Promenades archéologiques/03

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Promenades archéologiques
Revue des Deux Mondes3e période, tome 24 (p. 304-347).
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PROMENADES ARCHEOLOGIQUES

III.
LA VILLA D’HADRIEN.

Aucun de ceux qui séjournent quelque temps à Rome ne manque d’aller voir Tivoli : les cascatelles et le temple de la Sibylle sont presque aussi connus que le Colisée ou le Panthéon ; mais il y a bien peu de curieux qui consentent à s’écarter un moment de la route accoutumée pour visiter en passant ce qui reste de la villa Tiburtine bâtie par l’empereur Hadrien. C’est pourtant une excursion à faire, et qui peut beaucoup apprendre aux amis de l’antiquité. Les monumens de Rome nous font voir les césars dans l’exercice de leurs fonctions souveraines et conservent les souvenirs de leur vie officielle ; la villa d’Hadrien nous les montre pendant ces momens de distraction et de repos qu’il faut bien prendre de temps en temps quand on a le monde à gouverner. Elle peut aussi nous donner quelques indications précieuses sur la façon dont ils entendaient les plaisirs des champs et. nous faire connaître comment cette société comprenait et goûtait la nature, ce qui mérite bien la peine d’être étudié un moment.

Quand on va de Rome à Tivoli, on parcourt d’abord dans toute sa longueur cette campagne désolée qui de tous les côtés entoure la ville éternelle. Après qu’on a traversé pendant cinq ou six lieues un véritable désert où l’on ne rencontre que quelques osterie misérables et des troupeaux de bœufs ou de chevaux qui paissent un maigre gazon, le sol commence à se relever. Quelques bouquets d’arbres annoncent l’approche de l’Anio, qu’on passe sur le ponte Lucano. A cet endroit s’élève une ruine antique d’un grand intérêt, le tombeau de la famille Plautia. C’est là que fut enseveli le consul M. Plautius Silvanus, un de ces braves officiers et de ces administrateurs intelligens qui maintinrent l’honneur de l’empire sous les plus mauvais princes et qui ont fait la gloire de Rome. L’inscription placée sur le mausolée contient le récit de ses services et l’énumération des dignités qu’il a obtenues. Sous Tibère, il commandait une légion de l’armée de Germanie ; il accompagna Claude dans l’expédition de Bretagne ; sous Néron, il gouverna la Mésie, une des provinces les plus menacées par les barbares. L’inscription raconte comment il arrêta une insurrection de Sarmates et força les rois ennemis à passer le Danube pour venir dans son camp adorer les aigles romaines. Ces services furent assez mal récompensés jusqu’au jour où Vespasien, vieux soldat lui-même, s’occupa de réparer envers ses camarades les injustices des règnes précédens ; il rappela Silvanus de la province, lui fit accorder les ornemens du triomphe et le nomma préfet de Rome [2]. — A partir du tombeau de Silvanus, le chemin se bifurque. A gauche, la route s’engage dans ces admirables bois d’oliviers qui conduisent à Tivoli ; à droite, elle traverse la plaine et mène en vingt minutes à la villa d’Hadrien.

Cette villa n’est plus guère aujourd’hui qu’un amas de ruines. Sur une étendue de plusieurs kilomètres, on ne rencontre que d’immenses substructions, des fûts de colonnes, de grands blocs épars, et çà et là quelques pans de murs encore debout. Ces débris sont si considérables qu’on les a pris longtemps pour les restes d’une ville ; on s’imaginait qu’avant de monter sur la colline Tibur avait été construit dans la plaine, et qu’on avait sous les yeux les derniers vestiges de la vieille cité ; aussi leur avait-on donné dans le pays le nom de Tivoli vecchio. Il fut aisé de montrer qu’on se trompait ; le témoignage des anciens auteurs, les inscriptions des tuiles, prouvèrent que c’était la villa d’Hadrien. Cette maison de campagne, que les contemporains trouvaient une merveille, et qui était l’œuvre favorite d’un empereur ami des arts, ne paraît pas avoir été beaucoup habitée par ses successeurs. L’histoire au moins n’en dit rien, et presque rien non plus n’a été trouvé dans ces ruines qu’on puisse attribuer à une autre époque. Elle a donc eu la bonne fortune assez rare de n’être pas trop modifiée et de traverser les siècles en portant la marque particulière du prince qui la fit bâtir et de l’époque où elle fut construite. Les richesses de toute sorte qu’on a trouvées dans les décombres ont fait supposer qu’elle n’avait pas été dépouillée tant que dura l’empire. Elle dut sans doute beaucoup souffrir quand Totila ravagea les environs de Tibur, prit la ville d’assaut et en massacra tous les habitans. A partir de ce moment, la ruine commença pour elle ; les grandes salles s’effondrèrent, la charrue passa sur les allées, et les jardins devinrent des champs de blé. Il en restait pourtant encore d’importans débris au XVe siècle. L’illustre pape Pie II, qui la visita, parle avec admiration des voûtes des temples, des colonnes des péristyles, des portiques, des piscines, qu’on y pouvait distinguer encore. « La vieillesse déforme tout, ajoutait-il tristement. Le lierre grimpe aujourd’hui le long de ces murailles, autrefois couvertes de peintures et d’étoffes d’or ; les ronces et les épines croissent où s’asseyaient les tribuns vêtus de pourpre, et les serpens habitent les chambres des princesses. Telle est la fortune des choses mortelles : » Ces ruines même étaient destinées à disparaître. Pour la villa d’Hadrien, comme pour les autres monumens antiques, la renaissance fut plus fatale que la barbarie : pendant le moyen âge, on l’avait laissée périr ; on la détruisit systématiquement à partir du XVIe siècle. Selon l’usage, on y fit des fouilles pour y chercher les statues, les mosaïques, les peintures, qu’elle pouvait contenir encore, et dans ces recherches les murailles qui étaient restées debout achevèrent de s’écrouler. La villa d’Hadrien s’est trouvée, pour son malheur, beaucoup plus riche en ce genre que toutes les autres ruines qu’on a fouillées ; elle est devenue, pendant trois siècles, une sorte de mine inépuisable qui a fourni de chefs-d’œuvre tous les musées du monde. C’est de là, par exemple, que sont sortis le Faune en rouge antique, les Centaures en marbre gris et l’Harpocrate du Capitole, les Muses et la Flore du Vatican, le bas-relief d’Antinoüs de la villa Albani et l’admirable mosaïque des colombes que l’art moderne a tant de fois reproduite. On comprend qu’un édifice d’où l’on tirait tant de merveilles ait été pli » consciencieusement dévasté que tous les autres. Le pillage a duré jusqu’à nos jours. Il y a quelques années encore la famille Braschi, qui possédait le terrain, avait aliéné à une compagnie le droit d’exploiter ces ruines, et l’on juge de quelle manière opérait la compagnie, qui voulait rentrer dans ses fonds le plus vite possible. Heureusement le gouvernement italien a fait cesser ce scandale en achetant la villa.

En l’état où toutes ces dévastations l’ont mise, la villa d’Hadrien est une énigme pour la plupart des visiteurs, et il nous serait très difficile de nous reconnaître parmi ces ruines amoncelées, si les archéologues et les architectes ne venaient à notre secours. Depuis longtemps l’archéologie travaille à retrouver la destination de ces blocs de pierre ou de ces amas de briques et à nous donner un plan plus ou moins exact de la demeure impériale. Le premier qui s’en occupa avec quelque succès fut un architecte napolitain du XVIe siècle, le célèbre Pirro Ligorio, le même qui s’est fait un si mauvais renom parmi les épigraphistes en inventant des volumes entiers d’inscriptions fausses. Ce grand faussaire était assurément un fort habile homme : dans ses travaux sur la villa d’Hadrien, il fit preuve de beaucoup de sagacité, et la plus grande partie de ses conjectures a été adoptée par les savans qui le suivirent : Piranesi et Canina n’ont guère fait que développer ses vues et exagérer ses erreurs. Nibby, qui vint ensuite, se contenta de choisir les opinions les plus plausibles qu’on avait émises avant lui, et de les appuyer de sa connaissance des textes et de sa grande pratique des antiquités. Le livre intéressant qu’il publia en 1827, sous le titre de Descrizione della villa Adriana, pouvait passer pour le dernier mot de la science, lorsque des études nouvelles furent entreprises, d’une façon plus régulière et plus exacte, par un des architectes les plus distingués de notre école de Rome, M. Daumet. Pour être plus sûr que son travail fût définitif, M. Daumet commença par le circonscrire ; il ne s’occupa que d’une partie de la villa, celle qui présente le plus de difficultés à résoudre, mais qui conserve aussi les restes les plus curieux. On l’appelait autrefois « le palais impérial, » et elle contenait, comme nous le verrons, non pas les appartemens particuliers du prince, mais ses salles de réception. M. Daumet en étudia avec soin les moindres débris, il fit des fouilles, quand on lui permit d’en faire, chercha à se rendre compte des plus petites assises de pierre, et remit à leur place tous les fragmens d’ornemens de marbre ou de mosaïque qu’il put trouver. Le résultat de tous ces travaux fut un essai de restauration de la villa d’Hadrien, qui est considéré comme un des meilleurs ouvrages et des plus complets de notre école de Rome. M. Daumet ne s’est pas contenté de mettre libéralement ses plans et ses croquis à ma disposition ; il y a joint ses explications personnelles, ses souvenirs, ses conjectures, et je tiens à dire avant tout que, si les lecteurs de la Revue trouvent quelque intérêt à lire cette étude, c’est en grande partie à M. Daumet qu’ils le devront.

I

La villa d’Hadrien a ce caractère particulier d’être l’œuvre et la conception personnelle d’un homme qui fut l’un des personnages les plus curieux de son temps ; elle est née de certaines circonstances de sa vie et porte partout l’empreinte de son esprit. On ne peut espérer de la comprendre que si l’on connaît d’abord celui qui la fit bâtir. Il faut donc étudier l’artiste avant l’ouvrage, essayer de savoir ce qu’il était et d’où lui vint la pensée de construire cette maison de campagne qui émerveilla ses contemporains.

L’empereur Hadrien descendait d’une famille italienne établie depuis longtemps en Espagne. Sa naissance ne semblait pas le destiner à l’empire : il était petit-cousin de Trajan, qui, après beaucoup d’hésitations, finit par l’adopter à son lit de mort. L’empire romain a eu cette fortune singulière que Nerva et les trois princes qui sont venus après lui n’ont pas eu d’héritier mâle, et qu’ils ont été forcés de s’en donner un par l’adoption. Cette absence d’hérédité directe est regardée d’ordinaire dans les monarchies comme le plus grand des malheurs, et c’est un principe aujourd’hui accepté de tout le monde que, pour assurer la sécurité des états, il est bon que le fils succède à son père. Les Romains avaient des idées bien différentes : ils conservaient jusque sous l’empire un reste de préjugés républicains qui les rendait peu favorables à la royauté héréditaire. L’expérience qu’ils en avaient faite sous les césars et les Flaviens ne les avait pas réconciliés avec elle. Après la chute de Domitien, beaucoup d’entre eux déclaraient qu’ils ne voulaient pas être a l’héritage d’une famille. » Il leur semblait qu’il valait mieux que le prince élût son successeur que de le recevoir des mains de la nature. « Naître d’un sang royal, disait Tacite, est une chance de hasard devant laquelle tout examen s’arrête. Au contraire, celui qui adopte est juge de ce qu’il fait ; s’il veut choisir le" plus digne, il n’a qu’à écouter la voix publique. » Ce qui est sûr, c’est que l’adoption a donné au monde une succession de quatre grands princes, ej ; que Rome fut tout à fait heureuse, jusqu’au jour où Marc-Aurèle eut la mauvaise fortune d’avoir un fils et de lui laisser l’empire.

Je viens de mettre sans hésiter Hadrien parmi les grands empereurs, à côté de Trajan et de Marc-Aurèle ; ce n’est pourtant pas l’opinion de tous les historiens. Sa réputation n’est pas de celles sur lesquelles on s’est mis tout à fait d’accord, et il y a de grandes diversités dans la façon dont on le juge. Ces diversités remontent très haut, jusqu’à l’époque même où vivait Hadrien, et il est probable que ses contemporains ne s’entendaient pas mieux que nous sur son compte. Les chroniqueurs qui ont raconté sa vie, Dion et Spartien, parlent de lui d’une manière fort bizarre ; ils en disent à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal, en sorte qu’on peut facilement tirer de leurs ouvrages de quoi l’attaquer et le défendre. C’est qu’il était en réalité un être très compliqué, varias, multiplex, multiformis, dit son historien, doux et sévère selon les occasions, tour à tour économe et prodigue, plaisant ou grave, ami débonnaire et railleur cruel. Sa vie renfermait des contrastes qu’on ne s’expliquait pas. Quoiqu’il fût un excellent général, il détestait la guerre et l’a toujours évitée ; il a passé son temps à exercer ses légions pour ne les mener jamais devant l’ennemi. Ce savant, cet artiste, ce délicat, n’hésitait pas à entrer, quand il le fallait, dans les plus petits détails des affaires communes ; cet efféminé, qui faisait de petits vers sur la poudre dentifrice, était capable des résolutions les plus énergiques. Il s’était fait bâtir des palais somptueux, où l’on avait réuni toutes les élégances du luxe, toutes les recherches du bien-être, et il vivait volontiers sous la tente, se contentant de lard et de fromage comme les simples soldats, ne buvant que du vinaigre avec de l’eau, et marchant devant ses troupes tête nue, au milieu des neiges de la Bretagne et sous le soleil de l’Égypte. On comprend que ces contrastes aient troublé des chroniqueurs qui n’avaient pas l’esprit très perspicace, qu’en présence d’un prince en qui les contraires semblaient s’unir, ils aient flotté sans se décider entre des opinions opposées, et qu’ils n’aient pas su prendre eux-mêmes et nous donner de lui une idée précise.

Ce qui ressort le plus nettement de leurs récits, c’est qu’il y avait chez Hadrien deux personnages qui ne s’accordaient pas toujours bien ensemble, l’homme et l’empereur. L’empereur ne mérite que des éloges et peut être mis parmi les plus grands et les meilleurs ; l’homme au contraire était souvent désagréable et mesquin. Les contemporains, qui étaient placés trop près et ne savaient pas toujours bien distinguer, ont fait quelquefois payer au prince, par des jugemens injustes, les caprices et les faiblesses de l’homme.

