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Proverbes dramatiques/L’Homme qui craint d’aimer

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L’HOMME
QUI CRAINT D’AIMER,

QUARANTE-DEUXIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


LA MARQUISE DE LÉRY. Bien mis.
LE COMTE DESGLANTIERES.
LE CHEVALIER DE S. FARCI.
CHAMPAGNE, Domestique de la Marquise.


La Scène est chez la Marquise de Léry, dans le Sallon.

Scène premiere.

Le COMTE, Le CHEVALIER, CHAMPAGNE.


CHAMPAGNE.

Monsieur le Comte, Madame la Marquise va passer ici dans le moment, elle vous prie de l’attendre, ainsi que Monsieur le Chevalier.


Le CHEVALIER.

Moi ? pourquoi faire ?


Le COMTE.

Elle veut te voir, faire connoissance avec toi.


Le CHEVALIER.

Expliquons-nous, chez qui suis-je ici ?


Le COMTE.

Chez la Marquise de Léry.


Le CHEVALIER.

Comment la Marquise de Léry !


Le COMTE.

Eh bien ! qu’est-ce que tu as donc ?


Le CHEVALIER.

Je veux m’en aller, tout-à-l’heure.


CHAMPAGNE.

Monsieur, Madame va venir.


Le COMTE.

Oui, oui, dites qu’il attendra.


----

Scène II.

Le COMTE, Le CHEVALIER.


Le CHEVALIER.

Je ne vois pas où est la plaisanterie, de vouloir absolument me faire connoître une femme malgré moi.


Le COMTE.

Effectivement, je te conseille fort de te plaindre. La Marquise est une femme charmante. Tu en as entendu parler comme cela du moins.


Le CHEVALIER.

C’est précisément parce qu’on dit qu’elle est charmante, que je ne veux pas la voir.


Le COMTE.

Songes donc qu’elle joint à la figure la plus délicieuse, une grâce dont on n’a point d’idée ; un son de voix qui pénétre l’âme, la ravit, l’enchante ; dès le premier moment, on est avec elle comme si on l’avoit toujours connue, elle a tous les tons, elle inspire la confiance, enfin, il n’y a point de femme comme cela. On a plus d’esprit avec elle qu’avec les autres femmes, elle saisit tout ce que vous dites, elle semble ne faire que développer vos pensées, & elle les fait naître.


Le CHEVALIER, brusquement.

Adieu.


Le COMTE, le retenant.

Qu’est-ce que c’est donc que cette folie ?


Le CHEVALIER.

Folie ? c’est peut-être l’action la plus sage que j’aurai faite de ma vie.


Le COMTE.

De venir chez une femme qui a envie de te connoître depuis long-temps, & de ne la voir ; c’est du moins très-peu honnête.


Le CHEVALIER.

Il n’est pas ici question d’honnêteté… En un mot, je veux m’en aller.


Le COMTE.

Cette bisarrerie te décrieroit entièrement. Je ne t’ai jamais vu aussi singulier ; c’est inconcevable !


Le CHEVALIER.

Cependant j’ai raison ; mais vous autres gens légers, vous n’êtes pas faits pour comprendre cela. Ainsi je veux m’en aller absolument.


Le COMTE.

Que veux-tu donc que je dise à la Marquise ?


Le CHEVALIER.

Tout ce que tu voudras ; mais je ne la verrai point.


Le COMTE.

Malgré la légéreté dont tu m’accuses, ne puis-je savoir ces raisons ? Peut-être serai-je plus digne de les entendre que tu ne le penses.


Le CHEVALIER.

Une autre fois…


Le COMTE.

Non, ce n’est qu’à cette condition que je te laisserai aller.


Le CHEVALIER.

Ah ! puisque tu le veux, écoute-moi.


Le COMTE.

Voyons.


Le CHEVALIER.

Cette fantaisie qu’a Madame de Léry de me voir, me rappelle une suite de malheurs que j’ai éprouvés, qui ont empoisonné le reste de ma vie.


Le COMTE.

Comment ?


Le CHEVALIER.

Tu as connu la Comtesse de Grandpré ?


