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Proverbes dramatiques/Les Pleureurs d’Homère

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Proverbes dramatiquesLejaytome III (p. 3-16).


LES PLEUREURS
D’HOMERE.

TRENTE-QUATRIEME PROVERBE.


PERSONNAGES.


M. DESGRAIS. En habit & veste canelle, bas noirs, perruque en bonnet, épée, chapeau sur la tête.
M. DELÉPINE. En habit noir, mauvaise perruque à nœuds, le chapeau sous le bras.
M. DUCHESNE. Habit gris, veste noire, perruque brune, chapeau sous le bras, canne.
Mad. RAMAS, Revendeuse. Son tablier retroussé, un chapeau bordé, rabattu sur sa cornette, & des mouchoirs attachés aux épaules.


La Scène est dans un Caffé.

Scène premiere.

M. DESGRAIS, M. DELÉPINE.


M. DESGRAIS.

Bonjour, Monsieur Delépine. Comment vous va aujourd’hui ?


M. DELÉPINE.

Ah ! Monsieur Desgrais, je ne vous voyois pas.


M. DESGRAIS.

Qu’est-ce que vous avez donc ?


M. DELÉPINE.

J’ai bien du chagrin. Ce pauvre Monsieur Cinq-pieds est mort.


M. DESGRAIS.

Cinq-pieds est mort ?


M. DELÉPINE.

Oui, vraiment, à Nemours.


M. DESGRAIS.

Et qu’est-ce qu’il faisoit là ?


M. DELÉPINE.

Il s’y étoit retiré, pour deviner des logogriphes.


M. DESGRAIS.

Pour deviner des logogriphes ?


M. DELÉPINE.

Oui, & c’est ce qui l’a tué.


M. DESGRAIS.

Je ne comprends pas cela.


M. DELÉPINE.

Il avoit choisi ce genre d’occupation-là ; & c’étoit pour n’être pas distrait, qu’il abandonné Paris, pour Nemours.


M. DESGRAIS.

Je conçois qu’on y est plus tranquille.


M. DELÉPINE.

Il mit une si grande application à ce qui avoit ne devoit être pour lui qu’un amusement, qu’il en perdoit le boire & le manger. Le dernier logogriphe lui a fait passer huit jours & huit nuits de suite, sans pouvoir le deviner : cela lui a échauffé le sang ; en trois jours de temps il est mort. C’est affreux !


M. DESGRAIS.

Voilà comme est mort ce pauvre Homere.


M. DELÉPINE.

Qu’est-ce que c’étoit que Monsieur Homere ?


M. DESGRAIS.

Quoi ! vous ne connoissez pas Homere, le Poëte Grec ?


M. DELÉPINE.

Ah ! mon Dieu ! je ne le connois pas ? Je le regretterai toute ma vie.


M. DESGRAIS.

C’étoit un homme cela ! quelles images ! quelle poësie !


M. DELÉPINE.

Ah ! ne m’en parlez pas ; les larmes me viennent aux yeux, d’abord que j’y pense.


M. DESGRAIS.

Et qui pleurera-t-on, si ce n’est un aussi grand-homme ?


M. DELÉPINE.

Et vous croyez que Monsieur Cinq-pieds est mort comme lui ?


M. DESGRAIS.

Quoi, ne vous souvenez-vous pas qu’il mourut de regret de n’avoir pas pu deviner une énigme que lui avoient proposé des Pêcheurs dans une des Isles Soporades ?


M. DELÉPINE.

Ah ! mon Dieu, oui, vous me le rappellez ; que c’étoit un bon homme ! (Il pleure.)


M. DESGRAIS.

C’est un excellent homme, qu’il faut dire. Ah ! (Il pleure.)


M. DELÉPINE.

Quand on dit qu’il dormoit quelquefois, c’est qu’il étoit aveugle, & l’on s’y méprenoit. Ah ! (Il pleure.)


M. DESGRAIS.

Monsieur, les grands-hommes auront toujours des envieux : mais qu’ils imitent Homere ceux qui disent cela ; qu’ils imitent sa bonté & sa reconnoissance. Comme il célébroit, dans ses ouvrages, tous ceux à qui il avoit quelque obligation ! Ah ! (Il pleure.)


M. DELÉPINE.

Quel homme ! quel homme ! (Il pleure.) Qui est-ce qui auroit inventé l’épopée de nos jours ?