Ils avaient tort assurément, et tous leurs commérages ne doivent pas nous empêcher de croire qu’Hadrien ait été un grand prince. S’il restait encore quelque doute à ce sujet, je renverrais au brillant tableau que M. Duruy a tracé récemment de son règne [3]. Il a pris la peine de réunir, dans les recueils de lois romaines, ce qui est l’œuvre personnelle d’Hadrien ; il a contrôlé et complété les récits des historiens par le témoignage des inscriptions et des médailles, et de cette manière il a mis au grand jour les services de tout genre qu’Hadrien a rendus à l’empire. Ces services sont éclatans et incontestables. Il a donné d’abord à ses états la sécurité extérieure ; pour maintenir la discipline des armées, il a fait des règlemens si sages qu’on n’éprouva plus le besoin d’y rien changer et qu’ils durèrent autant que la domination romaine. Il a fortifié les frontières en les garnissant de troupes, en les munissant de retranchemens formidables, et de cette façon il a fermé la porte aux barbares, qui devenaient tous les jours plus menaçans. Sous cette ceinture de murailles, de places fortes, de fossés profonds et de camps retranchés, habilement disposés le long de ces frontières immenses, l’empire put respirer en paix. A l’intérieur, la tranquillité fut maintenue d’une main ferme, les abus réformés, la législation adoucie, un grand élan donné partout aux travaux publics. Sous cette impulsion vigoureuse et grâce à la paix dont jouissait l’univers, les villes purent s’embellir de monumens magnifiques qui excitent encore aujourd’hui notre admiration. Voilà ce qu’il n’est pas possible de nier, Hadrien fut certainement un des administrateurs les plus habiles qui aient gouverné le monde depuis Auguste, et il contribua peut-être plus que personne à ce développement incroyable de la prospérité publique qui fit du siècle des Antonins l’une des époques les plus heureuses de l’humanité. « Quand la gloire des princes, dit M. Duruy, se mesurera au bonheur qu’ils ont donné à leurs peuples, Hadrien sera le premier des empereurs romains. »

Comment se fait-il donc qu’ayant si bien servi l’empire il ait été souvent si mal jugé ? On explique d’ordinaire ces sévérités de l’opinion en rappelant la mauvaise humeur persistante des grandes familles et du sénat contre le régime impérial ; mais c’est vraiment un moyen trop commode de justifier toutes les rigueurs des césars, et, si ces raisons peuvent servir encore pour l’époque de Tibère ou de Néron, je crois qu’il n’est plus possible de les employer quand on est arrivé aux Antonins. L’empire était alors accepté de tout le monde. Le temps avait affaibli les vieilles rancunes républicaines, et, dans tous les cas, on ne comprendrait guère pour quel motif, après avoir respecté Trajan, elles se seraient ranimées contre Hadrien. Si Hadrien, avec toutes ses grandes qualités, ne sut pas se faire mieux aimer, il faut penser que c’était sa faute, et qu’il y avait dans sa personne et dans son caractère quelque chose qui éloignait de lui les cœurs. C’est ce que Fronton, qui était un assez méchant écrivain, mais un fort honnête homme et le plus soumis des sujets, laissait entendre plus tard à Marc-Aurèle, avec toute sorte de ménagemens. « Pour aimer quelqu’un, lui disait-il, il faut pouvoir l’aborder avec confiance et se trouver à l’aise avec lui. C’est ce qui ne m’arrivait pas avec Hadrien. La confiance me manquait, et le respect même qu’il m’inspirait nuisait à l’affection. » On voit tout ce qui se cache sous ces paroles polies. Trajan non plus, quoiqu’il fût son parent, ne paraît pas avoir éprouvé pour lui beaucoup d’attrait. Nous savons pourtant qu’Hadrien, qui attendait tout de lui, ne négligeait rien pour lui plaire. Il cherchait par tous les moyens à flatter ses goûts, même les moins honorables, et il racontait lui-même que, le sachant buveur intrépide, il s’était mis à boire, afin d’entrer ainsi dans ses bonnes grâces. Il avait d’ailleurs d’autres qualités auxquelles Trajan attachait le plus grand prix. Soldat dévoué, lieutenant exact, organisateur habile, administrateur scrupuleux, il accomplit avec soin et avec succès toutes les missions dont il fut chargé. Son avancement ne fut pourtant pas très rapide. Une inscription trouvée au théâtre d’Athènes montre qu’il parcourut pas à pas toute la hiérarchie des dignités publiques sans qu’on lui ait fait grâce d’un seul degré. Malgré ses mérites reconnus et les services qu’il rendait, Trajan attendit jusqu’à son dernier jour pour l’adopter. On prétendit même que la mort l’avait prévenu avant qu’il se fût décidé, que son adoption n’était qu’une scène de comédie imaginée pour tromper le monde, et qu’un homme, caché derrière des tentures, avait murmuré quelques paroles d’une voix mourante à la place de l’empereur défunt. Ce qui pouvait donner quelque vraisemblance à ce mensonge, c’est le peu d’empressement que Trajan paraissait éprouver à l’accepter pour son héritier. Non-seulement il ne l’associa pas de son vivant à l’empire, comme avait fait Nerva pour lui, mais il ne voulut lui conférer aucun de ces honneurs exceptionnels qui l’auraient désigné d’avance comme son successeur. N’en peut-on pas conclure que, tout en appréciant en lui l’administrateur et le soldat, il éprouvait pour l’homme une sorte de répugnance qu’il avait peine à vaincre ?

Devenu empereur, Hadrien eut beaucoup d’amis : il n’est pas difficile d’en avoir quand on est le maître du monde. Il était très libéral pour eux. « Jamais, dit Spartien, il ne refusait ce qu’ils demandaient et prévenait même souvent leurs désirs ; » mais en même temps il les irritait par ses railleries et les blessait par ses soupçons. Inégal et fantasque comme un artiste, facile à prévenir contre ceux qui lui étaient le plus attachés, il écoutait ce qu’on lui disait d’eux, et au besoin les faisait épier. Il avait sa police secrète qui pénétrait dans les familles et lui rapportait ce qu’elle entendait dire. Il n’y a pas d’amitié qui résiste à ces défiances. Spartien fait remarquer que ceux qu’il avait le mieux aimés et le plus comblés d’honneurs finirent par lui devenir tous odieux. Plusieurs furent éloignés de Rome ; quelques-uns perdirent leur fortune et même leur vie. Je ne crois pas que de sa nature Hadrien fût cruel ; il a même donné quelques beaux exemples de clémence. Mais il était dit que ce pouvoir souverain, sans caractère précis, sans limite fixe, troublerait les meilleures têtes. Peu de princes ont su tout à fait échapper à ces enivremens d’autorité, à ce vertige produit à la fois par l’orgueil et la peur, qui enflammaient les mauvais instincts et pervertissaient les âmes. L’honnête Marc-Aurèle se disait un jour à lui-même avec un accent d’effroi : « Ne deviens pas trop césar ! » Il faut croire qu’Hadrien l’est devenu quelquefois malgré lui. Au commencement de son règne, quand il ne se sentait pas encore bien affermi, il fit ou laissa couler le sang de quelques grands personnages qu’on accusait de trahison. Il le versa de nouveau à la fin de sa vie, et cette fois il y eut parmi les victimes son beau-frère, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, et son neveu qui n’avait pas vingt ans encore. Je veux croire qu’ils étaient tous deux coupables et que l’empereur crut ces rigueurs nécessaires. Cependant l’opinion publique en fut révoltée. On se souvint que Trajan, auquel le sénat avait solennellement décerné le surnom d’excellent prince, optimus princeps, n’avait jamais eu à subir ces nécessités fâcheuses, et l’on trouva qu’Hadrien s’y résignait trop vite. Ces supplices, ordonnés par un prince mourant, comme une dernière rancune qu’il voulait satisfaire, indignèrent les honnêtes gens. « Il mourut, dit Spartien, détesté de tout le monde. »

Les ennemis de la politique sentimentale soutiendront, je le sais, qu’on avait tort de le détester. On dira qu’après tout ces démêlés de famille n’intéressent guère le monde et qu’il ne faut pas leur donner trop d’importance. Qu’importe aux citoyens obscurs, qui forment la grande majorité d’un pays, que le prince soit d’humeur désagréable et qu’il ait fait souffrir ceux qui l’entourent ? S’il gouverne bien son état, s’il le préserve des ennemis du dehors, s’il lui donne la paix intérieure, ne doit-on pas fermer les yeux sur ses caprices, et lui permettre de se délivrer comme il le veut de ses amis qui l’ennuient ou de ses parens qui le gênent ? Quel mal en revient-il à son peuple ? Assurément, si les sujets étaient raisonnables, ils jugeraient leur souverain par le bien qu’il fait à tout le monde et non par ces rigueurs qui n’atteignent que quelques personnes, et celui-là leur paraîtrait le plus digne d’être aimé qui fait le bonheur du plus grand nombre. Mais ce n’est pas par raison qu’on aime, et il entre dans l’affection d’autres élémens que l’intérêt. Aussi n’est-il pas rare de voir des souverains sous la domination desquels il est avantageux de vivre et qui ne parviennent pas à gagner les cœurs. Hadrien était de ce nombre. A la distance même où nous sommes de lui, nous ne pouvons tout à fait nous défendre des sentimens qu’il inspirait aux gens de son temps, et il nous faut faire une sorte d’effort sur nous-mêmes pour l’estimer autant qu’il le mérite. M. Duruy aura beau nous démontrer qu’il a rendu plus de services au monde que Trajan ou Marc-Aurèle, il nous sera difficile de blâmer ses contemporains qui ont mieux aimé Marc-Aurèle et Trajan que lui.

A ces raisons générales que les Romains pouvaient avoir de ne pas l’aimer, il s’en joignait d’autres qui leur étaient plus particulières. Peut-être entrait-il dans leur sévérité un peu de ressentiment contre un prince qui se faisait un plaisir de braver leurs préjugés et qui les sacrifiait ouvertement à leurs éternels ennemis. L’influence de la Grèce était alors plus forte que jamais à Rome. Elle saisissait à la fois cette société par les deux points extrêmes : aux riches, aux grands seigneurs, aux gens du monde, elle s’imposait par l’éducation, par le charme souverain des arts et des lettres. Dans ces palais somptueux de l’Esquilin, dans ces villas magnifiques de Tusculum ou de Tibur, où l’on avait sous les yeux les reproductions des chefs-d’œuvre de Praxitèle et de Lysippe, où on lisait avec tant de plaisir Ménandre et Anacréon, on était devenu plus qu’à demi Grec. On l’était tout à fait dans les quartiers populaires ; là une émigration continuelle amenait de toutes les contrées orientales les gens qui avaient peine à vivre chez eux et qui cherchaient fortune : c’était un flot qui, depuis plusieurs siècles, ne s’arrêtait pas. Qu’aurait dit le vieux Caton s’il avait vu la Grèce et l’Orient ainsi établies sur l’Aventin, et cette race qu’il méprisait à peu près maîtresse de Rome ? C’était une honte et un danger qui préoccupaient les vieux Romains, et ils trouvaient naturellement qu’un empereur avait le devoir de les combattre.

Hadrien, au contraire, se mit du côté des Grecs. Dès ses premières années, il dévora leurs grands écrivains ; il se plut tellement à se servir de leur langue qu’il lui devint difficile d’en parler une autre. Un jour qu’en sa qualité de questeur il avait à lire un message de Trajan, le sénat se moqua de lui, tant il prononçait mal le latin. Il ne lui suffisait pas d’admirer l’art grec, il voulut être artiste lui-même, et dans tous les genres : il devint à la fois musicien, sculpteur, peintre, architecte ; il se piquait de bien chanter, il dansait avec grâce, il connaissait la géométrie, l’astrologie, et assez de médecine pour inventer un collyre et un antidote. Les Grecs n’avaient pas de louanges assez hyperboliques pour un prince qui excellait en tant de métiers divers ; les Romains au contraire étaient disposés à se moquer de lui. Les plus sensés avouaient que ce n’est pas un crime assurément de savoir sculpter et peindre ; mais ils ajoutaient que ce n’est pas une qualité non plus quand on a le monde à gouverner. Il leur semblait que cette grande affaire ne souffre pas de partage et qu’elle réclame toute l’activité d’un prince. Ils se souvenaient d’ailleurs que les empereurs qui avaient trop aimé les Grecs, qui mettaient leur gloire à imiter leurs mœurs et à obtenir leurs éloges, Néron et Domitien par exemple, avaient été d’abominables tyrans, et ces souvenirs n’étaient pas faits pour les rendre favorables aux manies d’Hadrien.

Ce qui les irritait encore plus, c’était de voir l’importance que prenait la Grèce dans les affaires politiques de Rome. Elle s’était longtemps contentée de gouverner les choses de l’esprit ; elle fournissait surtout Rome de grammairiens et d’artistes. A partir d’Hadrien, elle envahit ouvertement ce qui lui avait semblé interdit jusque-là, ce que la race victorieuse s’était réservé pour elle-même ; elle se glisse dans les armées, elle prend place au sénat, elle administre les provinces. Parmi les généraux de cette époque, nous en voyons qui s’appellent Arrien et Xénophon. Il est naturel que les Grecs en aient été très flattés. Leur reconnaissance ne connut pas de bornes, et, selon leur usage, elle s’exprima d’une manière basse et servile. Dans leurs cités les plus importantes, des temples magnifiques s’élevèrent en l’honneur « du nouveau Jupiter, du dieu Olympien, » et son indigne favori, le bel Antinoüs, qui était un Grec aussi, reçut partout, après sa mort, les honneurs les plus extravagans ; mais il n’est pas moins naturel que ce qui restait de vieux Romains en ait été indigné. On dira peut-être qu’ils avaient tort, que la conduite d’Hadrien n’avait rien qui dût surprendre, rien qui fût contraire aux institutions et au principe de l’empire. L’empire ayant appelé les provinces à prendre part à l’autorité souveraine, le tour de la Grèce et de l’Orient devait un jour arriver, et il n’était pas très étonnant de voir des généraux ou des proconsuls grecs sous des empereurs espagnols. Il y a cependant une distinction à faire : tandis que les provinciaux d’Occident admis par Rome dans ses armées et destinés aux dignités publiques adoptaient la langue et les usages de leur nouvelle patrie, en prenaient l’esprit et les vieilles maximes, devenaient enfin franchement Romains, les Grecs restaient Grecs. Rien ne put jamais entamer cette race souple et résistante, qui traversa, sans en être altérée, la domination romaine et lui survécut. Jusque dans sa servilité, elle conservait son orgueil ; elle flattait les barbares et les méprisait. Aussi n’eut-elle pas de peine à se défendre d’imiter leurs usages et de se confondre avec eux. Je ne crois pas qu’aucun Grec soit jamais devenu tout à fait Romain ; beaucoup de Romains au contraire se sont faits entièrement Grecs. Nous voyons du temps même d’Hadrien le Gaulois Favorinus, qui était né à Arles, et l’Italien Élien, qui était de Préneste, abandonner la langue de leur pays pour celle de la Grèce. Que cet envahissement d’un esprit étranger ait blessé les Romains sérieux, c’est ce qui ne peut pas surprendre. Ils avaient bien raison de penser que Rome avait tout à y perdre. Les divers peuples qui entraient dans l’unité romaine y apportaient leurs qualités nationales et rajeunissaient l’empire ; les Grecs ne lui communiquaient que leurs défauts. En favorisant l’invasion de cet esprit nouveau, Hadrien était donc coupable au moins d’imprudence ; il travaillait, sans le savoir, à avancer l’heure du bas-empire.

