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Précis du siècle de Louis XV/Chapitre 3

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CHAPITRE III.

DE L’ABBÉ DUBOIS, ARCHEVÊQUE DE CAMBRAI, CARDINAL, PREMIER MINISTRE. MORT DU DUC D’ORLÉANS, RÉGENT DE FRANCE[1].


Il ne faut pas passer sous silence le ministère du cardinal Dubois. C’était le fils d’un apothicaire de Brive-la-Gaillarde, dans le fond du Limousin. Il avait commencé par être instituteur du duc d’Orléans, et ensuite, en servant son élève dans ses plaisirs, il en acquit la confiance : un peu d’esprit, beaucoup de débauche, de la souplesse, et surtout le goût de son maître pour la singularité, firent sa prodigieuse fortune ; si ce cardinal premier ministre avait été un homme grave, cette fortune aurait excité l’indignation, mais elle ne fut qu’un ridicule. Le duc d’Orléans se jouait de son premier ministre, et ressemblait à ce pape[2] qui fit son porte-singe cardinal. Tout se tournait en gaieté et en plaisanterie dans la régence du duc d’Orléans ; c’était le même esprit que du temps de la fronde, à la guerre civile près ; ce caractère de la nation, le régent l’avait fait renaître après la sévère tristesse des dernières années de Louis XIV.

Le cardinal Dubois, archevêque de Cambrai, mourut d’un ulcère dans l’urètre, suite de ses débauches. Il trouva un expédient pour n’être pas fatigué dans ses derniers moments par des pratiques de religion catholique, dont jamais ministre ne fit moins de cas que lui. Il prétexta qu’il y avait pour les cardinaux un cérémonial particulier, et qu’un cardinal ne recevait pas l’extrême-onction et le viatique comme un autre homme. Le curé de Versailles alla aux informations, et pendant ce temps Dubois mourut, le 10 auguste 1723. Nous rîmes de sa mort[3] comme de son ministère : tel était le goût des Français, accoutumés à rire de tout[4].

Le duc d’Orléans prit alors le titre de premier ministre parce que, le roi étant majeur, il n’y avait plus de régence ; mais il suivit bientôt son cardinal. C’était un prince à qui on ne pouvait reprocher que son goût ardent pour les plaisirs et pour les nouveautés[5].

De toute la race de Henri IV, Philippe d’Orléans fut celui qui lui ressembla le plus ; il en avait la valeur, la bonté, l’indulgence, la gaieté, la facilité, la franchise, avec un esprit plus cultivé. Sa physionomie, incomparablement plus gracieuse, était cependant celle de Henri IV. Il se plaisait quelquefois à mettre une fraise, et alors c’était Henri IV embelli.

Il avait alors un singulier projet, dont sa mort subite sauva la France. C’était de rappeler Lass, réfugié et oublié dans Venise, et de faire revivre son système, dont il comptait rectifier les abus, et augmenter les avantages. Rien ne put jamais le détacher de l’idée d’une banque générale chargée de payer toutes les dettes de l’État. L’exemple de Venise, de la Hollande, de l’Angleterre, lui faisait illusion. Son secrétaire Melon, esprit systématique, très-éclairé mais chimérique, lui avait inspiré ce dessein et l’y confirmait de jour en jour. Il oubliait la différence établie par la nature entre le génie des Français et des peuples qu’on voulait imiter ; combien de temps il faut pour faire réussir de tels établissements ; que la nation était alors plus révoltée contre le système de Lass qu’elle n’en avait été d’abord enivrée ; et que Lass, revenant une seconde fois bouleverser la France avec des billets, trouverait des ennemis plus en garde, plus acharnés, et plus puissants, qu’il n’en avait eu à combattre dans ses premiers prestiges[6].

La contemplation continuelle de cette grande entreprise qui séduisait le duc d’Orléans, et celle des orages qu’il allait exciter, allumèrent son sang. Les plaisirs de la table et de l’amour dérangèrent sa santé davantage. Il fut averti par une légère attaque d’apoplexie qu’il négligea, et qui lui en attira une seconde, le 2 décembre 1723, à Versailles. Il mourut au moment qu’il en fut frappé.

Son fils, le duc de Chartres, d’un caractère faible et bizarre, plus fait pour une cellule à Sainte-Geneviève, où il a fini ses jours, que pour gouverner un État[7], ne demanda pas la place de son père. Le duc de Bourbon, arrière-petit-fils du grand Condé, la demanda sur-le-champ au jeune roi majeur. Le roi était avec Fleury, ancien évêque de Fréjus, son précepteur. Il consulta par un regard ce vieillard ambitieux et circonspect, qui n’osa pas s’opposer par un signe de tête à la demande du prince.

La patente de premier ministre était déjà dressée par le secrétaire d’État La Vrillière, et le duc de Bourbon fut le maître du royaume en deux minutes.

Le sort des princes de Condé a toujours été d’être opprimés par des prêtres. Le premier prince de Condé, Louis, oncle de Henri IV, fut toute sa vie persécuté par les prêtres de Rome et de la Franco, et assassiné sur le champ de bataille immédiatement après la perte de la journée de Jarnac.

Le second, Henri, cousin germain de Henri IV, plus poursuivi encore par les prêtres de la Ligue, empoisonné dans Saint-Jean-d’Angély.

Le troisième, Henri II, mis en prison sous le gouvernement du Florentin Concini, et depuis toujours tourmenté par le cardinal de Richelieu, quoiqu’il eût marié son fils à la nièce de ce cardinal.

Le quatrième, qui est le grand Condé, enfermé à Vincennes[8] et au Havre, poursuivi hors du royaume par le cardinal Mazarin.

