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Proverbes dramatiques/Le Petit-Maître par philosophie

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LE
PETIT-MAITRE
PAR
PHILOSOPHIE


TRENTE-CINQUIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


LE MARQUIS.
LE CHEVALIER.
DUPRÉ, Valet-de-Chambre de la Comtesse. Habit, veste grise, petit galon d’or.


La Scène est chez la Comtesse, dans un Sallon.

Scène premiere.

Le MARQUIS, Le CHEVALIER.


Le CHEVALIER.

Entrons ici, en attendant la Comtesse.


Le MARQUIS.

Oui, Monsieur, plus une femme vous plaît, plus elle vous convient, plus vous en voulez être aimé ; moins il faut vous livrer à votre passion.


Le CHEVALIER.

Je ne comprends rien à ce systême-là.


Le MARQUIS.

Je n’en suis pas surpris, parce que tu crois qu’en aimant il faut de la bonne foi ; tout au contraire, c’est là ce qui vous fait perdre en peu de temps une femme : quand vous n’êtes occupé que d’une seule, la société vous regarde comme nul pendant ce temps-là ; cette femme voyant qu’on n’est plus tenté de vous, ne s’en soucie pas elle-même, ou elle y compte si fort, qu’elle ne fait plus rien, ni pour vous plaire, ni pour vous retenir.


Le CHEVALIER.

Mais cela est injuste.


Le MARQUIS.

Oui, injuste, cela n’est pas inconséquent toujours.


Le CHEVALIER.

L’on ne se soucie donc jamais que de ce que l’on n’a pas ?


Le MARQUIS.

Sans doute ; la crainte de perdre l’objet que l’on posséde, nous le rend plus cher ; voilà pourquoi une Coquette a toujours un amant qui ne peut se détacher d’elle, malgré toutes ses perfidies ; un peu d’art resserre la chaîne, lorsqu’on veut la rompre.


Le CHEVALIER.

Je suis bien sûr de n’aimer jamais une Coquette.


Le MARQUIS.

Avec les dispositions que je te vois à la confiance, tu seras toujours la dupe de toutes les femmes à qui tu t’attacheras.


Le CHEVALIER.

Mais, crois-tu la Comtesse, Coquette, par exemple ?


Le MARQUIS.

Sûrement, elle doit l’être ; mais ce que je crois, c’est qu’elle doit être ennuyée de cet amour excessif, que tu lui montres continuellement.


Le CHEVALIER.

Puisqu’elle le partage, il doit l’occuper agréablement. Si tu pouvais être témoin de cette confiance mutuelle & délicieuse que l’amour fait procurer, tu envierois quelquefois mon sort, & tu voudrois en goûter un pareil.


Le MARQUIS.

En vérité, tu me fais pitié ! j’ai passé par-là, & c’est parce qu’on a été dupe, qu’on ne doit plus vouloir l’être. Cette confiance mutuelle, si délicieuse, anéantit tôt ou tard les soins qu’on doit prendre de se plaire ; l’amour languit & meurt enfin.


Le CHEVALIER.

Je puis bien répondre que jamais…


Le MARQUIS.

Je suppose que tu puisses aimer longtemps, peux-tu espérer d’être toujours aimé de même ?


Le CHEVALIER.

Mais n’y a-t-il pas des exemples de constance connus & cités ?


Le MARQUIS.

Oui ; mais cette constance est la seule qui puisse exister.


Le CHEVALIER.

Je ne te comprends pas. Quelle est-elle donc ?


Le MARQUIS.

La constance de cette espece ne se soutient qu’à force d’infidélités ; mais elles sont légeres ; on les cache dans les commencemens, ensuite on les donne pour des fantaisies, & l’on finit par n’y plus prendre garde. On a vu des femmes excuser leurs amans d’avoir des filles ; même tirer parti de ces infidélités, en faisant croire à leur vertu, & en prouvant que leur amour n’avoit jamais été que de l’amitié. L’inquiétude a soutenu l’amour ; & l’habitude a fait mériter le nom de constants, à des gens, dont l’ame est honnête, l’esprit doux, complaisant, & qui reconnoissent, après avoir beaucoup parcouru le monde, qu’il n’y a de sûreté, que dans une liaison fondée sur une estime réelle.