Le COMTE.

Oui, elle étoit bien.


Le CHEVALIER.

C’étoit une femme adorable ! Un étourdi, comme toi, me mene chez elle, précisément comme tu fais aujourd’hui ici. J’avois jusques-là été extrêmement dissipé, je ne croyois pas plus à l’amour qu’à la confiance ; ces idées n’étoient jamais entrées dans ma tête. A peine ai-je vu cette femme, que je suis entièrement changé ; rien de tout ce qui m’enchantoit auparavant, ne peut plus me plaire, Madame de Grandpré est tout pour moi.


Le COMTE.

Voilà un grand malheur, effectivement !


Le CHEVALIER.

Je crus m’appercevoir que je faisois sur elle la même impression. Le portrait que tu as fait de Madame de Léry est précisément le sien. On jouoit ce jour-là un Opéra nouveau, elle m’y mena. L’Opéra, il n’en fut pas question pour moi, je ne vis & n’entendis rien du tout, tant j’étois occupé d’elle. Elle me retint à souper, je ne sais ce que je devins pendant tout ce temps-là ; c’étoit une presse qui n’avoit rien d’égal. Elle s’en apperçut bien, à ce qu’elle m’a dit depuis ; & comme je lui plaisois, elle fut charmée de trouver une occasion de m’engager encore plus fortement & de s’assurer de moi. Elle proposa de jouer la Comédie, toute la compagnie applaudit à ce projet. On distribua les rôles ; j’eus celui de Darviane dans Mélanide, & elle fit celui de Rosalie.


Le COMTE.

C’est à merveille !


Le CHEVALIER.

Oui ; mais cette facilité que j’eus d’exprimer mes sentimens, fit que ma passion devint encore plus forte.


Le COMTE.

Tu devins heureux ?


Le CHEVALIER.

Que j’ai payé cher ces instans de bonheur ! On n’a jamais rien éprouvé de pareil !


Le COMTE.

Tu crains donc… Ah ! voilà la Marquise, il n’y a plus moyen de reculer.


Le CHEVALIER, voyant entrer la Marquise.

Ah, ciel !


----

Scène III.

La MARQUISE, Le COMTE, Le CHEVALIER.


Le COMTE.

Madame, j’ai eu toutes les peines du monde à retenir le Chevalier ; mais enfin je vous le livre.


La MARQUISE.

Monsieur le Chevalier, il y a mille ans que j’ai envie de faire connoissance avec vous ; cela ne doit pas vous étonner ; parce que sûrement vous devez être très-recherché.


Le CHEVALIER.

Moi, Madame, je ne sais pas pourquoi, & vous en conviendriez bien, si j’avois l’honneur d’être un peu plus connu de vous, cela n’empêche pas que je ne sois extrêmement flatté…


Le COMTE.

Il est très-modeste, Madame, le Chevalier.


La MARQUISE.

C’est souvent le défaut des gens d’un vrai mérite.


Le COMTE.

Marquise, vous ne sortez pas encore & j’aurai le temps de faire une visite avant ; je reviens dans le moment, & je vous laisse le Chevalier.


Le CHEVALIER.

Madame, je crains de vous importuner. (Il veut s’en aller.)


La MARQUISE.

Point du tout, restez donc. Comte, vous ne me ferez pas attendre ?


Le COMTE.

Non, Madame, non.


----

Scène IV.

La MARQUISE, Le CHEVALIER.


La MARQUISE.

Asseyez-vous donc. (Ils s’asseyent.) Vous avez été long-temps hors de Paris ?


Le CHEVALIER, regardant la Marquise avec embarras.

Oui, Madame, des affaires que je ne prévoyois pas, & puis l’habitude d’être à la Campagne…


La MARQUISE.

Le Comte prétend que vous êtes devenu un peu sauvage ; mais c’est qu’il est bien léger & qu’il ne tient pas un plan. Pour moi je ne trouve pas que ce soit exister que de n’être jamais avec soi-même, que dans les chemins ; & je fais grand cas des gens qui aiment la solitude ; ce goût-là est une preuve que l’on sait penser, & cela annonce un caractere solide.