Enfin celui dont nous parlons, et que nous appelons Monsieur le Duc[9], supplanté, chassé de la cour, et exilé par Fleury, évéque de Fréjus, qui lui cardinal bientôt après.

Voici comment se fit cette révolution qui étonna la France, et qui n’était après tout qu’un changement de ministre, ordinaire dans toutes les cours.

Monsieur le Duc abandonna d’abord tout le département de l’Église, et le soin de poursuivre les calvinistes et les jansénistes, à l’évêque de Fréjus, se réservant l’administration de tout le reste. Ce partage produisit quelques difficultés entre eux. Le prince était gouverné par un des frères Pâris, nommé Duverney[10], qui avait eu la principale part à l’ouvrage inouï de la liquidation des biens de tous les citoyens, après le renversement des chimères de Lass. Une autre personne gouvernait plus gaiement le prince ministre ; c’était la fille du traitant Pléneuf, mariée au marquis de Prie, jeune femme brillante, légère, d’un esprit vif et agréable. Pour Fleury, âgé alors de soixante et treize ans, il n’était gouverné par personne, et il avait sur le roi, son élève, un ascendant suprême, fruit de l’autorité d’un précepteur sur son disciple, et de l’habitude.

Pâris-Duverney, étroitement lié avec cette marquise de Prie, résolut avec elle de mettre le roi entièrement dans la dépendance du prince, et de chasser le précepteur. Nous avons déjà vu[11] que le duc d’Orléans, régent de France, pour finir sa guerre contre le roi d’Espagne Philippe V, avait marié l’infante, fille de ce monarque et de la princesse de Parme, âgée alors de cinq ans et demi, au roi de France qui en avait quinze. Il fallait attendre environ dix ans au moins la naissance incertaine d’un dauphin. Mme de Prie et Duverney prirent ce prétexte pour renvoyer l’infante à son père, et pour faire un véritable mariage du roi de France avec une sœur du duc de Bourbon, très-belle et très-capable de donner des enfants, élevée à Fontevrault sous le nom de princesse de Vermandois[12].

On commença par renvoyer la femme de cinq ans avant de s’assurer d’une plus mûre. On la fit partir pour l’Espagne, sans pressentir son père et sa mère, sans adoucir la dureté d’une telle démarche par la plus légère excuse. On chargea seulement l’abbé de Livry-Sanguin, fils d’un premier maître d’hôtel du roi, ministre alors en Portugal, de passer en Espagne pour en instruire le roi et la reine, pendant que leur enfant était en chemin, reconduite à petites journées. Cet oubli de toute bienséance n’était l’effet d’aucune querelle entre les cours de France et d’Espagne. Il semblait qu’une telle démarche ne pouvait être imputée qu’au caractère de Duverney, qui, ayant été garçon cabaretier dans son enfance, chez sa mère en Dauphiné, soldat aux gardes dans sa jeunesse, et plongé depuis dans la finance, retint toute sa vie un peu de la dureté de ces trois professions. La marquise de Prie ne songea jamais aux conséquences, et Monsieur le Duc n’était pas politique.

L’infante[13] qui fut ainsi reconduite fut depuis reine en Portugal. Elle donna à Joseph Ier[14] les enfants qu’on ne voulut pas qu’elle donnât à Louis XV, et n’en fut pas plus heureuse.

Quelques mois après son renvoi, Mme de Prie courut en poste à Fontevrault essayer si la princesse de Vermandois lui convenait, et si on pouvait s’assurer de gouverner le roi de France par elle. La princesse, encore plus fière que la marquise n’était légère et inconsidérée, la reçut avec une hauteur dédaigneuse et lui fit sentir qu’elle était indignée que son frère lui dépêchât une telle ambassadrice. Cette seule entrevue la priva de la couronne. On la laissa faire la fière dans son couvent : elle mourut abbesse de Beaumont-les-Tours trois ans après[15].

Il y avait dans Paris une Mme Texier, maîtresse d’un ancien militaire nommé Vauchon, veuve d’un caissier qui avait appartenu à Pléneuf, père de Mme de Prie. Elle était retenue pour toujours dans son lit par une maladie affreuse qui lui avait rongé la moitié du visage. Vauchon lui parla de Stanislas Leczinski, fait roi de Pologne par Charles XII, dépossédé par Pierre le Grand, et réfugié à Veissembourg, frontière de l’Alsace, y vivant d’une pension modique que le ministère de France lui payait très-mal. Il avait une fille élevée dans son berceau dans le malheur, dans la modestie, et dans les vertus qui rendaient ses infortunes plus intéressantes. La dame Texier pria la marquise de la venir voir ; elle lui parla de cette princesse, pour laquelle on avait proposé des partis un peu au-dessous d’un roi de France[16]. Mme de Prie partit deux jours après pour Veissembourg, vit cette infortunée princesse polonaise, trouva qu’on ne lui en avait pas assez dit, et la fit reine.

Dans le conseil privé qu’on assembla pour décider de cette alliance, l’évêque de Fréjus dit simplement qu’il ne s’était jamais mêlé de mariage. Il laissa conclure l’affaire sans la recommander, et sans s’y opposer. La nouvelle reine lui aussi reconnaissante envers Monsieur le Duc que le roi et la reine d’Espagne furent indignés du renvoi, ou plutôt de l’expulsion de l’infante.

Quelque temps après, les murmures de Versailles et de Paris ayant éclaté, la défiance entre Monsieur le Duc et le précepteur étant augmentée, la cour ayant formé deux partis, les esprits commençant à s’aigrir, l’évêque déclare enfin au prince ministre que le seul moyen d’en prévenir les suites était de renvoyer de la cour Mme de Prie, qui était dame du palais de la reine. La marquise, de son côté, résolut, selon les règles de la guerre de cour, de faire partir le précepteur.

