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Proverbes dramatiques/Criardus et Scandée

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CRIARDUS
ET
SCANDÉE,

TRAGÉDIE.


QUATRE-VINGT-QUATORZIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


POIGNARDIN, Roi de l’Isle de Chypre : en grands habits tragiques.
Jambe de bois, & deux béquilles.
SCANDÉE, Princesse Corinthienne :
Aveugle menée par un chien.
CRIARDUS, Prince Corinthien :
Sans bras, gesticulant avec jambes.
TROTAS, Confident de Criardus :
Cul-de-jatte.
GARDES de Poignardin.
Estropiés différemment.



La Scene est dans le Palais de Poignardin.

Scène premiere.

CRIARDUS, TROTAS.


CRIARDUS, gesticulant avec les jambes.

Depuis long-temps, Trotas, je parcours ce palais,
Sans savoir où je suis, sans savoir où je vais.


TROTAS.

C’est l’usage, Seigneur.


CRIARDUS.

C’est l’usage, Seigneur.Quand j’ai quitté Corinthe,
Croyois-je pour mes feux que j’aurois quelque crainte ?


TROTAS.

On traîne ses malheurs, en croyant qu’on les fuit.


CRIARDUS.

Un songe trop cruel sans cesse me poursuit.


TROTAS.

Détestez votre sort.


CRIARDUS.

Détestez votre sort.Quel coup pour ma tendresse !
Je vois en d’autres bras ma divine Princesse !
Je ne puis de mon cœur bannir l’amour jaloux.
Destin, cruel Destin, ce sont là de tes coups !


TROTAS.

Je vous cache un secret, hélas !…


CRIARDUS.

Je vous cache un secret, hélas !…Quoi ! tu soupire ?
Quel sujet ? instruis-moi.


TROTAS.

Quel sujet ? instruis-moi.Non, je ne puis le dire.


CRIARDUS.

Pourquoi dissimuler ?


TROTAS.

Pourquoi dissimuler ? Je songeois aux tourments,
Aux soupçons, aux ennuis, à la flamme, aux amants,
A ce qui peut troubler une ame trop sensible,

A tout ce que l’amour a de doux, de terrible,
A ce qui doit causer le plus grand désespoir.


CRIARDUS.

Que dis-tu, cher Trotas ; quoi ! ne puis-je savoir…


TROTAS.

Non, je ne puis parler.


CRIARDUS.

Non, je ne puis parler.Quelle douleur te presse ?
Faut-il mourir ? mourons… Oui ; mais sans la Princesse ?


TROTAS.

Il n’y faut plus penser.

(Il se renverse en arriere, & tombe sur le dos.)

CRIARDUS, le relevant avec le pied.

Il n’y faut plus penser.O ciel ! quoi donc, Trotas ?
Qu’est-ellle devenue ? Allons, viens, suis mes pas.
Je ne saurois rester dans cette incertitude,
Marchons, courons, volons…


TROTAS.

Marchons, courons, volons…Dans votre inquiétude
Je dois vous arrêter ; écoutez mon récit.


CRIARDUS.

Ah ! je n’y pensois pas.


TROTAS.

Ah ! je n’y pensois pas.Je ne perds pas l’esprit :

D’un confident discret c’est l’usage ordinaire ;
Puisque je dois parler, je ne veux pas me taire.
Daignez m’entendre, enfin.


CRIARDUS.

Daignez m’entendre, enfin.Approchez ce fauteuil,
Aussi bien, cette nuit, je n’ai pas fermé l’œil.


TROTAS, traînant le fauteuil.

C’est donc le spectateur qu’ici je vais instruire :
De grace, écoutez-moi.


CRIARDUS.

De grâce, écoutez-moi.Eh ! que veux-tu me dire ?
Tu ne peux adoucir le sort le plus affreux.


TROTAS.