Tel était, avec son mélange singulier de qualités et de défauts, cet empereur à demi romain et à demi grec, qui fut l’auteur et peut-être même l’architecte de la villa de Tibur. Il nous reste à connaître ce qui lui donna l’occasion de la bâtir. Les historiens nous disent que c’est à la suite de ses voyages et pour en conserver le souvenir qu’il en construisit au moins la plus grande partie. On sait qu’Hadrien habita fort peu sa capitale, et qu’il passa presque tout son règne à parcourir son vaste empire. Rien dans sa vie n’avait plus frappé le monde que cette indomptable activité. Les populations, qui le voyaient si souvent passer, gardèrent de lui le souvenir d’un voyageur infatigable, qui allait sans cesse d’un bout de l’univers à l’autre. « Il n’y a jamais eu de prince, dit son biographe, qui ait visité si rapidement tant de contrées diverses. »

Ce n’est pas que les voyages fussent alors aussi rares qu’on le suppose ordinairement. On n’aimait guère plus à rester en place dans l’antiquité que de nos jours ; Sénèque était même tellement frappé de ce besoin de se mouvoir et de s’agiter qui tourmente les hommes qu’il essaya d’en donner une explication philosophique. Il en rapporte l’origine à cette partie divine qui est en nous, et qui nous vient des astres et du ciel : « C’est la nature des choses célestes, dit-il, d’être toujours en mouvement. » Depuis que l’empire avait donné la paix au monde, les voyages, étant plus sûrs, étaient devenus aussi plus fréquens. Ces chaussées étroites, solidement pavées de larges dalles, qui allaient de Rome jusqu’aux extrémités du monde, étaient sans cesse parcourues par des chars, des cavaliers et des piétons. On y voyait passer des gens de toute fortune, depuis celui qui, comme Horace, n’avait pour monture qu’un pauvre mulet court de queue et lourd d’allure, jusqu’à ces grands seigneurs étalés dans leurs litières commodes où l’on pouvait lire, écrire, dormir ou jouer aux dés, qui se faisaient précéder de courriers libyques et suivre de tout un cortège d’esclaves et de cliens. Tout ce monde trouvait plus de facilités pour faire la route que nous ne sommes disposés à le croire. La poste impériale venait d’être instituée : elle fournissait à ceux qui étaient munis d’une autorisation de l’empereur des chevaux et des voitures qui faisaient près de 8 kilomètres à l’heure [4]. A la vérité, ces permissions étaient réservées pour les fonctionnaires ou les courriers de l’état. On est assez surpris que l’idée ne soit pas venue, chez ce peuple pratique, qui saisissait si vite l’utilité des choses, d’autoriser les particuliers à profiter, moyennant une rétribution, de la poste officielle, ce qui aurait rendu les communications plus rapides et relié plus intimement entre elles les diverses parties de l’empire ; mais il est probable que l’autorité tenait à son privilège, et qu’on fut arrêté par la crainte de diminuer ses prérogatives. Au défaut de la poste, les particuliers fournissaient à ceux qui le souhaitaient des moyens assez commodes de voyager. A la porte des villes, près des hôtelleries qui portaient pour enseignes, comme aujourd’hui, un coq, un aigle ou une grue, et qui essayaient d’attirer les passans par toute sorte de promesses engageantes, il était aisé de trouver des voitures de louage de toute espèce, de se pourvoir d’un cheval ou d’un mulet, en s’adressant à ces riches associations (collegia jumentariorum) qui en avaient toujours à la disposition du public. Avec ces chevaux et ces voitures on pouvait aller vite, si l’on y tenait. Suétone nous apprend que César parcourut ainsi jusqu’à 100 milles (150 kilomètres) par jour. Mais d’ordinaire on n’était pas si pressé : on allait à petites journées, en s’arrêtant aux bons endroits ; on se reposait quand on était fatigué, et l’on admirait la nature à son aise. C’était encore la façon dont les touristes parcouraient l’Italie il y a quelques années ; beaucoup pensent qu’il n’y en a pas de plus agréable et regrettent qu’on y ait renoncé.

Les raisons de voyager ne manquaient pas au premier siècle de l’empire. Beaucoup de ces gens qu’on rencontrait sur les grandes routes étaient des fonctionnaires qui allaient administrer des provinces lointaines. Rome avait conquis le monde, il lui fallait bien le gouverner. Elle envoyait partout ses proconsuls et ses propréteurs, qui emmenaient avec eux leurs lieutenans, leurs questeurs, leurs secrétaires, leurs appariteurs, leurs affranchis et leurs esclaves, tout un monde, qui souvent s’en allait vivre aux dépens des provinciaux. A la suite du gouverneur romain, quelquefois avant lui, partaient les fermiers de l’impôt public, avec leurs scribes et leurs suppôts, et ces négocians qui s’entendaient si bien à exploiter les pays vaincus. Il y avait aussi, et en grand nombre, les étudians qui se rendaient auprès des professeurs connus, dans les villes où florissaient les études, les malades qu’attiraient les médecins célèbres, les eaux sulfureuses et les climats sains, les dévots, qui visitaient l’un après l’autre tous les sanctuaires importans et qui avaient toujours quelque question à faire aux oracles en renom ; puis les gens qui n’avaient pas trouvé la fortune chez eux et qui la cherchaient ailleurs. « tous ceux, disait Sénèque, qui espèrent tirer un bon parti de leur beauté ou de leurs talens affluent dans ces grandes villes où l’on paie plus cher qu’ailleurs les vertus et les vices. » Il est probable qu’ils étaient bien assez nombreux pour encombrer les chemins publics. Après ceux qui voyageaient par devoir ou par nécessité venaient ceux qui voyageaient par plaisir. On prit de bonne heure le goût de connaître les pays qui avaient conservé de beaux monumens ou qui rappelaient de grands souvenirs. La Grèce d’abord attirait tous les lettrés, et de là ils passaient en Orient. César ne manqua pas, après Pharsale, de voir « les champs où fut Troie. » Germanicus parcourut l’Asie et l’Égypte, dont il se fit expliquer les curiosités et lire les hiéroglyphes par les prêtres. On peut supposer que parmi ces admirateurs sincères du passé qui en visitaient pieusement les restes, il se trouvait bien quelques personnes qui voyageaient par mode et par air, pour faire comme tout le monde. Il y en avait aussi, nous le savons, qui n’entreprenaient ces longues courses que pour ne pas rester chez eux. Les grandes civilisations raffinées qui créent tant de besoins à l’homme en lui donnant l’habitude de satisfaire tous ses désirs, qui surexcitent sans cesse l’âme sans la contenter, amènent souvent avec elles un compagnon fâcheux, l’ennui, « qui coule, dit Lucrèce, de la source même des plaisirs, » et suffit pour rendre la vie insupportable. On s’imagine toujours que le meilleur moyen de lui échapper c’est de changer de place, et l’on s’empresse de quitter sa maison et son pays. En vain les philosophes anciens répétaient que l’on ne se délivre pas ainsi de ses soucis, qu’ils nous suivent fidèlement dans toutes nos excursions et « montent en croupe derrière nous. » Les philosophes ne corrigeaient personne, et les ennuyés du second siècle, comme ceux de nos jours, continuaient à chercher partout des spectacles inconnus qui pouvaient un moment les distraire.

Hadrien avait pour courir le monde toutes ces raisons à la fois. La plus importante, la meilleure de toutes, c’est qu’il voulait s’assurer par lui-même de l’état de l’empire. Un administrateur comme lui n’ignorait pas qu’il est bon que le maître voie tout de ses yeux. Il avait coutume de s’arrêter dans les grandes villes qui étaient sur sa route ; il se faisait rendre compte de la façon dont elles étaient administrées, il étudiait minutieusement leurs ressources et leurs besoins, et il était rare que son passage ne fût pas marqué par la construction de ponts, de routes, d’aqueducs qu’il avait reconnus nécessaires. Comme il aimait aussi beaucoup la magnificence, il ne négligeait pas les monumens qui ne servent qu’à la décoration d’un grand pays. Il réparait les théâtres, les basiliques, il faisait rebâtir les anciens temples et en construisait de nouveaux. Aussi laissait-il toujours les provinces pleines d’admiration et de reconnaissance pour lui. Nous avons conservé les médailles qu’elles frappèrent à l’occasion de ces visites impériales : elles appellent Hadrien le restaurateur, le bienfaiteur, le bon génie des cités qu’il avait traversées, et lui décernent d’avance l’apothéose à laquelle, après sa mort il ne pouvait pas échapper. Quand il arrivait aux frontières de l’empire, naturellement il redoublait de soin et de vigilance. Rien n’était oublié ; il voyait si les châteaux-forts, les fossés, les retranchemens, étaient en bon état, il écoutait les officiers, consultait les ingénieurs, inspectait les légions, les faisait manœuvrer devant lui, et, s’il était satisfait des manœuvres, il leur adressait un de ces ordres du jour oratoires dont il nous reste un si curieux exemple dans les inscriptions de la troisième légion, à Lambæse. Mais Hadrien ne voyageait pas seulement pour être utile à l’empire ; il songeait aussi à lui-même. Cet administrateur zélé était en même temps un curieux, un savant, un lettré, Lorsque la ville où il arrivait était une de celles qui conservent de beaux monumens du passé, il y restait plus volontiers, il lui témoignait plus de bienveillance, il cherchait les occasions d’y revenir. Le séjour d’Athènes le ravissait ; nulle part il ne s’est trouvé si heureux ; il n’y a pas de ville qu’il ait plus comblée de bienfaits et où il ait bâti plus de monumens. Sa curiosité n’oubliait aucun des lieux qui rappelaient de grands souvenirs. Il fit lui aussi son pèlerinage à Troie, et y rétablit le mausolée d’Ajax, auquel il rendit de grands honneurs. Il alla voir, à Mantinée, la tombe où reposait Épaminondas, et composa pour le héros thébain une inscription pleine d’enthousiasme. En Égypte, il présida l’assemblée des savans dans le Musée et se plut à les embarrasser de ses questions captieuses ; il alla voir les Pyramides, le colosse de Memnon, et probablement aussi toutes les autres merveilles du temps des Pharaons. Il ne se croyait pas obligé, dans ces visites, de garder cet air froid et gourmé que les vieux Romains avaient soin de prendre, quand ils étaient hors de chez eux, pour paraître plus graves et plus dignes. Il parlait la langue des nations dont il était l’hôte, revêtait leur costume et ne dédaignait pas leurs usages. Il tenait sans doute que, pour goûter pleinement un pays et comprendre un peuple, il faut entrer dans ses mœurs et se faire au besoin un de ses concitoyens. Il voulut être initié à Eleusis ; à Athènes, il présida les fêtes de Bacchus en costume d’archonte. Cette conduite devait choquer les gens qui tenaient aux anciens usages. Un de ces mécontens, le poète Julius Florus, fit contre le prince voyageur de petits vers malins qui durent être lus avec grand plaisir par tous ceux qui ne pouvaient se résoudre à perdre de vue les sept collines. « Je ne voudrais pas être César, disait-il, aller courir chez les Bretons, supporter les neiges de la Scythie, etc. » A quoi Hadrien répondit, sur le même ton et dans le même mètre : « Je ne voudrais pas être Florus, me promener dans les boutiques, pourrir dans les cabarets, m’y faire manger des cousins ; » et, sans se plus soucier de l’opinion, il continua ses courses. Il lui arriva même de faire quelquefois de véritables innovations et de rechercher des spectacles qu’on négligeait avant lui. Un poète du premier siècle, qui nous a laissé une description intéressante de l’Etna, s’étonne beaucoup de l’indifférence de ses contemporains pour les spectacles de la nature. On traverse les terres, dit-il, on passe les mers pour visiter les grandes cités et les beaux monumens ; on va voir les tableaux et les statues célèbres, « une Vénus, dont la chevelure semble ondoyer comme un fleuve, ou les enfans de Médée jouant sur les genoux de leur mère cruelle, ou les Grecs qui entourent tristement Iphigénie et la traînent à l’autel, pendant qu’un voile recouvre le visage de son père ; » on admire les statues qui ont fait la gloire de Miron et des autres, tandis qu’on ne daigne pas regarder les ouvrages de la nature « qui est bien plus grande artiste qu’eux. » Hadrien ne mérite pas ce reproche. Le goût passionné qu’il avait pour les chefs-d’œuvre de l’art antique ne l’empêchait pas d’être sensible aux grandes scènes de la nature, et il est à peu près le seul alors dont on nous dise qu’il entreprit des voyages pour les contempler. Il gravit l’Etna et l’on y montre encore les ruines d’une vieille maison qu’on avait faite, dit-on, pour le recevoir. Il monta pendant la nuit sur le mont Casius pour y voir se lever le soleil, et y fut témoin d’une tempête terrible. — Ces soucis de l’art, ces préoccupations de la nature vont se retrouver dans la villa de Tibur.


II

L’âge mit fin à toutes ces courses. Quand Hadrien approcha de soixante ans, il éprouva le besoin de se reposer. Comme il n’avait pas d’enfans, il commença par se choisir un successeur. Il adopta d’abord Lucius Verus, qui mourut avant lui, puis l’honnête Antonio « Alors, dit un historien, voyant que tout était tranquille et qu’il pouvait sans danger se relâcher de ses soins, il laissa l’administration de Rome à son fils adoptif et se retira dans sa villa de Tibur. Là, comme c’est l’usage des riches et des heureux, il ne s’occupa plus que de bâtisses et de festins, de statues et de tableaux, en un mot il n’eut plus d’autre souci que de passer sa vie dans la joie et le plaisir. » Il faut conclure de ce passage qu’en 136, quand Hadrien prit la résolution de s’éloigner des affaires, la villa de Tibur existait déjà. On ignore à quelle époque il avait commencé à la bâtir, mais il est sûr qu’il passa les trois dernières années de sa vie à l’embellir, à l’achever, et à la mettre en cet état de perfection qui la fit regarder comme un de ses plus beaux ouvrages.

Le site de la villa de Tibur n’est pas seulement fort agréable, il est aussi très sain : c’était alors le premier mérite d’une maison de campagne. Sans doute la plaine de Rome, couverte d’arbres et de moissons, remplie d’habitations charmantes, de villas et de jardins, ne ressemblait pas à ce qu’elle est devenue après plusieurs siècles d’abandon : ce n’était pas encore un désert et un cimetière ; mais même au temps où elle était le plus riche et le plus peuplée, on y craignait le mauvais air. Cicéron félicite beaucoup Romulus d’avoir trouvé moyen de fonder une ville salubre dans un pays empesté, in pestilenti loco salubrem. On sait que cette prétendue salubrité de Rome n’empêchait pas que tous les ans, selon le mot d’Horace, la chaleur n’y amenât les fièvres et n’y fît ouvrir les testamens : ce devait être bien pis dans les campagnes qui l’entouraient. Aussi était-il avant tout nécessaire, quand on y voulait bâtir une villa, d’en bien choisir l’emplacement. Celle d’Hadrien est située près des derniers contre-forts des Apennins, au pied de la montagne sur laquelle s’élève Tivoli. Tandis qu’elle est largement ouverte à l’influence bienfaisante du vent d’ouest, les collines qui l’environnent la protègent contre le scirocco et les souffles pestilentiels du midi. Deux petites vallées parallèles courent dans la direction du nord au sud ; elles enferment une plaine qui s’élève en étages et forme une sorte d’éminence de trois milles d’étendue : c’est dans cette plaine qu’était construite la villa. Ce terrain contenait beaucoup de ces inégalités naturelles que nous conservons avec soin et qui nous semblent un des plus grands agrémens de nos jardins. Les Romains au contraire ne les aimaient pas, et ils se donnaient beaucoup de peine pour aplanir par de vastes substructions le sol sur lequel s’élevaient leurs maisons de la ville ou de la campagne. Ces substructions se retrouvent aussi dans la villa de Tibur. Il semble pourtant qu’Hadrien ne se soit pas tout à fait autant préoccupé que les autres d’établir dans toutes ses constructions un niveau uniforme ; il a conservé quelques-uns des accidens qu’offrait le terrain, et l’on y trouve un assez grand nombre de salles et de cours qui sont sur des plans différens. Deux petits ruisseaux qui descendent des montagnes de la Sabine traversent les deux vallées et se réunissent près de l’entrée de la villa pour se jeter ensemble dans l’Anio. Comme presque tous ceux de l’Italie méridionale, ils sont à peu près vides pendant l’été, c’est-à-dire dans la saison où l’on a le plus besoin qu’ils soient pleins. On y suppléait par des aqueducs dont on a retrouvé les restes au nord de la villa et qui apportaient en abondance, soit dans le lit desséché des ruisseaux, soit dans les appartemens du palais, les eaux fraîches et saines de la montagne.