Une des mortifications du premier ministre était que lorsqu’il travaillait avec le roi aux affaires d’État, Fleury y assistait toujours, et que lorsque Fleury faisait signer au roi des ordres pour l’Église, le prince n’y était point admis. On engagea un jour le roi à venir tenir son petit conseil sur des objets de peu d’importance dans la chambre de la reine, et quand l’évêque de Fréjus voulut entrer, la porte lui fut fermée. Fleury, incertain si le roi n’était pas du complot, prit incontinent le parti de se retirer au village d’Issy, entre Paris et Versailles, dans une petite maison de campagne appartenante à un séminaire : c’était là son refuge quand il était mécontent ou qu’il feignait de l’être.

Le parti du premier ministre paraît triompher pendant quelques heures, mais ce l’ut une seconde journée des dupes, semblable à cette journée si connue dans laquelle le cardinal de Richelieu, chassé par Marie de Médicis et par ses autres ennemis, les chassa tous à son tour.

Le jeune Louis XV, accoutumé à son précepteur, aimait en lui un vieillard qui, n’ayant rien demandé jusque-là pour sa famille inconnue à la cour, n’avait d’autre intérêt que celui de son pupille. Fleury lui plaisait par la douceur de son caractère, par les agréments de son esprit naturel et facile. Il n’y avait pas jusqu’à sa physionomie douce et imposante, et jusqu’au son de sa voix, qui n’eût subjugué le roi. Monsieur le Duc, ayant reçu de la nature des qualités contraires, inspirait au roi une secrète répugnance.

Le monarque, qui n’avait jamais marqué de volonté ; qui avait vu avec indifférence son gouverneur, le maréchal de Villeroi, exilé par le duc d’Orléans, régent ; qui, ayant reçu pour femme une enfant de six ans sans en être surpris, l’avait vue partir comme un oiseau qu’on change de cage ; qui avait épousé la fille de Stanislas Leczinski sans faire attention à elle ni à son père ; ce prince enfin à qui tout paraissait égal, fut réellement affligé de la retraite de l’évêque de Fréjus. Il le redemanda vivement, non pas comme un enfant qui se dépite quand on change sa nourrice, mais comme un souverain qui commence à sentir qu’il est le maître. Il fit des reproches à la reine, qui ne répondit qu’avec des larmes. Monsieur le Duc fut obligé d’écrire lui-même à l’évêque, et de le prier au nom du roi de revenir.

Ce petit démêlé domestique fut incontinent le sujet de tous les discours chez tous les courtisans, chez tout ce qui habitait Versailles. Je remarquai qu’il fit plus d’impression sur les esprits que n’en firent depuis toutes les nouvelles d’une guerre funeste à la France et à l’Europe. On s’agitait, on s’interrogeait, on parlait avec égarement et avec défiance. Les uns désiraient une grande révolution, les autres la craignaient : tout était en alarmes.

Il y avait ce jour-là spectacle à la cour : on jouait Britannicus. Le roi et la reine arrivèrent une heure plus tard qu’à l’ordinaire. Tout le monde s’aperçut que la reine avait pleuré ; et je me souviens que lorsque Narcisse prononça ce vers[17],

Que tardez-vous, seigneur, à la répudier,
presque toute la salle tourna les yeux sur la reine pour l’observer avec une curiosité plus indiscrète que maligne.

Le lendemain Fleury revint. Il affecta de ne se point plaindre ; et sans paraître demander ni satisfaction ni vengeance, il se contenta d’abord d’être en secret le maître des affaires. Enfin, le 11 juin 1726, le roi ayant invité Monsieur le Duc à venir coucher à la maison de plaisance de Rambouillet, et étant parti, disait-il, pour l’attendre, le duc de Charost, capitaine des gardes, vint arrêter ce prince dans son appartement ; il le mit entre les mains d’un exempt qui le conduisit à Chantilly, séjour de ses pères, et son exil.

La dissimulation de l’évêque dans cette exécution n’était pas extraordinaire, celle du roi parut l’être ; mais le précepteur avait inspiré à son élève une partie de son caractère ; et d’ailleurs on avait dit depuis si longtemps : Qui ne sait dissimuler ne sait pas régner[18], que ce proverbe royal, inventé pour les grandes occasions, était toujours appliqué aux petites.

Pâris-Duverney, dès ce moment, ne fut plus le maître de l’État. Le roi déclara, dans un conseil extraordinaire, que c’était lui qui devait l’être, et que tous les ministres iraient travailler chez l’évêque de Fréjus, c’est-à-dire que Fleury allait régner ; les frères Pâris furent exilés, et bientôt Duverney fut mis à la Bastille.

C’est ce même Duverney que nous avons vu depuis jouir d’une assez grande fortune, et de beaucoup de considération. Il fut l’inventeur et le vrai fondateur de l’école militaire[19]. Pour Mme de Prie, elle fut envoyée au fond de la Normandie, où elle mourut bientôt dans les convulsions du désespoir[20].

Il manquait à Fleury d’être cardinal. C’est une qualité étrangère à l’Église et à l’État, que tout ecclésiastique romain, à portée de l’obtenir, poursuit avec fureur, que les papes font longtemps espérer pour avoir des créatures, et que les rois honorent chez eux par une ancienne coutume qui tient lieu de raison et même de politique.

Monsieur le Duc avait secrètement empêché par le cardinal de Polignac, ambassadeur à Rome, et par l’abbé de Rothelin, qu’on n’envoyât cette barrette tant désirée : elle arriva bientôt ; Fleury la reçut avec la même simplicité apparente qu’il avait reçu la place de premier ministre, et qu’il dirigea toutes les actions de sa vie, sans jamais laisser entrevoir sur son visage ni les sourcils de la fierté ni les grimaces de l’hypocrisie.

