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Proverbes dramatiques/La Permission de chasse

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Proverbes dramatiquesLejaytome III (p. 295-310).


LA
PERMISSION
DE CHASSE,

QUARANTE-SIXIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. DUGRÉPONT, En habit du matin.
M. DEVILLERVAL,
M. DEBONNIERE,
SAINT-ÉLOY, Piqueur, dressant des chevaux pour tout le monde.


La Scène, est le matin, sur le Rempart, à Paris.

Scène premiere.

M. DUGRÉPONT, S. ÉLOY.


M. DUGRÉPONT.

Eh bien ! S. Éloy, mon cheval, comment va-t-il ?


S. ÉLOY.

Pas mal, il commence à se bien mettre ; je crois que vous en serez content ; il aura une allure agréable.


M. DUGRÉPONT.

Et je pourrai tirer dessus ?


S. ÉLOY.

Oui, il sera fort sage.


M. DUGRÉPONT.

C’est bon ; mais quand ?


S. ÉLOY.

Avant un mois.


M. DUGRÉPONT.

Il fait aujourd’hui un joli temps pour la chasse !


S. ÉLOY.

C’est vrai.


M. DUGRÉPONT.

On parle des Terres loin de Paris, & voilà où l’on en est, on n’en peut pas profiter.


S. ÉLOY.

Comment, est-ce que la vôtre ?…


M. DUGRÉPONT.

Elle est à vingt-cinq lieues ; il faut y aller la veille qu’on veut y tirer.


S. ÉLOY.

C’est loin.


M. DUGRÉPONT.

Quand vous en avez une plus près, on dit que ce n’est qu’une maison de campagne, & qu’on n’y peut pas chasser.


S. ÉLOY.

Mais, celle de M. de Villerval est tout près d’ici, & l’on y chasse.


M. DUGRÉPONT.

Oui, mais qui ?


S. ÉLOY.

Tout le monde.


M. DUGRÉPONT.

Il n’aime pas cela.


S. ÉLOY.

Je vous assure qu’il donne même des permissions très-facilement.


M. DUGRÉPONT.

Lui ?


S. ÉLOY.

Oui, j’y ai chassé, moi.


M. DUGRÉPONT.

Parce que vous lui dressiez un cheval.


S. ÉLOY.

Il est vrai.


M. DUGRÉPONT.

Pour moi, je ne lui en demanderai pas.


S. ÉLOY.

Pourquoi donc ? il seroit charmé de vous faire ce plaisir-là.


M. DUGRÉPONT.

Oui, vous le connoissez bien. Il ne chasse jamais, lui ; mais je suis sûr qu’il me refuseroit.


S. ÉLOY.

Le voilà, parlez-lui ; je vais monter votre cheval.


M. DUGRÉPONT.

Je ne lui en parlerai sûrement pas ; je le connois.


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Scène II.

M. DEVILLERVAL, M. DUGRÉPONT.


M. DEVILLERVAL.

Ah ! bonjour, Dugrépont. Tu te promènes donc ce matin ?


M. DUGRÉPONT, s’en allant.

Oui, bonjour.


M. DEVILLERVAL.

Hé bien ! où vas-tu ? Il ne me répond pas seulement.


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Scène III.

M. DEVILLERVAL, M. DEBONNIERE.


M. DEBONNIERE.

J’ai fermé la porte du jardin, voilà la clef. Qu’est-ce que tu as donc ? Qu’est-ce que c’est que cet air étonné ?


M. DEVILLERVAL.

C’est Dugrépont que je viens de trouver ici.


M. DEBONNIERE.

Hé bien ?


M. DEVILLERVAL.

Je l’aborde, je lui parle ; à peine me répond-il, & il s’en va.


M. DEBONNIERE.

Et qu’est-ce que tu lui as fait ?


M. DEVILLERVAL.

Moi, rien du tout ; & je ne vois pas pourquoi il seroit fâché contre moi.


M. DEBONNIERE.

Il ne l’est sûrement pas.