Le CHEVALIER.

Solide, Madame, si vous voulez. D’ailleurs plus on pense, plus on est malheureux ; il semble que c’est à force de parler beaucoup, qu’on parvient à se convaincre que les gens qui ne peuvent s’attacher à rien, évitent bien des maux.


La MARQUISE.

Mais, n’être attaché à rien, c’est précisément nager dans le vuide ; ce n’est pas exister, vous en conviendrez bien ?


Le CHEVALIER.

C’est, du moins, n’être jamais dans le cas de rien perdre, & comme on ne peut compter sur rien, je crois que c’est une sorte de prévoyance, à laquelle on ne doit pas se refuser.


La MARQUISE.

Vous direz tout ce que vous voudrez ; mais vous ne me persuaderez jamais que ce soit là votre systême : c’est un propos qui sent le dégoût du monde ; je me suis quelquefois surprise dans cet état-là : c’est pourquoi je m’y connnois, & je crois qu’en peu de temps je vous devinerois… Je parierois que vous avez l’ame du monde la plus franche, la plus sensible ?


Le CHEVALIER.

Je ne saurois être fâché de la bonne opinion que vous avez de moi… mais quoique je haïsse la dissimulation… je craindrois que vous ne me pénétrassiez trop facilement… Il n’y a pas toujours à gagner à être vu à découvert. (Il se leve.)


La MARQUISE.

Ou allez-vous donc ?


Le CHEVALIER.

Je ne veux pas abuser plus long-temps de votre complaisance ; je sens combien peu je suis amusant, & je sors pénétré de la bonté avec laquelle vous m’avez souffert.


La MARQUISE.

Souffert ! ce n’est pas là un terme fait pour vous ; je veux que vous restiez ; je l’exige, comme s’il y avoit long-temps que nous nous connûssions, parce que j’espere que ce ne sera pas une connoissance d’un jour, non plus.


Le CHEVALIER.

Madame…


La MARQUISE.

Que faites-vous aujourd’hui ?


Le CHEVALIER.

Madame, j’ai beaucoup d’affaires, & je compte…


La MARQUISE.

Des affaires après dîné ! cela n’est pas possible : il faut absolument que vous voyiez la Piece nouvelle ; je vous donnerai une place dans ma loge. Vous ne pouvez pas refuser cela.


Le CHEVALIER, à part.

Je suis perdu. (A la Marquise.) Madame, je ne sais point juger un Ouvrage nouveau, du tout… quand vous l’avez vû, on exige votre avis, & cela m’embarrasse toujours.


La MARQUISE.

Oui, je crois tout-à-fait cela.


Le CHEVALIER.

Rien n’est plus vrai ; ainsi trouvez que je n’aye l’honneur de vous suivre.


La MARQUISE.

C’est une défaite que ce propos-là. Vous devez juger les ouvrages d’esprit & de sentiment, avec le tact le plus fin, j’en suis convaincue ; mais si vous ne voulez pas dire votre avis, nous vous en fournirons ; car vous souperez avec moi, & vous sentez bien qu’on parlera un peu de la Piece nouvelle.


Le CHEVALIER.

Madame, je suis engagé depuis long-temps, &…


La MARQUISE.

Tenez, Monsieur le Chevalier, c’est comme vos affaires, cet engagement-là ; je ne crois pas plus à lui qu’à l’autre. Réellement, il y a aussi trop de sauvagerie dans votre conduite ; je veux vous rendre au monde : il n’y a point de société, où vous ne deviez être sûr de plaire, quand vous ne reculerez pas toujours, au lieu de vous livrer. Chevalier, vous souperez donc ici.


Le CHEVALIER.

Puisque vous le voulez, Madame, je ne puis vous résister. (A part.) Où suis-je ?


La MARQUISE.

Il semble que vous ayez l’air du regret. Votre réserve me fait rire. Je suis presque persuadée que vous finirez par nous aimer à la folie.


Le CHEVALIER, à part.

O ciel ! (Il se lève encore.)


La MARQUISE.

Que faites-vous donc ?