Jusqu’ici nous ne trouvons rien dans la villa d’Hadrien qui ne se rencontre aussi dans les autres ; il n’y en avait pas, au moins quand elles appartenaient à de grands personnages, qui ne fût placée dans une situation salubre, pourvue, s’il en était besoin, de grands travaux souterrains, et richement dotée d’eaux vives : voici où commence l’originalité de celle qui nous occupe. Comme rien n’avait plus intéressé Hadrien que ses voyages, il voulut, même après qu’il y eut renoncé, en conserver des souvenirs vivans autour de lui. Son biographe raconte qu’il attacha à certaines parties de sa villa de Tibur les noms des plus beaux endroits qu’il avait visités. On y trouvait le Lycée, l’Académie, le Prytanée, Canope, le Pœcile, la vallée de tempe, a et même, ajoute Spartien, pour que rien n’y manquât, il avait imaginé d’y faire aussi une reproduction des enfers. » Ce texte peut donner lieu à beaucoup de discussions. Il y a des auteurs qui supposent qu’il faut le prendre à la lettre et qui veulent qu’Hadrien se soit astreint à faire des copies exactes de tout ce qu’il avait admiré dans ses voyages. Canina surtout s’acharne à ces ressemblances. Si on le croyait, il n’y aurait pas, dans tous ces débris, un pan de muraille qui ne fût l’imitation de quelque monument important. Il ne voit pas que c’est le moyen de rendre Hadrien fort ridicule. Est-il possible d’imaginer un plus sot projet que celui de faire tenir toutes les curiosités du monde dans un espace aussi étroit ? Quel effet pouvaient produire au visiteur ces réductions de montagnes, ces vallées en miniature, ces monumens amoncelés ? Hadrien, on le sait, était un artiste habile, un ami et un admirateur éclairé de l’art grec ; quel plaisir aurait-il pu trouver à tourmenter la nature pour lui faire produire des ressemblances qui ne pouvaient jamais être qu’incomplètes ? On nous dit qu’il voulait que sa villa lui rappelât sans cesse les merveilles qu’il avait vues ; mais ces contrefaçons mesquines étaient plus propres à gâter ses souvenirs qu’à les conserver. Heureusement le texte de Spartien ne nous force pas à admettre toutes ces exagérations. Il dit simplement que l’empereur construisit sa maison de campagne de manière à y pouvoir inscrire les noms les plus célèbres des lieux qu’il avait visités (ita ut in ea et provinciarum et locorum celeberrima nomina inscriberet), ce qui permet de supposer qu’il ne tenait pas à pousser les imitations trop loin et se contentait le plus souvent d’un à peu près. C’était surtout pour les sites qu’il fallait mettre beaucoup de complaisance dans les rapprochemens. Comment espérer, par exemple, de pouvoir reproduire la vallée de tempe dans la petite plaine qui s’étend au pied de Tibur ? On ne trouvait rien là qui ressemblât à ces hautes montagnes couvertes de bois séculaires, qui s’élèvent, dit Pline, au-delà du regard des hommes, et donnent à la véritable Tempé un mélange de grandeur et de grâce qu’admirent tous les voyageurs. Il y avait pourtant au nord de la villa un petit ruisseau qui courait dans une plaine agréable ; on y multiplia les ombrages, on en lit un lieu de promenades charmantes, et, comme les allées y étaient fraîches et touffues, qu’on avait grand plaisir à s’y reposer près de l’eau, sous les grands arbres, et qu’on se rappelait alors les momens heureux qu’on avait passés à parcourir la belle vallée de Thessalie, on lui en donna le nom [5]. Avec les monumens, on était plus à l’aise, et il y en avait, comme le Pœcile, qui pouvaient être exactement reproduits. Il est pourtant probable que cette exactitude devait être assez rare. M. Daumet fait remarquer que dans les ruines de ces Lycées, de ces Gymnases, de ces Prytanées, c’est-à-dire de ces monumens grecs que l’architecte prétendait imiter, on retrouve partout la voûte romaine : n’est-ce pas la preuve, ajoute-t-il, qu’il ne se piquait pas d’une fidélité scrupuleuse, et qu’en conservant à ces édifices leur nom étranger il les avait appropriés au goût de son temps et aux usages de son pays ?

Dans tous les cas, il y avait une partie de la villa où ces imitations devaient être plus rares : c’était celle qui contenait l’habitation de l’empereur. Un prince âgé, qui aimait le bien-être et tenait à ses habitudes, avait dû bâtir sa demeure pour lui et se serait trouvé mal à son aise dans un monument grec du siècle de Périclès. Il est donc probable que dans cette réunion d’édifices de divers pays et de divers temps il y en avait un tout à fait de l’époque d’Hadrien, accommodé à ses goûts personnels et aux nécessités de sa position, et destiné à lui servir de demeure. Mais où faut-il le placer ? Depuis le temps de Ligorio, on désigne sous le nom de palazzo imperiale un grand amas de ruines qui s’étend au nord de la villa, le long de ce qu’on est convenu d’appeler la vallée de tempe. M. Daumet ne partage pas tout à fait l’opinion commune. En étudiant de près ces ruines, il a remarqué qu’elles contiennent des portiques, des exèdres, des salles magnifiques, mais il n’y a point trouvé de traces de ces appartemens intimes et retirés qui pouvaient servir à l’habitation d’un grand personnage. Il s’est souvenu d’ailleurs d’une observation qu’il avait entendu faire à M. Rosa, et qui trouve ici son application naturelle. En explorant les environs de Rome, M. Rosa a retrouvé, sur les montagnes de la Sabine et du Latium, les restes d’un grand nombre de villas où les riches Romains se réfugiaient pendant les chaleurs de l’été. Dans ces villas, comme dans celles qui subsistent encore de la renaissance italienne, la maison d’habitation est toujours située au-dessus des bâtimens accessoires, à l’endroit le plus élevé du terrain. Il était naturel en effet que le maître souhaitât dominer la plaine et jouir de la vue la plus étendue et la plus variée. S’il en était ainsi dans la villa d’Hadrien, et rien n’empêche de le croire, c’est un peu plus loin vers le midi, sur le plateau où Ligorio place l’Académie et Canina le Gymnase, qu’il faudrait chercher l’habitation privée du prince. Là se trouvent des ruines considérables, qu’on a jusqu’ici assez mal explorées, mais qui contiennent évidemment les restes de salles et de chambres somptueuses [6]. C’est la partie la plus élevée de la villa, celle aussi où l’on a le plus bâti de constructions souterraines pour maintenir le sol à la même hauteur. De là partent des cryptoportiques creusés dans le tuf qui conduisaient l’empereur dans ses jardins quand il voulait s’y rendre sans traverser les autres bâtimens. Une observation importante à faire, c’est que les briques qu’on a trouvées en cet endroit sont celles qui portent la date la plus ancienne. Elles sont de l’année 123, c’est-à-dire antérieures aux autres de près de douze ans. N’est-on pas en droit d’en conclure, dit M. Daumet, que cette partie de la villa fut l’origine de tout le reste, qu’Hadrien commença par se construire une maison pour lui, qu’il prit goût à l’habiter, qu’il y revenait volontiers après ses voyages, et qu’autour d’elle vinrent successivement se grouper tous les autres édifices ?

Mais alors quelle pouvait être la destination des ruines magnifiques qui bordent la vallée de tempe ? M. Daumet suppose que c’était la partie de la villa où l’empereur donnait ses audiences et recevait ses hôtes. Quand on a étudié la topographie du Palatin, on sait que les césars ont souvent tenu à séparer leur résidence officielle de leur demeure privée, et que précisément à l’époque des Antonins ils avaient, sur la colline impériale, deux maisons distinctes, celle où ils remplissaient leurs fonctions souveraines et celle où ils étaient heureux de vivre comme des citoyens ordinaires. Il n’est pas étonnant que la même disposition se retrouve dans la villa de Tibur. L’habitation particulière du prince était sur le plateau dont on vient de parler ; nous avons ici ses appartemens officiels. Cette dernière partie de la villa est celle que M. Daumet a le plus spécialement étudiée, et qu’il a essayé de nous rendre à peu près comme elle devait être à la mort d’Hadrien.

Il est difficile de jeter les yeux sur la restauration qu’il en a faite sans être un peu ébloui de tant de magnificence. On imagine difficilement une réunion d’édifices plus riches et plus variés. C’est une suite incroyable de portiques, de péristyles, de bâtimens de toute forme et de toute dimension. Les dômes des grandes salles, les voûtes rondes des exèdres s’y mêlent aux frontons triangulaires des temples, tandis que les tours élevées et les terrasses ombragées de treilles se dressent au-dessus des toits. A notre admiration se joint pourtant quelque surprise : l’ensemble de ces vastes constructions nous échappe ; nous en admirons la variété, nous y trouvons une fécondité remarquable d’inventions et de ressources, mais nous sommes étonnés de n’y pas voir plus de symétrie. C’est l’impression que produit aussi le Forum, si rempli de temples, de trophées, de basiliques, et le Palatin avec les cinq ou six palais qui l’encombrent. Nous en avons conclu, on s’en souvient, que les Romains étaient moins sensibles que nous à certaines beautés qui nous charment, et que probablement nos grandes rues droites et nos places régulières les auraient laissés froids. La villa d’Hadrien confirme cette opinion. L’architecte semble y avoir ajouté les édifices les uns aux autres à mesure que le besoin s’en faisait sentir sans se préoccuper de l’effet que l’ensemble pouvait produire. Il faut prendre notre parti de ce peu de goût des Romains pour la symétrie. Songeons qu’après tout il ne s’agit pas ici d’un palais situé dans une capitale, qui doit avoir un grand air et donner une idée avantageuse de celui qui l’habite, mais d’une maison de campagne où l’architecte est tenu de se soucier de la commodité bien plus que de l’apparence.

J’éprouve quelque peine à conduire le lecteur, qui n’a pas, comme moi, le plan de M. Daumet sous les yeux, à travers cette succession de salles et de portiques. Comme la destination de la plupart de ces pièces est inconnue, on trouverait peu d’intérêt à les étudier l’une après l’autre : il faut se borner aux plus importantes. Les appartemens de réception, ceux au moins que leur magnificence semblait réserver à cet usage, étaient situés du côté de l’est. On n’y arrivait qu’après avoir traversé une longue suite d’édifices divers qui devaient faire une grande impression sur le visiteur. Un vestibule octogone, de forme élégante, conduisait dans une de ces cours que les Romains nommaient des péristyles. Il y en avait beaucoup dans la villa, mais celui-là devait être plus vaste et plus beau que les autres. On y a trouvé tant de riches débris que les architectes qui le déblayèrent lui donnèrent le nom de Piazza d’oro. Il était entouré d’un portique avec des colonnes de cipollin et de granit oriental ; un pavé de marbres roses en couvrait le sol, et des statues, dont on croit avoir retrouvé les bases, complétaient cette magnifique décoration. Au fond du péristyle, en face du vestibule octogone, s’élevait une vaste salle surmontée d’une coupole et terminée par une abside semi-circulaire. Aux quatre angles de la salle se trouvent des niches qui recevaient la lumière par le haut. M. Daumet pense qu’elles étaient faites pour contenir des statues, et le soin qu’on avait pris de les bien éclairer laisse croire que ce devaient être les œuvres d’artistes renommés. On sait que cette disposition favorable, qui permet de mieux jouir des chefs-d’œuvre de l’art, a été reproduite dans la cour du Belvédère, au Vatican. Tant de magnificence semble bien indiquer que cette belle salle et le péristyle qui la précède étaient réservés aux audiences impériales. C’est là sans doute que le prince admettait auprès de lui les envoyés des villes et des provinces et les grands personnages qui venaient le voir. Quant à ceux qu’il traitait avec moins de cérémonie, et qui étaient ses amis et ses familiers, il pouvait les conduire avec lui dans ces promenades charmantes qui longent la vallée de tempe. De ce côté s’étendaient de grandes terrasses avec des portiques et des bassins de marbre ; un vaste exèdre soutenu par des colonnes et adossé à la Piazza d’oro dominait toute la vallée ; on descendait de là jusqu’aux parterres par des rampes en pentes douces. A des plans inférieurs, mais toujours au-dessus des jardins, on a trouvé des salles qui portent encore des restes de pavés de mosaïque et d’incrustations de marbre. M. Daumet suppose que c’étaient des appartemens destinés aux invités de l’empereur et y voit ce que Spartien appelle le Prytanée. Ces invités étaient souvent des gens d’importance et chargés d’affaires graves. Trajan avait coutume de réunir dans sa villa des Cent-Chambres (Centumcellœ) une sorte de conseil privé, composé de sénateurs et de magistrats, pour juger avec lui les causes dont il s’était réservé la décision. C’étaient en général des affaires délicates, qui concernaient les officiers de son armée ou les personnes de sa maison. Le jour on entendait les avocats et on rendait les sentences ; le soir l’empereur admettait les juges à sa table, et, le repas fini, on se délassait dans d’agréables conversations où l’on écoutait les mimes et les comédiens. Si Hadrien a suivi l’exemple de Trajan, ce qui est assez vraisemblable, s’il a réuni dans sa villa de ces sortes de cours de justice, c’est ici sans doute qu’il traitait ses hôtes. Après des journées bien occupées, on pouvait venir s’asseoir dans cet exèdre ou se promener sur ces terrasses d’où l’on embrassait toute la vallée avec son petit ruisseau et ses ombrages ; on devait y jouir d’une vue charmante et d’une température agréable, le soir, quand le soleil se couchait du côté de Rome. — Dans le même groupe de ruines dont nous nous occupons en ce moment, à l’extrémité opposée aux grands salons de réception, on trouve encore deux bâtimens, placés l’un près de l’autre, et qui contiennent chacun plusieurs pièces. On a voulu y voir deux bibliothèques, une grecque et une latine, comme il y en avait dans les maisons des gens riches, surtout dans les palais impériaux. La seule raison qu’on ait eu de leur donner ce nom, c’est qu’ils sont orientés d’après les règles de Vitruve qui veut que les livres reçoivent la lumière du matin. Au-dessus de l’un de ces bâtimens s’élevait une tour à trois étages, qui peut avoir servi d’observatoire à un prince qui se piquait d’être astrologue. M. Daumet suppose que tous les édifices qui avoisinent les bibliothèques doivent avoir servi à l’étude, et il est tenté de croire que cette partie de la villa est celle que Spartien appelle le Lycée.

De la plus grande des bibliothèques, on passe par un couloir dans une salle qui est peut-être la plus curieuse.de toutes celles qui restent de la villa d’Hadrien. Les fondations en sont assez bien conservées pour qu’on en puisse rétablir le plan sans trop de peine. Autour d’un portique circulaire, soutenu par des colonnes de jaune antique, coule un de ces petits ruisseaux que les anciens nommaient des euripes. Le canal, revêtu partout de marbre blanc, a près de 5 mètres de large et un peu plus de 1 mètre de profondeur. L’espace qu’il entoure forme une espèce d’île reliée au portique extérieur par quatre petits ponts de marbre qui se coupent à angle droit. Par un caprice qui n’est pas sans grâce, au centre de l’île ronde s’élevait une salle carrée, couverte par une de ces voûtes que les architectes d’aujourd’hui nomment arc de cloître. De petites chambres arrondies, des niches ouvertes sur l’euripe et qui devaient contenir des fontaines, occupent les segmens qui s’étendent entre la forme rectangulaire de la salle et la forme circulaire du canal. Rien n’est plus original ni plus agréable à l’œil que toutes ces combinaisons ingénieuses. La salle elle-même devait être d’une grande richesse. On y a trouvé des fragmens des marbres les plus précieux, de nombreux débris de colonnes, des bas-reliefs qui représentent des monstres marins, des Tritons, des Néréides, de petits Amours montés sur des hippocampes. Quelle pouvait être la destination de ce bel édifice qu’on avait construit avec tant de soin et de recherche ? Jusqu’ici l’opinion la plus vraisemblable a paru celle de Nibby, qui l’appelle natatorio et en fait une sorte de piscine. Cette opinion soulève pourtant beaucoup d’objections. Il semble qu’une piscine véritable devrait avoir plus d’étendue et une autre forme, et qu’il ne serait guère commode de nager dans un canal si peu profond. J’aime mieux croire que l’important était la salle carrée, et que l’euripe ne servait ici que de décoration et d’agrément. On sait que les Romains aimaient à placer dans leurs appartemens des fontaines jaillissantes, et que leurs maisons de campagne surtout en étaient largement pourvues. La salle que nous venons de décrire, avec ses eaux abondantes, devait être un refuge charmant aux heures chaudes du jour. Tandis que le soleil d’août faisait rage au dehors, on était sûr de trouver toujours la fraîcheur au milieu de ces fontaines, entre ces murs de marbre et sous ces voûtes élevées. Il fallait, pour y arriver, traverser d’abord le petit euripe ; la vue seule de l’eau suffisait pour réjouir les yeux et donner une sensation de bien-être au corps épuisé par la chaleur. On était tout heureux d’entrer dans une atmosphère différente, et il semblait sans doute qu’on allait laisser de l’autre côté du pont de marbre la température accablante dont on avait souffert. Mais qu’allait-on faire dans cette belle salle ? Il est difficile de le savoir précisément. Peut-être était-ce simplement un lieu de repos où l’on venait causer, à l’aise et au frais. Peut-être le voisinage du Lycée, des bibliothèques, du Pœcile, de tous ces lieux réservés à l’étude et aux loisirs savans, doit-il nous faire penser qu’on s’y occupait de sciences et de lettres. N’est-ce pas en cet endroit charmant, où l’art semble avoir épuisé toutes ses ressources, que. l’empereur communiquait aux beaux esprits de sa cour les vers qu’il composait avec tant d’effort sur des sujets futiles ? Ce lieu paraît fait à merveille pour la littérature délicate et maniérée de ce temps. Rappelons-nous la petite pièce intitulée la Veillée de Vénus (Pervigilium Veneris), qui est le chef-d’œuvre de cette poésie précieuse ; il me semble que nulle part on ne serait mieux pour goûter ces jolis vers, nulle part on ne trouverait plus de plaisir à les entendre que dans cette élégante salle, au milieu de toutes les richesses d’un art raffiné, à côté de cet euripe qui circule sans bruit dans son lit de marbre, et au murmure de l’eau qui tombe discrètement des fontaines.

