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Proverbes dramatiques/L’Habit neuf

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Proverbes dramatiquesLejaytome VI (p. 235-270).
Le Sot Ami  ►


L’HABIT
NEUF.

SOIXANTE-DIX-NEUVIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. DU MARBEAU, Tuteur de Mademoiselle de Saint-Martial. En habit vert, perruque blonde, ronde, chapeau & canne.
Mlle. DE SAINT-MARTIAL. Petit bonnet, robe simple, tablier vert.
DAME MONIQUE, Gouvernante de Monsieur du Marbeau. En vieille Paisanne.
M. DE FORTIERE, Habit gris galonné, veste à rayes d’or, & cheveux en bourse, chapeau & canne, sans épée.
LE BAILLI. En robe, grande perruque.
CORDONNET. Habit brun, veste rouge simple, cheveux plats, chapeau uni.
LE GREFFIER. Habit gris, veste noire, perruque ronde, chapeau uni, sur la tête.


La Scène est chez Monsieur du Marbeau, à la Campagne, dans une Salle.

Scène premiere.

DAME MONIQUE, M. DE FORTIERE.


M. DE FORTIERE, en entrant.

Eh-bien où est Mademoiselle de Saint-Martial ?


DAME MONIQUE.

Vous la verrez, attendez un moment.


M. DE FORTIERE.

Mais, Monsieur du Marbeau n’a qu’à revenir ?


DAME MONIQUE.

Il soupe chez son ami, Monsieur Le Gros.


M. DE FORTIERE.

Je le sai bien.


DAME MONIQUE.

Et c’est à cause de cela que je vous ai dit de venir ici ce soir.


M. DE FORTIERE.

Oui, mais le tems se perd.


DAME MONIQUE.

Écoutez, écoutez-moi. Ce n’est pas pour rien que je veux vous parler.


M. DE FORTIERE.

Mais ma chère Dame Monique, vous pourriez me dire tout ce que vous voudriez devant Mademoiselle de Saint-Martial.


DAME MONIQUE.

Quand je vous dis que non. Tenez, assoyez-vous là.


M. DE FORTIERE.

Je suis fort bien debout. Allons dites promptement.


DAME MONIQUE.

Vous savez que Monsieur du Marbeau est fort avare ?


M. DE FORTIERE.

Après ?


DAME MONIQUE.

Ah, c’est bien vrai ; car depuis plus de trente ans que je suis ici, il ne m’a jamais rien donné.


M. DE FORTIERE.

Je vous donnerai, moi, Dame Monique, ne vous inquiettez pas.


DAME MONIQUE.

Ah ! Monsieur, ce n’est pas pour cela que j’en parle, je n’oublie pas ce que vous m’avez promis & ce que vous m’avez donné ; mais c’est pour vous dire pourquoi Monsieur du Marbeau, ne veut pas vous accorder Mademoiselle de Saint-Martial.


M. DE FORTIERE.

Eh dites-le donc ?


DAME MONIQUE.

C’est que comme il est son tuteur, il seroit obligé de rendre compte de son bien.


M. DE FORTIERE.

Cela pourroit être.


DAME MONIQUE.

Mais il a trouvé un moyen de n’avoir pas cette peine-là.


M. DE FORTIERE.

Comment, quel moyen ?


DAME MONIQUE.

De l’épouser lui-même.


M. DE FORTIERE.

Seroit-il bien possible ?


DAME MONIQUE.

Oui, vraiment, il me l’a confié ce matin.


M. DE FORTIERE.

Et Mademoiselle de Saint-Martial y consent ?


DAME MONIQUE.

Elle n’en sait rien encore.


M. DE FORTIERE.

Elle n’a qu’à n’y pas consentir.


DAME MONIQUE.

Je ne suis pas embarrassée qu’elle ne le veuille pas, d’abord, elle se désespérera ; mais il tourmentera, & à la fin vous savez bien comme sont les jeunes personnes, après avoir bien pleuré, elles finissent par consentir à se marier pour avoir la liberté.