Non ; mais je dois parler de l’objet de vos feux.
Je reprends d’un peu haut. Lorsque pour la Princesse
Je vous vis de l’amour, je fus dans la détresse ;
Je prévoyois les maux qui menaçoient vos jours.


CRIARDUS.

Mais quoi, tu ne dis rien, & tu parles toujours !


TROTAS.

Votre amour pour Scandée enflamma de colere
Un pere qui vous aime, un roi que l’on révere,
Et qui vous destinoit…


CRIARDUS.

Et qui vous destinoit… Un objet odieux !


TROTAS.

Parce que votre cœur aimoit en d’autres lieux.
Avec Scandée, enfin, vous fuyez votre pere :
Nous abordons ici ; qu’y prétendez-vous faire ?
L’Empereur Poignardin a de l’esprit, des yeux,
Et pour ne pas aimer, il n’est pas assez vieux :
Auprès de la Princesse il paroît qu’il s’enflamme.
Ah ! craignez que l’amour n’embrase trop son ame…


CRIARDUS.

Craindrois-je que Scandée…


TROTAS.

Craindrois-je que Scandée…Elle pourroit changer ;
J’en sais plus d’un exemple. Il y faudroit songer.


CRIARDUS.

De quels soupçons cruels veux-tu ternir sa gloire ?
Malheureux ! que fais-tu ? Non, je ne puis le croire.


TROTAS.

Je dis que je le crains.


CRIARDUS.

Je dis que je le crains.Rejettons loin de nous…
Tu périras, tyran, redoute mon courroux :
Mon bras armé, sur toi vengera cet outrage.


TROTAS.

Ah ! Seigneur, arrêtez ; s’il entend ce tapage…

On vient : si c’étoit lui, songez à filer doux,
Pensez à la princesse, enfin pensez à vous.


CRIARDUS.

Puis-je ne pas crier dans ma juste colere ?


TROTAS.

Faut-il pour étonner devenir téméraire ?


CRIARDUS.

De l’honneur s’il vouloit ainsi trahir la foi…
A force de poûmons je lui ferai la loi.


TROTAS.

Si vous vous enrouez…


----

Scène II.

SCANDÉE, CRIARDUS, TROTAS.


SCANDÉE, menée par un chien à la coulisse.

Si vous vous enrouez…Prince, de ma tendresse
Je viens vous assurer ; mais, Dieux ! quelle tristesse !
(Trotas la mene par sa robe à Criardus.)
Amour, protége moi, protége mon vainqueur !
Mais que vois-je, grand Dieu ! quelle est cette fureur ?
Quel farouche regard ! d’où vient cette colere ?

Vous ne répondez point : quel funeste mystere !
Je comptois avec vous adoucir mes douleurs,
Serois-je seule, hélas à répandre des pleurs ?
O mon cher Criardus ! parlez : que vais-je entendre ?


CRIARDUS.

Depuis long-temps ici je suis à vous attendre ;
Mais Poignardin, Madame, ailleurs vous retenoit ;
De son amour, sans doute, il vous entretenoit :
Qu’il est heureux ! il aime, & vous le laissez faire.
Qui l’eût dit qu’un rival, un jour, pourroit vous plaire ?
Que vous mépriseriez un amant tel que moi ?
Que vous pourriez, un jour, me préférer le Roi ?


SCANDÉE.

O ciel ! qui moi ? Seigneur !


CRIARDUS.

O ciel ! qui moi ? Seigneur ! Ne feignez plus, Madame,
Après tant de serments vous trahissez ma flame !
Je vais fuir de ces lieux ; j’abjure mon amour.


SCANDÉE.

Où courez-vous, Seigneur ?


CRIARDUS.

Où courez-vous, Seigneur ? Je vais perdre le jour.


SCANDÉE.

Vous me quittez, c’est vous qui me fuyez, barbare.


CRIARDUS.

Ingrate ! je vous fuis pour descendre au Tartare ;
Les tourments de l’enfer seront plus doux pour moi
Que la présence, hélas ! d’une femme sans foi.


