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Proverbes dramatiques/L’Âne dans le Potager

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Proverbes dramatiquesLejaytome VI (p. 127-148).


L’ASNE
DANS
LE POTAGER.

SOIXANTE-QUINZIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. GOURCHON, Procureur. En robe-de-chambre, avec une perruque.
Mlle. ADELAÏDE, fille de M. Gourchon. Petite robe, petit bonnet, & un tablier vert.
M. BROUTE, vieux Médecin. Habit & veste brune à boutons d’or, vieille grande perruque & canne.
SAINT-ANDRÉ, Laquais de M. Gourchon. Veste grise & redingotte, petite perruque courte.
DAME GERMAINE, Gouvernante de M. Broute. En Cuisiniere, avec un tablier blanc.


La Scène est à la Campagne chez M. Gourchon, dans une Salle-Basse.

Scène premiere.

M. GOURCHON, Mlle. ADELAÏDE, SAINT-ANDRÉ.


M. GOURCHON, en colere.

Ces animaux-là ne prennent garde à rien.


SAINT-ANDRÉ

Mais Monsieur…


M. GOURCHON, en colere.

Je ne parle pas à vous ; cependant vous auriez pu le voir comme moi.


Mlle. ADELAÏDE.

Papa, qu’est-ce qui vous fâche donc si fort ?


M. GOURCHON.

Vous n’êtes jamais ici non plus, vous.


Mlle. ADELAÏDE.

Mais ne m’avez-vous pas permis d’aller chez Madame le Roux ?


M. GOURCHON.

Oui, & j’ai eu tort.


Mlle. ADELAÏDE.

Parce que c’est son jour d’assemblée aujourd’hui ?…


M. GOURCHON.

Oui, d’assemblée ! il faut faire ses affaires premierement & puis l’on s’amuse après ; ce n’est pas en allant chez les autres, que l’on sait ce qui se passe chez soi.


Mlle. ADELAÏDE.

Qu’est-il donc arrivé ?


M. GOURCHON.

Le jardinier & son fils sont dans le jardin à ce qu’ils disent…


SAINT-ANDRÉ

Oui, Monsieur, ils y étoient.


M. GOURCHON.

Ils y étoient, ils y étoient, & ils ne le voyent pas !


Mlle. ADELAÏDE.

Mais quoi ?


M. GOURCHON.

Je m’en vais vous le dire. J’étois à écrire dans le petit cabinet ici à côté, tout d’un coup je ne vois plus clair ; je crois que le tems se couvre, ou bien qu’il y a un éclipse, je lève la tête, & je vois un âne tout contre ma fenêtre qui m’ôte le jour, & qui mange les choux de mon jardin.


Mlle. ADELAÏDE.

Un âne ! Et par où est-il entré ?


M. GOURCHON.

Ils n’en savent rien, à ce qu’ils disent. Je les appelle tous les deux, Robert, Pierrot, ils ne répondent pas le mot, l’âne mange toujours mes choux d’autant.


SAINT-ANDRÉ

En vérité, Monsieur, ils n’entendoient pas : car j’étois avec eux.


M. GOURCHON.

Si vous aviez été ici, je n’aurois pas été obligé de crier si long-tems.


Mlle. ADELAÏDE.

Eh bien l’âne est-il sorti ?


M. GOURCHON.

Non, ils n’ont jamais pu l’attraper.


SAINT-ANDRÉ

Mais, Monsieur, il n’a point de licou, on ne sait par où le prendre & il rue comme un diable.


Mlle. ADELAÏDE.

Comment fera-t-on ?


M. GOURCHON.

Je leur ai dit d’ouvrir la porte qui donne sur le chemin & de le chasser par-là.


Mlle. ADELAÏDE.

Eh bien, il sortira.


M. GOURCHON.

Oui, après avoir tout ravagé. Allons, donnez-nous de la lumiere.


SAINT-ANDRÉ

J’y vais.


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Scène II.

M. GOURCHON, Mlle. ADELAÏDE.


M. GOURCHON.

Ce Robert & son garçon, sont plus bêtes !


Mlle. ADELAÏDE.

Vous étiez pourtant bien content d’eux ce matin.


M. GOURCHON.

Oh, ce matin, ce matin…


Mlle. ADELAÏDE.

Oui, vous disiez que votre jardin étoit bien tenu.


M. GOURCHON.

Oui, il est joli à présent qu’ils ont fait galoper cet âne par-tout.


Mlle. ADELAÏDE.

Ne disiez-vous pas à Monsieur des Barres que vous n’aviez jamais eu un si bon jardinier ?


