Promenades dans le golfe Saint-Laurent/IV

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IV

L’ÎLE D’ANTICOSTI.


Dès sept heures du matin, le Napoléon III mouillait par le travers de la pointe ouest de l’Anticosti[1] et le vent de terre nous apportait le bruit de la canonnade qui saluait notre arrivée. Les habitations du poste se pavoisaient de drapeaux et de banderoles en signe de réjouissance ; et bientôt nous étions reçus à bras ouverts par le gardien du phare, M. Malouin, qui certes, ne s’attendait pas à la surprise que nous lui ménagions.

Un fort cheval normand attelé à une lourde charrette de roulage, aux roues peintes en rouge, était venu au devant de la chaloupe, et nous attendait avec de l’eau jusqu’au poitrail. La baleinière ne pouvait atterrir, et cet ingénieux genre de locomotion exempta les pieds de nos seigneuries de venir en contact avec l’onde amère qui, ce matin-là, était de ces plus froides et de ces plus basses. Entassés pêle-mêle sur le véhicule amphibie, nous fûmes présentés en bloc à M. Malouin qui, tout en nous aidant à sauter sur la grève, nous dit du ton le plus cordial du monde :

— Soyez les bienvenus, messieurs !

Tout-à-coup, un passager s’avança vers lui, tête nue, et s’adressant au vieux gardien du phare lui dit d’un ton tremblant :

— Ne me reconnaissez-vous donc pas ?

— Mais, oui, attendez. Cette voix… ? Oh ! mon Dieu ! c’est toi, mon fils !

Et enlacés dans les bras l’un de l’autre, ils se tinrent longtemps embrassés.

Depuis neuf ans le jeune Malouin était parti pour l’étranger, dans le but d’y tenter fortune. La Californie, qui a été le tombeau de tant d’autres, lui avait souri. Il revenait aujourd’hui partager ses épargnes avec son père, et dorer ses vieux jours de l’aurea mediocritas du poète. Dans le cours de ma vie aventureuse, bien des choses m’ont fait plaisir, jamais je n’ai éprouvé plus grand contentement du cœur, qu’au moment où ce vieillard et cet homme fait, oublieux des longues heures de la séparation, se jetèrent dans les bras l’un de l’autre pour pleurer de bonheur.

Il fallait se garder de venir rompre ce tête-à-tête, et bientôt nous nous éparpillâmes sur la grève, chacun se livrant à son plaisir favori : celui-ci faisant collection de coquillages, celui-là discutant géologie, cet autre se plaignant de ce que la sensation du roulis le suivait jusque sur le rivage. Quant à nous, guidés par un domestique, nous allâmes visiter le phare, belle lumière de second ordre, dont l’appareil a été construit en 1856 par la maison L. Sautter, de Paris.

Cent neuf pieds séparent le sol de la girouette. Le foyer de la lanterne, qui donne une lumière fixe et blanche, est à 112 pieds au-dessus du niveau des hautes eaux. De la galerie de la tour, l’œil embrasse, par un temps calme, une des plus ravissantes marines du golfe Saint-Laurent. En temps de brume et pendant les tempêtes de neige, un coup de canon tiré d’heure en heure indique aux gens du large l’approche de la pointe ouest. En cas d’accident, un dépôt de provisions où se trouvent six barils de farine, quatre barils de lard, huit barils de pois et six paires de raquettes, est mis à la disposition des naufragés qui ne sont pas les seuls à en profiter, si l’on en juge par ce qui est arrivé en 1874. Une bande de Terreneuviens avait hiverné dans l’île, et s’étant laissée surprendre par la famine, vint défoncer à coups de hache la petite maison qui contenait le précieux dépôt. Pendant quelques jours ces écumeurs firent bombance aux dépens du gouvernement de la Puissance, se contentant de se bourrer l’estomac autant que possible et de rire aux larmes des légitimes remontrances du gardien.

Comme tout n’est qu’antithèse ici-bas, à quelques arpents du dépôt qui contient tout ce qui peut rendre à la vie, le voyageur égaré trouve aussi le champ du dernier repos. Dans ce petit cimetière, dort, entourée de ses trois enfants, une pauvre mère dont l’épitaphe porte pour toute légende les mots :

Alice Wright.
September 22 years : 1865.

Rien de triste comme cette jeune femme abandonnée avec ses enfants dans cette solitude, et n’ayant pour tout regret que les gémissements du flot qui déferle à quelques pas.

Deux années plus tard, lors de ma troisième croisière dans le golfe Saint-Laurent, en faisant une nouvelle visite à cette tombe, en compagnie de plusieurs amis, nous vîmes que la mort, cette grande pourvoyeuse, avait envoyé une nouvelle compagne à la pauvre Alice Wright. C’était une petite fille de dix ans, du nom de Béliveau, qui, un matin de juin, s’en était allée jouer dans les bois d’alentour, pendant que ses parents défrichaient une terre nouvelle. Après les courses sur l’herbe, la cueillette des rares fleurs sauvages de l’île, et les chasses données aux petits oiseaux, la pauvrette se sentit fatiguée. Un nid de verdure s’offrait au milieu d’un taillis à quelques pas de là : elle s’y blottit pour ne plus se réveiller que parmi les anges ; car son père, étant venu mettre le feu à ces broussailles, brûla vive sans le savoir son unique enfant !

Cette navrante histoire avait coupé la verve à mes compagnons de route, et maintenant que je songe à ces choses, je me rappelle que pour nous en distraire, nous acceptâmes la proposition du docteur de la Terrière, que nous avions trouvé sur l’île, en mission officielle. Le gouvernement l’y avait envoyé, avec l’ordre de vacciner tons ceux qui se présenteraient à lui ; et comme il y avait chômage ce jour-là, armés chacun d’un long bâton ramassé sur la grève, nous étions allés pousser une reconnaissance à deux milles du phare, à la pointe des Anglais. C’est là qu’était, il n’y a pas longtemps, le siège principal de la compagnie Forsyth. Nous en avions déjà entendu dire monts et merveilles. Ces utopistes de la finance voulaient, ni plus ni moins, relier la baie d’Ellis à celle du Renard, par une route macadamisée longue de 120 milles. Des embranchements de chemin de fer sillonneraient l’île en tous sens. Le remuement de capitaux qu’entraînerait l’ouverture de cette voie, ferait de la pointe ouest à la pointe aux Bruyères un vaste champ en culture, et l’Anticosti réalisait la première, ce rêve de l’ami Dupont, qu’un poète a rendu avec tant de verve :

Là, de sa roue en feu le coche humanitaire
Usera jusqu’aux os les muscles de la terre ;
Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits
Ne verront qu’une mer de choux et de navets.
Le monde sera propre et net comme une écuelle ;
L’humanitairerie en fera sa gamelle
Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,
Comme un grand potiron roulera dans les cieux.

Nous arrivâmes à cet Eldorado par un sentier couvert de pierre à chaux, une des seules richesses de l’île. De fois à autres, nous étions bien obligés de passer à gué quelques ruisseaux ; ou, appuyés sur nos gourdins, de renouveler le saut périlleux du vaillant compagnon de Cortès, de don Pedro de Alvarado qui, serré de près par les Mexicains, le soir de la nuit triste, et se trouvant en face d’un canal qu’il fallait traverser à la nage, ficha le fer de sa lance en terre, s’appuya fermement sur le manche, et franchit ainsi une distance qui ne fut égalée que plus tard, dans les contes de Perrault, par les fabuleuses enjambées du petit Poucet.

En route, la causerie roula sur les extravagances de la compagnie Forsyth. En bon voyageur, j’ai contracté l’habitude de prendre un peu et de laisser beaucoup de ce qui se dit autour de moi. J’avoue qu’il me fallut ici abandonner cette habitude. Nous étions arrivés ; et dans les vastes hangars qui s’élevaient devant nous, on avait entassé…

— Des pelles, des pioches, des charrues, des vivres, des habillements, enfin tout ce qui convient à de nouveaux colons, dira le lecteur prévoyant.