SCANDÉE.

Soutiens moi donc, Trotas.
(Elle tombe dans les bras de Trotas.)


TROTAS.

Soutiens moi donc, Trotas.Elle perd connoissance.
De votre amour jaloux voyez l’extravagance.
Quoi ! sans l’entendre, ainsi faut-il la condamner ?
Prince, regardez la.


CRIARDUS.

Prince, regardez la.Rien ne peut m’étonner.
(Il la regarde.)
Comment ! elle se meurt. Quelle aveugle colere !
Malheureux que je suis ! mais, hélas ! comment faire ?
(Aux genoux de Scandée.)
Scandée, écoutez-moi, regardez votre amant :
Que ce regard est doux ! grands Dieux qu’il est touchant !


SCANDÉE.

Quoi ! je suis dans vos bras ! mon bonheur est extrême.
Vous m’aimez donc, Seigneur ?


CRIARDUS.

Vous m’aimez donc, Seigneur ? Oui, oui, oui, je vous aime.


SCANDÉE.

Je craignois de vous perdre, & vous m’aimez toujours !


CRIARDUS.

Oui, je vous aimerai le reste de mes jours :
Croyez-en mes serments ; à l’instant je le jure.


SCANDÉE. Elle se leve.

Est-il besoin, Seigneur ? votre parole est sûre,
Je n’en saurois douter. Mais parlons sensément,
Nous nous sommes assez livrés au sentiment :
Quel parti faut-il prendre avec un Roi perfide
Qui veut vous outrager ?


CRIARDUS.

Qui veut vous outrager ? Son pere étoit Hercide,
De ma mere l’amant. Sur la protection
Du fils j’ai trop compté, je le vois, l’action
De vous aimer le prouve ; & cependant qu’en dire ?
J’en eusse fait autant : qui vous voit, vous désire.


TROTAS.

Mais, en parlant ainsi, quel est votre projet ?
La Princesse l’a dit : il faut aller au fait.
Je ne vous comprends pas ; je le vois avec peine,
Vous n’en savez pas plus qu’avant toute la scene.


CRIARDUS.

Tu raisonnes très bien ; je t’aime, cher Trotas,
Aides nous à sortir d’un si dangereux pas.


TROTAS.

Vous perdez trop de temps en beaucoup de paroles,
En doucereux discours, aussi longs que frivoles ;
Il faut des actions, & non pas des propos ;
La gloire disparoît dans les bras du repos.
Vous savez les regrets du Prince votre pere.
Un voisin orgueilleux chez lui porte la guerre,
Défendez vos états, il vous recevra bien ;
Vous êtes Général, ce n’est pas être rien.
On doit tout à celui qui nous comble de gloire ;
L’Hymen couronnera l’amour & la victoire.
Pour Corinthe un vaisseau se prépare à partir :
Le capitaine est sûr, il voudra vous servir ;
Je peux compter sur lui, c’est un ami d’école.
Quittez, quittez le Roi sans dire une parole.


CRIARDUS.

Suivrons-nous, ma Princesse, un semblable projet ?


SCANDÉE.

Je crois qu’on peut compter sur un fidele sujet.
Trotas voit de sang-froid, on peut suivre un tel guide.
Cependant Poignardin…


CRIARDUS.

Cependant Poignardin…Qu’a donc fait ce perfide ?


SCANDÉE.

Que voulez-vous savoir ?


CRIARDUS.

Que voulez-vous savoir ? Comment ? Parlez ? eh bien ?
Madame, au nom des Dieux…


SCANDÉE.

Madame, au nom des Dieux…Je ne dirai plus rien.


TROTAS.

Nous serons fort instruits. Pour moi, je me retire ;
Mais ici le Roi vient. Sachons ce qu’il va dire.


----

Scène III.

POIGNARDIN, SCANDÉE, CRIARDUS, TROTAS, GARDES.