M. GOURCHON.

J’avois raison ce matin, & j’ai encore plus raison ce soir.


Mlle. ADELAÏDE.

D’ailleurs ils répareront tout.


M. GOURCHON.

Et mes choux mangés ?


Mlle. ADELAÏDE.

Ce n’est pas grand chose.


M. GOURCHON.

Et si cet âne va casser mes arbres-fruitiers, mes treillages ?


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Scène III.

M. GOURCHON, Mlle. ADELAÏDE, SAINT-ANDRÉ.


SAINT-ANDRÉ, apportant de la lumiere.

Monsieur, il y a un Monsieur qui demande à vous parler.


M. GOURCHON.

Qui est-ce ?


SAINT-ANDRÉ.

Il dit qu’il est de vos bons amis.


M. GOURCHON.

Je demande son nom ?


SAINT-ANDRÉ.

C’est Monsieur le Médecin Broute.


M. GOURCHON.

Qu’est-ce qu’il me veut ?


SAINT-ANDRÉ.

Je n’en sai rien.


Mlle. ADELAÏDE.

Papa, vous le connoissez donc ?


M. GOURCHON.

Point du tout, comme cela.


SAINT-ANDRÉ.

Le ferai-je entrer ?


M. GOURCHON.

Dites-lui que je n’ai pas le tems.


SAINT-ANDRÉ

Il a quelque chose de conséquence à vous dire.


M. GOURCHON.

Oui, de conséquence. Allons qu’il entre.


SAINT-ANDRÉ

Monsieur, donnez-vous la peine d’entrer.


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Scène IV.

M. GOURCHON, Mlle. ADELAIDE, M. BROUTE, SAINT-ANDRÉ.


M. BROUTE.

Bon jour, mon cher ami Gourchon.


M. GOURCHON.

Allons, Monsieur le Docteur, assoyez-vous.


M. BROUTE.

Non, mon cher ami, il faut que je vous embrasse avant. Il l’embrasse & il s’assied.


M. GOURCHON.

Qu’est-ce qu’il y a ?


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement.


M. GOURCHON.

Oui, mais, j’ai affaire, moi.


M. BROUTE.

Allons doucement, vous dis-je. Vous connoissiez Monsieur du Mortier ?


M. GOURCHON.

L’Apothicaire d’ici ?


M. BROUTE.

C’est cela même.


M. GOURCHON.

Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? est-ce qu’il est mort ?


M. BROUTE.

C’est cela même.


M. GOURCHON.

Eh-bien, que voulez-vous que j’y fasse ?


M. BROUTE.

Il est mort aujourd’hui… Oui, aujourd’hui cette après dînée… je crois que c’est ce matin… non, c’est ce soir ; c’est égal.


M. GOURCHON.

Après, après ?


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement. Il est donc mort. Oui, il est mort d’un coup de sang.


M. GOURCHON.

Finissez donc.


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement. Il a été malade trois jours.


Mlle. ADELAÏDE.

Saint-André, & l’âne ?


M. BROUTE.

Mademoiselle, ce n’est pas à vous que je parle.


Mlle. ADELAÏDE.

Je le sai bien Monsieur.


M. GOURCHON.

Réponds-donc, toi, quand on te demande ?


SAINT-ANDRÉ.

Il n’est pas encore sorti, Monsieur.


M. GOURCHON.

Les bêtes !


M. BROUTE.

Écoutez-moi donc, mon cher ami.


M. GOURCHON.

Oui, votre cher ami, vous ne dites rien.


M. BROUTE.

Allons, doucement, allons doucement. Il est donc mort d’un coup de sang. Il a été malade trois jours.


M. GOURCHON.

Cela ne fait rien, il est mort. Tout est dit.


M. BROUTE.

Oui, il est mort ; mais tout n’est pas dit ; allons doucement, allons doucement.


M. GOURCHON.

Doucement tant que vous voudrez ; mais vous feriez bien de vous aller coucher, vous me diriez le reste demain.


M. BROUTE.

M’aller coucher, mon cher ami, je ne vous reconnois pas-là.


Mlle. ADELAÏDE.

Papa, écoutez-le.


M. GOURCHON.

Oui, mais il ne dit rien.


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement, écoutez-moi.


M. GOURCHON.

Mais je vous écoute depuis une heure, vous dites toujours la même chose.


M. BROUTE.

Non, non. Allons doucement, allons doucement. Il est donc mort. Ils ne se sont pas adressez à moi, ainsi ce n’est pas ma faute.


M. GOURCHON.

Oui, je crois que vous auriez fait de belle besogne.


M. BROUTE.

Écoutez-moi, vous ne savez pas tout.