Nous avons fini d’étudier ce groupe de ruines où M. Daumet a cru retrouver le Lycée et le Prytanée, et qui certainement contenait les appartemens officiels de l’empereur. C’était, avec son habitation privée, la partie essentielle et indispensable de la villa. Le reste se composait surtout des bâtimens que la fantaisie du maître fit ajouter à sa maison de campagne, quand il voulut y retrouver les souvenirs de ses voyages. Quelques-uns sont assez bien conservés pour qu’on puisse en reconnaître la destination, et, quoiqu’ils ne doivent leur naissance qu’à un caprice douteux d’artiste et de grand seigneur, ils n’offrent pas au visiteur moins d’intérêt que les autres.

Lorsqu’on a quitté la salle que nous venons de décrire et qu’après avoir repassé l’euripe on se dirige vers le sud, on arrive bientôt à une vaste esplanade où l’on a corrigé les inégalités du sol par des substructions considérables. Afin que rien ne fût perdu, l’architecte bâti, selon l’usage, dans les substructions mêmes plusieurs étages de logemens, de grandeur et de forme différentes, qu’on appelle vulgairement les Cent-Chambres, Cento Camerelle. Ligorio, qui se représentait les césars comme les princes de son temps et qui s’imaginait qu’ils n’allaient nulle part sans être suivis de leurs soldats, supposa que ces logemens étaient destinés à la garde impériale, et les autres archéologues ont accepté cette opinion. En réalité, les empereurs romains, surtout ceux qui étaient solidement établis et n’avaient guère à craindre de révolution imprévue, ne traînaient pas des armées à leur suite, et comme il y avait d’ordinaire dans leurs maisons de campagne plus d’esclaves que de soldats, il est naturel de penser que les Cent-Chambres, dont on a voulu faire une caserne de prétoriens, étaient simplement le domicile des gens de service. L’esplanade qui s’étendait au-dessus des substructions était enfermée par un immense portique rectangulaire, au milieu duquel se trouvait un grand bassin dont on voit encore quelques vestiges. Un des côtés du portique s’est conservé. C’est une muraille en briques de 10 mètres de haut et de 230 mètres de long. Au milieu de tant de ruines amoncelées, elle est restée debout. Lorsqu’après s’être frayé péniblement un chemin à travers ces blocs renversés, ces fragmens de colonnes épars, on arrive tout d’un coup en face de ce mur si merveilleusement intact, la surprise égale l’admiration. On se demande par quelle fortune étrange il n’a pas eu le sort du reste et ce qui l’a préservé de la ruine commune à laquelle il semblait plus exposé par son étendue et sa hauteur mêmes. Il n’est guère douteux que ce portique ne soit celui que Spartien mentionne sous le nom de Pœcile et qui était l’imitation d’un monument athénien. Le Pœcile d’Athènes, que la description de Pausanias nous fait connaître, était surtout célèbre par les peintures de Polygnote. Il y avait représenté des souvenirs glorieux, notamment la victoire de Thésée sur les Amazones et la bataille de Marathon. Il n’en reste plus aujourd’hui aucune trace. Comme nous ne savons pas si Hadrien avait, été un imitateur fidèle, il est difficile de dire jusqu’à quel point la copie peut donner une idée exacte du modèle. Ce qui est sûr, c’est qu’on se figure facilement ce que devait être le Pœcile de Tibur. Des deux côtés du mur, qui s’est si bien conservé, s’élevaient des colonnes dont il ne reste plus que quelques soubassemens. Elles soutenaient un toit élégant et formaient deux portiques qui communiquaient ensemble par une porte qui existe encore. Ce double portique était orienté de telle manière qu’une des faces était toujours à l’ombre quand l’autre était au soleil, en sorte qu’on pouvait s’y promener dans toutes les saisons de l’année et à tous les momens du jour : il suffisait de changer de côté, selon les heures, pour y trouver toujours la chaleur en hiver et le frais en été. La muraille était probablement couverte de peintures, et ces peintures devaient reproduire celles de Polygnote. Le temps les a toutes détruites ; mais il n’a pu ôter à ce simple mur de briques son air de grandeur et de majesté. C’est assurément une des plus belles ruines romaines qui nous restent, et l’admiration qu’on éprouve en le regardant augmente encore quand on songe au chef-d’œuvre grec qu’il rappelle et dont il est le dernier souvenir.

Un peu plus bas que le Pœcile, vers la gauche, on rencontre des ruines importantes sur lesquelles il n’est pas possible de se tromper : la forme du terrain indique qu’il y avait là un stade. Tous les empereurs qui aimaient la Grèce, comme Hadrien, affectaient d’être passionnés pour les jeux des athlètes, à peu près comme au siècle dernier nos grands seigneurs, qui voulaient se mettre à la mode de l’aristocratie anglaise, ne parlaient jamais que de chevaux et de jockeys. Le stade était entouré de grands bâtimens qui n’ont pas été encore bien explorés. Ce sont des bains, des exèdres, des corridors souterrains et un portique qui a plus de 100 mètres de long. M. Daumet pense, avec assez de raison, que tous ces édifices voisins du stade devaient être réservés aux exercices des lutteurs, et il y reconnaît la Palestre et le Xyste. Hadrien, on le voit, ne négligeait pas ses plaisirs. Il est vraiment remarquable qu’on ait trouvé dans sa villa tant de monumens qui se rapportent aux jeux scéniques et athlétiques. Indépendamment du stade et de ce qui l’entoure, d’un gymnase, d’un Odéon, situé du côté de l’habitation privée, il reste encore deux théâtres dont les ruines sont assez reconnaissables. L’un d’eux, le mieux conservé, se trouve au nord de la villa, à l’endroit par lequel on y pénètre aujourd’hui. Il est précédé d’une grande place carrée qui devait servir de promenade aux spectateurs. Certains détails de construction ont fait penser que c’était un théâtre grec. Le théâtre latin est un peu plus haut, du côté de la vallée de tempe. Il est fort détérioré aujourd’hui, mais on dit qu’au dernier siècle on y voyait encore les revêtemens de marbre de l’orchestre et les bases des statues qui ornaient le podium. Il faut convenir que cette abondance de théâtres est assez surprenante dans un siècle où l’art dramatique était si peu cultivé. Encore comprendrait-on l’existence du théâtre grec. Un prince lettré comme Hadrien et qui avait le goût des choses délicates pouvait aimer à y entendre les pièces de Ménandre ; ce grand poète, qui connaissait si bien la vie et l’avait si finement dépeinte, gardait tout son empire sur une société élégante et distinguée. On l’étudiait dans les écoles, on le lisait dans le monde, et nous savons qu’on le jouait à Naples au premier siècle ; mais que pouvait-on bien représenter sur le théâtre latin de la villa de Tibur ? Est-il probable qu’on remontât jusqu’à Plaute, à Cæcilius, à Térence ? Ces retours d’admiration étaient alors assez à la mode. Hadrien se piquait de préférer Ennius à Virgile, et Fronton, dans sa correspondance, parle à tout propos des vieilles atellanes ; mais ce n’est pas la même chose d’admirer d’anciens écrivains dans son cabinet et d’en citer des fragmens dans ses écrits, ou de les produire sur la scène devant des gens qui ont peine à les comprendre. Peut-être l’empereur, pour avoir l’air de protéger les lettres, donnait-il l’hospitalité, sur son théâtre de campagne, aux rares ouvrages que composaient encore quelques beaux esprits pour les lire dans les salons du grand monde. C’étaient en général d’assez pauvres imitations du théâtre grec, et qui ne pouvaient guère avoir de succès devant un public véritable. Peut-être aussi Hadrien, qui, vers la fin de sa vie, était morose et cherchait à se distraire, faisait-il venir à sa villa les acteurs de pièces populaires, et jouer devant lui les deux mimes qui étaient alors en possession d’amuser la populace de Rome, l’un qui représentait les aventures d’un chef de voleurs aux prises avec la justice, et se moquant des gens qui essaient de le prendre, l’autre où l’on voyait un amant surpris par le retour imprévu du mari et forcé de se cacher dans un coffre : — deux sujets qui n’ont pas cessé, depuis cette époque, d’égayer le peuple, et quelquefois aussi les gens d’esprit.

Quand on quitte le stade, on traverse d’abord des thermes qui paraissent se diviser en deux parties distinctes : on a voulu y voir les bains des hommes et ceux des femmes. De là on arrive à une vallée d’une assez médiocre étendue et plus longue que large, que les archéologues, sur le témoignage de Spartien, s’accordent à appeler Canope. Ce nom n’a pas été donné sans motif, comme tant d’autres. Sur une brique qu’on a trouvée dans la vallée, on lit ces mots qui ne permettent aucun doute : Deliciœ Canopi. Nous étions tout à l’heure à Athènes et nous parcourions le Lycée, l’Académie et le Pœcile ; un caprice du fantasque empereur nous transporte tout d’un coup en Égypte.

Il faut croire que l’Égypte était un des pays qui avaient le plus frappé Hadrien dans ses voyages. On ne visitait pas sans la plus vive surprise cette terre étrange que ses traditions, ses coutumes, sa langue et ses dieux séparaient du reste du monde. Depuis que les Romains étaient devenus les maîtres de l’univers, la plupart des peuples avaient renoncé à leurs lois et à leurs usages pour prendre ceux des vainqueurs ; l’Égypte, sous tous les régimes, resta fidèle à son passé. Les conquérans grecs, qui étaient venus régner sur elle, les préfets que Rome envoyait pour la gouverner, ne changèrent rien à ses habitudes. Soumise pendant plus de six siècles à des dominations étrangères, elle continuait à vivre à sa façon, bâtissant des temples comme au temps de Sésostris, et les ornant d’hiéroglyphes auxquels ses conquérans n’entendaient rien. Ce pays, qui ne ressemble pas aux autres, et que déjà la nature a fait étrange, l’était devenu bien davantage en s’immobilisant dans sa vieille civilisation. C’était un grand attrait pour les voyageurs curieux de contempler ce débris du passé si fidèlement conservé. Aussi tous ces riches ennuyés qui cherchaient des spectacles nouveaux, et voulaient échapper un moment à l’uniformité générale, étaient-ils heureux de parcourir ce coin du monde qui ne ressemblait à rien. Ils ne manquaient pas d’aller voir les monumens des Pharaons, de contempler les Pyramides, d’entendre Memnon saluer l’aurore et d’écrire leurs noms avec des remercîmens sur le piédestal ou la jambe du colosse. De retour chez eux, ils demandaient aux sculpteurs ou aux peintres de reproduire ce qu’ils venaient d’admirer. C’est ainsi qu’il se répandit dans l’art de cette époque un faux goût égyptien qui a produit quelques bons ouvrages et beaucoup d’imitations ridicules. Des grands seigneurs, ce goût descendit aux autres classes : sur les murs des maisons bourgeoises de Pompéi, on aimait à peindre des paysages invraisemblables, avec des palmiers, des ibis et des crocodiles, qui pouvaient donner quelque idée de ce pays singulier aux gens qui ne l’avaient jamais vu.

Hadrien visita l’Égypte comme les autres, et il n’est pas surprenant que cet esprit curieux et sagace en ait été plus frappé que personne. Nous avons conservé une lettre qu’il écrivit d’Alexandrie à son beau-frère Servien ; l’aspect de cette grande ville de commerce où se réunissaient tous les peuples de l’Orient y est très finement saisi. Il y décrit surtout, en termes malins, l’activité de ce peuple affairé à la recherche de la fortune. « Personne n’y vit oisif, dit-il. Les uns y travaillent le verre, d’autres fabriquent le papier, d’autres tissent le lin. Chacun y a sa besogne et exerce une profession. Les aveugles même, les goutteux et les boiteux trouvent quelque chose à faire. Ils n’ont tous qu’un dieu, l’argent (unus illis deus nummus est) ; c’est lui seul qu’adorent les chrétiens, les juifs et tous les autres. » Comme il arrive dans toutes les villes industrielles où la fortune est si mobile, on cherchait à jouir vite de ces biens qui pouvaient être si vite perdus, et l’on se livrait au plaisir avec autant d’ardeur qu’aux affaires. Le lieu de divertissement des Alexandrins, où ils allaient se distraire de leurs occupations et s’alléger de leurs écus, était la ville de Canope, située à cinq ou six lieues d’Alexandrie. Canope possédait un temple célèbre de Sérapis, où l’on se rendait de toute l’Égypte. Tous les soirs le sanctuaire était plein de gens qui venaient demander au dieu la guérison de leurs maladies ou de celles de leurs amis. Ils se couchaient dans le temple après avoir fait des prières ferventes, et pendant leur sommeil ils recevaient en songe le remède qui devait les délivrer de leurs maux ; mais le plus souvent la santé n’était qu’un prétexte ; on allait à Canope comme on va de nos jours aux stations thermales, moins pour se guérir que pour s’amuser. Le voyage se faisait sur un canal de cinq lieues de long, sans cesse parcouru par des barques légères, recourbées à la proue et à la poupe, et qui portaient au milieu une sorte de boîte assez semblable à celle des gondoles de Venise [7]. Le mouvement ne s’arrêtait pas ; le jour et la nuit, on entendait retentir sur l’eau ces chansons d’amour de l’Égypte, renommées dans le monde entier. Des deux côtés du canal s’élevaient des hôtelleries abondamment pourvues de tout ce qui pouvait exciter à la joie et satisfaire les désirs. On s’y arrêtait pour boire le vin léger de Maréotis, qui donnait une ivresse gaie et courte, et, le repas fini, sous des treilles ou à l’ombre des arbres, on dansait au son des flûtes. C’est ainsi qu’on arrivait sans se presser à Canope, où l’on trouvait encore plus de divertissemens que sur la route. Tout y était fait pour le plaisir, et il était impossible d’imaginer un séjour plus enchanteur. « C’était comme un rêve, dit un écrivain contemporain, et l’on s’y croyait transporté dans un monde nouveau. »