Nenni ! homme prudent. À la place de ces premières nécessités de la vie, on voyait pour des milliers de piastres de chevilles en fer pour les bottes, des masses, des enclumes, des perches de lignes superbes, des marche-pieds de carrosses, des poignées de cercueils, une imprimerie ; bric-à-brac impossible envoyé d’Angleterre par des gens qui avaient trompé la compagnie, et qu’il fallut revendre plus tard à des prix infimes. Notre lieutenant, LeBlanc, nous assura qu’en échange de cinq piastres il avait reçu des effets pour une valeur de quarante-cinq dollars parmi lesquels se trouvait un magnifique Ulster coat, qu’un loustic baptisa du nom de « sortie d’hôpital. » Au milieu de cette pacotille impossible, pendant que dans les vitrines s’étalaient des selles anglaises, des livrets d’hameçons et de mouches, des boucles de harnois, on avait oublié le nécessaire ; et le lard se vendait une piastre la livre !

Autour de ces magasins, vides aujourd’hui, est venu se grouper un village assez propret, habité par des Acadiens et par quelques familles irlandaises. Nous y trouvâmes tout le monde en liesse. Chacun était endimanché. Ce petit Landerneau était en l’air, car ce jour-là un photographe avait fait son apparition dans ces endroits reculés. Ce noble représentant de l’art était une femme de l’Islet qui avait frété un goëleton, et se faisait accompagner par sa fille et par trois hommes d’équipage. Elle courait pendant la belle saison, le Labrador et les îles du golfe, prenant le portrait de celui-ci pour trois gallons d’huile de loup-marin, échangeant la binette de celui-là contre de l’édredon, des œufs d’oiseaux, confectionnant la caricature d’un troisième pour la valeur d’une peau de renard ; bref, se tirant toujours d’affaire, et réussissant à faire louvoyer tant bien que mal sa goëlette sur les flots du Pactole. L’occasion, l’herbe tendre, et je pense, quelque diable aussi nous poussant, nous fîmes comme les autres. Nous eûmes la satisfaction de voir nos têtes, hâlées par le vent de mer, ressortir à côté du minois frais et éveillé d’une gentille Acadienne, mademoiselle Lelièvre qui, partie il y a quelques mois de la Grande Rivière, accomplissait ici une mission de dévouement et d’utilité publique. Enfermée pendant cinq heures, chaque jour, dans un cabanon en bois rond dont la porte était décorée d’une planche noire, d’où ressortait en lettres d’or le nom d’un navire naufragé, le Tanaro, elle faisait avec grand succès l’école à quarante-trois élèves ; et rarement il est donné à des voyageurs de rencontrer des enfants plus propres, mieux élevés, répondant plus poliment, et saluant les passants avec plus de courtoisie.

C’est ici, à la pointe des Anglais, c’est-à-dire à une lieue de la pointe ouest, que M. Ferland place le principal établissement de Jolliet.

Jolliet ! voilà un nom qui, avec celui du P. Marquette, éveille dans tous les cœurs français le souvenir des gloires du passé : de longues marches dans les solitudes de l’ouest ; de nuits d’insomnie employées à se défendre contre les embûches de l’indien, les intempéries des saisons, les morsures des moustiques ; d’interminables courses en canot d’écorce, entreprises dans le but de réaliser le grand rêve de la découverte du Mississippi.


Le voyez-vous, là-bas, debout comme un prophète,
Le regard rayonnant d’audace satisfaite,
La main tendue au loin vers l’Occident bronzé,
Prendre possession de ce domaine immense,
Au nom du Dieu vivant, au nom du roi de France
Au noEt du monde civilisé ?

Jolliet ! Jolliet ! deux siècles de conquêtes,
Deux siècles sans rivaux ont passé sur nos têtes,
Depuis l’heure sublime où, de ta propre main,
Tu jetas, d’un seul trait sur la carte du monde
Ces vastes régions, zone immense et féconde,
Ces vasFutur grenier du genre humain.


Oui, deux siècles ont fui ! La solitude vierge
N’est plus là. Du progrès le flot montant ; submerge
Les vestiges derniers d’un passé qui finit.
Où le désert dormait, grandit la métropole ;
Et le fleuve asservi courbe sa large épaule
Et leSous l’arche aux piliers de granit.[2]

Cinq ans après son voyage au Mississippi, Jolliet était créé seigneur de l’île d’Anticosti. Cette île lui était donnée « en considération de la découverte que le dit sieur Jolliet avait faite du pays des Illinois, dont il avait envoyé la carte, depuis transmise à monseigneur Colbert ainsi que d’un voyage qu’il venait de faire à la baie d’Hudson dans l’intérêt et l’avantage de la ferme du Roy. »

Dès lors, le nouveau suzerain s’occupa du soin d’améliorer les ressources de son fief en faisant la traite avec le nord, et en chassant le loup-marin.

Ses actes ne sont plus signés que Jolliet d’Anticosti : et plus tard, un de ses fils se faisait appeler Jean Jolliet de Mingan. Six ans après avoir pris possession de son île, en 1681, un recensement cité par M. Ferland donne de curieux détails sur la famille du découvreur du Mississippi.

D’abord apparaît Louis Jolliet âgé de 42 ans ; puis vient sa femme Claire Bissot, fille de Normands de Pont-Audemer, âgée de 23 ans ; puis leurs enfants, Louis âgé de cinq ans, Jean âgé de trois ans, Anne de deux ans et Claire d’un an. La maison du sire de céans se composait de six domestiques armés de six fusils, et Jolliet était propriétaire de deux bêtes à cornes et de deux arpents de terre défrichée.

Si l’on en croit Charlevoix, en donnant cette seigneurie à Jolliet, le roi de France ne lui fit pas un grand présent. Elle n’est absolument bonne à rien, remarque cet historien. Elle est mal boisée, son territoire est stérile, et elle n’a pas un seul havre où un bâtiment puisse être en sûreté. Les côtes de cette île sont assez poissonneuses ; toutefois je suis persuadé, conclut Charlevoix, que les héritiers du sieur Jolliet troqueraient volontiers leur vaste seigneurie pour le plus petit fief de France.

Jolliet mourut très pauvre, en 1700, dans son Anticosti prétendent les uns, sur une des îles Mingan, — celle située devant le gros Mécatina, au Labrador — assure M. Henry Harrisse. Celui qui avait donné la moitié d’un hémisphère à la France ; cet hydrographe du roy qui avait eu la patience de faire quarante-neuf voyages pour prendre connaissance de la rivière et du golfe, avant de dresser sa carte du Saint-Laurent ; celui que la Grèce aurait mis au rang des dieux et que Rome aurait porté au Capitole ; cet homme fut enfoui modestement par une main inconnue, sous une grève quelconque, n’ayant pour épitaphe que la page émue que lui a consacrée l’histoire reconnaissante.

Ô mon pays ! que fais-tu donc de tes gloires ? Crois-tu qu’un peuple se déshonore en érigeant des statues à des gens comme Jacques-Cartier, Champlain, de Maisonneuve, Joliette, Dollard et Montcalm ?

Mais ces réminiscences du passé semblent m’entraîner loin de cet humble récit de voyage, et me faire oublier le phare de la pointe de l’Ouest où, au milieu de la canonnade qui nous avait accueillis le matin, j’avais remarqué la voix vibrante d’une pièce assise sur un affût de gazon. Ce canon ne ressemblait nullement à celui que le ministre de la marine fait livrer aux gardiens de lumière. C’était un spécimen de l’artillerie anglaise du XVIIe siècle, pièce longue, en fer battu, pesant 2,800 livres. Elle avait été ramassée, il y a une vingtaine d’années, sur les brisants qui font face au phare. À cette époque, elle était entourée de plusieurs autres canons qui, à marée basse, servaient aux chasseurs d’outardes et de canards pour les aider à défiler le gibier. Mais petit à petit, ces témoins muets d’une autre époque disparurent. L’an dernier, il ne restait plus que deux de ces puissants engins de guerre : encore, n’asséchaient-ils que lors des grandes marées, et ils finirent à leur tour par être entraînés en eau profonde, lors de la débâcle du printemps. M. Malouin m’assura, qu’au jusant de la grande mer le voyageur qui se promènerait en chaloupe dans les environs, apercevrait encore une foule de ces pièces qui détachent sur le vert sombre des algues marines leurs longs cous rouillés et couverts de coquillages.

Quel terrible drame s’est donc passé sur cette pointe de brisants ? et qui jamais viendra raconter les péripéties de ce désastre ?

