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Proverbes dramatiques/L’Abbé de Coure-dîner

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Proverbes dramatiquesLejaytome II (p. 65-94).


L’ABBÉ
DE COURE-DINER.

VINGT-DEUXIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


L’ABBÉ DE COURE-DINER. Habit noir, manteau, perruque & canne.
Dame ANNE, Gouvernante de l’Abbé.
M. DE MONTFORT, Homme de Finance. Habit brodé en or, perruque à nœuds.
CHAMPAGNE, Laquais de M. de Montfort. Livrée de Finance.
LE PRÉSIDENT DES BOUQUINS, Amateur de Livres. En Robe-de-Chambre, d’une ancienne étoffe, avec une perruque peu poudrée.
LA FRANCE, Laquais du Président. Livrée de Robe.
LA MARQUISE D’AIMETOUT, Coëffée & point habillée.
JULIE, Femme-de-Chambre de la Marquise. En Femme-de-Chambre.
BEAULIEU, Valet-de-Chambre du Vicomte de Guermont. Habit à petit galon, vieille veste en or.
FLAMAND, Laquais du Vicomte. Livrée jaune.
M. BOURNIN, Médecin. Habit noir, grande perruque.
Mad. BERTRAND. Voisines de l’Abbé.
Habillées en femmes du Peuple.
BABET, fille de Mad. Bertrand.


[1] La Scène est chez l’Abbé ; chez M. de Montfort ; chez le Président des bouquins ; chez la Marquise d’Aimetout ; dans l’anti-chambre du Vicomte de Guermont, & à la porte de l’Abbé, sur le pallier de l’escalier.


Scène premiere.

La Scène est chez l’Abbé.


L’ABBÉ, Dame ANNE.


L’ABBÉ, sortant.

Vous entendez bien ce que je vous dis, Dame Anne ?


Dame ANNE.

Oui, Monsieur l’Abbé ; mais je suis fâchée que vous ne vouliez pas dîner ici ; vous auriez un gigot bien mortifié, bien bon.


L’ABBÉ.

Un gigot, un gigot ! voilà un joli dîner, quand on a grand appétit. Je m’en vais chez Monsieur de Montfort.


Dame ANNE.

Ah, vous ferez meilleure chère là, qu’ici.


L’ABBÉ.

Je vous en réponds.


Dame ANNE.

En-ce cas-là, Monsieur l’Abbé ne reviendra que ce soir ?


L’ABBÉ.

Non. Passez un peu chez la Blanchisseuse de rabats.


Dame ANNE.

Oui, oui, Monsieur l’Abbé ; j’irai voir ma sœur en même-temps.


L’ABBÉ.

Si l’imprimeur m’apporte une feuille, vous lui direz de revenir demain matin, elle sera corrigée.


Dame ANNE.

Je vous apporterai de l’encre pour ce soir.


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Scène II.

La Scène est chez Monsieur de Montfort.


M. DE MONTFORT, écrivant à son Bureau, CHAMPAGNE.


M. DE MONTFORT.

Qu’est-ce que c’est que cela ?


CHAMPAGNE.

Ce sont vos lettres que vous aviez laissées hier dans le Sallon.


M. DE MONTFORT.

C’est bon. Champagne s’en va. Met-on mes chevaux ?


CHAMPAGNE.

Oui, Monsieur.


M. DE MONTFORT.

Vous m’avertirez quand ils seront mis.


CHAMPAGNE, annonçant.

Monsieur l’Abbé de Coure-dîner.


M. DE MONTFORT.

Qu’il entre.


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Scène III.


M. DE MONTFORT, L’ABBÉ.


M. DE MONTFORT, écrivant.

Bon jour, Monsieur l’Abbé.


L’ABBÉ.

Vous êtes en affaire ?


M. DE MONTFORT.

Non ; voilà qui est fini. Il n’écrit plus. Hé bien, savez-vous quelque chose de nouveau ?


L’ABBÉ.

Non, je n’ai vu personne aujourd’hui. J’ai dîné hier chez Monsieur votre frere, où nous avons eu une longe de veau de Rouen qui étoit délicieuse.


M. DE MONTFORT.

Hé bien, vous mangerez la pareille ici.