M. DE FORTIERE.

Vous m’effrayez !


DAME MONIQUE.

Je vous avertis, pour que vous preniez vos mesures, je ne veux pas que vous ayez rien à me reprocher.


M. DE FORTIERE.

Dame Monique ?


DAME MONIQUE.

Eh-bien, Monsieur ?


M. DE FORTIERE.

Je vous promets de faire votre fortune si vous pouviez l’engager à me suivre, je la menerois chez une de mes tantes.


DAME MONIQUE.

Quoi, un enlevement ?


M. DE FORTIERE.

Ce n’en est pas un.


DAME MONIQUE.

Et qu’est-ce que c’est donc ? Vous ne seriez pas en sûreté, ni moi non plus ; non Monsieur, il faut trouver un autre expédient.


M. DE FORTIERE.

Je cherche vainement. Monsieur de Marbeau est allé souper, dites-vous, chez Monsieur le Gros ?


DAME MONIQUE.

Oui, & je crains qu’il ne revienne bien-tôt.


M. DE FORTIERE, rêvant.

Attendez, il me vient une idée.


DAME MONIQUE.

Qu’est-ce que c’est ?


M. DE FORTIERE.

Il reviendra par la ruelle ?


DAME MONIQUE.

Sûrement.


M. DE FORTIERE.

A-t-il quelqu’un avec lui ?


DAME MONIQUE.

Non, parce que Jean est malade, & qu’il fait clair de lune.


M. DE FORTIERE.

Fort bien : il a son habit brun ?


DAME MONIQUE.

Non, c’est un habit vert tout neuf, d’aujourd’hui.


M. DE FORTIERE.

Ah, ah, n’a-t-il pas été fait ici par le Tailleur du village ?


DAME MONIQUE.

Oui, Monsieur Cordonnet.


M. DE FORTIERE.

Mon idée est admirable ! Cordonnet demeure à côté du Bailly ; il dira… Oh, c’est imaginé le mieux du monde ! Ma chère Madame Monique, il faut que vous m’aidiez dans ceci.


DAME MONIQUE.

Eh mon Dieu, vous n’avez qu’à dire ; pour vous & pour Mademoiselle de Saint-Martial, il n’y a rien que je ne fasse ; je voudrois vous voir heureux tous les deux, mes pauvres enfans.


M. DE FORTIERE.

Écoutez bien ce que je vais vous dire.


DAME MONIQUE.

Oui, Monsieur, j’écoute.


M. DE FORTIERE.

Quand Monsieur de Marbeau sera rentré…


DAME MONIQUE.

Ce soir ?


M. DE FORTIERE.

Oui, ce soir, engagez-le à se deshabiller.


DAME MONIQUE.

J’entends bien.


M. DE FORTIERE.

Et vous mettrez dans la poche de son habit vert, cette bourse-là. Il lui donne une bourse.


DAME MONIQUE.

Et l’argent ?


M. DE FORTIERE.

Oui, telle qu’elle est.


DAME MONIQUE.

C’est bien aisé à faire.


M. DE FORTIERE.

Ne vous embarrassez pas du reste. Il n’y a pas de tems à perdre, je m’en vais. Ne dites rien de tout cela à Mademoiselle de Saint-Martial, entendez-vous ?


DAME MONIQUE.

Oui, oui, Monsieur. Eh, tenez la voilà.


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Scène II.

Mlle. DE SAINT-MARTIAL, M. DE FORTIERE, DAME MONIQUE.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Quoi, Monsieur, vous étiez ici & Dame Monique ne m’avertissoit pas ?


M. DE FORTIERE.

Je ne fais que d’entrer, je crains que Monsieur de Marbeau ne vienne, & je m’enfuis.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Quoi vous me quittez déjà ?


M. DE FORTIERE.

Il m’est impossible de rester davantage ! Adieu, Mademoiselle. Il s’en va.


Mlle DE SAINT-MARTIAL, piquée.

Adieu, Monsieur, adieu pour toujours.