Le CHEVALIER.

Mais l’amour n’est donc rien, réellement ?


Le MARQUIS.

Bien peu de chose.


Le CHEVALIER.

Tu m’affliges.


Le MARQUIS.

Cela doit être ; mais ce n’est pas sans espoir. Écoutez-moi : on ne peut rien changer à ce qui est ; mais on en peut tirer parti. La Comtesse te plaît, il faut la conserver le plus qu’il te sera possible.


Le CHEVALIER.

Oh, toujours.


Le MARQUIS.

Je le souhaite, puisque cette idée te charme ; je suis bien éloigné de vouloir la détruire, je veux même t’aider.


Le CHEVALIER.

Ne plaisante pas.


Le MARQUIS.

Je ne plaisante pas non plus. Je vous ai surpris hier, la Comtesse & toi, dans un moment où, je crois, que vous vous disiez peu de chose ; cependant, peu-à-peu, j’ai vu ma présence vous contrarier, & je ne suis sorti que lorsque j’ai été bien sûr que vous ne vous retrouveriez plus seuls de la journée.


Le CHEVALIER.

Quoi ! tu l’as fait exprès ? Quelle méchanceté !


Le MARQUIS.

Au contraire, je vous ai servi, j’ai ranimé votre langueur, & votre soirée a dû être charmante ; la quantité des choses que vous aurez eu envie de vous dire, & que vous n’auriez pas pensées, étant seuls ; l’occupation continuelle de vous chercher, de retrouver, dans les yeux l’un de l’autre, le même sentiment, n’est-elle pas toujours un nouveau plaisir ?


Le CHEVALIER.

Il est vrai…


Le MARQUIS.

Que les obstacles se présentent sans cesse, & vous serez tous les deux presque constants. Que vous vous aimiez moins, & vous serez heureux. Te voilà bien surpris ?


Le CHEVALIER.

Je l’avoue.


Le MARQUIS.

Un amour trop fort anéantit la gaieté ; il fait perdre toutes les grâces de l’esprit : une première passion est comme l’eau d’un torrent, qui court rapidement se réunir à l’immensité des mers, pour éprouver des tempêtes ou un calme insipide. Les autres passions, plus légères, ressemblent à l’eau d’une fontaine, qui prend sa naissance entre les fleurs d’une prairie agréable, qui les caresse, se répand à droite & à gauche ; mais qui se réunit souvent & reprend plus de force, lorsque les obstacles se présentent. Quelle image est plus riante ? & qu’il est doux de voir couler ainsi ses beaux jours ! Combien on voit d’hommes, qui ont eu cette conduite, qui même ne sont plus jeunes, être fêtés, cités, prônés, courus encore par la plus grande partie des femmes qu’ils ont eues ; pendant que ceux qui ont été ce qu’on appelle réellement constants, se reconnoissent à peine ; encore n’est-ce que pour se récrier en même-temps, que j’ai vû cette femme-là jolie ! comme cet homme-là est changé !


Le CHEVALIER.

Cette morale est légere.


Le MARQUIS.

Et la pratique en est douce & agréable : suis-la, ou bien-tôt tu te verras livré au désespoir d’être quitté, quoique sans raison : qui cesse de plaire, n’a point de droit de se plaindre, en éprouvant une infidélité.


Le CHEVALIER.

Tu m’épouvantes !


Le MARQUIS.

C’est bien mon dessein.


Le CHEVALIER.

J’avoue que je ne comprends pas quel est le but de cette conversation.


Le MARQUIS.

Ton bonheur, l’amour réel ; c’est l’amour-propre, rien ne peut l’anéantir ; mais il est avide. Cherche à plaire à toutes, & tu plairas davantage à celle que tu aimes. Je veux même qu’on te croie infidèle, pour te rendre heureux.