S’il y a jamais eu quelqu’un d’heureux sur la terre, c’était sans doute le cardinal de Fleury. On le regarda comme un homme des plus aimables, et de la société la plus délicieuse jusqu’à l’âge de soixante et treize ans ; et lorsqu’à cet âge, où tant de vieillards se retirent du monde, il eut pris en main le gouvernement, il fut regardé comme un des plus sages. Depuis 1726 jusqu’à 1742 tout lui prospéra. Il conserva jusqu’à près de quatre-vingt-dix ans[21] une tête saine, libre, et capable d’affaires.

Quand on songe que de mille contemporains il y en a très-rarement un seul qui parvienne à cet âge, on est obligé d’avouer que le cardinal de Fleury eut une destinée unique. Si sa grandeur fut singulière, en ce que, ayant commencé si tard, elle dura si longtemps sans aucun nuage, sa modération et la douceur de ses mœurs ne le furent pas moins. On sait quelles étaient les richesses et la magnificence du cardinal d’Amboise, qui aspirait à la tiare, et l’hypocrisie arrogante de Ximénès, qui levait des armées à ses dépens, et qui, vêtu en moine, disait qu’avec son cordon il conduisait les grands d’Espagne ; on connaît le faste royal de Richelieu ; les richesses prodigieuses accumulées par Mazarin. Il restait au cardinal de Fleury la distinction de la modestie ; il fut simple et économe en tout, sans jamais se démentir. L’élévation manquait à son caractère. Ce défaut tenait à des vertus qui sont la douceur, l’égalité, l’amour de l’ordre et de la paix : il prouva que les esprits doux et conciliants sont faits pour gouverner les autres.

Il s’était démis le plus tôt qu’il avait pu de son évêché de Fréjus, après l’avoir libéré de dettes par son économie, et y avoir fait beaucoup de bien par son esprit de conciliation : c’étaient là les deux parties dominantes de son caractère. La raison qu’il allégua à ses diocésains était l’état de sa santé, qui le mettait désormais dans l’impuissance de veiller à son troupeau ; mais heureusement il n’avait jamais été malade.

Cet évêché de Fréjus, loin de la cour, dans un pays peu agréable, lui avait toujours déplu. Il disait que, dès qu’il avait vu sa femme, il avait été dégoûté de son mariage ; et il signa dans une lettre de plaisanterie au cardinal Quirini : Fleury, évêque de Fréjus par l’indignation divine.

Il se démit vers le commencement de 1715. Le maréchal de Villeroi, après beaucoup de sollicitations, obtint de Louis XIV qu’il nommât l’évèque de Fréjus précepteur par son codicille. Cependant voici comme le nouveau précepteur s’en explique dans une lettre au cardinal Quirini :

« J’ai regretté plus d’une fois la solitude de Fréjus. En arrivant, j’ai appris que le roi était à l’extrémité, et qu’il m’avait fait l’honneur de me nommer précepteur de son petit-fils : s’il avait été en état de m’entendre, je l’aurais supplié de me décharger d’un fardeau qui me fait trembler ; mais après sa mort on n’a pas voulu m’écouter : j’en ai été malade, et je ne me console point de la perte de ma liberté. »

Il s’en consola en jetant sourdement les fondements de sa grandeur[22], ne cherchant point à se faire valoir, ne se plaignant de personne, ne s’attirant jamais de refus, n’entrant dans aucune intrigue ; mais il s’instruisait en secret de l’administration intérieure du royaume, et de la politique étrangère. Il fit désirer à la France, par la circonspection de sa conduite, par la séduction aimable de son esprit, qu’on le vît à la tête des affaires. Ce fut le second précepteur qui gouverna la France : il ne prit point le titre de premier ministre, et se contenta d’être absolu. Son administration fut moins contestée et moins enviée que celle de Richelieu et de Mazarin, dans les temps les plus heureux de leurs ministères. Sa place ne changea rien dans ses mœurs. On fut étonné que le premier ministre fût le plus aimable et le plus désintéressé des courtisans. Le bien de l’État s’accorda longtemps avec sa modération. On avait besoin de cette paix qu’il aimait ; et tous les ministres étrangers crurent qu’elle ne serait jamais rompue pendant sa vie[23]. Il haïssait tout système parce que son esprit était heureusement borné, ne comprenant absolument rien à une affaire de finances, exigeant seulement des sous-ministres la plus sévère économie ; incapable d’être commis d’un bureau, et capable de gouverner l’État[24].

Il laissa tranquillement la France réparer ses pertes, et s’enrichir par un commerce immense, sans faire aucune innovation, traitant l’État comme un corps puissant et robuste qui se rétablit de lui-même.

Les affaires politiques rentrèrent insensiblement dans leur ordre naturel. Heureusement pour l’Europe le premier ministre d’Angleterre, Robert Walpole, était d’un caractère aussi pacifique ; et ces deux hommes continuèrent à maintenir presque toute l’Europe dans ce repos qu’elle goûta depuis la paix d’Utrecht jusqu’en 1733, repos qui n’avait été troublé qu’une fois par les guerres passagères de 1718 et de 1726. Ce fut un temps heureux pour toutes les nations qui, cultivant à l’envi le commerce et les arts, oublièrent toutes leurs calamités passées.

En ces temps-là se formaient deux puissances dont l’Europe n’avait point entendu parler avant ce siècle. La première était la Russie, que le czar Pierre le Grand avait tirée de la barbarie. Cette puissance ne consistait avant lui que dans des déserts immenses et dans un peuple sans lois, sans discipline, sans connaissances, tel que de tout temps ont été les Tartares. Il était si étranger à la France, et si peu connu, que, lorsqu’en 1668 Louis XIV avait reçu une ambassade moscovite, on célébra par une médaille cet événement, comme l’ambassade des Siamois.