L’ABBÉ, avec joie.

Ma foi, je n’en ferai pas fâché, car j’avoue que c’est ce que j’ai jamais mangé de meilleur.


M. DE MONTFORT.

Aimez-vous les guignards de Chartres ?


L’ABBÉ.

Je vous en réponds.


M. DE MONTFORT.

J’en ai aussi ; & des coqs de Bruière ?…


L’ABBÉ.

Savez-vous que personne ne fait aussi bonne chere que vous ?


M. DE MONTFORT.

Je m’en pique un peu, à vous dire vrai. Que diable il faut bien vivre, l’argent n’est fait que pour s’en servir. J’attends une truite du Lac de Genève, dont je veux que vous mangiez aussi.


L’ABBÉ.

Je les connois. Diable ! c’est admirable !


M. DE MONTFORT.

Je suis bien fâché qu’elle ne soit pas arrivée.


L’ABBÉ.

Oh ; mais il ne faut pas tout manger le même jour.


M. DE MONTFORT.

N’en dites rien à mon frere.


L’ABBÉ.

Je n’ai garde ; personne n’en pourroit avoir ; il faut avouer que c’est un furieux mangeur.


M. DE MONTFORT.

Mais vous ne lui cédez guères, vous, l’Abbé.


L’ABBÉ.

Oh, je ne mange plus ; autrefois c’étoit bien différent ; je suis bien baissé.


M. DE MONTFORT.

Cela va bien encore. Ah-ça, viendrez-vous dîner demain avec moi ?


L’ABBÉ, avec inquiétude.

Demain ?


M. DE MONTFORT.

Oui, la truite sera peut-être arrivée.


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Scène IV.


M. DE MONTFORT, L’ABBÉ, CHAMPAGNE.


CHAMPAGNE.

Monsieur, vos chevaux sont mis.


M. DE MONTFORT.

C’est bon. Il se leve, Champagne lui donne son épée.


L’ABBÉ.

Vous ne dînez donc pas aujourd’hui ?


M. DE MONTFORT.

Non, je m’en vais dîner à Auteuil, chez un de mes confreres. Où dînez-vous ? voulez-vous que je vous mene ?


L’ABBÉ.

Je vous suis obligé, ce n’est pas votre chemin, & il est tard. Je vais chez le Président des Bouquins.


M. DE MONTFORT.

Vous ferez mauvaise chère là.


L’ABBÉ.

Oui, vraiment ; mais c’est que j’ai affaire à lui. Quelquefois cependant…


M. DE MONTFORT.

A demain. Allons, passez donc. Ils s’en vont.


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Scène V.

La Scène est chez le Président des Bouquins.


LE PRÉSIDENT, en robe-de-chambre, entrant.
LA FRANCE, apportant des livres.


Le PRÉSIDENT.

Est-ce-là tout ce qu’il vous a donné ?


LA FRANCE.

Oui, Monsieur.


Le PRÉSIDENT.

Mais il y en a un plus grand.


LA FRANCE.

Il l’avoit vendu ; si Monsieur le Président avoit envoyé une heure plutôt, il l’auroit eu.


Le PRÉSIDENT.

Je lui avois dit que je le prendrois. Voyez qui est-là.


LA FRANCE.

C’est Monsieur l’Abbé de Coure-dîner.


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Scène VI.


Le PRÉSIDENT, L’ABBÉ.


Le PRÉSIDENT.

Ah, l’Abbé, c’est bien honnête à vous de me venir voir.


L’ABBÉ.

Monsieur le Président sait bien que quand je ne viens pas ici, ce n’est pas ma faute.


Le PRÉSIDENT.

J’en suis persuadé. Hé bien, le manuscrit en question ? La Bisantine Grecque ; c’est-il bientôt traduit ?


L’ABBÉ.

Vous ne pouvez l’avoir que dans un an ; mais vous l’aurez. Vous aurez aussi la Sagesse de Charon, sans année.


Le PRÉSIDENT.

Allons, c’est bon ; je vous ferai voir de nouvelles acquisitions que j’ai faites, qui ne dépareront pas ma Bibliothèque.


L’ABBÉ, un peu inquiet.

Je le crois ; vous êtes assez connoisseur pour cela.