Le CHEVALIER.

Tu crois que je consentirois ?…


Le MARQUIS.

Ta languissante Comtesse en sera plus vive, plus charmante ; elle feindra de vouloir se venger, tu riras de ses projets : que de moyens délicieux ! mais jamais d’explication réelle, toujours une sorte d’incertitude, du persifflage, point de raisonnemens suivis, d’assurances pesantes d’un éternel amour ; un continuel badinage, & voilà l’homme qui doit être aimé tout le temps qu’il aimera. Si, à la première inquiétude, tu dévoiles le motif de ta conduire, tu seras perdu & sans espoir d’un sincere retour ; elle cherchera à se venger, se vengera, & tu seras puni, non-seulement d’avoir eu le projet de changer de conduite, mais d’avoir eu l’imprudence de l’avouer.


Le CHEVALIER.

Il faut du courage pour embrasser ce parti.


Le MARQUIS.

Du courage ? Ne prophanons pas les mots, dis le desir d’être heureux.


Le CHEVALIER.

Mais que vais-je faire ?


Le MARQUIS.

Le voici. Je parie que ce matin tu as revu la Comtesse, que vous vous êtes trouvés tous les deux charmants, pour avoir éprouvé toutes les contrariétés de la soirée.


Le CHEVALIER.

Il est vrai.


Le MARQUIS.

Vous vous êtes dit tout ce qu’on se peut dire.


Le CHEVALIER.

Je l’avoue.


Le MARQUIS.

Pourquoi donc y revenir cette après-dînée ?


Le CHEVALIER.

Pour goûter le plaisir, toujours nouveau, de nous revoir sans cesse.


Le MARQUIS.

Abus que tout cela, nul systême économique dans cette conduite.


Le CHEVALIER.

Mais je le lui ai promis.


Le MARQUIS.

Qu’importe ? on a un oncle malade, une mere, une tante, que sais-je, moi, une cour à faire, on le mande, ou on ne le mande pas ; on se montre au spectacle, elle l’apprend ; le lendemain, explication, protestation légere ; on vous gronde, au lieu de s’ennuyer, vous rassurez, puis vous faites la même chose, & vous êtes adoré. Qui se soumet au joug, mérite de succomber sous son poids.


Le CHEVALIER.

Je conçois tout cela ; mais est-on d’aimer maître moins ?


Le MARQUIS.

On est maître de le cacher ; c’est par où il faut commencer.


Le CHEVALIER.

Et comment ?


Le MARQUIS.

Plus tu seras aimé, plus tu seras satisfait, & ta gaieté fera croire que tu aimes légerement.


Le CHEVALIER.

C’est vrai ; mais pourrai-je demeurer en reste, lorsque je me verrai autant aimé ?


Le MARQUIS.

Il le faudra.


Le CHEVALIER.

C’est trop difficile.


Le MARQUIS.

Hé bien ! employons l’art.


Le CHEVALIER.

Comment ?


Le MARQUIS.

Qu’on te croie une passion légere pour une autre.


Le CHEVALIER.

O Ciel !


Le MARQUIS.

Tu te crois déjà perdu ? écoute-moi.


Le CHEVALIER.

Voyons.


Le MARQUIS.

Laisse croire qu’une autre femme a des desseins sur toi.


Le CHEVALIER.

Ah ! pour celui-là, à la bonne-heure.


Le MARQUIS.

Quel effort ! Que tu lui as donné quelque espoir.


Le CHEVALIER.

Mais…


Le MARQUIS.

Il le faut.


Le CHEVALIER.

J’y consens ; sachons comment.


Le MARQUIS.

Laisses tomber une lettre ; les femmes veulent tout voir ; la Comtesse la voudra lire, & elle la lira : tu n’en paroîtras pas allarmé, & je parie même que tu ne seras pas fâché de voir son émotion.


Le CHEVALIER.

Mais… je crois que oui.


Le MARQUIS.