Cet empire nouveau commença à influer sur toutes les affaires, et à donner des lois au Nord après avoir abattu la Suède. La seconde puissance, établie à force d’art et sur des fondements moins vastes, était la Prusse. Ses forces se préparaient et ne se déployaient pas encore.

La maison d’Autriche était restée à peu près dans l’état où la paix d’Utrecht l’avait mise. L’Angleterre conservait sa puissance sur mer, et la Hollande perdait insensiblement la sienne. Ce petit État, puissant par le peu d’industrie des autres nations, tombait en décadence parce que ses voisins faisaient eux-mêmes le commerce dont il avait été le maître. La Suède languissait ; le Danemark était florissant ; l’Espagne et le Portugal subsistaient par l’Amérique ; l’Italie, toujours faible, était divisée en autant d’États qu’au commencement du siècle, si on excepte Mantoue, devenue patrimoine autrichien.

La Savoie donna alors un grand spectacle au monde et une grande leçon aux souverains. Le roi de Sardaigne, duc de Savoie, ce Victor-Amédée, tantôt allié, tantôt ennemi de la France et de l’Autriche, et dont l’incertitude avait passé pour politique, lassé des affaires et de lui-même, abdiqua, par un caprice, en 1730, à l’âge de soixante-quatre ans, la couronne qu’il avait portée le premier de sa famille, et se repentit par un autre caprice un an après. La société de sa maîtresse, devenue sa femme, la dévotion et le repos, ne purent satisfaire une âme occupée pendant cinquante ans des affaires de l’Europe. Il fit voir quelle est la faiblesse humaine, et combien il est difficile de remplir son cœur sur le trône et hors du trône. Quatre souverains, dans ce siècle, renoncèrent à la couronne : Christine, Casimir, Philippe V, et Victor-Amédée. Philippe V ne reprit le gouvernement que malgré lui ; Casimir n’y pensa jamais ; Christine en fut tentée quelque temps par un dégoût qu’elle eut à Rome ; Amédée seul voulut remonter par la force sur le trône que son inquiétude lui avait fait quitter. La suite de cette tentative est connue. Son fils, Charles-Emmanuel, aurait acquis une gloire au-dessus des couronnes, en remettant à son père celle qu’il tenait de lui, si ce père seul l’eût redemandée, et si la conjoncture des temps l’eût permis ; mais c’était, dit-on, une maîtresse ambitieuse qui voulait régner, et tout le conseil a prétendu être[25] forcé d’en prévenir les suites funestes, et de faire arrêter celui qui avait été son souverain. Il mourut depuis en prison, en 1732. Il est très-faux que la cour de France voulut envoyer vingt mille hommes pour défendre le père contre le fils, comme on l’a dit dans des Mémoires de ce temps-là. Ni l’abdication de ce roi, ni sa tentative pour reprendre le sceptre, ni sa prison, ni sa mort, ne causèrent le moindre mouvement chez les nations voisines. Ce fut un terrible événement qui n’eut aucune suite[26]. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il est triste pour les princes chrétiens que Mahomet Second ait rendu la couronne au sultan Amurat son père, qui avait abdiqué, et qu’un duc de Savoie ait laissé mourir son père dans un cachot au lieu de lui rendre sa couronne[27].

Tout était paisible depuis la Russie jusqu’à l’Espagne, lorsque la mort d’Auguste II[28], roi de Pologne, électeur de Saxe, replongea l’Europe dans les dissensions et dans les malheurs dont elle est si rarement exempte.



  1. J’ajoute les trois derniers mots de ce sommaire d’après l’exemplaire dont j’ai parle dans mon Avertissement. Ce chapitre est de 1768 ; mais beaucoup d’additions sont posthumes. (B.)
  2. Jules III ; voyez, dans les Mélanges, le Catéchisme de l’honnête homme…
  3. Voyez ci-dessus, page 59.
  4. Le régent, en 1722, avait fait le cardinal Dubois premier ministre. Où le compilateur des Mémoires de Maintenon a-t-il pris que Louis XIV, ayant donné un petit bénéfice, en 1692, à cet abbé Dubois, alors obscur, avait dit de lui : « Il ne s’attache point aux femmes qu’il aime ; s’il boit, il ne s’enivre pas ; et s’il joue, il ne perd jamais ? » Voilà de singulières raisons pour donner un bénéfice. Peut-on faire parler ainsi Louis XIV ? et ce monarque jetait-il la vue sur l’abbé Dubois ? (Note de Voltaire, 1763.) D’ailleurs l’abbé Dubois n’était ni joueur ni buveur. (Id., 1768.)
  5. On lit dans la Henriade, chant VII, vers 443, (tome VIII) que le duc d’Orléans était

    Ardent, plein de génie,
    Trop ami des plaisirs, et trop des nouveautés.