Le PRÉSIDENT.

J’attends encore un homme qui a beaucoup voyagé, & avec qui je veux vous faire dîner.


L’ABBÉ, avec joie.

Je ne demande pas mieux.


Le PRÉSIDENT.

J’arrangerai pour que cela soit un de ces jours.


L’ABBÉ.

Je croyois que c’étoit aujourd’hui.


Le PRÉSIDENT.

Non ; aujourd’hui, je n’aurois pas pû ; parce que j’ai toujours remis à prendre des eaux depuis un mois ; & j’ai enfin commencé. Cela demande du régime.


L’ABBÉ se leve.

C’est très-bien fait.


Le PRÉSIDENT.

Je suis bien aise qu’on vous ait laissé entrer, vous mangerez un poulet avec moi.


L’ABBÉ.

Je vous suis bien obligé ; je ne peux pas avoir cet honneur-là.


Le PRÉSIDENT.

Pourquoi ? Avec vous je ne ferai point de façon ; j’ai un pâté de perdrix, nous causerons, restez.


L’ABBÉ.

Je suis engagé & il est tard ; j’ai même peur de me faire attendre. Une autrefois je serai charmé de passer un peu de tems seul avec vous.


Le PRÉSIDENT.

Où allez-vous ?


L’ABBÉ.

Chez la Marquise d’Aimetout ; & je suis très-pressé.


Le PRÉSIDENT.

Oh, elle ne dîne pas de bonne heure.


L’ABBÉ.

Je vous demande pardon. Elle a changé d’heure en changeant de jour.


Le PRÉSIDENT.

C’est que si vous y voyez l’Abbé Basane, vous me feriez plaisir de lui dire ce que je vais vous expliquer. Asseyez-vous.


L’ABBÉ.

Et non, je vous l’enverrai, cela vaudra mieux.


Le PRÉSIDENT.

Je voudrois qu’il fût prévenu ; cela sera fait dans un instant.


L’ABBÉ.

S’il n’y est pas, je viendrai vous revoir.


Le PRÉSIDENT.

C’est que je voudrois vous éviter cette peine-là.


L’ABBÉ.

Ce n’est jamais une peine pour moi.


Le PRÉSIDENT.

Si fait, vous avez des affaires. En deux mots…


L’ABBÉ.

Il est près de deux heures & demie. Je ne peux pas.


Le PRÉSIDENT.

Hé bien, en vous reconduisant, vous serez au fait aussi bien que moi. L’Abbé s’en va & le Président suit. L’Abbé Basane connoît un homme depuis mil sept cent quarante-cinq, qui a envie d’avoir un morceau que j’ai ; qui est unique ; c’est… vous le connoissez. Ils sortent tous deux. Les Labyrintes de Bernard Hachin.


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Scène VII.

La Scène est chez la Marquise.


La MARQUISE, JULIE.


La MARQUISE, s’asseyant.

Mademoiselle, où a-t-on mis le tableau que j’ai envoyé ici ?


JULIE.

Dans le boudoir, Madame.


La MARQUISE.

Comment le trouvez-vous ?


JULIE.

Je ne l’ai pas regardé, Madame.


La MARQUISE.

Comment, vous n’avez pas plus de curiosité que cela ?


JULIE.

Si c’étoit des rubans ou des dentelles, je les verrois parce que je m’y connois.


La MARQUISE.

Et ce magot qu’on m’a donné hier, qui est unique ?


JULIE.

Ah, Madame, il m’a bien amusé, parce qu’il remue la tête.


La MARQUISE.

Mais ce n’est pas cela qu’il y a à considérer ; c’est comme il est bien fait ; c’est la vérité qu’il y a dans le visage.


JULIE.

La vérité. Est-ce qu’il parle ? je n’en savois rien.


La MARQUISE.

Vous êtes odieuse ! Vous n’entendez seulement pas la valeur des mots.


JULIE.

J’ai cru que la vérité étoit de ne pas mentir, & qu’il falloit parler pour cela. Voilà ce que je veux dire.


La MARQUISE.

Elle croit que je ne comprends pas ce qu’elle me dit, & elle me l’explique ; c’est délicieux cela, par exemple ! donnez-moi cet in-folio, qui est sur mon secrétaire.


