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Projet d’un plan général pour l’organisation des écoles populaires

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PROJET D’UN PLAN GÉNÉRAL


POUR


L’ORGANISATION DES ÉCOLES POPULAIRES




I

Ces jours derniers, j’ai lu le projet du plan général de la création des écoles populaires. Cette lecture a produit sur moi l’impression que doit éprouver un homme qui connaît depuis longtemps et aime un jeune bosquet poussé sous ses yeux, et qui, tout à coup, apprend qu’on en veut faire un jardin : couper d’un côté ; ailleurs, sarcler ; là-bas, arracher les jeunes pousses avec leurs racines et, à leur place, tracer des allées sablées.

Le sens général du projet est le suivant : le gouvernement, croyant nécessaire de répandre l’instruction dans le peuple, et supposant que l’instruction du peuple n’est pas encore commencée, que celui-ci voit d’un œil hostile son instruction future, supposant que les statuts de 1828, qui défendent aux personnes n’ayant pas de droit spécial d’ouvrir des écoles et d’enseigner, sont observés, supposant que le peuple ne commence pas à s’instruire sans y être contraint et qu’ayant commencé à apprendre il ne pourra aller jusqu’au bout, le gouvernement impose au peuple un nouvel impôt, — plus lourd que tous les impôts existants — celui des écoles, et confie à des fonctionnaires du ministère de l’Instruction publique la direction de toutes les écoles nouvellement ouvertes, c’est-à-dire la nomination des maîtres, des professeurs, le choix des manuels. Le gouvernement, en vertu de l’impôt perçu, se charge de trouver et de nommer cinquante mille maîtres, d’ouvrir cinquante mille écoles.

Cependant, le gouvernement, jusqu’à ce jour, sentait bien qu’il avait fait faillite quant à la direction des écoles primaires et de district qui existent déjà. Tous savent et sont d’accord qu’il n’y a pas d’instituteurs.

Cette idée, si étrange pour chaque Russe qui connaît son pays, est obscurcie dans le projet par divers amendements, et par l’élargissement des droits dont, jusqu’ici, aucun Russe ne s’était douté. Cette idée, cependant, n’est pas nouvelle. Elle a été appliquée à l’un des plus grands États du monde, les États-Unis. L’application de cette idée, en Amérique, a donné des résultats relativement brillants. Nulle part l’instruction publique ne s’est développée si rapidement. C’est tout à fait exact. Mais si l’Amérique, en commençant à fonder des écoles après les États d’Europe, a mieux réussi dans l’instruction du peuple, il en résulte seulement qu’elle a rempli sa mission historique et que la Russie, à son tour, doit remplir la sienne.

La Russie, en transportant chez elle le système américain obligatoire (par l’impôt), ferait fausse route comme eût fait l’Amérique, si, quand elle institua ses écoles, elle avait adopté le système allemand ou anglais. Le succès de l’Amérique provient seulement de ce que ses écoles se développent conformément au temps et au milieu.

Il me semble que la Russie devrait agir de même.

Je suis fermement convaincu que le système de l’instruction publique en Russie, pour n’être pas pire qu’ailleurs, selon la condition du temps, doit être meilleur. Il doit être original et ne ressembler à aucun système.

La loi de l’impôt scolaire est faite en Amérique par le peuple lui-même. Sinon tout le peuple, du moins la majorité était convaincue de la nécessité du système d’instruction proposé et avait toute confiance au gouvernement qu’elle chargeait de créer des écoles. Si l’impôt paraissait forcé, ce n’était qu’à une petite minorité.

On sait que l’Amérique est le seul État n’ayant pas de classe des paysans, non seulement de jure mais aussi de facto, grâce à quoi, en Amérique, ne pouvait exister cette différence d’opinions sur l’instruction qui existe chez nous entre la classe des paysans et les autres. En outre, l’Amérique, en instituant ce système, était, je crois, convaincue qu’elle possédait l’élément essentiel pour fonder une école : le maître.

Si nous comparons, sous tous ces rapports, la Russie et l’Amérique, alors la faillite du système américain, transporté sur la terre russe, nous sera évidente.

Je prends maintenant le projet lui-même.