Hadrien, qui voulait que sa villa de Tibur lui rappelât ce qu’il avait vu de plus frappant dans ses voyages, se garda bien d’oublier Canope. Suivant son usage, il ne prit pas la peine de reproduire exactement la ville égyptienne : on n’aurait pas pu le faire dans un si petit espace : il se contenta probablement d’une ressemblance fort lointaine. Au fond de la vallée, une sorte de vaste niche ou d’abside profonde, qui était ornée avec une grande magnificence, servait à la fois de temple et de château-d’eau. Au centre de l’abside, dans un enfoncement, devait être placée la statue de Sérapis, la grande divinité de Canope. Sur les murailles latérales, des niches plus petites contenaient d’autres dieux égyptiens. Ces statues sont peut-être celles qu’on a retrouvées dans les décombres de la vallée et qu’on a réunies au musée du Vatican. De tous les coins de l’édifice l’eau coulait avec abondance. Elle descendait par des marches de marbre ou rebondissait sur des vasques superposées, et tombait de là dans un grand bassin semi-circulaire. Une sorte de pont ou de passage placé sur le bassin et orné de colonnes qui soutenaient la voûte permettait d’aller d’une rive à l’autre et de regarder de près les cascades. L’eau passait par-dessous et se jetait dans un canal qui occupait tout le milieu de la vallée. Ce canal, creusé dans le tuf, avait 220 mètres de long sur 80 de large. Des barques élégantes, faites sans doute sur le modèle des gondoles d’Alexandrie, étaient réservées à l’empereur et à ses amis, et l’on voit encore sur le quai les restes de l’escalier où les embarcations venaient les prendre quand ils voulaient se promener sur le canal. D’un côté de la berge, on a retrouvé les ruines d’une vingtaine de salles à deux étages, abritées par un beau portique. C’était sans doute une imitation de ces hôtelleries voluptueuses où le voyageur qui allait à Canope était si heureux de s’arrêter. Il est probable que celles de la villa de Tibur faisaient de leur mieux pour mériter le renom que les autres avaient acquis. On devine ce qui devait s’y passer quand on se rappelle qu’Hadrien aimait le plaisir avec passion, et qu’il n’a jamais pris la peine de le cacher. Peut-être Marc-Aurèle faisait-il plus tard quelque allusion à ces spectacles corrupteurs quand il rappelait les dangers qui avaient menacé sa vertu pendant sa jeunesse, et qu’à cette occasion il remerciait les dieux « de l’avoir guéri des passions d’amour auxquelles il avait un moment cédé. »

Il ne nous reste plus, pour être complet, qu’à nous occuper des Enfers, car il y avait aussi une reproduction des enfers dans la villa de Tibur : Hadrien, nous dit son biographe, avait voulu les y mettre afin que rien n’y manquât. Les archéologues, qui ne doutent de rien, ont essayé d’en retrouver la place, mais il sera bien difficile d’y parvenir tant qu’on ne saura pas sur quel modèle l’empereur les avait bâtis. Était-ce une œuvre de fantaisie individuelle ou s’était-il conformé aux descriptions du sixième livre de l’Enéide ? Nous ne le savons pas. Ce qui est curieux et significatif, c’est que l’idée lui soit venue de placer le tartare et l’Elysée dans sa maison de campagne. N’est-ce pas la preuve que ses contemporains commençaient à se préoccuper étrangement de l’autre vie [8] ? Quant à lui, je ne crois pas qu’il s’en soit beaucoup tourmenté. Ce politique avisé, ce bel esprit sceptique n’était pas de ceux sur lesquels les religions mystiques de l’Orient pouvaient avoir beaucoup de prise. On nous dit qu’il fut assez maître de lui, quand il sentit la mort venir, pour composer de petits vers mignards dans lesquels, s’adressant « à sa petite âme tremblotante et charmante, » il lui disait, avec une accumulation de diminutifs étranges qu’on ne peut traduire : « Tu vas aller dans des lieux pâles, sévères et nus, où tu ne pourras plus te livrer à tes jeux accoutumés. » De quelle manière avait-il représenté ces lieux pâles et nus dans sa villa ? Il faut se résoudre à l’ignorer.

III

La description qu’on vient de lire de la villa d’Hadrien explique qu’elle ait été quelquefois sévèrement jugée. Il est sûr que rien ne ressemble moins à une maison de campagne comme nous les entendons aujourd’hui. Ce luxe de bâtimens, cet entassement d’édifices, ce stade, ces théâtres, ce Lycée, cette Académie, déroutent nos habitudes. Il n’y a rien là de rustique, rien qui sente les champs : tout paraît fardé, mondain, apprêté. Peut-être faudrait-il en conclure simplement que les Romains comprenaient les plaisirs de la campagne autrement que nous ; mais on va plus loin, on affirme d’un ton résolu qu’ils ne l’aimaient pas du tout, et la villa de Tibur sert d’exemple à ceux qui veulent établir qu’ils n’ont jamais eu ni l’intelligence ni le goût de la nature.

C’est un reproche qu’on fait assez généralement aux Romains, et pour nous, c’est un reproche grave. Nous avons tous la prétention d’aimer la nature avec fureur ; il est plus que jamais de bon ton d’aller visiter les sites célèbres, et nous serions fort blessés qu’on nous accusât de ne pas les admirer comme il convient. On ne trouverait personne chez nous qui eût le courage de dire, comme Socrate : « Non-seulement je ne sors pas de mon pays, mais je ne mets jamais les pieds hors d’Athènes ; car j’aime à m’instruire : or les arbres et les champs ne veulent rien m’apprendre. » C’est un aveu dont on rougirait. Aujourd’hui les champs et les arbres sont devenus plus complaisans, et il n’est personne, même parmi les esprits les plus simples et les plus bourgeois, qui ne prétende gagner beaucoup à s’entretenir avec eux. Les curieux ont noté depuis quelle époque ce goût pour les beautés naturelles est devenu si vif : c’est au milieu du XVIIIe siècle qu’il est né ; Rousseau fut le premier qui mit les montagnes à la mode, et c’est à sa suite qu’on a découvert les glaciers. Depuis lors la Suisse, qu’on tenait pour un pays sauvage, est devenue le pèlerinage obligé de tous les gens qui se respectent. Voilà ce qu’on répète tous les jours, ce qu’on lit partout, ce qui nous rend très fiers de nous-mêmes. Je ne veux pas dire qu’on ait tout à fait tort : assurément depuis un siècle le sentiment de la nature est devenu plus large et plus général ; mais il ne faut rien exagérer non plus et prétendre qu’il était étranger aux Romains. Ils la comprenaient et l’aimaient à leur façon, et je ne crois pas inutile, puisque l’occasion s’en présente, de chercher quelle était leur façon particulière de l’aimer et de la comprendre.

Les Romains étaient sortis des champs, et la campagne fut longtemps leur séjour préféré ; mais plus tard la ville les attira, et bien peu résistèrent à l’attrait qu’ils éprouvaient pour elle. Les grands personnages, qui aspiraient aux fonctions publiques, étaient bien forcés de s’y établir pour être toujours sous les yeux de leurs électeurs. Ils y furent suivis par les petits propriétaires de la campagne romaine, quand la misère les eut obligés de vendre leur champ à leurs envahissans voisins. Puis arrivèrent, après les autres, les travailleurs libres qu’on ne voulait plus employer qu’aux travaux pénibles et dangereux, où le riche craignait de compromettre son esclave. Ces pauvres gens finirent par être las de la rude existence à laquelle on les condamnait, et, comme ils savaient que dans la ville ils seraient amusés et nourris aux frais du trésor, ils s’empressèrent d’y émigrer. Une fois qu’ils avaient reçu leur tessère de blé ou d’huile dans les distributions publiques ou leur sportule à la porte des riches, quand ils avaient pris l’habitude d’assister à ces spectacles de toute sorte qui remplissaient le tiers de l’année, il n’y avait plus aucun moyen de les renvoyer aux champs. Les gens sensés s’indignaient de voir grossir sans cesse cette population de fainéans dont on ne pouvait pas tirer un soldat au moment des dangers publics. Varron se plaint avec éloquence que les campagnes soient dépeuplées depuis que les laboureurs se sont glissés dans la ville l’un après l’autre et que « ces fortes mains qui travaillaient la terre ne sont plus occupées qu’à applaudir au théâtre ou au cirque. » Mais ces plaintes honnêtes n’étaient pas écoutées ; l’élan une fois donné ne s’arrêta plus. Dès l’époque d’Auguste, la grande ville avait fait le vide autour d’elle. La campagne n’était plus remplie que de vastes pâturages ou de maisons de plaisance, et les vieilles cités du Latium ou du pays sabin, qui avaient si longtemps arrêté la fortune de Rome, tombaient en ruines.

Le séjour de Rome devait être assurément fort agréable ; on y trouvait en abondance des distractions et des plaisirs de tout genre accommodés à tous les goûts et à toutes les fortunes. Cependant elle ne put pas échapper à la condition ordinaire des grandes villes. La vie ardente qu’on y mène entraîne à la longue une insupportable fatigue. La tension perpétuelle à laquelle l’esprit est condamné l’épuisé ; le bruit étourdit ; le tourbillon d’affaires où on est jeté donne le vertige ; on a peine à supporter cette agitation générale dont le spectacle avait d’abord réjoui les yeux ; autant on était heureux d’être arraché à soi-même par le mouvement extérieur, autant on désire avec passion rentrer en possession de soi et s’appartenir un moment. Les plus futiles, les plus mondains, éprouvent des besoins étranges de solitude et de repos et cherchent à les satisfaire. Milton a décrit en beaux vers la joie d’un de ces prisonniers qui secoue un jour sa chaîne et s’enfuit aux champs un matin d’été. Jamais les prairies ne lui semblèrent si vertes ni le ciel si pur. Il écoute tous les bruits champêtres ; il respire avec bonheur l’odeur de l’herbe fauchée. Il jouit de cet horizon large et pur qui repose les yeux, de cet air tiède et doux qui dilate le cœur. Tout le frappe et le charme ; les spectacles qu’il a vus cent fois lui semblent nouveaux ; le voilà sensible à des beautés qu’il n’avait jamais aperçues, quoiqu’elles fussent toujours sous ses yeux : il a découvert la campagne. — Je me figure que ces impressions étaient celles de beaucoup de Romains qui avaient le courage de rompre un jour leurs attaches pour aller demander un peu de repos au calme des champs, et que c’est ainsi que la fatigue des plaisirs mondains produisit chez eux le goût des plaisirs champêtres.

Le poète Horace était, je crois, de ce nombre. Personne n’a plus célébré la campagne que.lui ; il semble, à la façon dont il en parle, qu’il était fait uniquement pour s’y plaire et qu’il n’a jamais aimé qu’elle. On sent pourtant que ce goût ne lui était pas aussi naturel qu’à son grand devancier, Lucrèce, et à son ami Virgile [9]. Rome lui convenait beaucoup dans les premières années ; il y trouvait des spectacles qui égayaient son esprit curieux et animaient sa verve satirique. Le séjour lui en parut fort agréable tant qu’il put se promener seul du Forum au Champ de Mars et y regarder en liberté les faiseurs de tours de force et les diseurs de bonne aventure ; mais, quand l’amitié de Mécène en eut fait un personnage et qu’il ne lui fut plus possible de sortir de chez lui sans être assailli d’inconnus qui le félicitaient de sa bonne fortune, de fâcheux qui l’interrogeaient sur les affaires publiques, de solliciteurs qui lui demandaient son appui, il prit la ville en horreur. Ces importunités lui devinrent si odieuses qu’il faillit en perdre sa modération ordinaire : il désira la retraite avec une passion qui a lieu de surprendre chez un sage qui professait qu’il ne faut rien souhaiter avec trop d’ardeur. Aussi vécut-il très heureux dans sa petite maison des champs ; mais je suis tenté de croire que ce qui rendait son bonheur plus vif, c’était le souvenir des importunités de la ville auxquelles il venait d’échapper. Peut-être n’aurait-il pas trouvé qu’il y faisait des « repas de dieux, » s’il ne s’était rappelé, pendant qu’il était à table sans façon en compagnie de quelques voisins, l’ennui des grands dîners de Rome avec leurs lois tyranniques, qui forçaient à boire autant de coups que le voulait le roi du festin, et leurs conversations insupportables dont les scandales de la veille et les acteurs en renom faisaient tous les frais. Les malins ont fait remarquer qu’il ne parait jamais si épris de la campagne que lorsqu’il est retenu à la ville. C’est de Rome, un jour qu’il à subi toute sorte de sollicitations et d’ennuis, qu’il laisse échapper cette exclamation, où il a mis toute son âme : O rus, quando ego te aspiciam ! II paraît se refroidir pour sa maisonnette quand il y arrive, et souvent il désire la quitter dès qu’il y est resté quelques semaines. C’est une inconstance dont il s’accuse humblement, mais dont il a grand’peine à se corriger. « Plus léger que le vent, dit-il, je désire être à Tibur quand je suis à Rome, et je regrette Rome quand je suis à Tibur. » voilà bien le mondain impénitent, qui s’est cru guéri parce qu’il a éprouvé un moment de dépit contre ces plaisirs qui l’enchantent, et qui ne tarde pas à reprendre son ancien joug quand sa mauvaise humeur est passée. Ce n’est que vers la fin de sa vie que sa conversion fut complète. Il en vint alors à aimer beaucoup plus la campagne que ses meilleurs amis ne l’auraient voulu. Pour elle, il manquait de parole même à Mécène, et, après lui avoir promis de n’être absent que quelques jours, il se faisait attendre des mois entiers.

L’histoire d’Horace devait être celle de beaucoup de Romains de son temps ; il n’en manquait pas qui, comme lui, devenaient de grands amis de la campagne pour avoir été trop amis de la ville : ces contrastes et ces retours ne sont pas rares chez les gens qui prennent tout avec passion. Quand la fatigue et l’ennui les chassaient de Rome, ils erraient d’abord autour de la grande ville, qu’ils osaient à peine perdre de vue. Ils voulaient s’éloigner d’elle le moins possible, ils se bâtissaient des maisons de plaisance tout près des portes, le long des grands chemins, sur les deux rives du Tibre. Mais ils s’apercevaient bientôt que ces villas et ces jardins qui coûtaient si cher ne les préservaient pas des importuns. La ville, qu’ils voulaient fuir, venait les y retrouver. Les pauvres gens suivent toujours à leur façon l’exemple des riches ; Rome aussi leur était pesante, et ils n’y voulaient pas rester toujours. Les jours de fête, toute une population misérable se précipitait dans les auberges des faubourgs, le long du fleuve, dans les bois sacrés, autour des temples. Ils dansaient « chacun avec sa chacune, » dit Ovide ; ils dînaient en plein air ou sous des tentes de feuillage. C’était un voisinage bruyant, incommode, et il n’était guère plus aisé d’être tranquille aux environs de Rome qu’à Rome même. On était donc forcé d’aller plus loin, à Tusculum, à Préneste, à Tibur, et, quand ces lieux, voisins de la ville et devenus, trop à la mode, furent à leur tour trop fréquentés, et qu’on n’y trouva plus le calme et le recueillement qu’on cherchait, il fallut aller plus loin encore. C’est ainsi que toute l’Italie, depuis le golfe de Baïes jusqu’au pied des Alpes, se peupla de villas élégantes. « Quand cesserez-vous, disait Sénèque aux riches de son temps, de vouloir qu’il n’y ait pas un lac qui ne soit dominé par vos maisons de campagne, pas un fleuve qui ne soit bordé de vos édifices somptueux ? Partout où jaillissent des sources d’eau chaude, vous vous empressez d’élever de nouveaux asiles pour vos plaisirs ; partout où le rivage forme une courbe, vous voulez fonder quelque palais, et, ne vous contentant pas de la terre ferme, vous jetez des digues dans les flots pour faire entrer la mer dans vos constructions. Il n’est pas de pays où l’on ne voie resplendir vos demeures, tantôt bâties au sommet des collines d’où l’œil se promène sur de vastes étendues de terre et de mer, tantôt élevées au milieu de la plaine, mais à de telles hauteurs que la maison semble une montagne. »

Ce n’étaient pas les riches seuls qui éprouvaient le besoin de s’enfuir de la ville et de respirer l’air des champs. Les affranchis aisés, les petits bourgeois, les gens de lettres surtout, plus amoureux encore que les autres de silence et de liberté, étaient heureux de posséder quelque part, loin de la foule et du bruit, ce que Juvénal appelle « un trou de lézard. » Suétone, que ses ouvrages d’érudition n’avaient pas enrichi, se mit en tête un jour d’acheter un petit domaine et de ne pas le payer trop cher ; à sa demande, Pline, qui le protégeait, chargea un personnage important de s’entremettre de l’affaire. « Ce qui tente notre ami, lui disait-il, c’est le voisinage de Rome, la facilité des communications, la simplicité des bâtimens, le peu d’étendue du domaine, assez grand pour le distraire et trop petit pour l’occuper. A des gens d’étude comme lui il suffit d’avoir assez de terre devant soi pour reposer l’esprit et réjouir les yeux ; il ne leur faut guère qu’un petit chemin de bordure, une allée pour se promener en paresseux, une vigne dont ils connaissent tous les ceps et quelques arbres dont ils sachent le nombre. » N’est-ce pas encore aujourd’hui un vrai jardin d’homme de lettres ?