JULIE.

Un in ?


La MARQUISE.

Un grand livre.


JULIE, annonçant.

Monsieur l’Abbé de Coure-dîner.


La MARQUISE.

Non, Mademoiselle, je n’en ai plus que faire, allez-vous-en dîner.


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Scène VIII.


La MARQUISE, L’ABBÉ.


La MARQUISE.

Ah l’Abbé, vous voilà de bonne heure aujourd’hui ; j’en suis enchantée.


L’ABBÉ.

Je craignois qu’il ne fût plus tard ; c’est mon impatience ordinaire quand je viens ici.


La MARQUISE.

L’Abbé, hé bien, cette piece nouvelle que vous & moi, nous avions trouvé charmante, qui est tombée ! Expliquez-moi donc cela.


L’ABBÉ.

Madame, je la soutiens toujours très-bonne ; & sa chûte est une chose toute simple ; nous devions la prévoir.


La MARQUISE.

Comment cela ?


L’ABBÉ.

C’est un genre qui n’est pas fait pour tout le monde ; avant de faire de pareilles pièces, il faut former le goût du Public.


La MARQUISE.

Oui ; mais comment y parvenir ?


L’ABBÉ.

Comme je fais, par exemple ; par des dissertations bien raisonnées.


La MARQUISE.

Qu’est-ce qui lit ces Ouvrages-là ? ceux qui n’en ont que faire.


L’ABBÉ.

Madame, les nouvelles routes trouvent toujours des difficultés ; mais…


La MARQUISE.

Qu’est-ce que vous regardez ?


L’ABBÉ.

Il n’est que deux heures à votre pendule ?


La MARQUISE.

Elle est arrêtée depuis huit jours. Et puis, moi, je ne me soucie pas de savoir l’heure qu’il est. Est-ce que vous avez affaire ?


L’ABBÉ.

Non, pas à présent.


La MARQUISE.

Hé bien, que vous fait l’heure ?


L’ABBÉ.

C’est que je ne vois arriver personne aujourd’hui.


La MARQUISE.

Pourquoi faire ?


L’ABBÉ.

Pour dîner.


La MARQUISE.

Vous n’avez pas dîné ?


L’ABBÉ.

Non, vraiment.


La MARQUISE.

Il falloit donc dire cela, l’Abbé. J’ai changé encore mon jour ; est-ce que vous ne le savez pas ?


L’ABBÉ.

Non, Madame, en vérité.


La MARQUISE.

Eh bien, l’on va vous faire quelque chose. Je ne dîne pas moi, parce que je suis d’un souper de nôce ; mais je vous tiendrai compagnie.


L’ABBÉ.

En ce cas-là, Madame, permettez…


La MARQUISE.

Où irez-vous à l’heure qu’il est.


L’ABBÉ.

Chez le Vicomte de Guermont, où je peux arriver à toute heure.


La MARQUISE.

Le Vicomte ? il est malade je crois.


L’ABBÉ.

Je l’ai vu avant hier.


La MARQUISE.

Je peux bien me tromper. Je voudrais pourtant bien que vous restassiez ; je vous ferois voir un Oursin qu’on va m’envoyer, qui est de la première beauté, une Momie & une Scalata, qui est admirable !


L’ABBÉ.

Je verrai cela une autrefois.


La MARQUISE.

Pourquoi ? on vous fera des œufs brouillés, je ne sais quoi ; vous en souperez mieux.


L’ABBÉ.

Je vous suis bien obligé, je ne soupe jamais.


La MARQUISE.

Ah ça, l’Abbé, c’est Jeudi que j’ai pris… Souvenez-vous-en.


L’ABBÉ.

Oui, oui, Madame.


La MARQUISE.

Ah, j’oubliois. L’Abbé, l’Abbé. Elle court après lui.


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Scène IX.

La Scène est dans l’anti-chambre du Vicomte de Guermont.


BEAULIEU, M. BOURNIN.


BEAULIEU, sortant d’une chambre & suivant Monsieur Bournin.

Monsieur, quand reviendrez-vous ?


M. BOURNIN.

A cinq heures, parce que nous verrons comme il sera ; peut-être le saignerons-nous du pied.