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Scène III.

Mlle. DE SAINT-MARTIAL, DAME MONIQUE.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Mais il ne m’entend pas ! Ah, ma chere Dame Monique, Monsieur de Fortiere ne m’aime plus !


DAME MONIQUE.

Sur quoi jugez-vous cela ?


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Autrefois il ne m’auroit pas quitté comme cela si promptement.


DAME MONIQUE.

C’est qu’il a des affaires.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

C’est qu’il en aime une autre, peut-être.


DAME MONIQUE.

Ah, voilà la jalousie ! & s’il alloit travailler pouvoir vous épouser ?


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Quoi, vous le croiriez ?


DAME MONIQUE.

Je ne sai pas ; ainsi je ne peux pas le dire, cela pourroit arriver.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Me quitter comme cela ! sans me dire qu’il m’aime encore !


DAME MONIQUE.

Il vous l’a tant dit.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Et peut-on se lasser de se l’entendre dire, par quelqu’un qu’on aime autant ?


DAME MONIQUE.

Non, non, c’est vrai.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Ne le trouvez-vous pas charmant, Dame Monique ?


DAME MONIQUE.

Oui-dà, oui, il n’est pas mal tourné, & tenez, j’ai eu un amoureux qui lui ressembloit comme deux gouttes d’eau, il me le rappelle toujours.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Vous avez eu un amoureux ?


DAME MONIQUE.

Oui-dà, j’en ai eu bien plus d’un, & de mon tems, Dame, je valois mon prix. Ah, si vous aviez vu les hommes de ce tems-là, ils valoient bien mieux que ceux d’aujourd’hui ; il y a long-tems dont je vous parle-là.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Ah, ils ne valoient pas mieux que Monsieur de Fortiere.


DAME MONIQUE.

Pas mieux ? mais écoutez donc… non, non, il faut de la raison par tout, cependant mon mari, le pauvre défunt, Dieu veuille avoir son ame, en valoit bien un autre.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Est-ce qu’il n’a pas dit s’il reviendroit ce soir ?


DAME MONIQUE.

Monsieur de Marbeau ? Ah, il va arriver sûrement bientôt.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Et qui vous parle de Monsieur de Marbeau ?


DAME MONIQUE.

Ah, oui, je comprends, je sai bien à présent ce que vous voulez dire. Eh-bien, j’étois tout de même que vous, quand je ne le voyois pas.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Vous n’aimiez pas autant que j’aime, Dame Monique !


DAME MONIQUE.

Pas autant, oui ? bon, c’étoit bien pis ; que je vous conte cela. On frappe à la porte. Mais qu’est-ce que j’étends ? je parie que c’est votre Tuteur. On y va, on y va. Il est bien pressé, la foire n’est pas sur le pont.


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Scène IV.

Mlle. DE SAINT-MARTIAL, M. DE MARBEAU, DAME MONIQUE.


M. DE MARBEAU, en-dehors.

Monique, Jean, ouvrez donc ?


DAME MONIQUE.

Allons, allons.


M. DE MARBEAU.

Eh, venez vîte.


DAME MONIQUE, ouvrant la porte.

Eh bien, eh bien ! eh mon Dieu, qu’est-ce que vous avez donc ?


M. DE MARBEAU, entrant, & se jettant dans un fauteuil.

Ah ! ah ! des voleurs…


DAME MONIQUE.

Des voleurs ?


M. DE MARBEAU.

Oui, des voleurs qui m’ont poursuivi dans la petite ruelle, j’ai cru qu’ils me tueroient.


DAME MONIQUE.

Bon, des voleurs ! il n’y en a jamais eu dans ce village-ci.


M. DE MARBEAU.

Elle, va me soutenir…


DAME MONIQUE.

Eh, mon Dieu, comme vous voilà ! il faut que je vous donne un verre d’eau. Elle va prendre un verre d’eau.


M. DE MARBEAU.

Je suis donc bien changé ? qu’en dites-vous Mademoiselle ?


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Mais, je vous trouve toujours tout de même.