SCANDÉE, à part.

Que va-t-il annoncer !


POIGNARDIN.

Que va-t-il annoncer ! Je vous cherchois, Seigneur :
Contre moi votre père éclate avec hauteur ;
Il prétend m’obliger par la force à vous rendre.


CRIARDUS.

Seigneur, ne craignez rien, je saurai vous défendre.

Je vous dois tout, croyez, je vous jure ma foi,
Que vos intérêts seuls feront toujours ma loi.
Mais employez te ton du corps diplomatique,
Et faites-lui sentir qu’en Prince politique,
Il doit me recevoir avec empressement ;
Que j’ai quelques amis, qui, joints à mon talent,
Pourront le secourir dans la présente guerre,
S’il content à l’hymen qui seul pourra me plaire.
A ces conditions, je ne perds point de temps,
Je m’embarque, Seigneur, je pars.


POIGNARDIN.

Je m’embarque, Seigneur, je pars.Je vous entends.
Je ne veux point sur moi que l’orage se tourne ;
Faut-il dans une guerre ici que je m’enfourne,
Je me brouille pour vous, en prenant ces moyens ?
L’ambition jamais, en recherchant la gloire,
Ne priva mes sujets de manger & de boire.
Un peuple bien portant vaut mieux qu’un peuple mort.


TROTAS.

Ce tyran est bon homme, & n’a pas toujours tort.


POIGNARDIN.

Il est un seul moyen de calmer votre pere,
Et de gagner du temps. Si vous voulez lui plaire,
Croyez-moi, partez seul ; la Princesse en ces lieux
Ne craint rien, j’en réponds.


SCANDÉE.

Ne craint rien, j’en réponds.Je resterois ? ô Dieux !
Non, ne l’espérez pas, Seigneur, j’ai trop de crainte.


POIGNARDIN.

Madame, ne va pas qui voudroit à Corinthe.
Tous les ports sont fermés. Le Roi, dans son courroux,
Pourroit punir son fils, en ne frappant que vous.


SCANDÉE.

C’est un détour, Seigneur.


CRIARDUS.

C’est un détour, Seigneur.Je l’ai prévu, Madame.
Non, non, ne craignez rien, de l’amour qui m’enflame
Je suivrai seul la loi.


POIGNARDIN.

Je suivrai seul la loi.Faites ce que je veux.
Pressez-vous de partir, & laissez-nous tous deux.
Si vous me résistiez, vous pourriez me déplaire.


CRIARDUS.

Je connois vos desseins, orgueilleux téméraire,
Vous voulez m’enlever l’objet de tous mes vœux ;
Je peux vous en punir.


POIGNARDIN.

Je peux vous en punir.Quel ton audacieux !


CRIARDUS.

Je ne me connois plus. Dans mon inquiétude,
Si vous nous arrêtez…


POIGNARDIN.

Si vous nous arrêtez…Monstre d’ingratitude !
Homicide serpent réchauffé dans mon sein,
Vous me percez le cœur, quand je vous tends la main !
Quand je vous ai reçu, vous étiez plus honnête.
Sachez qu’ici je fais souvent trancher la tête.
Il ne faudroit qu’un mot… Ne soyez pas si vain.
Songez à m’obéir, je parle en souverain ;
Allez, retirez-vous, sans tant de bavardage.


CRIARDUS.

Et la Princesse ici ?…


POIGNARDIN.

Et la Princesse ici ?…Sortez.


CRIARDUS.

Et la Princesse ici ?…Sortez.Sur le rivage
Allons nous promener ; quand il sera sorti,
Nous reviendrons ici pour y prendre un parti.


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Scène IV.

SCANDÉE, POIGNARDIN, GARDES.


POIGNARDIN.