Parmi ces amis de la campagne de tout rang et de toute condition qui se hâtaient de fuir la ville au premier loisir, il y en avait bien quelques-uns, comme Horace, qui se repentaient bientôt de l’avoir quittée. La solitude les ennuyait plus rapidement encore que le bruit les avait fatigués. Ils ne résistaient pas au regret des plaisirs du monde. Pouvait-on rester longtemps éloigné des jeux du cirque ou de l’amphithéâtre ? « Il fallait bien, dit Sénèque, voir un peu couler le sang humain. » Et ils s’empressaient de rentrer à Rome plus vite qu’ils n’en étaient sortis. Mais c’était l’exception : d’ordinaire les riches Romains restaient dans leurs villas le plus longtemps qu’ils le pouvaient. Ils en avaient sur le haut des montagnes ou au bord des fleuves pour la saison d’été, d’autres, abritées des vents rigoureux, qu’ils habitaient l’hiver. Quelques-unes étaient fort éloignées de Rome, et l’on s’y rendait au temps des longues vacances, par exemple à l’automne pendant les fériés des vendanges ; on allait à celles qui étaient tout près de la ville quand on n’avait qu’un ou deux jours de loisir. De cette façon on ne séjournait dans Rome que lorsqu’on y était tout à fait retenu par les affaires, et à Rome même on prétendait trouver la campagne. Les gens du peuple, nous dit Pline, se contentaient de placer des fleurs à leurs fenêtres : pauvres fleurs qui devaient avoir grand’peine à vivre, sans air et sans soleil, dans les rues étroites de la vieille cité ! Ceux qui pouvaient se faire bâtir une maison pour eux avaient soin d’y garder derrière l’atrium la place d’un petit jardin, avec quelques arbres qu’ils appelaient un bosquet, un petit filet d’eau dans un ruisseau de marbre auquel ils donnaient le nom d’euripe, et au fond une grotte de rocailles à côté d’une perspective fuyante d’arbres peints sur le mur, tant ils tenaient à se faire illusion et à oublier qu’ils étaient au milieu d’une grande ville !

Voilà une société qui paraît fort éprise de la nature ; mais n’oublions pas que le goût des champs lui était surtout venu du dégoût de la ville : cela se voit à certains indices. Il est aisé de reconnaître, à ce qu’il me semble, que ceux qui habitaient ces belles villas étaient plutôt des gens du monde qui voulaient se refaire que des amis désintéressés de la nature. Ils n’y venaient pas uniquement pour y vivre dans une sorte de contemplation muette des beautés champêtres, et on les aurait trouvés coupables s’ils s’y étaient enfermés pour n’en plus sortir. Du temps de Tibère, un personnage important de Rome, Servilius Vatia, effrayé sans doute et dégoûté de tout ce qu’il avait vu dans le sénat, se fit construire une villa magnifique près de Cumes, et y passa sa vie. Il ne nous vient pas à l’idée de le blâmer de s’être soustrait à tant de périls et de honte, et personne ne songera à le plaindre d’avoir vécu dans un si admirable pays ; mais les Romains avaient grand’peine à comprendre, même sous l’empire, qu’on s’exilât ainsi volontairement de la société et des affaires publiques ; Servilius Vatia leur faisait l’effet de s’être enterré vivant, et Sénèque nous dit que toutes les fois qu’il passait près de la belle villa de Cumes, il ne pouvait s’empêcher de dire : « Ici reposé Vatia. » Les maîtres de ces maisons de campagne étaient donc ordinairement des gens engagés dans l’activité des affaires et le mouvement de la vie, des financiers, des hommes politiques qui venaient s’y reposer des fatigues anciennes et se préparer à des fatigues nouvelles, des écrivains qui cherchaient à retremper leur esprit et à rafraîchir leur imagination dans la solitude. « Ici, disait Pline, tout heureux d’arriver à sa maison de Laurente, ici, je n’entends plus de bruits importuns ; ici, je ne m’entretiens qu’avec moi-même ou avec mes livres. O mer, ô rivages, mes vrais cabinets d’étude, que d’idées ne faites-vous pas naître en moi, que d’ouvrages vous me dictez ! » Et, comme il aime beaucoup à nous parler de lui, il nous fait heure par heure le tableau de la vie qu’il y mène : « Je m’éveille quand je peux, ordinairement vers la première heure (six heures du matin). Mes fenêtres restent d’abord fermées, car j’ai remarqué que le silence et les ténèbres animent l’esprit. Si j’ai quelque ouvrage commencé, je m’en occupe ; je dispose tout, les idées et même le style, comme si j’écrivais et je corrigeais. Je travaille ainsi tantôt plus, tantôt moins, selon que je trouve plus ou moins de facilité à composer et à retenir ; puis j’appelle un secrétaire, je fais ouvrir les fenêtres et je dicte ce que j’ai composé. A la quatrième heure ou à la cinquième (dix ou onze heures), selon le temps qu’il fait, je vais me promener dans une allée ou sous un portique, et je ne cesse pas, en me promenant, de composer et de dicter. Ensuite je monte en voiture ; là encore je poursuis l’ouvrage dont je me suis occupé pendant mon repos du matin et ma promenade. » Et il continue à nous faire le récit de ces journées sérieuses où le travail se mêle à tout, jusqu’au repas du soir, car on a l’habitude d’y faire une lecture instructive. Même quand il se donne quelque plaisir extraordinaire, lorsqu’il va par exemple à la chasse, il a grand soin d’apporter ses tablettes ; elles sont à côté de lui pendant qu’il est assis près des filets, et, quand les sangliers tardent à se prendre, il tire son poinçon et se met à écrire ; s’il revient les mains vides, il rapportera au moins ses pages pleines. Ce n’est pas tout à fait ainsi que nous entendons la vie à la campagne. Sans doute tout le monde alors n’était pas aussi laborieux que Pline ; il devait y avoir des gens qui ne traînaient pas toujours leur secrétaire après eux et qui, lorsqu’ils allaient chasser, laissaient leurs tablettes à la maison ; mais presque tous étaient, comme lui, des politiques, des orateurs, des lettrés, des gens du monde, que la fatigue avait un moment chassés de la ville, qui se préparaient à y revenir bientôt, et qui voulaient profiter de leur séjour aux champs pour rapporter à leurs fonctions ordinaires un corps plus robuste et un esprit plus vif.

Quand on sait pour qui les villas romaines étaient faites et ce qu’on venait y chercher, on trouve qu’elles répondaient parfaitement à leur destination. C’est leur premier mérite, qui se retrouve dans l’ensemble et les moindres détails, d’être tout à fait appropriées à ce qu’on demandait d’elles. Pline le Jeune nous a rendu le service de nous décrire les siennes, et cette description suffit à nous donner une idée des autres. On sera frappé d’abord en la lisant de voir combien ces maisons de Laurente et de l’Étrurie ressemblaient pour l’essentiel à la villa d’Hadrien que nous venons d’étudier. Il n’y a vraiment entre elles qu’une différence, celle que la fortune et le rang mettaient entre leurs propriétaires. Un simple particulier ne pouvait pas se permettre ce qu’osait faire un empereur ; mais le système général des constructions et de la décoration est le même, et les lettres de Pline confirment tout à fait la restauration de M. Daumet.

Je suppose que notre première impression, si nous pouvions voir les villas de Pline, surtout celle de l’Étrurie, qui était la plus belle, serait d’être fort étonnés de la multiplicité des bâtimens qui les composent. Tous ces édifices, de hauteurs et de formes différentes, plutôt juxtaposés qu’unis, nous feraient l’effet d’un village bien plus que d’une maison de campagne [10]. Mais il faut se souvenir qu’il s’agit d’y loger un Romain, et qu’un Romain, même lorsqu’il se pique de vivre simplement, ne peut se passer d’une foule d’esclaves. Quand on ne se contente pas de les entasser dans les caves, et qu’on veut, comme Pline, leur donner des chambres convenables qu’on pourrait au besoin offrir à des amis, il faut avoir beaucoup de place et des corps de logis nombreux. Ce qui surprend encore plus que le nombre de ces corps de logis, c’est qu’on n’ait pas pris la peine de les disposer d’une façon plus régulière. Mais nous avons déjà vu que les Romains, surtout dans leurs maisons de campagne, ne paraissaient pas tenir beaucoup à l’apparence extérieure. C’est ainsi qu’au lieu de placer tous les salons et toutes les chambres du même côté pour des raisons de symétrie, leurs architectes les distribuaient un peu partout, afin de leur donner des expositions différentes ; ils multipliaient les pavillons séparés, pour qu’on y fût plus isolé et qu’on y eût de tous les côtés une plus belle vue. L’ordonnance générale pouvait sembler moins heureuse, mais les appartemens étaient plus commodes, ce qui leur suffisait. Nous sommes des vaniteux, qui songeons d’abord à la façade ; pourvu qu’elle ait meilleure mine, nous acceptons volontiers d’être mal logés. Les Romains s’inquiétaient moins des passans, et ils ne faisaient la maison que pour ceux qui devaient l’habiter. Tout ce qui pouvait la leur rendre plus agréable était prodigué sans mesure ; on n’épargnait rien quand il s’agissait de leur procurer ce repos fortifiant et cette variété de plaisirs calmes qu’ils y venaient chercher. Certes Pline était loin d’être un voluptueux. ; il passait au contraire pour un homme de mœurs antiques, et Martial le comparait à Caton. On ne peut s’empêcher pourtant d’être effrayé quand on voit jusqu’à quel point il avait poussé la recherche du bien-être dans ses maisons de plaisance. On se perd dans l’émunération qu’il nous fait de ses appartement il a des salles à manger de grandeur différente pour toutes les occasions ; il dîne dans celle-ci quand il est seul, l’autre lui sert à recevoir ses amis intimes, la troisième est plus vaste et peut contenir la foule de ses invités. L’une s’avance dans la mer : on y voit, tout en prenant son repas, les flots se briser contre les murailles ; l’autre s’enfonce dans les terres : on y jouit de tous les côtés de la vue des champs et des spectacles de la vie rustique. D’ordinaire une chambre à coucher suffit aujourd’hui aux plus exigeans ; il serait difficile de dire combien en contiennent les villas de Pline. Il y en a non-seulement pour tous les besoins, mais pour tous les caprices. Ici, on peut voir la mer de toutes les fenêtres ; là, on l’entend sans la voir ; ailleurs, on la voit sans l’entendre. Cette pièce est disposée en forme d’abside, et par de larges ouvertures elle reçoit le soleil à toutes les heures du jour ; une autre est obscure et fraîche, et ne laisse entrer que tout juste assez de lumière pour qu’on ne soit pas dans les ténèbres. Si le maître désire s’égayer, il se tient dans cette salle ouverte d’où il voit tout ce qui se passe au dehors ; s’il éprouve le besoin de se recueillir, il a précisément une chambre où il peut s’enfermer et qui est disposée de telle sorte qu’aucun bruit n’arrive jamais à ses oreilles. Pline l’appelle « ses délices ; » il est heureux, dans sa villa, d’être loin de Rome ; dans cette chambre, il lui semble qu’il est loin même de sa villa. Ajoutons que ces pièces sont parées de belles mosaïques, souvent couvertes de peintures gracieuses, et qu’elles contiennent presque toutes des fontaines de marbre, car l’eau y coule de tous les côtés, claire, fraîche, abondante ; elle égaie tout par son murmure, elle est un des élémens essentiels de la décoration des villas. Elle entre pour une grande part dans les inventions capricieuses des architectes, quand ils veulent trouver des dispositions nouvelles dont l’originalité puisse plaire à ces grands seigneurs difficiles et désœuvrés. On se rappelle la belle salle carrée rafraîchie par l’euripe dans la villa d’Hadrien ; Pline ne pouvait pas se faire bâtir un édifice aussi coûteux, mais il avait, à l’extrémité de son jardin, une treille touffue, soutenue par quatre colonnes de marbre de Caryste. Sous cette treille, qui formait un abri agréable, on avait placé des fontaines jaillissantes, un bassin rempli d’eau sans cesse renouvelée et qui ne débordait jamais, enfin un lit de repos en marbre blanc, où l’on venait s’étendre à la chaleur du jour. « De ce lit, dit Pline, l’eau s’échappe de tous les côtés par de petits tuyaux, comme si c’était le poids de celui qui s’y couche qui la faisait jaillir [11]. » Pour compléter cet ensemble, il faut imaginer des bains, des piscines, des jeux de paume, des portiques qui s’étendent dans tous les sens pour jouir de toutes les expositions, des allées sablées pour les promenades à pied, d’autres dont le sol est plus ferme, et qui conviennent mieux aux courses en litière, enfin, pour ceux qui veulent aller à cheval, un vaste hippodrome, formé d’une longue allée, droite et sombre, qu’ombragent des platanes et des lauriers, tandis que de tous côtés serpentent des allées circulaires, qui se croisent et se coupent de manière à rendre l’espace plus grand et la promenade plus variée. Voilà ce qu’on devait trouver dans la villa d’un homme riche, mais rangé, qui, sans faire de folies, tenait à être commodément logé à la campagne pour s’y reposer à l’aise.