Je l’ai dit, ces pièces d’artillerie sont anglaises, et elles ressemblent à s’y méprendre aux canons du XVIIe siècle que l’on montre encore dans la Tour de Londres. Ne serait-ce pas sur les récifs de la pointe ouest que le capitaine Rainsford, commandant une des frégates de l’amiral Phipps, serait venu se heurter et se briser en fuyant à pleines voiles cette ville de Québec, dans la cathédrale de laquelle, le comte de Frontenac avait pieusement suspendu le pavillon du contre-amiral anglais humilié et vaincu ?

L’histoire du temps rapporte qu’il fit naufrage sur l’île Anticosti, où il réussit à débarquer avec quelques-uns de ses compagnons. Plusieurs se noyèrent en voulant prendre terre trop précipitamment : et comme les survivants n’avaient que peu de provisions, il fut entendu que la ration de chaque homme serait de deux biscuits, une demi-livre de lard, une demi-livre de farine, une pinte et quart de pois et deux petits poissons. Quelques épaves du navire leur servirent à élever une hutte, où ils s’installèrent tant bien que mal, jusqu’à ce que le froid et le scorbut fussent venus éclaircir leurs rangs. Le premier qui mourut fut le chirurgien. On l’enterra le 20 décembre 1690 ; et quarante hommes le suivirent en quelques semaines. La faim de ces malheureux était extrême. Nuit et jour, les plus faibles étaient obligés de se cacher ou de veiller, crainte de se voir voler leur maigre ration ou d’être assommés et mangés par les plus forts. Un jour, un matelot irlandais enfonça, malgré les protestations de tous, le dépôt à provisions, et mangea à lui seul dix-huit biscuits, ce qui le fit tellement enfler que, deux heures après, il faillit crever comme une peau de bouc. Enfin, à bout de ressources et d’expédients, cinq des matelots de Rainsford se décidèrent, le 22 mars 1691, à mettre en mer une petite chaloupe échappée au naufrage et qu’ils avaient calfatée le mieux possible. Ils mirent le cap sur Boston, où ils arrivaient à demi-morts d’épuisement, après trente-cinq jours de navigation. Un navire de guerre fut expédié de suite au secours de Rainsford ; et ces naufragés décimés par la misère, ne furent tirés de leur triste position que par un miracle, — c’est le capitaine qui l’assure lui-même, — plus heureux en cela que bien d’autres de leurs camarades qui périrent au nombre de plus de mille, soit dans le golfe Saint-Laurent, soit dans la mer des Antilles, où leurs vaisseaux avaient été pourchassés par l’ouragan.

Le secret du capitaine Rainsford n’est pas le seul que la tempête ait confié à la discrétion, des brisants de la pointe ouest de l’Anticosti. Mon interlocuteur, à qui je rappelais les déboires de l’amiral William Phipps, m’apprit à son tour, qu’un matin, en sortant du phare, il avait trouvé sur la grève un brigantin, la quille en l’air, et tout son monde noyé à bord.

Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont ensevelis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle Océan à jamais enfouis.

Combien de patrons morts avec leurs équipages !
L’ouragan de leur vie a pris toutes les pages
Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots !
Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée,
Chaque vague en passant, d’un butin s’est chargée ;
L’une a saisi l’esquif, l’autre les matelots.[3]

Une journée charmante s’était écoulée en études, en récits et en pérégrinations. M. Malouin voulut nous offrir à souper. On avait tué le veau gras en l’honneur du retour inespéré de son fils, et cette excellente réception devait terminer notre relâche comme elle avait commencé. Pour cette fois, c’était à mon tour d’être agréablement surpris.

Nous étions au salon. D’une main distraite je feuilletais un album de photographie, pieux legs laissé à la famille du gardien par une de ses filles devenue religieuse. Tout-à-coup mes yeux tombèrent sur le portrait de ma sœur aînée Augusta qui avait été l’amie de mademoiselle Malouin. Aussitôt cette joyeuse trouvaille me ramena aux joies de la famille absente. Mon œil se mouilla au souvenir de ceux qui m’aiment, et tout rêveur je restais là, en contemplation devant cette douce vision qui hélas ! ne devait faire que passer sur terre. Quel est donc le poète qui a dit :

Les chemins d’ici-bas vont tous au cimetière ?

À quelque temps de là, ma sainte sœur, ma douce Augusta nous quittait, le sourire de l’espérance et de la résignation sur les lèvres.

Ainsi doit s’engloutir notre frêle existence.
……………………………………………………
Et de nos souvenirs rien ne sera resté
D’autres enfants chéris………………
Fouleront sous leurs pieds nos tertres funéraires
Et ne penseront pas que nous avons été.

Car tout disparaîtra, les parures, les grâces,
Les danses et les jeux, les innocents plaisirs ;
Et le temps de son aile emportera nos traces
Comme l’aile des vents emporte nos soupirs.[4]

La rude voix de LeBlanc vint faire diversion à mes pensées, en nous criant que la chaloupe était prête. Il fallait partir : le Napoléon III était déjà sous vapeur. Notre pavillon salua. Une salve lui répondit du rivage ; et deux heures après nous passions devant Ellis Bay, mieux connue de nos navigateurs canadiens-français sous le nom de baie de Gamache.

Les souvenirs que Louis Olivier Gamache a laissés dans le golfe Saint-Laurent sont des plus vivaces. Les combats de Le Moyne d’Iberville et de ses rudes matelots ; les aventures du baron de Saint-Castin ; les désastres de Phipps et de Walker seront depuis longtemps oubliés de la foule, quand les caboteurs et les mariniers canadiens-français se raconteront encore le soir, au pied du grand mât, les merveilleux exploits de Gamache. Dans cent ans et plus, ils se diront la manière dont il s’y prenait pour faire la contrebande des fourrures, en évitant les croiseurs de la Baie d’Hudson ; ses tours incroyables ; et ses relations avec le malin esprit qui lui obéissait comme un mousse, et poussait la condescendance jusqu’à souffler dans ses bonnettes et ses perroquets, pendant que la proue du mystérieux navire du capitaine canadien glissait sur une mer polie comme l’acier.

Le héros de ces récits du gaillard d’avant, Louis Olivier Gamache est né à l’Islet en 1784, d’une famille originaire des environs de Chartres. Il débuta sa longue vie par l’école de la garcette. Matelot dans la marine anglaise, son enfance se passa à courir le monde ; mais ces excursions lointaines finirent par le blaser. Après avoir essayé un petit commerce le long de la côte de Rimouski, Gamache vint se fixer dans l’île d’Anticosti, et le farouche aventurier ne tarda pas à se faire reconnaître comme le souverain absolu de cette solitude. Du fond de sa baie, où il cultivait quelques arpents de terre, élevait quelques animaux, et faisait la pêche en grand, l’ancien matelot dirigeait des excursions sur la côte nord, trafiquait avec les Montagnais, et se moquait surtout du monopole de la Compagnie de la baie d’Hudson. Si l’hospitalité de Gamache était proverbiale, ses excentricités ne l’étaient pas moins ; et jointes à sa vie solitaire et à sa mort mystérieuse, elles donnèrent naissance aux légendes qui se racontent encore sur son compte. Pas n’est besoin d’ajouter qu’à bord longues-vues, jumelles avaient été mises en réquisition pour regarder un coin de cette terre illustrée par maître Gamache. Mais hélas ! la maison qu’avait habitée le célèbre marin était brûlée. Nous ne vîmes qu’un pâté de maisonnettes groupées près de ses ruines, et des enfants jouer et folâtrer à deux pas de la tombe de celui qui fut si longtemps le croque-mitaine du golfe Saint-Laurent.

Poussés par la marée et par la vapeur, nous arrivâmes bientôt en face de la pointe sud-ouest de l’île. C’est là que se trouve situé le plus ancien phare de l’Anticosti. Bâtie en 1831, cette tour circulaire, recouverte de bois blanchi, mesure une hauteur de cent pieds, et une minute d’intervalle s’écoule entre chaque éclat de la lumière, qui est visible entre les points nord-nord-ouest-quart sud au sud-est et est.

Le temps était superbe. Tout près de nous la mer venait mourir au pied d’un quai naturel, taillé par la vague dans un immense banc de calcaire gris, où les fossiles pullulent ; et pendant que chacun s’éparpillait sur la grève, j’eus à loisir le temps de collectionner des coraux et des coquillages.

