail et l’échange généralisés, chacun de nous est le serviteur de ceux pour qui il travaille et le maître de ceux qui travaillent pour lui[7]. »


  1. Nietzche, Par delà le Bien et le Mal, § 261.
  2. Bagehot, Lois scientifiques du développement des Nations, p. 115 (Paris, F. Alcan).
  3. Tarde, Les Lois de l’Imitation, p. 405 (Paris, F. Alcan).
  4. Tarde, Les Lois sociales, p. 90.
  5. V. Tarde, Les Lois sociales, p. 100.
  6. Voir l’article de M. Tarde : L’action intermentale (La Grande Revue du 1er novembre 1900).
  7. Grande Revue du 1er novembre 1900, p. 330.