Elle te défendra de revoir cette femme.


Le CHEVALIER.

Comment faire pour lors ?


Le MARQUIS.

Tu la verras. Tout ce qui pourroit t’allarmer avec tes principes, doit à présent te rassurer. Attends, je veux que tu commences de ce moment. Je vais te donner un billet, qui sera justement ce qu’il te faut. (Il cherche dans un porte-feuille.) Voilà ton affaire.


Le CHEVALIER

« Vous avez bien fait, Monsieur, de ne pas venir souper chez moi avant-hier, nous aurions été seuls ; venez demain, je ferai ce que je pourrai pour avoir du monde ; mais je ne vous en réponds pas ; cette incertitude vous fera-t-elle peur ? Adieu, je vous attends, je le veux. »

Cela me paroît…


Le MARQUIS.

Très-bien, te dis-je.


Le CHEVALIER.

Mais la Comtesse ne connoît-elle pas cette écriture ?


Le MARQUIS.

Sûrement elle la connoît ; le billet est de Madame de Clercy, & c’est tant mieux.


Le CHEVALIER.

J’ai quelque répugnance…


Le MARQUIS.

De voir durer une passion que tu chéris ? c’est pitoyable !


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Scène II.

Le MARQUIS, Le CHEVALIER, DUPRÉ.


DUPRÉ.

Monsieur le Marquis, Madame la Comtesse va passer ici tout à l’heure.


Le MARQUIS.

C’est bon. Allons, prends ton parti dès ce moment ; je vais faire une visite, & je reviendrai voir les effets de mes conseils.


Le CHEVALIER.

Je vais essayer ; mais je crains bien…


Le MARQUIS.

Oh ! je t’abandonne à ton mauvais sort, si tu n’as pas de confiance en moi.


Le CHEVALIER.

Allons, en te remerciant.


Le MARQUIS.

Il n’est pas encore temps. Adieu. (Il sort.)


Le CHEVALIER.

Je ne sais, mais je tremble… Voici la Comtesse, essayons.


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Scène III.

La COMTESSE, Le CHEVALIER.


La COMTESSE.

Chevalier, j’ai été bien long-temps, n’est ce pas ? Je suis excédée ! ma complaisance me coûte cher ! (Elle s’assied sur une chaise longue.) Mais où est donc le Marquis ? On m’avoit dit qu’il étoit ici. (Elle fait des nœuds.)


Le CHEVALIER.

Il va venir.


La COMTESSE.

Asseyez-vous là.


Le CHEVALIER.

Je suis fort bien. (A part.) Je n’ai jamais été plus embarrassé.


La COMTESSE.

Mais vous avez quelque chose ? Asseyez-vous donc.


Le CHEVALIER, s’asseyant.

Je vous jure que je n’ai rien du tout.


La COMTESSE.

Je ne vous ai jamais vu comme cela.


Le CHEVALIER.

C’est une misere.


La COMTESSE.

Je veux savoir ce que c’est.


Le CHEVALIER, embarrassé.

C’est… que… je me suis chargé de faire un couplet, & cela me tracasse.


La COMTESSE.

Vous n’avez jamais fait des vers ?


Le CHEVALIER.

Non… je vous demande pardon, autrefois. (Il se leve.)


La COMTESSE.

Hé bien ! où assez-vous ?


Le CHEVALIER.

Je trouverai mieux debout ce que je cherche.


La COMTESSE.

Et pour qui ce couplet ?


Le CHEVALIER.

Pour qui ?


La COMTESSE.

Oui, est-ce un mystère ?


Le CHEVALIER.

C’est pour…


La COMTESSE.

Je veux le savoir.


Le CHEVALIER.

Pour… Madame de Mongrieux.


La COMTESSE.

Vous connoissez Madame de Mongrieux ?


Le CHEVALIER.

Mais, oui.


La COMTESSE.

C’est une femme que je ne puis pas souffrir.


Le CHEVALIER.

Elle est pourtant aimable.