Il fait le bel-esprit, le Prince de Corinthe,
C’est par là qu’il séduit ; mais parlons sans contrainte,
Il ne me paroît pas assez digne de vous.
Ah ! dans ces lieux l’Amour vous offre un autre époux.
Oubliez Criardus, votre constance est vaine.


SCANDÉE.

Que me proposez-vous ? je romprois une chaîne
Qui fait tout mon bonheur, je perdrois en ce jour…


POIGNARDIN.

Non, vous ne perdrez rien. Je veux qu’à mon amour,
En vous donnant du temps, vous deveniez propice,
Je connois votre sexe, il ne faut qu’un caprice,
Je l’attendrai. Je crois qu’on ne peut faire mieux.
Pensez-y ; Criardus est trop ambitieux :
Souvent l’ambition étouffe la tendresse ;
Eprouvez-le du moins, & si son amour cesse,

Je m’offre à vous venger. Quand on est un héros,
Il faut toujours savoir être grand à propos.
Ce seroit un effort pour un cœur ordinaire ;
Mais vous agrandissez quiconque veut vous plaire.


SCANDÉE.

Ah ! je crains trop, Seigneur, que sous cette douceur,
Vous ne cachiez ici quelque affreuse noirceur.
Je vous le dis peut-être avec trop de franchise ;
Mais la crainte en ces lieux doit m’être un peu permise.
Si cela vous déplaît, ah ! laissez-moi partir,
Et ne me forcez pas, enfin, à vous haïr.


POIGNARDIN.

Connoissez mes projets, je deviens inflexible,
Votre amant périra, si vous n’êtes sensible.
J’ai feint que Criardus étoit redemandé,
Et que pour son départ tout étoit commandé :
A mes justes fureurs rien ne peut le soustraire,
Il sera poignardé, si vous m’êtes contraire,
Si vous ne m’accordez l’objet de tous mes vœux,
Ce cœur que je desire…


SCANDÉE.

Ce cœur que je desire…Ah ! quel projet affreux !


POIGNARDIN.

Si je suis un coquin, c’est l’effet de vos charmes,
De leur vaste pouvoir, je tiens en main tes armes

Qui porteront la mort au sein de votre amant.
Voyez, délibérez, ce n’est qu’en m’épousant…


SCANDÉE.

Monstre que je déteste ! en vain tu pourrois croire
Qu’un hymen odieux pourroit ternir ma gloire.
Ah ! loin d’y consentir, pour fuir un pareil sort,
Dans les flots de la mer j’irois chercher la mort.


POIGNARDIN.

Si vous la préférez, vous êtes la maîtresse ;
C’est à vous d’y penser, Madame, je vous laisse.


SCANDÉE.

Ah ! Seigneur, arrêtez… Criardus périra ?


POIGNARDIN.

Je plains son triste sort ; mais qu’y faire ? il mourra,
Puisque vous le voulez.

(Il sort.)


----

Scène V.


SCANDÉE.

Puisque vous le voulez.O Dieu ! comment la foudre
N’éclate-t-elle pas pour le réduire en poudre !
Grands Dieux ! secourez-moi, grands Dieux ! secourez-nous !
Lancez sur ce tyran vos plus funestes coups !


----

Scène VI.

SCANDÉE, CRIARDUS.


CRIARDUS.

Il est parti le Roi : je puis donc reparoître.
Qu’avez-vous fait, Madame, & que dit donc ce traître ?
Quel que soit son projet…


SCANDÉE.

Quel que soit son projet…Son projet ?


CRIARDUS.

Quel que soit son projet… Son projet ? Sûrement.

Auroit-il su vous plaire, est-il heureux amant ?


SCANDÉE.

Que voulez-vous savoir ?


CRIARDUS.

Que voulez-vous savoir ?Pourquoi toujours vous taire ?
Ceci me lasse, enfin ; je veux de ce mystère
Etre mieux éclairci ; parlez, l’aimeriez-vous ?
Ah ! si je le croyois… S’il devient votre époux !…


SCANDÉE.