DAME MONIQUE.

Tenez, buvez-moi cela. Elle donne à boire à Monsieur de Marbeau.


M. DE MARBEAU, après avoir bu.

Cela me rassure un peu.


DAME MONIQUE.

Mais qu’est-ce que c’est donc ?


M. DE MARBEAU.

Je vous dis des voleurs qui couroient après moi dans la petite rue, je crois qu’ils étoient une douzaine, je ne sai pas d’où ils venoient, j’ai eu une peur que j’ai cru que je n’arriverois pas jusqu’ici.


DAME MONIQUE.

Ne vous ont-ils rien pris ?


M. DE MARBEAU.

Ils ne m’ont pas approché.


DAME MONIQUE.

Allons, allons, ce ne sera rien. Mettez-vous à votre aise, je m’en vais vous donner votre robe-de-chambre.


M. DE MARBEAU.

C’est bien dit, après cela je parlerai à Mademoiselle de Saint-Martial.


DAME MONIQUE.

C’est bien pressé. Allons, ôtez votre habit.


M. DE MARBEAU.

Aussi-bien il me fait mal ; car les habits neufs quand on n’y est pas accoutumé ; c’est toujours comme cela. (Il ôte son habit.) Donnez-moi mon mouchoir & ma tabatiere.


DAME MONIQUE.

C’est peut-être votre habit qui aura tenté les voleurs.


M. DE MARBEAU.

Je le crois comme cela.


DAME MONIQUE.

Tenez voilà votre robe-de-chambre.


M. DE MARBEAU.

Donnez donc le bras droit. Il met sa robe-de-chambre.


DAME MONIQUE.

Voulez-vous votre bonnet de nuit ?


M. DE MARBEAU.

Non, non, je ne vas pas me coucher encore.


DAME MONIQUE.

Ah, oui, c’est vrai. On frappe bien fort.


M. DE MARBEAU.

Qu’est-ce que c’est donc que cela ? On frappe plus fort.


DAME MONIQUE.

Ce sont peut-être les voleurs qui viennent jusqu’ici. Ils ont tous la plus grande frayeur.


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Scène V.

LE BAILLI, LE GREFFIER, Mlle. DE SAINT-MARTIAL, M. DE MARBEAU, CORDONNET, DAME MONIQUE.


LE BAILLI, en dehors.

Ouvrez donc ; c’est de la part du Roi.


DAME MONIQUE, tremblante.

Faut-il ouvrir, Monsieur ?


M. DE MARBEAU.

De la part du Roi, sans doute.


DAME MONIQUE.

Ah, c’est Monsieur le Bailli.


LE BAILLI.

Monsieur de Marbeau est-il ici ?


DAME MONIQUE.

Oui, Monsieur, le voilà.


LE BAILLI.

Entrez vous autres, & que la garde reste à la porte. Il s’assied, & le Greffier & Cordonnet entrent.


M. DE MARBEAU.

Qu’est-ce qu’il y a donc, Monsieur le Bailli ?


LE BAILLI.

Monsieur le Greffier, assoyez-vous là, & écrivez. Le Greffier s’assied. A Monsieur de Marbeau. Comment vous appellez-vous, Monsieur de Marbeau ?


M. DE MARBEAU.

Mais je ne comprends pas…


LE BAILLI.

Répondez, & ne vous coupez pas, ceci est de la plus grande conséquence.


M. DE MARBEAU.

Joseph de Marbeau.


LE BAILLI.

Vos qualités ?


M. DE MARBEAU.

Ancien Quartinier de la Ville de Paris.


LE BAILLI.

Bon. Le sieur Cordonnet vous accuse de lui avoir fait faire un habit vert qu’il vous a livré aujourd’hui, cela est-il vrai ?


M. DE MARBEAU.

Oui ; mais je l’ai bien payé.


LE BAILLI.

Ce n’est pas de cela dont il est question. Pourquoi avez-vous fait faire un habit vert ?


M. DE MARBEAU.

Pourquoi ?