  6. Le régent n’eut jamais un pareil projet.
  7. Au lieu des trois derniers mots, qui m’ont été fournis par l’exemplaire dont je parle dans mon Avertissement, on lit dans toutes les éditions : le ministère. (B.)
  8. Voyez tome XIV, page 194 ; et l’Histoire du Parlement, chapitre lvi.
  9. Voyez, tome Ier du Théâtre, la note 2 de la page 281.
  10. Voyez la note 1, page 168.
  11. Chapitre Ier, page 159.
  12. Les Condés eussent ainsi porté un double coup aux d’Orléans. (G. A.)
  13. Marie-Anne-Victoire, infante d’Espagne, née en 1718, fut mariée en 1729 au prince de Brésil, depuis roi de Portugal sous le nom de Joseph Ier.
  14. Joseph-Emmanuel, né en 1714, roi en 1750, sous le nom de Joseph Ier, mourut en 1777.
  15. Henriette-Louise-Marie-Françoise-Gabrielle, connue sous le nom de Mme de Vermandois, sœur de Mlles de Charolais et de Clermont, était née le 15 janvier 1703 ; elle devint abbesse de Baumont-les-Tours en 1728, et n’est morte que le 10 septembre 1772. (B.)
  16. Entre autres le dernier maréchal d’Estrées du nom de Letellier. Le mariage manqua, parce qu’on ne voulut pas faire duc et pair le comte d’Estrées en considération de cette alliance. La princesse, devenue reine, le traita toujours avec distinction, et comme un homme qui, dans son infortune, s’était occupé du soin de l’adoucir. (K.) — Cette note, ainsi que le passage auquel elle se rapporte, a paru, pour la première fois, dans les éditions de Kehl comme étant des éditeurs. Mais je suis tenté de croire qu’elle est de Voltaire. (B.)
  17. Acte II, scène ii.
  18. C’est le mot de Louis XI.
  19. Voyez aussi l’Éloge funèbre de Louis XV.
  20. C’est pendant toute cette crise que Voltaire fut insulté par un Rohan, jeté à la Bastille pour la seconde fois, et, sans appui, contraint de fuir en Angleterre. On peut donc dire qu’il fut enveloppé dans la disgrâce de Monsieur le Duc, quoique celui-ci ne tombât que deux mois après. (G. A.)
  21. Né le 22 juin 1653, chanoine de Montpellier à quinze ans, en 1668, aumônier de la reine en 1677, évêque de Fréjus le 1er novembre 1698, il se démit de son évêché en 1715, fut nommé, par le testament de Louis XIV, précepteur de son arrière-petit-fils Louis XV, admis au conseil et chargé de la feuille des bénéfices en 1723, premier ministre en juin 1726, cardinal en septembre 1726 ; il mourut le 29 janvier 1743, à quatre-vingt-neuf ans et sept mois.
  22. Dans toutes les éditions qui ont paru depuis 1768 jusqu’à ce jour (1831), on lisait : « Il s’en consola en formant insensiblement son élève aux affaires, au secret, à la probité, et conserva dans toutes les agitations de la cour, pendant la minorité, la bienveillance du régent et l’estime générale, ne cherchant point, etc. »

    Le texte que je donne est celui de l’exemplaire dont j’ai parlé dans mon Avertissement. (B.)

  23. C’est encore dans cet exemplaire que se trouve la phrase qui termine l’alinéa, et qui n’avait pas encore paru. (B.)
  24. Dans quelques livres étrangers, on a confondu le cardinal de Fleury avec l’abbé Fleury, auteur de l’Histoire de l’Église, et des excellents discours qui sont si au-dessus de son histoire. Cet abbé Fleury fut confesseur de Louis XV ; mais il vécut à la cour inconnu ; il avait une modestie vraie, et l’autre Fleury avait la modestie d’un ambitieux habile. (Note de Voltaire.)
  25. On lisait dans toutes les éditions : « le conseil fut forcé », etc. Le texte que je donne est celui de l’exemplaire dont j’ai parlé dans l’Avertissement. (B.)
  26. Victor-Amédée avait un fils aîné qui, rempli de qualités aimables, en faisait espérer de brillantes. Il mourut à dix-sept ans. Sa mort plongea son père dans un désespoir qui fit craindre pour sa vie. Cependant son courage triompha de sa douleur. Il s’occupa de son second fils, que jusque-là il avait négligé, et traité même avec dureté, parce que l’extérieur peu avantageux de ce prince l’humiliait, et que sa douceur et sa timidité naturelles, qualités trop opposées au caractère impétueux du roi Victor, lui paraissaient annoncer un défaut d’activité et de courage. Il donna cependant tous ses soins à l’instruction de ce fils, le seul qui lui restât ; sans cesse il l’occupait à passer en revue ou à faire manœuvrer ses régiments, à lever le plan de toutes ses places ; il lui fit apprendre tous les détails des manufactures établies dans ses États, lui développa tous ses projets de finance et de législation, les motifs de ce qu’il avait fait, le succès heureux ou malheureux de toutes ses tentatives pour rendre son pays florissant ; et lorsqu’il le crut assez instruit, il le fit travailler avec lui dans toutes les affaires, n’en décidant aucune qu’après l’avoir discutée avec le prince Charles. Mais il continuait de le traiter avec la même dureté, ne lui laissant aucune liberté ; pas même, après son second mariage, celle de vivre à son gré avec sa femme. Vers la fin de 1729 Victor forma le projet d’abdiquer ; il croyait son fils en état de gouverner : l’Europe était en paix. L’on pouvait espérer que cette paix durerait quelques années ; et il ne voulait pas exposer son État à n’avoir pour chef, pendant la guerre qu’il prévoyait pour un temps plus éloigné, qu’un jeune prince encore sans expérience, ou un vieillard abattu par l’âge et par les infirmités. Il ne se trouvait plus ni la même activité pour le travail, ni la même netteté d’esprit ; il sentait qu’il n’avait plus la force de dompter son humeur.

    Il avait toujours mené une vie simple, se montrant supérieur à l’étiquette de la grandeur comme au faste et à la mollesse. Il imagina qu’il coulerait des jours tranquilles dans sa retraite avec la marquise de Saint-Sébastien, dame d’honneur de la princesse de Piémont, qu’il prit la résolution d’épouser. Il n’avait jamais été son amant, et elle avait quarante-cinq ans ; mais souvent trompé par des femmes, il avait des prouves de la vertu de Mme de Saint-Sébastien, et avait pris insensiblement du goût pour elle dans de fréquents tête-à-tête où ils examinaient ensemble les plus secrets détails du ménage du prince, sur lesquels un violent désir d’avoir de la postérité donnait au roi Victor une curiosité singulière. Il ne mit point Mme de Saint-Sébastien dans la confidence de son abdication, l’épousa en secret le 12 auguste 1730, et abdiqua le 3 septembre, ne se réservant qu’une pension de cinquante mille écus.