Lui, Seigneur ?


CRIARDUS.

Lui, Seigneur ?Je ne sais ; mais cette peine extrême,
Ce silence obstiné…


SCANDÉE.

Ce silence obstiné…Comment croit-on que j’aime
Un mortel odieux qui fait tout mon malheur ?
Vous ajoutez, cruel, encor à ma douleur !
Ah ! terminons des jours qui devoient faire envie,
Des jours trop malheureux !


CRIARDUS.

Des jours trop malheureux !Vous me seriez ravie ?


SCANDÉE, se jettant sur l’épée de Criardus.

Je veux de cette épée ensanglanter mon sein,
Puis vous la présenter, ainsi qu’à ce Romain
Dont vous savez l’histoire.


CRIARDUS.

Dont vous savez l’histoire.Eh ! pourquoi ce caprice !
S’il faut pour notre amour qu’ici quelqu’un périsse,
Ce doit être le Roi : dites ce qu’il a fait.
Vous verrez que son sang lavera son forfait,
Parlez, ne craignez rien.


SCANDÉE.

Parlez, ne craignez rien.Il pourroit nous entendre.
Venez ; éloignons nous, je vais tout vous apprendre ;
Puisque vous le voulez, je ne me tuerai pas,
Je vous rends votre épée.


CRIARDUS.

Je vous rends votre épée.En la prenant, helas !
J’admire cet excès de votre complaisance !
Amour, de ses vertus deviens la recompense.


SCANDÉE.

Vous oubliez, Seigneur, en formant tous ces vœux,
Que Poignardin…


CRIARDUS.

Que Poignardin…Trotas doit venir en ces lieux,
Par lui, par ses conseils, nous devons nous conduire,
A l’art de tout prévoir, il joint l’art de séduire.

Il a l’esprit d’intrigue, & c’est heureux pour nous,
Qui sommes amoureux, furieux & jaloux.


SCANDÉE.

Mais le tyran long-temps vous laisse tête-à-tête !


CRIARDUS.

Je n’en ai jamais vu qui ne fût un peu bête.
Ah ! que je suis charmé d’avoir fait notre paix !
Mais je crois que Trotas n’arrivera jamais.
Suivant ce qu’il dira, nous pourrons nous conduire,
Et si vous m’en croyez, nous irons en Epire.


SCANDÉE.

Ne parlez pas trop haut, j’entends quelqu’un venir.
Il faut…


CRIARDUS.

Il faut…Ah ! c’est Trotas.


----

Scène VII.

CRIARDUS, SCANDÉE, TROTAS.


CRIARDUS.

Il faut… Ah ! c’est Trotas.Dis, pourrons-nous partir ?
Réponds, & promptement.


TROTAS.

Réponds, & promptement.Je suis tout hors d’haleine ;
Vous m’avez fait courir, & ce n’est pas sans peine ;
Mais pour vous j’aurois fait un bien plus grand effort.

Un arrêt, dans l’instant, ordonne que du port
On ne laisse sortir ni vaisseau, ni galere.


SCANDÉE.

O Dieux ! quelle nouvelle !


CRIARDUS.

O Dieux ! quelle nouvelle !O ciel ! comment donc faire ?


SCANDÉE.

Comment fuir de ces lieux ?


CRIARDUS.

Comment fuir de ces lieux ?Il n’y faut plus penser.


SCANDÉE.

Grands Dieux ! secourez-nous.


TROTAS.

Grands Dieux ! secourez-nous.Il faut, sans balancer.
Prendre un parti très-prompt, le seul qui soit à prendre,
Et que je vous dirai, si vous voulez m’entendre.
Il pourra vous paroître un tant soit peu fâcheux ;
Mais c’est fort peu de chose, il n’est point dangereux :
De l’inventif Ulisse il auroit le suffrage,
Puisqu’il peut vous soustraire au tyran, à sa rage.


CRIARDUS.