BEAULIEU.

C’est donc une maladie bien sérieuse ?


M. BOURNIN.

Je n’en sais rien encore ; cela commence vivement, nous verrons ce que la saignée déterminera. Donnez-lui un lavement comme je vous ai dit.


BEAULIEU.

Monsieur, j’ai envoyé un Exprès à Monsieur son frere & à Madame sa sœur.


M. BOURNIN.

Vous avez bien fait. Mettez ce que je vous ai dit dans le lavement.


BEAULIEU.

Je m’en vais en envoyer chercher tout-à-l’heure. Vous n’oublierez pas de revenir, Monsieur.


M. BOURNIN.

Non, sûrement.


BEAULIEU.

Vous aurez le carrosse chez vous à cinq heures.


M. BOURNIN.

Hé bien, oui.


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Scène X.


BEAULIEU, FLAMAND.


BEAULIEU.

Flamand, Flamand ?


FLAMAND, se reveillant.

Hé bien, qu’est-ce que vous voulez ?


BEAULIEU.

Tenez, allez chez l’Herboriste, chercher cela. Il lui donne un papier.


FLAMAND.

C’est écrit là-dessus ?


BEAULIEU.

Oui ; allez donc, j’attends après.


FLAMAND, lentement.

Allons, j’y vais, j’y vais.


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Scène XI.


L’ABBÉ, BEAULIEU.


L’ABBÉ.

Vous grondez ce pauvre Flamand ?


BEAULIEU.

Oui ; parce qu’il dort toujours.


L’ABBÉ.

Dites-moi un peu, Monsieur Beaulieu, y a-t-il long-temps qu’on est à table ?


BEAULIEU.

A table, Monsieur l’Abbé ?


L’ABBÉ.

Oui, je n’ai pas pu venir plutôt.


BEAULIEU.

Eh Monsieur le Vicomte est dans son lit ; & il a été saigné six fois depuis hier midi ; & peut-être sera-t-il saigné du pied à cinq heures.


L’ABBÉ.

Et quelle est sa maladie ?


BEAULIEU.

On n’en sait rien encore ; Monsieur Bournin sort d’ici, il doit revenir à cinq heures.


L’ABBÉ.

Cela est bien prompt. Puis-je entrer ? Je vous dirois bien, moi…


BEAULIEU.

Non ; il a défendu de lui laisser voir personne. Si Madame sa sœur étoit ici, cela seroit différent ; mais je suis tout seul ; & vous entendez bien…


L’ABBÉ.

Oui, oui, vous avez raison.


BEAULIEU.

Je m’en vais auprès de lui.


L’ABBÉ.

Je viendrai savoir de ses nouvelles.


BEAULIEU.

Faites-moi demander, Monsieur l’Abbé.


L’ABBÉ.

Oui, oui. Beaulieu rentre. Je n’ai pas autre chose à faire, que de m’en retourner chez moi. Je meurs de faim ; & il est trop tard pour aller ailleurs. Il sort.


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Scène XII.


La Scène est à la porte de l’Abbé, sur le pallier de l’escalier.


Mad. BERTRAND, avec une quenouille. BABET, son ouvrage à la main.


BABET, écoutant à la porte de l’Abbé.

Ma mere, je n’entends rien.


Mad. BERTRAND.

Il me semble pourtant que c’est le chien de Dame Anne, qui hurloit.


BABET.

Ecoutez, vous-même.


Mad. BERTRAND, écoutant.

C’est vrai, je n’entends rien non plus.


BABET.

Quand je vous dis que je l’ai vu sortir avec elle.


Mad. BERTRAND.

Quand je vous dis, quand je vous douze ; elle veut toujours tout savoir mieux que moi.


BABET.

N’allez-vous pas vous fâcher pour cela ?


Mad. BERTRAND.

Je suis la maîtresse de me fâcher si je veux, apparemment ?


BABET.

Oui, voilà un beau plaisir ; tenez, écoutez à présent, entendez-vous ?


Mad. BERTRAND.

Non.


BABET.

Vous voyez bien que c’est le chien du Charon ; je l’entends souvent ; j’en suis sûre.


Mad. BERTRAND.