    Il recommanda à son fils le prince de Saint-Thomas, ancien ministre, sujet fidèle, et bon citoyen ; Rebender, général allemand, qu’il venait de faire maréchal ; et le marquis d’Ormea, alors ambassadeur à Rome. D’Ormea était un homme sans naissance que Victor-Amédée, qui lui trouvait de l’adresse, avait tiré de la misère. Ce ministre lui avait rendu le service de terminer des différends avec la cour de Rome, qui avaient duré une grande partie de son règne, et d’obtenir d’elle un concordat plus favorable que Victor n’eût pu l’espérer. Il ne savait pas que d’Ormea ayant prodigué l’argent au cardinal Coscia (Cuisse), qui gouvernait Benoît XIII, Coscia avait fait lire un concordat au pape, et lui en avait fait signer un autre. Le marquis d’Ormea, rappelé de Rome, et placé dans le ministère, forma dès son arrivée le projet d’être le maître. Il craignait peu les autres ministres, qu’il parvint bientôt à rendre suspects ou inutiles ; mais le roi Victor était un obstacle à son ambition ; on lui envoyait tous les jours un bulletin qui renfermait la note de tout ce que les différents bureaux avaient fait, et dans les affaires importantes son fils paraissait ne décider que d’après lui.

    L’hiver qui suivit son abdication, le roi Victor eut une attaque d’apoplexie dont il resta défiguré. Son fils n’alla point le voir parce que lui-même s’y opposa ; mais il lui écrivit pour l’engager à choisir sa retraite en Piémont, plus près de Turin, et dans un climat plus doux. Le bulletin avait été interrompu pendant la maladie de Victor, et on ne lui en envoya plus après sa convalescence. D’Ormea prit sur lui de cesser cet usage, éluda les ordres du roi Charles, qui voulait donner à son père cette marque de respect, et finit par l’en dégoûter.

    Le roi Victor fut irrité de ce procédé. Son fils se proposa de le voir à Chambéry, en allant aux eaux. Il lui envoya d’abord deux ministres pour lui rendre compte des affaires de leurs départiments. Victor les écouta, les remercia de leur attention pour lui, mais refusa de croire qu’il dût leur confiance aux ordres de son fils ; il le traita, lorsqu’il le vit, avec la même humeur et la même dureté qu’il lui avait prodiguées dans son enfance, et ne cacha au marquis d’Ormea et à Delborgo, autre ministre alors uni avec d’Ormea, ni son mépris, ni sa haine, ni le désir qu’il avait de détromper son fils, et d’obtenir de lui leur disgrâce.

    À son retour, le roi Charles revit son père ; il en fut encore plus maltraité. Il devait rester quinze jours avec lui. D’Ormea sentit que tôt ou tard Victor se rendrait maître de son humeur, et que sa perte serait le résultat d’une conférence paisible entre le père et le fils. Alors il cherche à effrayer le jeune roi, à lui persuader qu’il n’est pas en sûreté dans le château de son père, que sa liberté est en danger, sa vie exposée à un mouvement de violence ; il le détermina à partir à cheval au milieu de la nuit. La reine le suit quelques jours après, et Victor lui-même part pour le Piémont avec sa femme ; il s’arrête à Montcarlier, et mande à son fils que d’après le conseil qu’il lui avait donné de se rapprocher de Turin, et de ne plus s’exposer au climat rigoureux de la Savoie, il a quitté Chambéry, et attend qu’il lui donne une nouvelle retraite. La première entrevue fut très-violente, et les menaces contre les ministres redoublèrent. D’Ormea vit qu’il n’avait plus à choisir qu’entre sa perte et celle du roi Victor ; mais comment faire consentir un fils, jeune, accoutumé au respect et à la crainte, à faire arrêter son père, à soulever par cette violence l’Europe entière contre lui ? Il supposa que le roi Victor avait formé le projet de remonter sur le trône, tirant parti de quelques mots qui lui étaient échappés. Fosquieri, gouverneur de Turin, avait été séduit, ainsi que le marquis de Rivarol ; le roi Victor avait fait une tentative pour s’introduire dans la citadelle. Il avait eu des entretiens avec des médecins et des apothicaires de la cour ; tout annonçait le complot le plus funeste. Il fallait, ou rendre ces complots inutiles en s’assurant de la personne de Victor, ou lui céder le trône : action qui, suivant ces indignes conseillers, avilirait le roi Charles aux yeux de toutes les puissances, et le ferait regarder comme incapable de régner. Cependant Mahomet II, qui remit deux fois le trône à son père, avait laissé un assez grand nom. Obsédé par ses ministres, qui ne lui laissaient aucun relâche et qui tous étaient les instruments d’Ormea, quoique jaloux de lui et le haïssant, le roi Charles céda ; il ordonna d’arrêter son père.