M. DEVILLERVAL.

Je n’en sais rien : il m’a regardé d’un air sombre, qui me fâche ; car je l’aime & je l’ai aimé de tout temps.


M. DEBONNIERE.

Que, diable ! peut-il avoir ? Éloigne-toi, il vient par-ici, en rêvant : je vais lui demander.


M. DEVILLERVAL.

Je le veux bien.


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Scène IV.

M. DEBONNIERE, M. DUGRÉPONT.


M. DEBONNIERE.

Qu’est-ce que tu fais donc là tout seul, Dugrépont ?


M. DUGRÉPONT.

J’attends mon cheval que S. Éloy est allé monter.


M. DEBONNIERE.

Ah ! ah ! Mais tu as l’air de mauvaise humeur ?


M. DUGRÉPONT.

Ce n’est rien : il faut s’attendre à tout dans la vie, & ne compter sur personne, pas même sur les gens que l’on croit ses meilleurs amis.


M. DEBONNIERE.

Cette maxime-là est un peu désobligeante pour moi.


M. DUGRÉPONT.

Je ne dis pas cela pour toi.


M. DEBONNIERE.

Est-ce que tu serois fâché contre Villerval ?


M. DUGRÉPONT.

Moi, point du tout. Chacun est maître de ce qu’il a.


M. DEBONNIERE.

Mais encore ? Il est inquiet de la maniere dont tu l’as reçu.


M. DUGRÉPONT.

Je te dis que je ne lui en veux point du tout ; mais je n’aurai jamais affaire à lui.


M. DEBONNIERE.

Qu’est-ce qu’il t’a fait ?


M. DUGRÉPONT.

Il le sait bien.


M. DEBONNIERE.

Non, d’honneur ! & il voudroit savoir s’il a quelque chose à se reprocher vis-à-vis de toi.


M. DUGRÉPONT.

Hé ! parbleu ! sans doute, suis-je homme à me fâcher sur rien ? En un mot, c’est très-mal à lui, & je devois m’y attendre.


M. DEBONNIERE.

Mais, qu’est-ce que c’est ?


M. DUGRÉPONT.

Puisque tu veux absolument le savoir, je vais te faire juge de ce procédé-là. Tu me diras si, entre amis, tu as jamais rien vu de pareil.


M. DEBONNIERE.

Voyons ?


M. DUGRÉPONT.

Je le rencontre ici, tout-à-l’heure ; nous parlons du temps qu’il fait : je lui dis que c’est un joli temps pour chasser. Il me répond que oui ; je me plains de ce que ma Terre est trop loin, pour que je puisse y aller d’un moment à l’autre.


M. DEBONNIERE.

Fort bien.


M. DUGRÉPONT.

Je lui dis qu’il est bienheureux de ce que la sienne n’est qu’à trois lieues de Paris ; que, si la mienne étoit aussi près, j’irois tout-à-l’heure pour y tirer quelques perdreaux.


M. DEBONNIERE.

Il ne t’a pas offert d’y aller ?


M. DUGRÉPONT.

Bon, offert !…


M. DEBONNIERE.

Comment ?


M. DUGRÉPONT.

Bien loin de cela, il m’en a refusé la permission.


M. DEBONNIERE.

C’est incroyable !


M. DUGRÉPONT.

Cela est pourtant vrai : S. Éloy étoit avec moi, qui en a été confondu, & qui le dira.


M. DEBONNIERE.

Je ne reconnois pas là Villerval.


M. DUGRÉPONT.

Oh ! je le reconnois bien, moi : il est jaloux de sa chasse ; il n’en fait pas toujours semblant.


M. DEBONNIERE.

Il y a, sûrement, dans tout cela, quelque chose que je n’entends pas, ni lui, non plus ; & je ne veux pas que vous restiez brouillés : laissez-moi un peu, je veux éclaircir tout ceci.


M. DUGRÉPONT.

Moi, cela m’est bien indifférent ; & si je n’attendois pas mon cheval, je ne resterois pas ici, je vous assure. (Il s’éloigne.)


M. DEBONNIERE.

Villerval ?


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Scène V.