Ah ! tu nous fais languir : apprends-nous ton dessein ;

Je crains à tout moment de revoir Poignardin ;
S’il alloit nous surprendre !


TROTAS.

S’il alloit nous surprendre !Il est loin, je le quitte,
Et, sans perdre un instant, je suis venu fort vîte,
Ainsi ne craignez rien. Devinez mon projet ;
C’est pis qu’un logogriphe.


CRIARDUS.

C’est pis qu’un logogriphe.Il est temps, en effet,
De s’amuser ainsi.


SCANDÉE.

De s’amuser ainsi.Je crains & je desire
De savoir les moyens…


TROTAS.

De savoir les moyens…Je m’en vais vous les dire.
C’est un vaisseau marchand qui vous transportera
Aux lieux que vous voudrez, & quand il vous plaira.
Comme dans tous les ports on fait la contrebande,
Malgré les soins actifs de celui qui commande,
On vous embarquera dans ce vaisseau marchand :
Le capitaine, enfin, pour partir vous attend.
Ce qui le détermine…


SCANDÉE.

Ce qui le détermine…Eh bien ?


TROTAS.

Ce qui le détermine… Eh bien ?N’est pas le lucre.


CRIARDUS.

Mais comment nous cacher ?


TROTAS.

Mais comment nous cacher ?Dans une tonne à sucre.


CRIARDUS.

Elle nous contiendroit ?


TROTAS.

Elle nous contiendroit ?Je m’y tiens tout debout.


CRIARDUS.

On ne peut pas mieux dire ; il a réponse à tout.
Ne différons donc pas. Faut-il long-temps attendre ?
Cher Trotas, dis-le-nous.


TROTAS.

Cher Trotas, dis-le-nous.On est allé la prendre,
Elle doit être ici.


SCANDÉE.

Elle doit être ici.Je crains les maux de cœur.
Comment l’amene-t-on ? la roule-t-on, Seigneur ?


CRIARDUS.

Je l’ignore.


TROTAS.

Je l’ignore.Non, non ; c’est sur une voiture
Qu’on la transportera ; c’est moi qui vous l’assure.
Ne différez donc plus, tout va combler vos vœux.


SCANDÉE.

Je ne puis me flatter qu’un espoir trop heureux…


TROTAS.

Le jour fuit à propos ; mais il faut prendre garde…


CRIARDUS.

Acheve, parle donc.


TROTAS.

Acheve, parle donc.Que l’on ne vous regarde,
Que quelque surveillant, caché près de ces lieux,
En vous voyant sortir ne vous suive des yeux ;
Enfin, qu’on ne vous voie entrer dans cette tonne.
Jusqu’à présent ici je n’apperçois personne.
Partez.


CRIARDUS.

Partez.Enfin, Madame…


SCANDÉE.

Partez. Enfin, Madame…Ah ! point de compliment !
Je redoute, Seigneur, tous les retardements.


CRIARDUS, tendant la jambe.

Donnez-moi donc la main. Dans ce moment prospere,
Je crois que le tyran rugira de colere ;
Que je voudrois le voir dans toute sa fureur !


SCANDÉE.

Finissez ces discours, je crains quelque malheur.


----

Scène derniere.

CRIARDUS, POIGNARDIN, SCANDÉE, TROTAS.


POIGNARDIN, à part.

Par un avis secret que l’on a su me rendre,
J’ai su tous leurs complots, & je viens les surprendre.
(Il frappe Criardus & Scandée.)
Oui, traîtres, vous mourrez. Elle meurt ! Ils sont morts !
Ah ! qu’ai-je fait ? ô Dieu ! (Il se tue.) Je répare mes torts.


TROTAS ramasse le poignard, & il essaie de se tuer.

Je ne me tuerai point, j’apprendrai l’orthographe,
Pour leur faire en beaux vers une belle épitaphe.


----


Explication du Proverbe :

94. Chacun joue de son reste.