    Au milieu de la nuit, des grenadiers, les uns armés de baïonnettes, les autres portant des flambeaux, entrent dans la maison où était Victor ; on brise à coups de hache la porte de sa chambre qui se remplit de soldats. Il était couché avec sa femme. On lui signifia l’ordre de son fils. Dédaignant de parler aux officiers, il s’adressa aux grenadiers : « Et vous, leur dit-il, avez-vous oublié le sang que j’ai versé à votre tête pour le service de l’État ? » Ils ne répondirent que par leur silence ; s’obstinant à ne point obéir, on l’arrache de son lit et des bras de sa femme, qu’il tenait embrassée ; on la traîne dans une chambre voisine ; sa chemise, déchirée, l’exposait tout entière aux yeux des soldats. Victor consent enfin à se faire habiller ; on le porte dans une voiture : il aperçoit en sortant les gardes de son fils qu’on lui avait donnés par honneur les jours précédents. « Vous avez bien fait votre devoir », leur dit-il. La voiture était entourée d’un détachement de dragons du régiment de son fils. « On a pris toutes les précautions », dit-il en les reconnaissant, et il se laissa placer dans la voiture. Un colonel des satellites voulut y monter avec lui ; ce colonel était un homme de fortune. Victor le repoussa avec la main. « Apprenez, lui dit-il, que dans quelque état que soit votre roi, vous n’êtes pas fait pour vous asseoir à côte de lui. » On le conduisit à Rivoli, dans une maison dont on avait fait griller les fenêtres, et où il était entouré de gardes et d’espions. Sa femme fut conduite dans la forteresse de Ceva, où l’on n’enfermait que des femmes perdues.

    Le marquis Fosquieri, le marquis de Rivarol, deux médecins, un apothicaire, furent arrêtés pour achever de tromper le roi, et pour en imposer au peuple ; mais bientôt après on fut obligé de les relâcher. On ne trouva dans la cassette du roi Victor aucun papier qui annonçât des projets ; et trente mille livres, reste d’un quartier de sa pension, payé quelques jours auparavant, étaient tout son trésor. Tels avaient été les préparatifs de la prétendue révolution.

    Louis XV, petit-fils du roi Victor, pouvait prendre la défense de son grand-père ; il se serait couvert de gloire en marchant lui-même à son secours à la tête d’une armée. La nation eût applaudi à cette guerre ; l’Europe eût respecté ses motifs. Comment le roi Charles, sans alliés, au milieu d’un peuple qui avait cessé de haïr un prince malheureux, et ne se souvenait plus que de sa prison, ne pouvant compter ni sur ses troupes, ni sur les commandants de ses places, ni sur sa noblesse, eût-il pu résister aux premières nouvelles de la résolution de son neveu ? Il eût vu l’abîme où l’ingratitude et la scélératesse d’Ormea l’avaient plongé ; et cette victime immolée à son père eût rétabli la paix, et lui eût rendu sa gloire.

    Le cardinal de Fleury n’avait qu’une politique faible ou machiavéliste ; le garde des sceaux Chauvelin n’avait point un génie plus élevé. Ils ne furent frappés que de la crainte d’obliger le roi Charles de s’unir avec l’empereur ; la nature, le devoir, l’honneur, furent sacrifiés à un intérêt qui même n’existait pas, et ils portèrent la pusillanimité jusqu’à ne pas oser faire demander, au nom du roi de France, qu’on adoucît la prison de son grand-père, tandis que le roi Charles et ses deux ministres étaient dans les plus grandes inquiétudes sur le parti que la France pourrait prendre.

    Fleury avait peut-être des motifs plus personnels ; il craignait de rapprocher Louis XV de son aïeul ; il n’ignorait pas que Victor-Amédée blâmait sa conduite, le soin qu’il avait d’éloigner le roi des affaires, de ne lui laisser voir ni ses troupes, ni ses places de guerre, ni ses provinces, de favoriser sa timidité naturelle qui l’empêchait de parler à ses sujets ou aux étrangers.

    Quelques mois après, on transporta le roi Victor à Montcarlier. Rivoli était placé sur le grand chemin de France à Rome, à la vue du palais de Turin, dans les campagnes où le roi chassait tous les jours. Un étranger, que le roi Victor avait traité avec cette affabilité franche qui plaît tant dans les rois, fut le seul qui osa s’intéresser à son infortune ; il fit sentir à d’Ormea combien toutes ces circonstances rendaient plus odieuse encore la prison de ce malheureux prince. On lui rendit sa femme, à laquelle d’Ormea défendit, sous peine de la vie, d’avouer qu’elle eût été enfermée au château de Ceva. Il mourut la même année. Dans ses derniers jours, il demandait à voir son fils, promettant de ne lui faire aucun reproche. D’Ormea eut le crédit d’empêcher une entrevue qui pouvait le perdre, en apprenant au roi que toute cette horrible catastrophe était l’ouvrage de son ministre. Telle fut la fin de Victor-Amédée, victime d’un sujet qu’il avait comblé de biens. Les malheurs du père et du fils doivent apprendre aux princes à quels revers, à quels crimes involontaires ils s’exposent lorsque, plus frappés des talents que de la probité, ils comptent la vertu pour rien dans le choix de ceux qu’ils élèvent aux grandes places.

    Nous avons cru ces détails intéressants : c’est d’ailleurs un devoir de détruire des calomnies accréditées, même contre la mémoire des morts. On avait accusé Victor d’inconstance, sa femme d’ambition, et tous deux du projet de troubler leur pays pour satisfaire leur ambition. Ils ne furent coupables que de trop de sensibilité aux outrages d’un sujet ingrat. Pourquoi ne pas apprendre à ceux que le récit de cet événement indigne ou attendrit que le roi Charles-Emmanuel fut trompé lui-même, qu’il ne sut que lorsqu’il n’en était plus temps, et l’innocence des démarches de son père, et l’insolente cruauté de ses persécuteurs ? Pourquoi ne pas dévouer le vrai coupable au jugement de la postérité ? (K.)

  27. J’ai ajouté la dernière phrase de cet alinéa d’après l’exemplaire dont j’ai parlé dans mon Avertissement. (B.)
  28. C’est le prince que l’histoire et Voltaire lui-même (voyez tome XIV, page 11) appellent Auguste Ier. Voyez la note, tome XIII, page 213.