Au point de vue géologique l’île d’Anticosti est un trésor inappréciable pour l’amateur. Un paléontologiste, mort depuis, M. Billings écrivait au regretté sir William Logan, que le groupe de cette île était composé de lits du passage silurien inférieur et superposé simultanément avec le conglomérat d’Onéida, le grès de Médina, le groupe Clinton des géologues de New-York et la formation Caradoc d’Angleterre.

À l’appui de cette théorie, un des employés du bureau des géologues canadiens, M. Richardson[5], qui assurait qu’après avoir fait une étude minutieuse de cette île, il était arrivé à la conclusion qu’elle se composait « de calcaires argileux ayant 2, 800 pieds d’épaisseur, régulièrement stratifiés par couches conformes et presque horizontales. Tous ces faits tendent à prouver, ajoute-t-il, que ces strates ont été précipitées au fond d’une mer tranquille, en succession non-interrompue, pendant la période où les parties supérieures du groupe de la rivière Hudson, le conglomérat d’Onéida, le grès de Médina et le groupe Clinton étaient en train de se déposer dans cette partie de l’océan paléozoïque qui constitue maintenant l’État de New-York, et quelques-unes des contrées adjacentes. Si cette manière de voir est exacte, les roches d’Anticosti deviennent alors très-intéressantes, parce qu’elles nous procurent, avec une grande perfection, une faune jusqu’ici inconnue à la paléontologie de l’Amérique septentrionale. En songeant à la grande épaisseur des sédiments entre les groupes de la rivière Hudson et de Clinton, on se convainc que leur déposition a occupé un laps de temps considérable ; et comme le conglomérat d’Onéida n’est pas fossilifère, et que le grès de Médina ne fournit que quelques espèces peu marquées, nous avons été jusqu’à présent presque sans moyens de connaître l’histoire des mers américaines de cette époque. Les fossiles de la partie moyenne des roches de l’Anticosti remplissent exactement cette lacune, et nous procurent les matériaux nécessaires pour relier le groupe de la rivière Hudson à celui de Clinton, par les lits de passage, contenant les fossiles caractéristiques des deux formations, associés à plusieurs espèces nouvelles qui ne se présentent ni dans l’un ni dans l’autre de ces groupes. »

Au nombre des découvertes faites par M. Richardson, se trouvent certains fossiles, désignés par M. Billings sous le nom de genre beatricea. Ils ont, dit-il, la forme d’arbre, et furent recueillis, par le premier, dans les terrains siluriens inférieurs et moyens de l’île. Ces plantes, d’après la description de ce savant voyageur, se composent de tiges presque droites, d’un pouce à quatorze pouces de diamètre, perforées sur toute l’étendue par un tube cylindrique et presque central ; en dehors de ce tube se rencontrent de nombreuses couches concentriques, semblables à celles d’un arbre exogène.

À l’est de la rivière au Saumon, sir William Logan assure qu’il se présente un escarpement de soixante pieds de hauteur, dans lequel des troncs abattus de ce fossile avancent en dehors de la falaise. Leurs extrémités circulaires et l’orifice qu’ils ont au milieu, donnent à cette côte l’aspect d’une citadelle hérissée de gueules de canons, et les voyageurs frappés de cette ressemblance n’ont pas cru mieux faire, qu’en donnant à cet endroit le nom de Pointe-à-la-Batterie.

Que de raretés scientifiques doivent se trouver cachées ainsi sous ces bancs de calcaire, et attendent là, depuis des milliers d’années, les études et les recherches de la curiosité et de la patience humaines ! Petit à petit, sans se hâter, elles révèlent leurs mystères chaque jour ; et dernièrement encore un pêcheur, en voulant entrer dans une des criques qui bordent ce paradis de géologie, trouvait, à son grand étonnement, une énorme baleine entièrement pétrifiée et dans un parfait état de conservation.

Tout en collectionnant ainsi un peu partout et un peu de tout, notre promenade nous conduisit jusqu’à la tour, et là nous fîmes connaissance avec son gardien, M. E. Pope, qui nous fit l’accueil des gens de sa race, et nous offrit cette hospitalité écossaise que les sceptiques prétendent reléguée à tout jamais, au fond du libretto de la Dame Blanche. Sa famille se trouvait réunie dans la vaste cuisine du phare, dont le parquet était en pierre. Une épave de bois flotté flambait dans l’âtre ; et çà et là des trophées de chasse, des ailes d’aiglons, des têtes d’ours, des carabines et des engins de pêche relevaient la couleur sombre de la boiserie. Une fenêtre entr’ouverte laissait voir un coin de paysage qui ne manquait pas de charmes : tout autour de nous respirait la santé et le bien-être. Il nous paraissait évident que M. Pope possédait un secret qui manque à bien des gardiens de phare. Où plusieurs de nos compatriotes auraient senti les étreintes de la solitude et de la gêne, cet homme essentiellement pratique réussissait à se créer une aisance relative. Ses champs étaient défrichés et bien fumés ; ses étables pleines ; ses vignots couverts de morues, et ce qui surprenait surtout les gens de l’île, au bout d’un an ses vaches ne mouraient pas de ce mystérieux catarrhe qui emportait toutes les bêtes à cornes de l’Anticosti. Elles seules, avaient le privilège de vivre et d’attendre à point le pot-au-feu. Un joli yacht se balançait dans la baie au milieu d’une escadrille de barges destinées à faire la pêche sur les fonds : bref, M. Pope avait fait fi du dicton favori de grand nombre de ses collègues, qui se laissent aller à l’apathie et répondent à ceux qui essayent de les en tirer :

— Bah ! à quoi sert de défricher la terre, d’exploiter la mer ou de se créer de nouvelles occupations ? Nettoyons, allumons, éteignons notre phare aux heures réglementaires, et pendant que vogue ainsi la galère, croisons-nous les bras. Notre salaire n’est-il pas gagné ? Gardons-nous bien surtout de faire valoir ce qui nous entoure et qui n’est à personne. Ce serait travailler pour son successeur ; et la vie est trop courte pour s’amuser ainsi.

M. Pope a cru devoir prendre un autre genre d’égoïsme. Sa lumière est en ordre, ainsi que ses champs, ses étables, ses exploitations. Tout en faisant son devoir, il ne rougit pas d’employer le temps de manière à laisser à ses enfants une fortune assez rondelette, qu’il leur léguera un jour avec l’amour de l’économie et du travail.

À quelques arpents du phare de la pointe sud-ouest se trouve la cabane d’un pauvre colon du nom de Fortin. Il vint nous demander si nous avions un prêtre à bord.

— Depuis trois ans, nous disait-il, ma femme et moi nous n’avons pas entendu la messe. C’est une bien grande privation pour un catholique !

Il devait se passer encore trois longues années avant que le pieux désir de Fortin pût se réaliser.

Ce fut un des aumôniers de notre troisième croisière, M. l’abbé Marcoux, qui eut le bonheur de s’acquitter de cette mission, et d’offrir le saint sacrifice dans cet humble cabanon, pendant qu’un de ses confrères changeait la hutte voisine en confessionnal.

En me reportant ainsi vers le passé, je me rappelle la surprise qu’éprouva Agénor Chavel, en retrouvant parmi les plus fervents pénitents de l’île, une de ses vieilles connaissances, le père Luc Marolles.

Depuis trente-six ans le père Luc habitait l’Anticosti. Il avait été l’ami de Gamache ; avait trappé et couru en tous sens les bois et les rivières de l’île. Ce n’était pas à ce métier-là, paraît-il, que saint Augustin recueillit les notes qui servirent plus tard à rédiger sa Cité de Dieu. Ce qui venait à l’appui de cette hypothèse, c’est que des mauvaises langues prétendaient avoir vu le père Luc tituber, comme Noé dans ses plus belles vignes. D’autres avaient ouï-dire, qu’il ne se gênait pas de jurer comme un payen. Mais ces commérages n’avaient plus leur raison d’être. Celui que nous avions quitté épervier, plus tard nous devions le retrouver colombe : et le père Luc dépouillé du vieil homme, et fier d’avoir mis en liesse tous les justes du paradis, a continué depuis à être l’exemple de l’île.

La première fois que nous le rencontrâmes chez M. Pope, il vint nous donner sans façon une vigoureuse poignée de main, et causer des dernières nouvelles.