La COMTESSE.

Et c’est-elle qui vous occupe fort ?


Le CHEVALIER.

Si fort ? comme cela.


La COMTESSE.

Tenez, je ne sais ce que vous avez ; mais je ne vous reconnois pas.


Le CHEVALIER, à part.

Ah ! ni moi non plus.


La COMTESSE.

Vous ne m’avez jamais menti, & je suis tentée de croire, d’après votre embarras…


Le CHEVALIER, affectant un air gai.

Hé bien ! voyons, que croyez-vous ?


La COMTESSE.

Cette gaieté contrainte ne vous va pas non plus.


Le CHEVALIER.

En vérité, il y a aussi dequoi être embarrassé : l’air occupé, la gaieté vous paroît également ridicule.


La COMTESSE.

Ridicule ! Non, Chevalier, vous ne le serez jamais à mes yeux. Je vous aime trop pour cela, & je ne vous aurois pas aimé, si vous aviez jamais eu la moindre nuance d’un caractere ridicule & léger. Croyez qu’un amour fondé sur l’estime, ne voit & n’a d’autre intérêt que celui de l’objet qu’il aime ; ainsi mon inquiétude, au lieu de vous déplaire, doit vous assurer de mon cœur. N’avez-vous plus la même confiance en moi ?


Le CHEVALIER.

Madame, je vous demande pardon.


La COMTESSE.

Pourquoi donc me cacher ce qui vous occupe ? M’aimez-vous moins ?


Le CHEVALIER.

Je ne dis pas cela, Madame.


La COMTESSE.

Je le crois bien.


Le CHEVALIER.

Par conséquent, c’est une question…


La COMTESSE.

Qui devroit vous plaire ; la crainte de vous perdre n’est-elle pas une chose flateuse pour vous ?


Le CHEVALIER.

Sans doute.


La COMTESSE.

Ah ! parlons sensément ; nous nous connoissons trop bien, pour avoir certaine crainte ni l’un ni l’autre, jamais ; vous avez raison. Qu’il est doux d’aimer sans inquiétude !


Le CHEVALIER.

Oui, si cela pouvoit durer toujours !


La COMTESSE.

Et pourquoi pas ? voilà un langage que je ne vous ai jamais entendu tenir.


Le CHEVALIER.

C’est une simple réflexion, d’après les exemples fréquents.


La COMTESSE.

Oui, mais quels exemples ! ceux qui vous les fournissent, aiment-ils réellement ? Non, Chevalier, ce sont des liaisons légeres, où le goût a souvent même bien peu de part.


Le CHEVALIER.

Ces gens-là se croient heureux cependant.


La COMTESSE.

Quel bonheur ! ce n’en est seulement pas l’image.


Le CHEVALIER.

Mais ils n’ont pas les tourmens de l’Amour.


La COMTESSE.

Avec vous, je ne connois que ceux de l’absence ; car je compte sur vous, comme sur moi-même.


Le CHEVALIER, à part.

Le Marquis a raison.


La COMTESSE.

Que dites-vous ?


Le CHEVALIER.

Que vous avez raison. (A part.) Suivons son avis. (Il laisse tomber la lettre, en se levant.)


La COMTESSE.

Qu’est-ce que c’est que cela ?


Le CHEVALIER.

Oh, rien.


La COMTESSE.

Je parie que ce sont vos vers : je veux les voir.


Le CHEVALIER.

Je vous prie que non ; si c’étoit des vers…


La COMTESSE.

Donnez, je le veux absolument.


Le CHEVALIER.

Non, parce que vous pourriez croire…


La COMTESSE, arrachant le billet des mains du Chevalier.

C’est un billet ?


Le CHEVALIER.

Oui ; mais…


La COMTESSE.

Vous avez l’air inquiet ?


Le CHEVALIER, voulant se rassurer.

Moi ?… Ah ! point du tout.


La COMTESSE, lisant.

Voyons.


Le CHEVALIER, à part.

Le Marquis me perd.


La COMTESSE.