Nous n’avons rien dit des parcs et des jardins, ce qui peut sembler étrange quand il est question d’une maison de campagne ; mais il est assez difficile d’en parler. Comme on le pense bien, c’est ce qui dans les villas antiques s’est le moins conservé. Nous n’avons plus, pour juger ce qu’ils devaient être, que quelques peintures où ils sont tant bien que mal représentés, et ce que les écrivains nous en disent par hasard. Ces témoignages sont assez incomplets et ne satisfont qu’à moitié notre curiosité, mais ils ont au moins cet avantage d’être tout à fait d’accord ensemble. Parmi les paysages qui décoraient les maisons anciennes, on a retrouvé, soit à Pompéi, soit à Rome, quelques peintures de jardins : ce sont toujours des allées régulières, enfermées entre deux murs de charmilles, et qui se coupent à angle droit. Au centre se trouve d’ordinaire une sorte de place ronde avec un bassin sur lequel nagent des cygnes. De distance en distance, on a ménagé, de petits cabinets de verdure, formés de cannes entrelacées et couverts de vignes, au fond desquels on aperçoit une colonne de marbre ou une statue et des sièges placés tout autour pour permettre aux promeneurs de se reposer un moment. Ces peintures font souvenir de ce mot de Quintilien qui exprime d’une façon naïve le goût de son temps : « Est-il rien de plus beau qu’un quinconce disposé de telle manière que, de quelque côté qu’on regarde, on n’aperçoit que des allées droites ? » Ces écrivains ajoutent à ces renseignemens quelques détails curieux. On voit par les descriptions de Pline le Jeune que dans ses jardins, comme dans les paysages dont on vient de parler, les allées sont bordées par de véritables murailles de verdure. C’est ainsi qu’il a grand plaisir à nous dépeindre une belle allée de platanes dont il est fier. « Mes platanes, dit-il, sont couverts de lierre qui court autour du tronc et des branches et, s’étendant d’un arbre à l’autre, les lie tous ensemble. » Entre eux, pour que le mur soit plus épais, on a planté des buis et, derrière les buis, des lauriers, afin d’achever de remplir l’intervalle. Le buis surtout joue un rôle important dans les jardins romains. Non-seulement il forme la bordure des parterres et encadre complaisamment les dessins capricieux qu’on y a tracés, mais on le taille de la manière la plus bizarre. Ce n’est pas assez d’en faire des pyramides ou de lui donner l’apparence d’un vase, comme à Versailles ; tantôt on veut qu’il représente des animaux qui se regardent ; d’autres fois on en forme des lettres qui expriment le nom du propriétaire ou de l’ouvrier [12]. Ces fantaisies sont à la mode depuis Auguste : on dirait que les Romains, dans une sorte d’enivrement de leur fortune, sont devenus alors plus sensibles à ce que Saint-Simon appelle « le plaisir superbe de forcer la nature. » Ils essaient d’introduire la campagne à la ville, ils amènent la ville aux champs. Pour niveler le terrain sur lequel s’élèveront leurs villas, ils rasent les montagnes, ils comblent les vallées. Dans leurs jardins, ils n’aiment que les arbres dont on a arrêté la croissance ou dénaturé la forme. Il y a bien quelques gens d’esprit, les poètes surtout, Horace, Properce, Juvénal, qui protestent contre ces caprices. Sénèque déclare hautement qu’il préfère « les ruisseaux dont on n’a pas contraint le cours et qui coulent comme il plaît à la nature, et les prairies qui sont charmantes sans art ; » mais Sénèque n’en habitait pas moins des villas au goût du jour ; il avait chez lui des haies tondues, des buis taillés, des arbres contrefaits et tous les autres tours de force qu’il trouvait ridicules : tant il est vrai qu’il est bien plus facile de se moquer de la mode que de s’y soustraire.

Il est du reste évident que les jardins et les parcs étaient loin d’avoir alors l’importance qu’ils ont prise chez nous. On le voit bien au peu de place qu’ils tiennent dans les descriptions de Pline. Les anciens ne possédaient pas tous les moyens de les varier et de les embellir que nous connaissons aujourd’hui. Plusieurs des arbres qui font l’ornement de nos parcs leur manquaient. Leur flore surtout n’était pas aussi riche [13]. Leurs jardins étaient donc moins susceptibles d’ornemens naturels que les nôtres ; aussi y tenaient-ils beaucoup moins que nous. Ce qui remplace tout pour eux, ce qu’ils souhaitent avec le plus de passion dans les villas qu’ils construisent, c’est la vue. Pour se procurer une vue large ou riante, qui embrasse un vaste horizon ou s’arrête sur un endroit charmant, rien ne leur coûte. Elle est le premier agrément de leurs maisons de plaisance. Ils consentent à se promener, à pied ou en litière, dans des allées monotones, entre deux haies de charmilles, mais lorsqu’ils sont chez eux, dans leurs salles à manger, dans leurs chambres, dans leurs cabinets d’étude, ils veulent, de leur fauteuil ou de leur lit, avoir devant les yeux les plus beaux sites : c’est pour ainsi dire de leurs fenêtres qu’ils aiment la nature et qu’ils jouissent de la campagne.

Il faut pourtant faire ici encore une distinction : les vues que recherchaient les Romains n’étaient pas toujours celles que nous préférons, et, parmi les sites que nous aimons le plus, il y en a qui n’auraient pas été de leur goût. Leur amour pour la nature avait ses préférences et ses limites. Les grandes plaines, les belles prairies, les terres fertiles, les ravissaient. Lucrèce n’imagine, pas de plus grand plaisir, les jours où l’on n’a rien à faire, que « d’être couché près d’un ruisseau d’eau vive, sous le feuillage d’un arbre élevé, » et Virgile se souhaite à lui-même, comme le suprême bonheur, « d’aimer toujours les champs cultivés et les fleuves qui coulent le long des vallées. » voilà le premier plan des paysages qu’ils aiment, des prés ou des moissons, quelques beaux arbres et de l’eau ; ajoutons-y, comme fond du tableau, quelques collines à l’horizon, surtout si elles sont cultivées sur leurs flancs et boisées jusqu’à leur sommet. Le cadre ainsi est complet ; il ne contient que ces beautés simples et proportionnées qui plaisent par-dessus tout à ces artistes délicats. Mais il faut avouer que, si la nature riche et civilisée les charme, ils comprennent moins la grandeur de la nature sauvage. Cicéron dit en propres termes qu’il n’y a que la force de l’habitude qui puisse nous faire trouver quelque agrément aux sites de montagne. Pendant plusieurs siècles, des officiers romains, des chefs de légion, des gouverneurs de province, des intendans de l’empereur, gens d’un esprit ouvert, d’un goût éveillé, ont franchi les Alpes, sans éprouver d’autres sensations que l’ennui ou l’effroi. Ils auraient été fort surpris d’apprendre que des milliers de voyageurs, iraient un jour admirer ce spectacle qui leur semblait si rebutant. On n’allait guère voir alors les hautes montagnes par curiosité. Avant de passer le Saint-Gothard, si on ne pouvait pas s’en dispenser, on faisait un vœu à Jupiter, pro itu et reditu, et le poète Claudien dit que lorsqu’on apercevait les glaciers il semblait qu’on avait vu la Gorgone, tant on était épouvanté ! C’est une conquête assurément d’être devenu sensible à ces grands spectacles, et nous devons nous en féliciter, mais peut-être avons-nous perdu d’un côté ce que nous gagnons de l’autre. Nous comprenons mieux que les anciens la poésie d’un site sauvage, je le veux bien ; mais sentons-nous aussi vivement qu’eux ce que Sainte-Beuve appelle « le charme d’un paysage reposé ? » Quand nous parcourons la Haute-Italie et que nous sommes arrivés aux environs de Mantoue et aux bords du Po, la vue de ce pays, autrefois renommé des voyageurs, nous laisse presque indifférens. Comme nous avons l’esprit occupé des beaux aspects des Alpes que nous venons de traverser, nous regardons à peine, et non sans quelque dédain, ces campagnes riantes et le grand fleuve calme qui les arrose. C’est pourtant la patrie de Virgile ; c’est le paysage qu’il avait sous les yeux dans son enfance, et qui n’est jamais sorti de son cœur. Ces plaines, qui nous semblent sans caractère, ont fait naître en lui l’amour de la nature. Il n’a pas eu besoin, pour la comprendre, de s’enfoncer dans la montagne, de s’élever jusqu’à la région des neiges éternelles, et de voir les grands fleuves sortir des glaciers. Il lui a suffi de regarder ces vertes prairies, de se promener te long de ces ruisseaux, sous le pâle feuillage des saules, de prendre « l’ombre et le frais au bord des fontaines sacrées, » d’écouter le soir « le gémissement des ramiers et le chant lointain du paysan qui coupe ses arbres. » C’est ainsi que s’est éveillé dans son âme ce profond sentiment de la vie universelle et cette sympathie généreuse pour la nature qui nous ravit dans ses vers. — Avons-nous donc autant gagné qu’on le prétend, si, à force de progrès, nous sommes devenus incapables de comprendre les sites et d’aimer le pays qui ont inspiré de si beaux ouvrages ?

Pour revenir, en finissant, à la villa de Tibur et au prince qui l’a construite, il me semble qu’Hadrien et sa maison de campagne nous donnent en somme une idée assez juste de la façon dont les Romains comprenaient la nature et en jouissaient, et que cette façon n’est ni aussi déraisonnable ni aussi éloignée de la nôtre qu’on le suppose. Comme les curieux de nos jours, Hadrien courût beaucoup le monde ; il visita de préférence les pays dont les beautés naturelles sont relevées par de grands souvenirs historiques : c’est un goût qui ne semblera étrange à personne. La nature l’attira aussi pour elle-même, et nous voyons qu’il fit ce qu’on ne faisait pas de son temps, il gravit l’Etna et le mont Casius. Mais quand il voulut se construire une maison de campagne pour ses dernières années, il ne la bâtit pas sur les flancs du Casius ou de l’Etna, et il fit bien. Ce sont des spectacles qu’il est bon de voir une fois, en passant, mais qu’il ne convient guère d’avoir toujours sons les yeux. Il choisît un de ces sites plus limités, moins grandioses, qui n’écrasent pas l’homme par leur sublimité, qui ne surexcitent pas toujours son admiration, ce qui fatigue à la longue, mais qui au contraire calment et reposent, Pour savoir si son choix fut heureux, nous n’avons qu’à retourner un moment à la villa de Tibur et à contempler l’admirable vue dont on jouit du Pœcile. Plaçons-nous sur le rond-point circulaire qui le termine et qui a été disposé pour que rien de ce beau spectacle ne fût perdu. Soyons sûrs qu’il s’y trouvait des bancs de marbre, et qu’Hadrien et ses amis sont venus souvent s’y asseoir au déclin du jour. Devant soi, on a Rome ; c’est elle qui attire d’abord le regard. On l’aperçoit tout entière à l’horizon, avec ses tours et ses dômes qui se dessinent dans le ciel. — Qui sait si, en plaçant sa villa en face de sa capitale, Hadrien n’a pas voulu se donner le plaisir d’un piquant contraste ? Le poète a dit qu’il n’y a rien de plus agréable que d’entendre les vents hurler quand on est tranquille dans sa maison : peut-être semblait-il à ce prince, fatigué du pouvoir et de la vie, que ce spectacle de l’activité lointaine lui rendrait le repos plus doux. — Mais si Rome attire d’abord l’attention, les sites environnans s’en emparent bientôt et la gardent. Près de soi, de tous les côtés, les collines s’élèvent et montent peu à peu, devenant plus vertes et plus riantes à mesure qu’elles s’éloignent davantage de la plaine. A gauche, on aperçoit les sommets des monts latins ; à droite, les montagnes pittoresques de la Sabine, Mentana, Monticelli, et plus loin Palombara, au pied du mont Gennaro. Il est impossible d’imaginer un horizon plus simple et plus large à la fois, plus de grandeur et de calme, plus de variété et de proportion : « Ce n’est pas seulement un paysage, dirait Pline le Jeune, c’est un tableau. » On s’arrache difficilement à ce spectacle, et l’on se dit, en le quittant, qu’il est impossible de soutenir que des gens qui savaient si bien choisir la situation d’une maison de plaisance n’aimaient pas la campagne et ne comprenaient pas la nature.


GASTON BOISSIER.

  1. Voyez la Revue du 15 avril et du 15 juillet.
  2. A cette occasion, Vespasien prononça dans le sénat quelques paroles que l’inscription funèbre a grand soin de rapporter, « Silvanus, dit-il, s’est conduit si honorablement en Mésie qu’on n’aurait pas dû attendre jusqu’à moi pour lui accorder l’honneur des ornemens triomphaux. Mœsiœ ita prœfuit ut non debuerit in me differri honor triumphalium ejus ornamentorum. » On voit que ce soldat parvenu avait pris du premier coup la dignité et l’élégance du langage des césars.
  3. Dans le quatrième volume de son Histoire.des Romains. Je suis heureux de renvoyer à cet ouvrage, où M. Duruy, revenant aux travaux de sa jeunesse après un long intervalle et des services importans rendus au pays, retrace, d’une façon si savante et si vivante à la fois, l’histoire de l’empire. Même quand il ne parvient pas à convertir tout à fait le lecteur à ses idées, il sait toujours l’intéresser et l’instruire.
  4. Le voyage d’Antioche à Constantinople, séparées l’une de l’autre par une distance de 740 milles, c’est-à-dire de plus de 1,100 kilomètres, pouvait se faire par la poste impériale en moins de six jours. Je renvoie, pour tous ces détails, à l’Histoire des mœurs romaines d’Auguste aux Antonins, par M. Friedlœnder, que M. Vogel a traduite en français. Cet excellent ouvrage, plein de faits curieux habilement présentés, contient tout un long chapitre sur les voyages chez les Romains. On y trouvera tous les détails que je ne puis donner ici.
  5. N’oublions pas d’ailleurs que ce nom était devenu général chez les Romains, et que, dans les villas, toutes les vallées agréables et fraîches s’appelaient Tempé.
  6. C’est dans une de ces chambres qu’a été trouvée la mosaïque des colombes, ce qui prouve qu’Hadrien, tout en s’occupant d’orner et d’embellir les appartenions destinés aux pompes officielles, ne négligeait pas son habitation privée.
  7. On en voit qui ont cette forme dans la célèbre mosaïque de Palestrina. On y trouve aussi représentée une de ces fêtes égyptiennes qui devaient être si fréquentes le long du canal de Canope. Sous un berceau couvert d’une vigne chargée de fruits, des hommes et des femmes sont mollement étendus et tiennent des vases à boire. Une des femmes élève le rhython jusqu’à ses lèvres, une autre montre les grappes qui pendent, d’autres jouent de la flûte ou pincent des instrumens à cordes, tandis qu’autour d’eux coule le fleuve couvert de fleurs de lotus.
  8. Le jour où Caligula fut tué, il donnait des jeux au peuple dans lesquels des Égyptiens et des Éthiopiens représentaient les scènes des enfers. Le spectacle devait avoir lieu le soir et se prolonger dans la nuit.
  9. C’est ce qui s’aperçoit, à ce qu’il semble, dans les paysages qu’il aime à dessiner. Quel qu’en soit le mérite, ils ont toujours quelque chose de moins profond et de plus mondain que ceux des deux autres poètes. La mythologie y tient beaucoup de place, et elle n’est pas toujours, comme chez eux, la traduction naïve et l’expression sincère des grands phénomènes de la nature ; ce n’est souvent qu’un de ces procédés dont se sert un homme d’esprit pour jeter quelque agrément dans ses descriptions.
  10. Je ne sais si Pline ne veut pas exprimer une idée semblable quand il dit qu’on aperçoit de sa maison de Laurente une foule de villas a qui, vues de la mer ou même de la côte, présentent l’image d’une multitude de villes. »
  11. C’est une fantaisie de ce genre qui avait donné naissance à la fameuse volière de Vairon, si vaste, si belle, si pleine de complications ingénieuses, si peuplée d’oiseaux rares. Le milieu de la volière formait une salle à manger où la table et les lits des convives étaient entourés d’une eau courante, en sorte qu’en mangeant les mets les plus délicats on pouvait voir nager les poissons à ses pieds et entendre chanter autour de soi les merles et les rossignols.
  12. Ne nous hâtons pas trop de rire de cette manie : ne la voyons-nous pas renaître sous nos yeux ? La mode ne s’est-elle pas établie récemment de tracer dans nos jardins des dessins bizarres avec des fleurs ? On a déjà formé le chiffre du propriétaire, on en viendra bientôt à écrire le nom tout entier.
  13. M. Friedlœnder fait remarquer que l’Europe est redevable au goût si prononcé des Turcs pour les fleurs d’une partie de la magnifique flore de nos jardins. C’est de Constantinople que la tulipe, le lilas, la renoncule, ainsi que le laurier-cerise et la mimosa, ont passé, par Vienne et Venise, dans les jardins de l’Occident. Plus tard la découverte de l’Amérique amena en Europe une importation nouvelle et bien plus abondante de fleurs et de plantes d’ornemens.