Comme d’habitude, elles ne roulaient que sur des histoires de naufrage :

— Tenez, messieurs, nous disait-il, en nous indiquant du doigt une pointe sombre qui se perdait sous l’horizon : voyez-vous, là-bas cette langue de terre qui touche à la rivière Observation ? Un brick est venu y faire côte, en décembre dernier. Il neigeait à ne pas voir le bout de son nez : l’équipage était à demi gelé ; et ce ne fut qu’après des efforts inouïs qu’il parvint à descendre à la mer une de ses chaloupes. À peine cette embarcation eût-elle franchi trois encablures qu’elle se prit à talonner. Fous de peur, se croyant sur les brisants, ses matelots remirent le cap sur leur brick naufragé, et vinrent se faire écraser par la mer, le long des flancs du navire. Sept matelots et le capitaine périrent ainsi ; pendant que le second, accompagné d’un de ses hommes, furent rejetés à la mer par le contre-coup. Ils nagèrent ferme : mais la vague les porta malgré leurs efforts, vers le récif où la baleinière avait touché. Derechef ils se croient perdus, lorsqu’une lame en se retirant ne leur laisse de l’eau qu’à la ceinture : puis venant les reprendre, elle les lance sans connaissance sur ces cayes qui les avaient tant effrayés un quart d’heure auparavant, et qui n’étaient autre chose que le rivage ! Dès le petit jour, en se rendant à la rivière, le second trébucha sur le corps mutilé de son capitaine : il était venu atterrir pendant la nuit.

Quant aux autres, je les retrouvai tous le lendemain ; et parmi eux un nègre qui était noyé la tête en bas, le pied droit pris entre un chaînon de l’ancre et l’écubier.

Tout en causant ainsi, le père Luc nous avait entraînés du côté du petit cimetière, situé près de la tour. Un enclos en bois peint y renferme le tombeau destiné aux Pope, et qu’occupent déjà deux membres de cette honorable famille.

Un peu plus loin, sont entassés pêle-mêle, sous des monticules de tourbe couverts de ronces, les corps des vingt et un naufragés, faisant partie de l’équipage du « George Channing, » navire anglais qui vint à la côte en 1830. Neuf de ces malheureux sont couchés dans une même fosse. Une épitaphe se dresse sur ce morne charnier. Elle consiste en une planche, sur laquelle une main amie a gravé avec la pointe d’un couteau ces lignes, que je reproduis textuellement :

To
the memory
of
DAVID CORMACK - GEORGE MILLER
who departed this life on the
22 December - 23 December
aged 25 - aged 51.
having been shipwrecked in the OTTAWA, London
2d December 1835.
Erected by the remaining survivors of the crew.
Jamais de ma vie je n’ai va quelque chose de

plus triste et de plus navrant que ces tombes d’inconnus qui demeurent là sans prières ; et pour oublier ces tristesses, nous prîmes le parti de nous rendre à la gracieuse invitation de madame Pope. Chez elle une charmante surprise nous attendait. Sur une table, au milieu du salon de la tour, étaient éparpillés une foule de croquis, d’études et de dessins signés par mademoiselle Grace Pope. Ces ébauches indiquaient non-seulement les plus heureuses dispositions pour la peinture, mais elles prouvaient que cette enfant de treize ans avait un talent remarquable pour l’art statuaire. On nous fit voir un modèle en argile d’une matrone romaine agenouillée, qui certes, par l’élégance de la draperie, la pureté des lignes et la finesse du travail, n’aurait pas fait honte aux débuts de certains artistes à la mode. Les uns admiraient, j’étais du nombre. D’autres hasardaient de timides conseils. Pendant ce temps-là, madame Pope faisait à ses hôtes une distribution de zoophytes, de coquilles, et ce ne fut que lorsque nous eûmes repris la haute mer, que nous pûmes compter nos trésors, et bien nous rappeler les attentions délicates de cette hospitalité.

Notre départ avait été précipité. Du haut du phare, le capitaine avait vu un banc de brume se former à l’horizon, et à peine avions-nous couru une bordée au large, qu’il fallut capéer. Déjà le brouillard nous enveloppait, pour ne plus nous quitter qu’après quatre-vingt-sept heures.

Bien de triste comme cette nuit en plein jour qui parfois, ne permet pas à un matelot de distinguer son voisin sur le pont. Autour de lui, tout est nuageux, opaque. La mer est là, qui confond ses teintes grisâtres avec le ciel fameux : et sans le monotone clapotis de la vague qui se brise sur le flanc du navire, l’homme à la roue croirait que son capitaine le fait voguer vers le néant.

Au milieu de ce chaos, nous devions nous orienter et veiller au plus près : on se trouvait sur la route la plus fréquentée par les navires. La brise fraîchissant vers la tombée de la nuit, les vigies furent doublées. Une houle grosse et longue nous balançait au milieu du rideau de crêpe qui ne cessait de nous couvrir ; et toujours facétieux, Agénor Gravel, qui se souciait fort peu des collisions, profita de l’occasion pour donner du courage à un passager, en lui assurant qu’avec un vapeur en fer, de la force du Napoléon III, on était certain de couler n’importe quel voilier qui viendrait se mettre par notre travers.

Pendant quatre-vingts heures nous eûmes sur les yeux l’impénétrable tissu du brouillard. Quelquefois le soleil perçait en curieux ce dôme de brume, dont nous étions le centre. L’azur du ciel nous apparaissait alors dans toute sa splendeur sereine, mais ce n’était que pour nous renouveler le supplice de Tantale. Tout aussitôt, la voûte sombre se refermait but notre grand mât. D’abord, ce n’étaient que de légers flocons de fumée qui tachetaient rapidement le fond de saphir. Puis des teintes laiteuses, se groupèrent petit à petit autour du disque solaire. D’éblouissante, la lumière devint pâle peu à peu : elle passa au jaune blafard, au roux ; puis elle alla s’amoindrissant, jusqu’à ce que le brouillard plus dense et plus entêté que jamais, eût ramené la tristesse sur nos fronts, en étouffant le soleil dans sa chape de plomb.

Je ne le cache pas, ce fut avec un sentiment d’indéfinissable plaisir que nous débarquâmes à la pointe sud. Plongés dans cette demi-obscurité, ne respirant que moiteur et humidité, la vie du bord était devenue pour nous d’une monotonie désespérante. Invariablement, la conversation roulait sur le vent qu’il faisait, et sur celui qui soufflerait le lendemain. L’œil se fatiguait à interroger l’horizon qui restait muet. Les uns avaient un faible pour le baromètre, et le consultaient constamment. D’autres n’avaient foi que dans les sondages, et se dressaient à chaque instant, comme des points d’interrogation, devant l’officier chargé de cette délicate opération. Le soir, chacun s’endormait du sommeil du juste, en faisant des rêves, dont les moins farouches leur montrait le Napoléon III passant à toute vapeur sur le corps des navires, assez imprudents pour se trouver sur son passage.

Dès le petit jour, une seule interrogation partait de tous les coins du carré :

— Raphaël, quel temps ce matin ?

— De la brume, messieurs, encore de la brume, toujours de la brume ! répondait le maître d’hôtel, tout en veillant à ce que la table fût préparée pour le déjeuner.

Et les heures, succédaient ainsi aux heures, sans que le jour pût voir le jour.

Nouveau Lazare, le soleil enfin quitta son linceul ! Il était là, se mirant dans la mer ; et nos yeux purent se reposer sur autre chose que sur l’insaisissable. Ils avaient devant eux le phare de la pointe sud, tour blanche, hexagone, qui atteint soixante-quinze pieds de hauteur, et dont la lumière blanche placée à cinquante-quatre pieds du sol donne un éclat toutes les vingt secondes. Près de là, se trouvaient groupées quelques maisonnettes, dont l’une, trop petite et mal construite, est destinée au gardien, et l’autre renferme un engin à vapeur qui, pendant les tempêtes de neige ou par les temps obscurs et brumeux, fait résonner un sifflet dix secondes par minutes.