Le CHEVALIER, troublé.

Je pensois…


La MARQUISE.

Cette idée vous épouvante ?


Le CHEVALIER.

Non, Madame. (A part.) Elle devine tout ce que je pense.


La MARQUISE.

Venez donc ici ; écoutez. Dans la situation où vous me paroissez, vous devez aimer beaucoup la campagne.


Le CHEVALIER.

Oui, Madame, je compte même y retourner incessamment.


La MARQUISE.

Vous avez raison ; ce n’est que là, où l’on vit réellement ensemble, où l’on cause, où l’on se connoît, & s’il y a de vraies liaisons, je crois que c’est à la campagne qu’elles se sont formées, n’est-ce pas là ce que vous avez éprouvé comme moi ?


Le CHEVALIER.

Oui, Madame, les liaisons de Paris sont légeres, parce qu’elles se forment dans un souper, une partie de spectacle, de jeu.


La MARQUISE.

Oui, oui, elles ne peuvent pas avoir de suites ; aussi comme je veux que la nôtre soit mieux fondée, je vous retiens pour passer un mois à Léry ; voilà la campagne où vous irez incessamment ; il ne faut pas que vous disiez non ; c’est une chose arrangée.


Le CHEVALIER.

Mais…


La MARQUISE.

J’ai affaire de vous absolument. Vous jouez très-bien la Comédie, j’en suis sûre, je veux que vous la jouiez avec nous.


Le CHEVALIER troublé, à part.

Ah ! je vais m’enfuir !…


La MARQUISE.

Oui, nous jouons le Philosophe Marié ; j’aime le rôle de Céliante, à la folie : il faudra que vous preniez celui de Damon, il est charmant.


Le CHEVALIER.

Madame, je vous prie de m’en dispenser.


La MARQUISE.

Pourquoi ? Vous devez bien jouer les rôles d’amoureux.


Le CHEVALIER.

Non, Madame, je ne joue que les valets ; & je suis bien votre serviteur. (Il sort avec précipitation.)


La MARQUISE.

Où allez-vous donc ?… Celui-là est incompréhensible. Ah ! voilà le Comte, je l’entends, il va m’expliquer tout cela.


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Scène V.

Le COMTE, La MARQUISE.


Le COMTE.

Hé bien ! le Chevalier s’en va ?


La MARQUISE.

Je ne le comprends pas, je n’ai jamais rien vu de plus singulier.


Le COMTE.

Comment ! sur le portrait que je lui ai fait de vous, il ne vouloit pas vous voir ?


La MARQUISE.

Et quel portrait donc ?


Le COMTE.

Mais celui qu’on en peut faire : vous vous connoissez, & tout ce qu’on vous a répété mille fois est très-vrai.


La MARQUISE.

Je ne crois pas que le Chevalier m’ait vue avec les mêmes yeux que vous.


Le COMTE.

Vous vous trompez.


La MARQUISE.

Mais pourquoi me fuir ? Je l’ai traité le plus honnêtement du monde. Je lui ai même offert de le mener à la Piece nouvelle.


Le COMTE, riant.

Tout de bon ?


La MARQUISE.

Sûrement. Je lui ai proposé de souper ici.


Le COMTE, riant.

C’est délicieux !


La MARQUISE.

J’ai voulu l’engager à venir à Léry, &, pour cela, je lui ai offert de jouer un rôle d’amoureux dans nos comédies.


Le COMTE, riant.

C’est inconcevable !


La MARQUISE.

Il m’a dit qu’il ne faisoit que les valets, qu’il étoit bien mon serviteur, & il s’est enfui.


Le COMTE, riant.

Ah, ah, ah, ah. Vous en rirez vous-même, quand vous saurez… mais il est tard ; partons : je vous dirai tout cela en chemin.


La MARQUISE.

Je suis ausse surprise de vos ris, que de la conduite du Chevalier.


Le COMTE, riant.

Vous verrez si j’ai tort de rire. (Ils s’en vont.)


Fin du quarante-deuxième Proverbe.


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Explication du Proverbe :

42. Chat échaudé craint l’eau froide.