LE BAILLI.

Oui ?


M. DE MARBEAU.

Ma foi, je n’en sai rien.


LE BAILLI.

Mettez qu’il ne veut pas dire pourquoi.


M. DE MARBEAU.

Attendez, parce que j’en ai vû à tout le monde, à la campagne.


LE BAILLI.

Oui ; mais n’avez-vous pas fait faire cet habit pour n’être pas reconnu ?


M. DE MARBEAU.

Est-ce qu’un habit change le visage ?


LE BAILLI.

Mettez qu’il plaisante & ne répond pas.


M. DE MARBEAU.

Non, non, Monsieur le Greffier. Je n’ai pas eu dessein de me déguiser.


LE BAILLI.

Bon. Avez-vous passé par la petite ruelle ce soir ?


M. DE MARBEAU.

Oui, Monsieur, & j’y ai eu grand peur, parce qu’il y avoit des voleurs.


LE BAILLI.

Ah, nous y voilà. Et comment étoient faits ces voleurs ?


M. DE MARBEAU.

Je ne les ai pas vû, parce que je me suis enfui, & lorsque je suis arrivé ici, j’étois tout prêt à me trouver mal.


DAME MONIQUE.

Cela est bien vrai, Monsieur, Mademoiselle vous le dira comme moi.


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Oui, Monsieur.


LE BAILLI.

Comment vous appeliez-vous Mademoiselle ?


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Julie de Saint-Martial.


LE BAILLI.

Votre âge ?


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Dix-sept ans.


LE BAILLI.

Fille mineure. (A Dame Monique.) Et vous ?


DAME MONIQUE.

Monique du Chemin, veuve de Pierre du Moulin, Menuisier.


LE BAILLI.

Bon. Mettez majeure. Avez-vous vû toutes deux Joseph de Marbeau aujourd’hui avec un habit vert sur le corps ?


Mlle DE SAINT-MARTIAL.

Oui, Monsieur.


DAME MONIQUE.

C’est moi qui lui ai aidé, ce soir, à l’ôter.


LE BAILLI.

Fort bien.


DAME MONIQUE.

Et tenez le voilà.


LE BAILLI.

Monsieur le Greffier, visitez les poches de cet habit.


M. DE MARBEAU.

Ce n’est pas la peine ; car il n’y avoit que mon mouchoir & ma tabatiere & les voilà.


LE BAILLI.

Mettez qu’il refuse qu’on visite les poches de son habit vert.


M. DE MARBEAU.

Je ne refuse rien, ce n’est que pour en éviter la peine à Monsieur le Greffier. En vérité, Messieurs, vous avez bien de la bonté, d’écrire comme cela tout ce que je dis.


LE BAILLI.

Visitez donc, Monsieur ?


LE GREFFIER, fouillant.

Je ne trouve rien. (Il cherche toujours.) Ah, je sens quelque chose, c’est une bourse.


LE BAILLI.

Une bourse à argent ?


LE GREFFIER.

Oui, Monsieur, la voilà.


LE BAILLI.

Couleur de rose ? Voyons la déposition.


LE GREFFIER, lisant.

De plus a déclaré que la bourse étoit couleur de rose, & contenoit treize louis, un écu de six livres & deux pieces de vingt-quatre sols.


LE BAILLI.

Nous vérifierons cela. Cordonnet, dites qu’on aille chercher Monsieur de Fortiere.


CORDONNET.

J’y vais, Monsieur le Bailli.


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Scène VI.

LE BAILLI, Mlle. DE SAINT-MARTIAL, LE GREFFIER, M. DE MARBEAU, DAME MONIQUE.


M. DE MARBEAU, étonné.

EN vérité Monsieur le Bailli, si je sais d’où vient cette bourse…


LE BAILLI.

Vous faites l’ignorant ; nous vous l’apprendrons.


M. DE MARBEAU.

Cet argent-là n’est pas à moi.


LE BAILLI.

Non, sûrement, il n’y sera pas. Un homme comme vous, c’est incompréhensible !