Elle sait toujours tout ; les autres sont des bêtes, à l’entendre.


BABET.

Est-ce que je dis cela ?


Mad. BERTRAND.

Il vaudroit mieux. Ah, voilà Monsieur l’Abbé. Nous allons voir si j’ai raison ou tort.


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Scène XIII.


L’ABBÉ, Mad. BERTRAND, BABET.


Mad. BERTRAND.

Ah, Monsieur l’Abbé…


L’ABBÉ.

Qu’est-ce que vous voulez, Madame Bertrand ?


Mad. BERTRAND.

C’est que nous croyions entendre hurler le chien de Dame Anne.


L’ABBÉ.

Est-ce qu’elle n’y est pas ?


BABET.

Non, elle est sortie ; & elle nous a dit qu’elle ne reviendroit pas si tôt.


Mad. BERTRAND.

Mais il y a long-temps ; ouvrez donc ; que nous voyons si son chien y est.


L’ABBÉ, fouillant dans sa poche.

Bon, je n’ai pas ma clef, à présent. Tout m’est contraire aujourd’hui !


Mad. BERTRAND.

C’est bien malheureux ! Nous aurions sûrement trouvé le chien.


L’ABBÉ.

Ce n’est pas le chien que je voudrois trouver. Comment faire ?


Mad. BERTRAND.

Si vous voulez quelque chose, Monsieur l’Abbé.


L’ABBÉ.

Je voudrois dîner.


Mad. BERTRAND.

Vous n’avez pas dîné ?


L’ABBÉ.

Et non vraiment.


Mad. BERTRAND.

Tu vois bien, Babet, qu’il n’est pas si tard que tu disois.


L’ABBÉ.

Et parbleu, si fait, il est tard.


BABET.

Vous voyez bien aussi que j’ai raison, ma mere.


Mad. BERTRAND.

Allons, tais-toi.


L’ABBÉ.

Il faut bien que je m’en aille. Ecoutez, Madame Bertrand.


Mad. BERTRAND.

Oui, Monsieur l’Abbé.


L’ABBÉ.

Vous direz à Madame Anne de mettre le gigot à la broche, tout-à-l’heure.


Mad. BERTRAND.

Oui, Monsieur l’Abbé.


BABET.

Mais elle ne reviendra pas de long-temps.


Mad. BERTRAND.

Qu’est ce que cela fait ? Ecoutons Monsieur l’Abbé.


L’ABBÉ.

Cela fait tout. Qu’elle me fasse une soupe à l’oignon & une omelette, pendant que le gigot cuira.


Mad. BERTRAND.

Oui, Monsieur l’Abbé.


BABET.

Elle ne reviendra pas avant sept heures ; car elle a dit qu’elle ne seroit de retour qu’à la nuit.


Mad. BERTRAND.

Veux-tu te taire.


L’ABBÉ.

A sept heures ?


BABET.

Oui, Monsieur l’Abbé.


L’ABBÉ.

Il en sera plus de huit, quand tout cela sera fait.


BABET.

Au moins.


L’ABBÉ.

Allons, je m’en vais prendre une taise de caffè au lait ; & j’irai à la Comédie en attendant. Dites-lui bien de faire tout ce que je vous ai dit, entendez-vous ?


Mad. BERTRAND.

Oh, oui, Monsieur l’Abbé, nous n’y manquerons pas.


L’ABBÉ.

Adieu, Madame Bertrand ; je vous serai bien obligé. Il s’en va.


Mad. BERTRAND.

Monsieur, je suis bien votre servante. Tu es bien aise qu’il n’avoir pas la clef, à cause du chien.


BABET.

Pour cela non : car vous auriez vu qu’il n’y étoit pas.


Mad. BERTRAND.

Allons, allons, rentre travailler & ne me raisonne pas davantage. Elles rentrent toutes les deux.


Fin du vingt-deuxieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

22. Qui s’attend a l’écuelle d’autrui, dîne souvent par-cœur.



  1. Pour jouer ce Proverbe, on écrit les lieux de la Scène sur des cartons, & on les change selon les lieux où se trouve l’Abbé. Si c’étoit sur un Théâtre, il faudroit changer de Décorations.