Premier recueil de diverses poésies tant du feu sieur de Sponde que des sieurs Du Perron, de Bertaud, de Porchères et autres, non encor imprimées, recueillies par Raphaël Du Petit Val, 1604/Elegie

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, François d'Arbaud de Porchères
Premier recueil de diverses poésies tant du feu sieur de Sponde que des sieurs Du Perron, de Bertaud, de Porchères et autres, non encor imprimées, recueillies par Raphaël Du Petit ValImprimerie Du Petit Val (p. 26-31).

ELEGIE.


Vous languissez, mes vers, les glaçons de l'absence
Esteignent vos fureurs au poinct de leur naissance,

Vous n'entrebatez plus de souspirs vostre flanc,
Vos arteres d'esprits, ni vos veines de sang :
En quoy, la mort vous tient ? & ce front teint en cendre
Vous marque les tombeaux où vous allez descendre ?
Si vous pouviez encor revoir dedans les cieux
Ce feu, qui s'est caché des pointes de vos yeux
Vous vivriez dites-vous, mais la clarté ravie
Ravit en mesme temps l'esclair de votre vie.
Vous ne sçauriez passer vos jours parmi les nuits,
Ny faire beau visage en ces affreux ennuis,
Ce contraire est trop grand vivre auprès de ma Belle
Et n'approcher la mort quand on s'esloigne d'elle.
Il faut donques mourir & par necessité
Qu'à la fin vostre Hyver succede à vostre Esté.

Papillons bien aimez, nourrissons de mon ame,
Puisque votre origine est prise de ma flame
Et que ma flame garde encore son ardeur
D'où vous vient d'où vous vient cette prompte froideur ?
Ce beau feu dont j'avois votre vie allumee
Me l'avez-vous changé si soudain en fumee ?
Vous me laissez, ingrats, & la desloyauté
Récompense l'amour que je vous ay porté.

Est-ce que vous craignez que votre tendre veu
Se rebouche si bien contre la pointe aiguë
Des rayons du Soleil, qu'à l'espreuve du jour
On ne vous juge point de vrais enfans d'Amour ?
Et que ces beaux esprits dont on fait tant de compte,
S'ils vous ont descouvers ne vous couvrent de honte ?
Craindriez-vous point qu'encor votre deformité
Ne despleust d'aventure aux yeux de la beauté
Pour qui vous travaillez, & par trop de coustume,
Qu'on sente vos douceurs changer en amertume ?

Helas ! ne mourez point & servez pour le moins
A ma fidelité de fideles tesmoins,

Que si des Basilics l’œil malin vous offence
Marchant parmi ces fleurs, j'en prendray la deffense,
Et du miroir luisant de mon authorité
J'esteindray tout soudain ceste malignité :
Lors qu'on vous poursuivra je seray vostre Asile
Et quand les vents battroyent votre nef si fragile
Vous ne sçauriez vous perdre au Phare de mon feu.

Quant à ces yeux à qui vous avez desja pleu
Ils vous don'ront tousjours leur veuë toute entiere
Si ce n'est pour la forme, au moins pour la matiere.
Que si vostre langueur ne se peut secourir,
Si vous avez du tout resolu de mourir,
Mourez, mourez au moins d'une mort qui soit digne
De vostre belle vie, & faites que le Cygne
Qui charme de ses chants les bords Meandriens
Sur le bord de sa mort, se charme par les miens
Ce dernier feu laissant votre mourante bouche,
Soit semblable au Soleil qui luit quand il se couche
Beaucoup plus doucement que quand au fort du jour
Les brandons qu'il vomit grillent notre sejour.
Mourez, mes vers, mourez, puisque c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort, me servira de vie.

L'orage de mes maux, qui me va repoussant
Du bien tant desiré dont je me trouve absent,
Tant s'en faut que son coup m'esbranle ou me renverse,
Que je le romps luy-mesme, & d'une humeur diverse
A ces esprits qui vont d'onde en onde sautant,
Je pren plus de racine, & mon cœur si constant
Change en un naturel si bien ceste coustume,
Que tous ces monts de flots il les couvre d'escume,
Et sentiront tousjours s'ils veulent m'approcher,
Qu'ils sont mols comme une eau, moy dur comme un rocher.
Mourez, mes vers, mourez, puisque c'est vostre envie

Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Ce bel or qui nous donne un si bel argument,
Ne se va tant soit peu dans un feu consumant,
Et d'autant plus ce feu dans son ardeur persiste
Tant plus encore cet or s'anime & luy resiste
Et mille fois remis dans le plomb qu'il soustient
Plus brillant & plus beau mille fois il revient :
Mon amour est de mesme; & tous les maux qu'il treuve
Ne luy servent de rien que d'une vive espreuve,
Dont le brasier, encor qu'il se sente cuisant,
Luy fait l'ame plus nette & le front plus muisant.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

On n'esut jamais cognu le Scevole Romain
Sans le beau desespoir des deux coups de sa main.
Cesar sans les Gaulois, Scipion sans Carthage
Le sommeillant repos endormoit leur courage,
Et leur nom dans la mort s'alloit desja plonger
S'il n'eust trouvé sa vie en cherchant le danger.
Mon Amour cherche ainsi, pour se montrer si brave
Des perils de l'Amour le peril le plus grave,
A la fin on verra, pour marque de vertu
Qu'il sçait que c'est de batre & non d'estre batu.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Quand je fus, par malheur, de ma belle distrait
J'emportay dans mon cœur, non le vulgaire trait
Dont mille ames gisoyent à ses pieds comme morts
Mais les traits qui m'avoyent navré de mille sortes
Dont elle mesme encore à l'ennuy se blessa
Et pour gage cerain d'Amour me les laissa.
Comment voulez vous donq, qu'encore que je m'absente
Je n'en retienne point la memoire recente ?

Et sans ceste memoire, un amour si vivant
Qu'on ne me trouve point pour un homme de vent.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Tout ainsi que l'on dit de ce mont embrasé,
Dont le foudre & le vent ne peut estre appaisé,
Qu'il ne vommisse en hait, des cavernes profondes
D'un abisme grondant, ses feux à grosses ondes :
La neige d'alentour fondant à gros morceaux
Au lieu de l'estouffer l'en flamme de ses eaux :
Mon cœur bruslant de mesme en mesme violence
Brandons dessus brandons devers le ciel eslance,
Et quoy que le feu meure en la glace autrement,
Mes feux tout au rebours y trouvent aliment,
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

La nature est flottante, & par ses mouvements,
Elle se peint le front de divers changemens :
Et son estre incertain est un certain presage
Qu'ainsi comme elle pert visage apres visage
Elle perdra sa vie à la fin par la mort :
Mais mon amour constant qui jamais ne desmord
Ne change point du tout & sa vie estouffee
Ne servira jamais à la mort de Trophee :
Enfin j'auray dit vray, ne fust-ce que ce poinct,
Que j'aime de l'esprit & l'esprit ne meurt point.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Quand est de nostre absence, helas je sens assez
Que ce mal est contraire à mes plaisirs passez,
Et que je pers beaucoup par mes longues souffrances
Du bon heur que m'avoyent conçeu mes esperances.
Mais cet amour pourtant dont mon cœur est touché
N'est point par son essence à l'absence attaché,

Ce n'est point la cause, aussi ne sçauroit-elle
Faire mourir l'effect d'une chose immortelle :
Au contraire le bien dont on s'est retiré
Est d'autant plus aimé plus il est desiré.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Je fendray donques l'air par mes gemissemens
Aussi large qu'il est en nos esloignemens :
Mais puis que nos Amours, qui fuyent les ruines,
Sont des roses privez, nourrissons des espines
Et changeant de pasture à leurs cœur affamez
Apprenons-leur eux mesme a ne changer jamais.
Dans les esprits bien nez qui sentent bien empraintes
Les flesches de l'amour, de miel & de fiel taintes,
La presence fait naistre un amoureux effet
L'absence les renforce & le fait plus parfait.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.

Ainsi les tourtereau, qui perdent leur ami,
Languit la voix és bois vive & morte à demi,
Et ces mignons d'Amour tesmoignent qu'en leur perte
Ils gaignent par leurs feux la perte plus ouverte,
Et tous seuls dans ce dueil qui leur est tant amer
Apprennent doucement que c'est de bien aimer.
Qui n'aime que des yeux & ne sent point blessee
En quelque part qu'il soit jusqu'au vif sa pensee
L'Amour dans ses vergers aveugle le conduit,
Et luy donne les fleurs, & se garde le fruit.
Mourez, mes vers, mourez, puis que c'est vostre envie,
Ce qui vous sert de mort me servira de vie.