La garde du phare de la pointe sud est confiée par le ministère de la marine à un homme aussi instruit qu’énergique, M. David Têtu. Grand, les épaules légèrement voûtées, l’œil doux et serein, possédant un poignet de fer et une santé à toute épreuve, notre ami nous représentait à merveille le type du canadiens-français de jadis ; et cet esprit chevaleresque et aventureux qui, n’obéissant qu’à son impulsion, et ne se laissant guider que par son flair et par ses connaissances, parcourait en tous sens le continent américain, y faisant des découvertes merveilleuses, et ne revenait au pays, que pour léguer à d’autres son amour du voyage, de la liberté et de l’inconnu, Ce fut dans une de ses longues promenades sur la côte du Labrador que David Têtu découvrit ces fameux gisements de sable qui, bien exploités, donneraient les plus beaux minerais magnétiques du monde. Ce fut aussi grâce à son courage, que les maraudeurs de Saint-Alban purent échapper aux limiers qui les traquaient comme des fauves. Rendez-vous avait été pris au milieu de la nuit sur le pont de glace, en face de Québec. Là, un homme se faisait reconnaître de Têtu, au moyen à un signe accepté, et ils devaient alors se remettre aveuglément à sa discrétion. Malheureusement, les confédérés s’égarèrent sur le fleuve. Ce ne fut qu’au point du jour, qu’ils purent rejoindre leur guide près de la pointe de l’île d’Orléans. Sous sa conduite, ils descendirent en voiture le long de la côte nord jusqu’au Saguenay ; puis à pied jusqu’à Moisie, où, au printemps, ils s’embarquèrent sur une goëlette que Têtu commanda pour l’occasion. Cet excellent marin, profitant alors d’une tempête qui rendait la mer intenable, put courir déposer ses passagers à bord d’un croiseur qui les attendait dans le golfe.

L’esprit d’aventure, le goût de la solitude faisaient de notre ami, un homme on ne peut plus apte à remplir les fonctions de gardien de lumière. Les longs quarts de nuit qu’il lui fallait faire, lui permettaient de se livrer à ses études favorites sur l’histoire naturelle. Il aimait son phare comme un chasseur d’Afrique aime son cheval arabe. Une partie de la journée se passait à l’astiquer et à le mettre en ordre : puis, quand la besogne était terminée, quand l’hiver était venu et que sa lumière avait été éteinte — le vingt décembre — alors commençait la saison des chasses et des explorations. Vite, on chaussait les raquettes. Les fusils étaient démontés et nettoyés, les pièges éprouvés, et bientôt, le jarret solide et alerte, enveloppé dans une chaude vareuse, on voyait Têtu, la carabine sur l’épaule, portant avec lui des provisions pour plusieurs jours, prendre la lisière du bois ou le long de la grève, et aller déclarer une guerre sans merci aux loutres, aux ours et aux renards gris, rouges, noirs, et argentés. Rarement ce nouvel Œil-de-Faucon revenait bredouille ; et plus sa chasse ou sa pêche avait été abondante, plus ses voisins et ses amis, les pauvres, s’en ressentaient. Alors fourrures précieuses, morceaux de venaison, grosses pièces, truites monstrueuses, tout passait entre les mains de cet homme, qui se souciait fort peu, en ce temps-là, de savoir ce que sa gauche ou sa droite faisaient.

Le soir au coin du feu, maints trappeurs racontent encore les histoires merveilleuses de ce pêcheur habile et de ce chasseur adroit ; mais nulle à mon avis ne vaut celle de l’ours tué au vol.

Têtu avait ouï-dire qu’une baleine morte était venue atterrir à quelques lieues de son habitation. En homme qui sait profiter du vieux dicton — aide-toi, le ciel t’aidera — il part, accompagné de Crispin, son domestique, bien décidés tous deux à tirer du cétacé toute l’huile qu’il pourrait rendre. La nuit tombait lorsqu’ils arrivèrent au lieu de l’échouage ; et comme avant de camper, Têtu tenait à être renseigné sur la valeur de l’épave, les chasseurs se dirigèrent du côté de la baleine. Ils avaient été devancés par des rôdeurs de grève encore plus alertes qu’eux : et deux ours noirs s’en donnaient à cœur joie, le museau plongé dans les flancs du monstre, mangeant comme deux clercs échappés de carême, et ne s’interrompant de fois à autre que pour respirer longuement, et pour lécher leurs babines toutes ruisselantes de lard.

Le domestique de Têtu était devenu pratique au contact de ce maître.

— M. David, lui dit-il doucement, en glissant une balle dans son fusil, permettez-moi de tirer le plus gros ? J’ai besoin d’une robe de carriole, lorsque je retournerai chez moi, à l’automne. Et ma foi ! plus d’un faraud m’enviera cette peau d’ours, lorsque le dimanche, mon cheval m’attendra à la porte de l’église de Berthier.

Sa vie de trappeur, autant qu’une certaine fable de Lafontaine, avaient mis Têtu au courant des habitudes rusées de maître Ursus. Aussi, fit-il signe à son compagnon de ne pas trop se presser de tirer. L’ours, dont la fourrure soyeuse, devait orner l’arrière d’une des carrioles de Berthier, se présentait mal : et puisque Crispin tenait absolument à celui-là, il fallait attendre le moment favorable, pour le prendre à l’œil ou au cœur.

Mais la chanson de Nadaud aura toujours raison :

L’ambition perd les hommes.

Crispin, rendu nerveux par l’appât du butin, venait d’épauler. V’lan ! le coup part. La balle ricoche sur le museau de l’ours, et va, comme Jonas se perdre dans le ventre de la baleine. Le second ours, plus gourmet et sans doute de meilleure famille que son camarade, avait réussi, pendant le colloque des chasseurs, à se hisser sur le dos du cétacé. C’était sa manière à lui de mettre la main au plat. La détonation du fusil le surprit là : et tout effrayé, perdant la tête comme Balthazar au milieu de son festin, mais ayant moins de décorum que ce roi, il s’élança dans l’espace, où la balle de Têtu vint le rejoindre. Celle-ci l’envoya rouler roide mort sur le dos de son compagnon qui, hurlant de douleur, le museau haché par la balle de Crispin, et surpris par cette avalanche d’un nouveau genre, prit le bois au galop, laissant le propriétaire de la petite carriole de Berthier réfléchir à la philosophie de ces deux vers, que Têtu prenait le malin plaisir de lui répéter, en rechargeant sa carabine :

…………………il ne faut jamais
Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre.

David Têtu avait reçu de la nature certains talents de société qui, sur l’île d’Anticosti, ne sont pas à dédaigner. Tour à tour cordonnier, mécanicien, inventeur, zoologiste, géologue, lettré, homme du monde, cordon bleu et trappeur, il avait su donner à la maison qu’il habitait le cachet de ses occupations multiples. Aux murs étaient accrochés des canardières, des pistolets, une carabine, un fusil de rempart et des perches de ligne. Dans un coin, on voyait un coffre de pharmacie sauvé du naufrage du Shandon. Tout se coudoyait dans sa petite bibliothèque, depuis le Cornhill Magazine, l’almanach de Raspail, jusqu’à l’imitation de Jésus-Christ et un traité d’entomologie. Une courte-pointe en fourrure couvrait un lit de sangle, auprès duquel se dressait une table de nuit surchargée de boîtes de fossiles et de paperasses, où le maître, au moment où nous entrions, venait d’insérer ses dernières observations météorologiques, et sur lesquelles il avait négligemment jeté, en guise de presse-papier, une énorme défense de morse.

Inutile de peindre la joie de Têtu en nous apercevant. Quoique beaucoup plus âgé que moi, il avait été mon compagnon d’enfance, et bien qu’un mois de causeries n’eût pas suffi pour nous dire tout ce que nous avions vu et appris depuis une séparation de douze ans, il fallait subir les exigences de la consigne, et le laisser libre de son temps. Nous n’avions que cinq heures devant nous pour ravitailler ce phare. Mais avant d’aller sur la grève prendre livraison de ce que lui expédiait le ministère de la marine, Têtu donna des ordres pour faire préparer en notre honneur, une chasse aux homards.