M. DEBONNIERE, M. DEVILLERVAL.


M. DEVILLERVAL.

Hé bien ! qu’est-ce qu’il dit ?


M. DEBONNIERE.

Ma foi, il dit… je trouve qu’il a raison.


M. DEVILLERVAL.

Comment ! il a raison ?


M. DEBONNIERE.

Oui, rappelle-toi.


M. DEVILLERVAL.

Mais, à propos de quoi, quand lui ai-je manqué en rien ?


M. DEBONNIERE.

Tout-à-l’heure, ici.


M. DEVILLERVAL.

Mais, il n’a pas voulu me parler, ne te l’ai-je pas dit tantôt ?


M. DEBONNIERE.

C’est vrai ; cependant il se plaint de toi & très-sérieusement.


M. DEVILLERVAL.

Je ne saurois deviner pourquoi.


M. DEBONNIERE.

C’est sur la chasse.


M. DEVILLERVAL.

Sur la chasse ? Mais je ne l’aime point du tout, & j’y suis très indifférent.


M. DEBONNIERE.

Pourquoi donc lui as-tu refusé de le laisser chasser chez toi, à Villerval ?


M. DEVILLERVAL.

Je lui ai refusé une permission de chasse ?


M. DEBONNIERE.

Oui, voilà dequoi il se plaint.


M. DEVILLERVAL.

Et quand ?


M. DEBONNIERE.

Aujourd’hui.


M. DEVILLERVAL.

Il faut qu’il soit fou, absolument. Il faudroit qu’il m’eût parlé pour cela, & je te le répéterai cent fois, si tu le veux, il m’a tourné le dos, dès qu’il m’a vu.


M. DEBONNIERE.

Je m’en vais lui dire que tu ne comprends rien à tout cela.


M. DEVILLERVAL.

Dis-lui qu’il chassera chez moi tant qu’il voudra, qu’il ne sauroit me faire un plus grand plaisir.


M. DEBONNIERE.

Il vaut mieux que tu le lui dises, toi-même, il ne me croiroit pas. Je vais te l’amener. (Il va à M. Dugrépont.)


M. DEVILLERVAL.

J’y consens.


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Scène VI.

M. DEBONNIERE, M. DUGRÉPONT, M. DEVILLERVAL, un peu loin des deux autres.


M. DEBONNIERE.

Hé bien ! Dugrépont, viens donc ici.


M. DUGRÉPONT.

Je ne comprends pas ce qui est arrivé à mon cheval, & pourquoi S. Éloy ne revient point.


M. DEBONNIERE.

Je viens de parler à Villerval, il est fort étonné de tout cela : il dit que tu ne lui as seulement pas voulu parler.


M. DUGRÉPONT.

Il dira tout ce qu’il voudra, il a tort.


M. DEVILLERVAL, s’approchant.

J’ai tort, c’est bientôt dit ; pouvois-je te deviner ?


M. DUGRÉPONT.

Comment deviner, quoi ?


M. DEVILLERVAL.

Que tu avois envie de chasser ?


M. DUGRÉPONT.

Je crois que cela n’étoit pas difficile.


M. DEVILLERVAL.

Mais, quand je t’ai trouvé ici, m’as tu parlé seulement, ne t’es-tu pas en allé comme un fou ?


M. DUGRÉPONT.

Je conviens que tu ne m’as pas entendu.


M. DEVILLERVAL.

Il me feroit tourner la tête ! mais dis donc si tu m’as demandé d’aller chasser à Villerval.


M. DUGRÉPONT.

Demandé ?… non.


M. DEVILLERVAL.

Pourquoi dis-tu que je t’ai refusé ?


M. DUGRÉPONT.

Parce que… Parce que je suis sûr que si je t’en avois parlé, tu ne l’aurois pas voulu ; voilà tout. (Il s’en va.)


M. DEBONNIERE.

On ne le tirera jamais de-là. Allons nous promener. (Ils s’en vont.)


Fin du quarante-sixième Proverbe.


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Explication du Proverbe :

46. A laver la tête d’un mort, on perd sa lessive.