M. DE MARBEAU.

Mais de quoi m’accuse-t-on ?


LE BAILLI.

Vous le savez bien.


M. DE MARBEAU.

Quoi, d’avoir fait faire un habit neuf ?


LE BAILLI.

Eh, non, non. C’est une action infâme !


M. DE MARBEAU.

Mais dites-moi du moins ?…


LE BAILLI.

Vous allez le savoir.


M. DE MARBEAU.

Je n’y comprends rien.


LE BAILLI.

Ah, voilà Monsieur de Fortiere.


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Scène VII.

LE BAILLI, Mlle. DE SAINT-MARTIAL, LE GREFFIER, M. DE MARBEAU, M. DE FORTIERE, CORDONNET, DAME MONIQUE.


M. DE FORTIERE.

Qu’est-ce qu’il y a donc Monsieur le Bailli ? Monsieur de Marbeau, je vous souhaite bien le bon soir.


LE BAILLI.

Monsieur de Fortiere, est-ce là votre bourse ?


M. DE FORTIERE.

Oui, Monsieur.


LE BAILLI.

Voyez ce qui est dedans, si c’est le compte.


M. DE FORTIERE, compte l’argent.

Oui, c’est cela tout juste. Mais comment donc l’avez-vous retrouvée ?


LE BAILLI.

C’est dans cet habit-là ; celui qui vous a volé n’avoit-il pas un habit vert ?


M. DE FORTIERE.

Oui, Monsieur.


M. DE MARBEAU.

Comment, Monsieur, vous osez soutenir que je vous ai volé ?


M. DE FORTIERE.

Moi, Monsieur ? J’en suis incapable, je vous regarde comme le plus honnête homme que je connoisse, & je le signerai de mon sang.


M. DE MARBEAU.

Ah, je savois bien que vous étiez mon ami.


M. DE FORTIERE.

Je m’en fais gloire & honneur.


LE GREFFIER.

Un moment, un moment.


LE BAILLI.

Oui, vous ne savez pas à qui appartient cet habit-là.


M. DE FORTIERE.

A quelque voleur, sans doute.


LE BAILLI.

Il est à Monsieur de Marbeau.


M. DE FORTIERE.

Il est à vous ?


M. DE MARBEAU.

Oui vraiment.


M. DE FORTIERE.

Il y a plus d’un habit vert dans le monde. Je ne vous en connoissois pas,


M. DE MARBEAU.

Je ne l’ai mis pour la premiere fois qu’aujourd’hui.


M. DE FORTIERE.

Ah, mais, cela ne fait rien.


LE BAILLI.

Comment cela ne fait rien, votre bourse étoit dans sa poche.


M. DE FORTIERE.

Mais vous voyez bien Monsieur le Bailli, que ce ne peut pas être Monsieur de Marbeau, qui m’ait volé. Cela ne tombe pas sous le sens.


M. DE MARBEAU.

Mon cher Monsieur de Fortiere, soutenez-moi, je vous prie.


M. DE FORTIERE.

Comment donc, je vous soutiendrai au péril de ma vie.


LE BAILLI.

Monsieur, si ce n’est pas Monsieur de Marbeau, qui est le voleur, il est du moins le receleur ; c’est la même chose, & il doit subir la même peine.


M. DE MARBEAU.

La même peine ?


LE BAILLI.

Oui, Monsieur, vous serez pendu.


M. DE MARBEAU.

Mais, Monsieur le Bailli, un moment de raison.


LE BAILLI.

Il n’y a point de raison à cela ; voilà la justice.


M. DE FORTIERE.

Monsieur de Marbeau a toujours été un homme d’honneur.


LE BAILLI.

Cela ne fait rien, il ne faut qu’un mauvais moment. Vous avez été volé par un homme en habit vert dans la ruelle, il l’a avoué, il étoit en habit vert, l’argent se trouve dans la poche ; s’il n’est que le receleur, qu’il l’avoue.


M. DE MARBEAU.

Moi receleur !