Cette chasse se fait au moyen de chiens de Terreneuve qui plongent et vont à marée basse, chercher ces délicieux crustacés dans ces herbes marines que Denys appelait des plantins, et que les pêcheurs du golfe ont baptisées du nom de prairies à homards. Enfoncés dans d’énormes bottes sauvages, que l’on avait eu la complaisance de nous prêter, et armés chacun d’un panier et d’un bâton, au bout duquel était fixé un crochet de fer, nous cheminions dans l’eau et suivions de point en point les instructions de notre guide. Il fallait marcher à pas comptés et avoir l’œil vif, pour distinguer dans cette herbe verte qui suivait les ondulations de la mer, la carapace noire ou les longues serres de ceux que nous cherchions. En voyions-nous un : vite nous plongions notre engin de pêche pour tâcher de l’attraper. Mais prompt comme l’éclair, le crustacé nous avait dépassés d’un coup de queue, et la chasse était à recommencer, aux grands éclate de rire de notre guide. Celui-ci, plus expert, n’avait qu’à glisser hypocritement son croc sous le ventre de la pauvre bête, à la chatouiller quelques secondes, puis à l’envoyer rejoindre brusquement la douzaine et demie de camarades qui, tout abasourdis par leur changement de garnison, se livraient à la plus excentrique des manœuvres pour sortir de leur prison d’osier. Quant aux terres-neuves, ils n’y mettaient pas tant de façons. Dès qu’ils avaient flairé un de ces malheureux homards, ils le happaient hardiment et allaient le déposer sur la grève.

En mer, cinq heures peuvent apporter bien des changements. Le temps, qui s’était mis au beau, fut de nouveau gâté par l’impitoyable brume. À tire d’aile, elle accourait du large. La houle s’était refaite ; elle devenait creuse, et bien qu’elle n’offrît aucun danger, comme la baleinière remorquait une longue échelle, et que le vent soufflait dans une direction opposée à la marée, nous arrivâmes couverts d’embruns au Napoléon III.

En accostant, les hommes se défendirent mal. Nous faillîmes emplir : et la vague poussa l’impudence jusqu’à s’approprier la casquette d’Agénor Gravel, qui s’en vengea, en parodiant le fameux vers de Racine :

Le flot qui l’emporta recule épouvanté.

L’alexandrin de Théramène fut la seule oraison funèbre que reçut cette vieille amie de vingt ans.

En voyant venir le brouillard, Têtu craignit que nous eussions quelques difficultés à retrouver la route du steamer ; et, prenant sa boussole, il avait tenu à nous faire la conduite. Fermement assis sur le banc d’un esquif long de dix pieds, qu’il gouvernait comme une plume au moyen de deux légers avirons, il vint ainsi jusqu’au Napoléon III. Nous sachant alors en sûreté, il revira de bord, salua de la main ; et ramant vers terre, la dernière fois que nous le vîmes, comme l’oiseau précurseur des tempêtes, il se laissait bercer ainsi qu’un pétrel sur le dos des vagues énormes.

Trente milles séparent à peine la pointe sud de la Pointe-aux-Bruyères. Avec une bonne brise pour un voilier, et du temps calme pour un vapeur, cette distance n’est qu’une promenade d’agrément ; mais avec le brouillard tout doit compter en mer. Il fallut donc remettre à la cape, et nous mîmes trente-six heures à franchir douze lieues. De temps à autre, le son d’une conque ou d’un porte-voix nous arrivait à travers la brume, qui s’étendait plus grise et plus épaisse que jamais. C’était un gros navire qui arrivait sur nous. Comme un fantôme, il passait sous notre étrave, ou coupait notre sillage, puis une seconde après, sombrait dans le brouillard, où nous disparaissions à notre tour. Appuyés sur les bastingages, les matelots oisifs fumaient leurs pipes et se laissaient bercer par la mer, d’un air ahuri ; pendant que Jim, vieille gaffe rouillé par de nombreuses campagnes faites à bord des marines anglaise et chilienne, leur disait d’un ton goguenard, en désignant Agénor Gravel, qui, se croyant protégé par la densité de la brume, se livrait à de douloureuses études sur le mal de mer :

Well tars ! I think that a man who travels at sea for his pleasure, might as well go to purgatory for his past time.

Ce ne fut qu’en sondant, et qu’en prenant mille précautions, que nous arrivâmes ainsi par le travers de la Pointe-aux-Bruyères. Bientôt, à la faveur d’une éclaircie, nous pûmes apercevoir le phare. Il a été construit en 1855, et a la forme d’une tour blanche, circulaire, haute de cent-dix pieds. D’après le livre bleu de la marine, ce phare est toujours ouvert au sud de la pointe au Cormoran, et est visible entre les points sud-ouest-quart-nord et est. Il est bâti sur une pointe très basse qui vue d’une certaine distance en mer, s’efface complètement pour ne laisser apercevoir que la tour. Celle-ci, par un curieux effet d’optique, ressemble alors à une voile sur l’horizon.

Notre aimable camarade de route, M. Gagnier, devait nous quitter ici. Avant de nous dire adieu, il voulut nous faire les honneurs de son domaine, qui ressemble plutôt à une ferme modèle qu’à l’emplacement d’un phare. Nous sautâmes donc ensemble dans la baleinière ; et bientôt nos vigoureux rameurs nous débarquèrent sur l’étroite lisière de grève qui sépare la mer d’un petit lac d’eau douce. Le voyageur, en parcourant cette partie de l’Anticosti, rencontre assez fréquemment ces lagunes, peuplées d’anguilles. Elles sont creusées dans une vaste tourbière qui, d’après M. James Richardson, s’étend le long des terres basses de la côte sud de l’île, depuis la Pointe-aux-Bruyères jusqu’à huit ou neuf milles de la pointe sud-ouest. Cette plaine continue de tourbe a plus de quatre-vingts milles d’étendue. Sa largeur moyenne est de deux milles ; elle présente une superficie de plus de cent-soixante milles carrés, et les soudages lui ont donné, une épaisseur de trois à dix pieds. En y pratiquant des canaux, on pourrait aisément l’assécher et la rendre propre à l’exploitation. C’est, autant que je sache, ajoute M. Richardson, la plus vaste tourbière du Canada. On y a tracé une route qui conduit au phare. Elle n’est pas très longue, un mille tout au plus, mais ce jour-là, elle nous parut interminable. Nous étions accompagnés par un énorme terre-neuve qui nous montrait des dents à rendre jaloux n’importe qui, par leur blancheur, et à faire trembler n’importe quel mollet, par leur longueur. Ce terrible échantillon de la race canine était appuyé par un petit taureau noir à l’encolure puissante. L’œil en feu, les naseaux frémissants de colère, ce dernier faisait de droite et de gauche des charges à fond de train sur les envahisseurs de son île. Heureusement que Gagnier était très bien avec le terre-neuve. Pendant qu’il le cajolait et l’amadouait de son mieux, nous nous débarrassions de notre second assaillant, en faisant pleuvoir un déluge de pierres et de bois flotté sur cet animal farouche et dégénéré, dont les paisibles ancêtres s’étaient jadis illustrés au service des rois fainéants.

Une réception cordiale nous attendait à la tour, et un excellent dîner y avait été servi par les soins de madame Gagnier. Pendant que nous lui faisions honneur, les questions et les réponses pleuvaient des quatre coins de la table. L’un, apprenait avec surprise la mort du fondateur de la confédération canadienne, de Sir George Cartier ; l’autre, interpellé sur les affaires de France, annonçait la présidence du maréchal de MacMahon. Chacun vidait le dessus de son panier en échange des nouvelles locales, et ce fut ainsi que nous apprîmes la fin terrible d’un des enfants de la famille Bradley. En jouant, il s’était perdu dans les bois. De longues et de fréquentes battues furent organisées. Tout fut inutile : et les parents s’étaient déjà résignés, lorsqu’ils virent leur pauvre cœur soumis à une nouvelle épreuve. Quelques mois plus tard, un second enfant partit dans une embarcation, conduite par un domestique. Ils se rendaient à trois milles de là ; mais un coup de vent du nord les surprit en vue de la côte, et ils furent entraînés vers la haute mer. Ont-ils été recueillis par un navire qui passait ? Le golfe leur a-t-il donné une de ses vagues pour linceul ? Nul n’a pu pénétrer encore un secret que l’abîme semble vouloir si bien garder.

Notre amphitryon était l’ami intime de David Têtu, et que de fois, ils avaient franchi à pied ou en barge les trente milles qui les séparaient l’un de l’autre, et ce, pour avoir le plaisir de causer et de fumer une pipe ensemble ! Comme tous les inséparables, leurs caractères faisaient antithèse. Ils ne s’accordaient que sur deux choses, la pêche et la chasse. Autant Têtu adorait sa liberté et ses franches coudées, autant Gagnier aimait le confort, la vie domestique. Sur cette île déserte, livré aux seules ressources de son bon sens et de sa modeste bibliothèque, il avait réussi à former et à élever la plus charmante famille du monde. Il est vrai qu’une femme pieuse et dévouée l’avait aidé à mener à bonne fin cette tâche sublime, et que le Dieu qui aime tant les petits enfants avait béni leurs efforts chrétiens.