Je connois cette écriture.


Le CHEVALIER.

Cela se peut.


La COMTESSE.

C’est de Madame de Clercy.


Le CHEVALIER.

Il est vrai.


La COMTESSE, émue.

Vous êtes sur ce ton-là avec elle ?


Le CHEVALIER.

Vous voyez que je n’ai pas voulu y aller souper.


La COMTESSE.

Mais vous irez ?


Le CHEVALIER.

Je ne crois pas que vous le permettiez.


La COMTESSE, sérieusement, affectant l’air tranquille.

Pardonnez-moi, parce que demain je ne vous verrai pas de la journée ; & je suis bien aise que vous vous amusiez quelquefois, quand vous ne me voyez pas.


Le CHEVALIER.

Je vous assure que je n’ai jamais eu le dessein d’y souper, & je ne sais pas pourquoi elle se l’est mis dans la tête, sérieusement.


La COMTESSE.

Qu’est-ce que cela fait ? je ne suis pas jalouse.


Le CHEVALIER, très-inquiet.

Je le sais bien.


La COMTESSE.

J’avois oublié de vous dire que j’allois à la campagne, chez ma sœur.


Le CHEVALIER.

Pardonnez-moi, puisque vous m’avez même promis de m’y mener.


La COMTESSE.

Je ne le peux pas, j’y vais pour deux jours ; & l’on me mene.


Le CHEVALIER.

J’irai de mon côté.


La COMTESSE.

Non, j’ai réfléchi que cela ne seroit pas décent.


Le CHEVALIER.

Mais j’y ai déjà été avec vous mille fois.


La COMTESSE.

C’est à cause de cela que je ne veux plus que vous y veniez.


Le CHEVALIER.

Je ne vous comprends point. Etes-vous fâchée contre moi ?


La COMTESSE.

Non, Chevalier, du tout.


Le CHEVALIER.

Vous dissimulez ?


La COMTESSE.

Je vous jure que non. Pourquoi serois-je fâchée ? je n’ai pas à me plaindre de vous ; je n’ai pas prétendu qu’absolument vous ne voyiez que moi ; d’ailleurs Madame de Clercy est mon amie.


Le CHEVALIER.

Vous me déchirez le cœur avec cette froideur.


La COMTESSE.

Mais vous êtes devenu fou, je crois, aujourd’hui.


Le CHEVALIER.

Votre indifférence me tue.


La COMTESSE.

Comment, il faut que je sois jalouse absolument pour vous calmer ; que je vous querelle ?


Le CHEVALIER, agité & soupirant.

Ah !


La COMTESSE.

Qu’avez-vous donc ?


Le CHEVALIER.

Vous lisez dans mon ame ; & mon trouble, ma douleur ne vous touchent point.


La COMTESSE.

C’est que je n’en connois pas le principe ; vous n’avez pas, je crois, de raison de vous plaindre de moi. Si vous êtes malheureux d’ailleurs, je suis prête à vous entendre & à vous donner tous les moyens de consolation qui sont en moi.


Le CHEVALIER.

Hé bien ! Madame, il faut vous l’avouer, je suis la victime d’une façon de penser qui n’est pas à moi ; je me suis laissé séduire, & je suis trop coupable, pour ne pas me soumettre à tout ce que vous ordonnerez.


La COMTESSE.

Si vous aimez ailleurs, cela est tout simple, on n’est pas toujours le maître de son cœur.


Le CHEVALIER.

Non, Madame, je n’ai jamais cessé de vous aimer, j’en jure à vos pieds. (Il se jette à genoux.) Ce principe que vous ignorez, qui m’a fait faire une faute que je ne me pardonnerai jamais, bien loin qu’il soit une preuve que je veux cesser de vous aimer, étoit, au contraire, un moyen que je voulois employer pour assurer mon bonheur pour toute la vie.


La COMTESSE.

Je ne vous comprends point ; mais levez-vous & expliquez-vous, s’il est possible.


Le CHEVALIER.