M. DE FORTIERE.

Allons, cela ne se peut pas.


M. DE MARBEAU.

Monsieur de Fortiere, départez-vous de votre accusation, tout ce que j’ai est à vous.


M. DE FORTIERE.

Je ne veux pas de votre bien.


LE BAILLI.

Monsieur, il faut que justice soit faite.


M. DE MARBEAU.

Un, moment Monsieur le Bailli. (Bas à Monsieur de Fortiere.) Si vous aimez encore Mademoiselle de Saint-Martial, je vous la donnerai aussi.


M. DE FORTIERE.

Monsieur, je vous crois honnête homme, & l’intérêt n’est pas ce qui me gouverne. Il est fâcheux que toutes les accusations soient contre vous ; mais j’y renoncerai si vous le voulez.


M. DE MARBEAU.

Ah, Monsieur !


M. DE FORTIERE.

Monsieur le Bailli, puis-je me départir des accusations ?


LE BAILLI.

Monsieur, on pourroit sauver la vie à Monsieur de Marbeau, mais cela est difficile.


M. DE FORTIERE.

Je vous entends : gardez la Procédure jusqu’à nouvel ordre, je vous réponds de Monsieur.


M. DE MARBEAU.

Eh, Messieurs, finissons tout de suite.


M. DE FORTIERE.

C’est que vous croirez que c’est pour avoir Mademoiselle de Saint-Martial, que je m’emploie pour vous.


M. DE MARBEAU.

Quand je le croirois, vous me rendez service ; c’est à charge de revanche.


M. DE FORTIERE.

Monsieur le Bailli, prenez cette bourse, j’y ajouterai encore s’il le faut ; remettez-moi tous les papiers, & dites que le voleur avoit envoyé mon argent à Monsieur de Marbeau pour me le rendre : Cordonnet, vous direz la même chose & je vous pairai bien.


LE BAILLI, prenant la bourse & remettant les papiers.

Je suis charmé, ainsi que Monsieur le Greffier, de faire plaisir à Monsieur de Marbeau & à vous aussi : Messieurs, il ne sera plus question de rien ; mais il faudra que Mademoiselle & Dame Monique, se taisent de même que nous.


Mlle. DE SAINT-MARTIAL.

Je vous réponds de tout.


DAME MONIQUE.

Nous savons nous taire, Monsieur le Bailli.


LE BAILLI.

Messieurs, mes Dames, j’ai l’honneur de vous souhaiter le bon soir. Il sort avec le Greffier & Cordonnet.


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Scène VIII.

Mlle. DE SAINT-MARTIAL, M. DE MARBEAU, M. DE FORTIERE, DAME MONIQUE.


M. DE MARBEAU.

Monsieur, je vous ai la plus grande obligation, & dès demain nous ferons le contrat.


M. DE FORTIERE.

Puisque vous le voulez bien, vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir ; le mariage fini, je vous remets la procédure pour la brûler.


M. DE MARBEAU.

Je n’en veux pas avant ; tout innocent que je sois, je suis encore trop heureux ; car je ne comprends rien à tout cela.


DAME MONIQUE.

Il n’y faut plus penser.


M. DE MARBEAU.

Je n’en puis plus ! A demain, Monsieur. Il s’en va.


M. DE FORTIERE.

Si vous ne m’approuvez pas, Mademoiselle, il n’y a rien de fini.


Mlle. DE SAINT-MARTIAL.

Que dites-vous ? Je suis si enchantée de mon bonheur, que je ne puis rien dire.


M. DE MARBEAU, appelant.

Dame Monique ?


DAME MONIQUE.

Allons, Monsieur de Fortiere, allez-vous-en, demain vous causerez tant que vous voudrez. Elle fait rentrer Mademoiselle de Saint-Martial, & pousse Monsieur de Fortiere.


M. DE FORTIERE.

Adieu, Mademoiselle.


Fin du soixante-dix-neuvieme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

79. On fait par force, ce qu’on ne fait pas par amitié.