L’intérieur du phare de la Pointe-aux-Bruyères ressemble plutôt à celui d’une de nos riches chaumières canadiennes-françaises, qu’à un poste jeté au milieu de la solitude, pour guider ou secourir les naufragés. En homme prudent, Gagnier a su tirer parti de tout : pas un coin où l’œil ne rencontrât une armoire. Un poêle toujours ronflant, des couvre-plats bien étamés, une longue file d’assiettes, de bols et de soucoupes rangés dans des buffets à jour, donnent à la cuisine un perpétuel air de fête. Le salon est joli, bien disposé et trouverait grâce devant le plus difficile. Des chambres à coucher sort ce parfum de linge net et blanc, qui fait l’orgueil des ménagères de notre pays, et depuis la lanterne jusqu’au rez-de-chaussée du phare, tout respire le calme, l’ordre et la propreté.

Hélas ! cette tranquillité ne pouvait toujours durer. Bientôt l’impitoyable mort vint faire jaillir les larmes au milieu de cette douce joie. En 1874 un brigantin, l’Alexina, faisait naufrage près de la Pointe-aux-Bruyères. Tout le monde put quitter l’épave et gagner terre sain et sauf : mais à la suite du froid et de la misère, un matelot de l’Islet, du nom de Deroy, fut atteint d’une fièvre cérébrale. Depuis quelque temps déjà le jeune Thomas Gagnier — il avait treize ans — souffrait de la consomption. On le voyait dépérir promptement sous ce rude climat ; mais en apprenant la terrible position de Deroy, le père du poitrinaire oublia les fatigues que pourrait occasionner à sa famille un nouveau malade, et donna des ordres pour que le matelot fût transporté à la tour. Tous les soins furent prodigués à ce jeune homme de vingt-trois ans : mais sans résultat. Deroy mourut, emporté au milieu d’une attaque de délire, et celui qui ne l’avait pas abandonné un seul instant, son fidèle camarade Adélard Couillard-Desprès — troisième lieutenant à bord du Napoléon III — fut obligé de prendre le cadavre dans ses bras, de le descendre sans bruit, à onze heures du soir — crainte d’attirer l’attention du jeune Gagnier qui se mourait — et d’aller le déposer dans un hangar, où il passa le reste de la nuit à l’ensevelir, à lui faire un cercueil, et à ouvrir à grand’peine une fosse dans la terre gelée. Ceci se passait au commencement d’avril. Le sept du même mois, l’enfant du gardien de la Pointe-aux-Bruyères rendait à son tour le dernier soupir. Desprès et les autres naufragés venaient de trouver l’occasion de regagner la côte sud : et le malheureux père ; laissé à sa propre initiative, fut forcé de faire l’ensevelissement, la tombe et la fosse : de porter lui-même son enfant jusqu’au petit enclos qui sert de cimetière, et de l’y enterrer au milieu de sa famille au désespoir qui sanglotait un de profundis.

— Je me sentis alors tellement fou de douleur, me disait le brave Gagnier, avec des larmes dans les yeux, que j’oubliai les vivants pour ce cher petit mort. À force de penser à cette catastrophe, je faillis un jour prendre mes jambes à mon cou et me sauver dans les bois.

Ce ne fut qu’en 1875, que j’eus l’occasion de visiter le dépôt de naufragés, où les gens de l’Alexina avaient passé l’hiver. Le lieutenant Couillard-Desprès nous conduisit à cet abri, qu’un gouvernement prévoyant a érigé là, pour les malheureux jetés à la côte. Cet officier en faisait les honneurs avec d’autant plus de plaisir, que lui-même y avait été sauvé d’une mort certaine. L’habitation se compose d’un seul appartement et d’un grenier. Une double rangée de couchettes en bois, superposées les unes sur les autres, fait le tour de cette unique chambre, et les hôtes que le hasard loge à pareille enseigne, n’ont pour matelas que de la paille qui parfois n’est point très-fraîche. Un grand poêle en fonte occupe le milieu de ce réduit : et seule sa lueur l’éclaire à la veillée, car le ministère de la marine ne fournit pas le luminaire.

La provision réglementaire d’un dépôt de naufragés consiste en quinze quarts de farine, sept quarts de pois, du sucre, du thé, et sept barils de lard[6].

Tant pis pour ceux qui arrivent les derniers à cette hôtellerie de la mer. D’autres y étaient passés auparavant : et la ration quotidienne donnée à l’équipage de l’Alexina ne se composa que d’une petite mesure de pois, d’une livre et demie de farine, et de trois-quarts de livre de lard. Desprès fut acclamé cuisinier en chef de cette bande d’affamés ; et comme la batterie mise à sa disposition ne se composait que d’un poêlon, ainsi que d’un plat de fer-blanc, et que les couteaux étaient surtout remarquables par leur absence, il eut un trait de génie, en se promenant un jour sur la grève. Remarquant une large coquille, il la ramassa et y adapta une pince en bois. Ses camarades en firent autant ; et on peut s’imaginer tous les services que cette cuillère improvisée rendit alternativement, à la purée aux pois et aux vareuses des naufragés de l’Alexina. Le frugal menu détaillé plus haut ne rappelle pas précisément celui des Frères Provençaux : et que de fois les gardiens du phare, se laissant attendrir par la vue des maladies et des privations qui fondent sur ces délaissés, ne leur fournissent-ils pas des provisions prises sur leur propre réserve.

Le ministère de la marine s’est montré d’une grande sollicitude pour tout ce qui touche à l’habillement des naufragés. Le maître du phare distribue à chaque homme, dès son arrivée, un excellent gilet de laine bleue, un pantalon en serge, une paire de caleçons, deux vestons de flanelle, des bas, des bottes, des mocassins, des raquettes, un bonnet de fourrure, des mitaines et une chaude vareuse. Pour peu qu’un homme ait de l’énergie, et ne se laisse pas abattre par l’oisiveté et par l’isolement, il peut ainsi passer un hiver assez confortable : et la chasse, la pêche et la coupe du bois de corde le tiennent toujours en haleine empêchant ses muscles de s’engourdir.

La vue de cette chambre désolée, où un interminable hiver s’était passé, avait rappelé au lieutenant Desprès ce qu’il y avait souffert. Devant ses yeux repassait le naufrage de l’Alexina, l’atterrage miraculeux de son unique embarcation, la maladie de Deroy, sa triste agonie, et la nuit terrible de l’ensevelissement. Tout en songeant à ces choses, ses pas distraits l’avaient mené jusqu’à l’endroit où dormait son camarade de danger : et j’aidai Després à planter une croix sur ce tertre solitaire, pour indiquer au passant qu’un chrétien s’était endormi là, sur les bords de la mer, en attendant paisiblement l’heure solennelle de la résurrection.

Mais ces réminiscences d’une troisième croisière, que je dois, pour ne pas me répéter, mêler sans cesse à ceux de mon premier voyage, me font oublier qu’il nous faut retourner à bord. Gagnier et son excellente famille ont reçu nos adieux. Les avirons frappent le flot en cadence ; et pendant que nous tournons le dos à cette

  1. Le mot Anticosti est indien et non espagnol [ante en face costa de la côte comme l’ont prétendu certains étymologistes. Thévet appelle cette île Naticousti dans son Grand-Insulaire : Lescarbot Anticosti, et Hakluyt Natiscotee. « Ce dernier mot, remarque l’abbé Laverdière, se rapproche davantage de celui de Natas couel [où l’on prend l’ours] que lui donnent les Montagnais.
  2. Ces beaux vers font partie d’une pièce, lue à l’Université Laval lors du deuxième centenaire de la découverte du Mississippi, par l’auteur, M. L. H. Fréchette, ancien député de Lévis aux Communes du Canada.
  3. Victor Hugo — Les rayons et les ombres.
  4. Jules Prior. Les veilles d’un artisan.
  5. Rapport de l’année 1856 par E. Billings, paléontologiste, adressé à Sir William E. Logan, géologue provincial. — p. 263.
  6. En 1874, on a ajouté à ces provisions, deux boites de viandes en conserve, et douze couvertes.