Madame, on m’a fait craindre qu’un bonheur trop constant, sans la moindre inquiétude, ne pût pas durer toujours.


La COMTESSE.

Vous avez douté de mon cœur ?


Le CHEVALIER.

Non, Madame, non ; ce n’est pas moi à qui cette pensée a pu venir ; mais comme un véritable amour est facile à allarmer, je me suis laissé séduire, trop facilement, sans doute.


La COMTESSE.

Et qu’avez-vous fait ?


Le CHEVALIER.

Ah ! permettez…


La COMTESSE.

Non, je veux le savoir.


Le CHEVALIER.

Hé bien ! Madame, c’est avec la derniere confusion que je vais vous avouer, que j’ai voulu vous inquiéter par ce billet.


La COMTESSE.

Comment ?


Le CHEVALIER.

Ce n’est pas à moi qu’il étoit écrit.


La COMTESSE.

Vous avez recours à cet artifice, dans un moment où vous étiez si sûr d’être aimé ?


Le CHEVALIER.

Ah ! je ne prévoyois pas tout ce que je souffrirois de l’indifférence avec laquelle vous avez reçu cette épreuve.


La COMTESSE.

Je conçois que cette crainte avoit pu vous retenir ; mais vous n’avez pas eu celle de me voir souffrir par cette épreuve : ce spectacle vous auroit sans doute enchanté !


Le CHEVALIER, avec confusion.

O Ciel ! que dites-vous ?


La COMTESSE.

Allez, Monsieur, vous me confirmez, mais trop tard, ce qu’on m’avoit dit des hommes ; qu’ils se ressemblent tous, & qu’ils ne vous aiment que pour eux.


Le CHEVALIER.

Quoi, Madame, vous pourriez ne me pas distinguer ?


La COMTESSE.

C’en est fait, Monsieur, je ne vous verrai plus. (Elle sort & tire une porte sur elle.)


Le CHEVALIER.

Madame ! je mourrai, s’il m’est impossible que jamais…


----

Scène IV.

Le MARQUIS, Le CHEVALIER.


Le MARQUIS, arrêtant le Chevalier.

Hé bien ! hé bien ! que dis-tu donc là ?


Le CHEVALIER.

Ah, Monsieur ! vous m’avez perdu !


Le MARQUIS.

Paix donc. Heureusement qu’elle vient de fermer sa porte. Je crains, dans l’état où tu es, que tu n’aies fait quelque imprudence.


Le CHEVALIER.

Oui, j’en ai fait une affreuse !


Le MARQUIS.

Comment ?


Le CHEVALIER.

Celle de vous croire, & d’avoir suivi vos conseils.


Le MARQUIS.

Si ce n’est que cela…


Le CHEVALIER.

Cette épreuve me coûtera la vie.


Le MARQUIS.

Tout cela, ce sont des mots, qu’en est-il arrivé ?


Le CHEVALIER.

Qu’elle n’en a seulement pas été émue.


Le MARQUIS.

Tu l’as cru : voilà ce que fait le manque d’expérience.


Le CHEVALIER.

Je lui ai tout avoué, elle ne veut plus me revoir.


Le MARQUIS.

Elle a raison, je t’avois prévu. Que t’avois-je recommandé ?


Le CHEVALIER.

Vous m’avez perdu, vous dis-je !


Le MARQUIS.

Je ne crois pas cela.


Le CHEVALIER.

Vous ne la connoissez pas.


Le MARQUIS.

Laisse passer le premier moment ; si elle t’aime véritablement, l’amour lui parlera en ta faveur, & si elle ne te pardonne pas, elle ne t’auroit pas aimé encore long-temps.


Le CHEVALIER, s’en allant.

Non, je ne vous écoute plus.


Le MARQUIS, le suivant.

Dans quelque temps, je suis bien sûr que tu penseras comme moi.


Fin du trente-cinquième Proverbe.


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Explication du Proverbe :

35. Que chacun fasse son métier, & les vaches seront bien gardées.