M. GOURCHON.

Je ne vous empêche pas de le dire.


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement. J’étois chez moi bien tranquillement…


M. GOURCHON.

Je le crois.


M. BROUTE.

Quand on m’est venu dire qu’il étoit malade.


M. GOURCHON.

Il falloit donc aller le voir.


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement. J’y ai été aussi.


M. GOURCHON.

Il falloit donc l’empêcher de mourir.


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement. Cela étoit impossible.


M. GOURCHON.

Pourquoi ? vous êtes donc un ignorant ?


M. BROUTE.

Non, ce n’est pas cela, allons doucement, allons doucement ; c’est qu’il étoit mort.


M. GOURCHON.

Ah, vous avez raison. Voilà tout, à demain.


M. BROUTE.

Non ce n’est pas tout, allons doucement, allons doucement. Je vous ai dit qu’il étoit mort.


M. GOURCHON.

Eh, oui, plus de cent fois. Cela ne finira point. (à Saint-André.) N’est-il venu personne avec lui ?


SAINT-ANDRÉ.

Pardonnez-moi, Monsieur, Dame Germaine, sa gouvernante est là.


M. GOURCHON.

Faites-la entrer, nous saurons peut-être ce qu’il me veut. Saint-André sort.

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Scène V.

M. GOURCHON, M. BROUTE, Mlle. ADELAIDE.


M. BROUTE.

Je m’en vais vous le dire. Allons doucement, allons doucement.


M. GOURCHON.

Oui, & avec tout cela nous ne finissons rien.


M. BROUTE.

Mais écoutez-moi.


M. GOURCHON.

Oui pour me dire toujours, allons doucement, allons doucement. Vous croyez peut-être que j’ai du temps à perdre comme cela.


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement.


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Scène VI.

M. GOURCHON, Mlle. ADELAIDE, DAME GERMAINE, M. BROUTE, SAINT-ANDRÉ.


Mlle. ADELAÏDE.

Voilà Dame Germaine, papa.


DAME GERMAINE.

Monsieur je vous salue. Mademoiselle je suis bien votre servante.


Mlle. ADELAÏDE.

Bonsoir Dame Germaine, bonsoir.


M. GOURCHON.

Dites-moi, Dame Germaine, savez-vous ce que votre maître me veut ?


DAME GERMAINE.

Oui, Monsieur, est-ce qu’il ne vous l’a pas dit ?


M. GOURCHON.

Non.


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement.


M. GOURCHON.

Voilà tout ce qu’il nous a dit.


DAME GERMAINE.

C’est que nous venons de chez Monsieur du Mortier, qui étoit mort.


M. BROUTE.

Je l’ai dit : allons doucement, allons doucement.


DAME GERMAINE.

Et en revenant le long du mur de votre potager, nous avons trouvé…


M. GOURCHON.

Un âne ?


DAME GERMAINE.

Non, il n’y avoit point d’âne, nous avons trouvé la porte du jardin ouverte.


M. BROUTE.

Oui, c’est vrai, cela ; allons doucement, allons doucement.


M. GOURCHON.

Après ?


DAME GERMAINE.

Monsieur, m’a dit de tirer la porte.


M. GOURCHON.

Pourquoi faire ?


M. BROUTE.

Pour la fermer.


M. GOURCHON, en colere.

Et je voulois qu’elle fût ouverte.


DAME GERMAINE.

Je l’ai dit aussi à Monsieur.


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement.


M. GOURCHON, en colere.

Je ne m’étonne pas si l’âne reste toujours dans mon jardin.


DAME GERMAINE.

Comme il n’y avoit qu’un loquet, il a voulu venir ici pour vous avertir de mettre le verrouil en-dedans.


M. GOURCHON, en colere.

Oui, il a fait là une belle affaire.


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement.


M. GOURCHON, en colere.

Que le Diable vous emporte avec votre allons doucement. Saint-André, allons, avertis les Jardiniers de rouvrir la porte.


M. BROUTE.

Adieu, mon cher ami.


M. GOURCHON, en colere.

La peste soit de l’homme !


M. BROUTE.

Embrassez-moi donc ?


M. GOURCHON, en colere.

Une autre fois, une autre fois ; voilà mon jardin tout abîmé ! Adélaïde, venez avec moi, & prenez la lumiere. Il sort.


M. BROUTE.

Adieu, adieu donc.


DAME GERMAINE.

Il ne vous écoute pas tant seulement, allons venez, venez. Ils s’en vont.


M. BROUTE.

Allons doucement, allons doucement.


Fin du soixante-quinzieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

75. Il faut qu’une Porte soit ouverte ou fermée.