M. DESGRAIS.

Ah ! personne ! personne ! (Il pleure.)


M. DELÉPINE.

Aristote n’en veut pas convenir ; mais il dit pourtant que c’est lui qui l’a enseignée aux Poëtes.


M. DESGRAIS.

L’épopée ? (Il pleure.)


M. DELÉPINE.

Oui, l’épopée ! (Ils pleurent tous les deux bien fort.)


M. DESGRAIS.

L’épopée, sans lui n’auroit jamais parue ! (Il pleure.)


M. DELÉPINE.

Nous n’eussions jamais connu l’épopée ! (Ils pleurent.)


M. DESGRAIS.

Non, non, l’épopée !


ENSEMBLE.

Ah, ah, ah ! (Ils pleurent jusqu’aux sanglots.)


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Scène II.

M. DESGRAIS, M. DUCHESNE, M. DELÉPINE.


M. DUCHESNE.

Eh ! mes amis, qu’est-ce qui vous est donc arrivé ?


MM. DESGRAIS, DELÉPINE.

Ah, ah, ah ! (Ils pleurent sans pouvoir parler.)


M. DUCHESNE.

Mais dites donc ? je n’ai jamais vu une douleur pareille.


M. DESGRAIS.

Nous pleurons, ons, ons, ons, ons…


M. DUCHESNE.

Achevez donc.


M. DELÉPINE.

Ce pauvre… Ho, ho, ho, ho !


M. DUCHESNE.

Et qui donc ?


M. DESGRAIS.

Ho, ho, ho !…


M. DUCHESNE.

Je ne vous comprends point.


M. DELÉPINE.

Vous ne pouvez pas, ah, ah, ah ! nous blâmer.


M. DESGRAIS.

Oui, quand vous saurez, hé, hé, hé !…


M. DELÉPINE.

Que nous pleurons… Ho, ho, ho !


M. DESGRAIS.

Ho, ho, ho… je ne peux pas prononcer son nom.


M. DUCHESNE.

Vous parlez bien pourtant ?


M. DELÉPINE.

C’est, est, est, est.


M. DESGRAIS.

Homere.


M. DUCHESNE.

Homere ? je ne le connois pas.


M. DESGRAIS.

Quoi ! vous ne le connoissez pas ?


M. DUCHESNE.

Non. Etoit-ce un de vos parens ?


M. DELÉPINE.

Homere, le Poëte.


M. DUCHESNE.

C’est Homere que vous pleurez ?


M. DESGRAIS.

Oui, vraiment.


M. DUCHESNE.

Mais vous êtes donc foux ?


M. DESGRAIS.

Foux ? & qui trouvez-vous qu’on doive autant regretter ?


M. DUCHESNE.

Oui, je conviens que c’étoit un grand-homme, (Il s’attriste.)


M. DESGRAIS.

Un homme incomparable !


M. DELÉPINE.

Un homme qu’on doit être bien fâché de savoir mort !


M. DUCHESNE.

Il y a si long-temps !


M. DESGRAIS.

Sa mémoire vit bien encore !


M. DELÉPINE.

Et elle vivra toujours !


M. DESGRAIS.

Ah ! si nous le voyions un moment, tout aveugle qu’il étoit…


M. DUCHESNE.

Il ne l’avoit pas toujours été.


M. DELÉPINE.

Ah ! c’est bien vrai !


M. DESGRAIS.

Ses ouvrages le prouvent. Quelles descriptions de la Nature !


M. DELÉPINE.

Quel profit il avoit tiré de ses voyages !


M. DESGRAIS.

C’est lui qui nous a dit le premier que la Terre étoit une Isle environnée d’eau. Ho, ho, ho ! (Il pleure.)


M. DELÉPINE.

Et que le Soleil se levoit & se couchoit dans l’Océan. Han, han, ban. (Il pleure.)


M. DUCHESNE.

Il est vrai qu’il sçavoit la Géographie…


M. DESGRAIS.

Tout, tout ce qu’on peut sçavoir ! (Il pleure.)


M. DELÉPINE.

Son Iliade !….


M. DESGRAIS.

Son Odyssée !…


M. DUCHESNE.

Il connoissoit le sein des mers, les enfers…


M. DELÉPINE.

L’Olimpe !


M. DESGRAIS.

Quelle Mythologie ! Hi, hi, hi, hi ! (Il pleure.)


M. DUCHESNE.

Arrêtez donc. (Il pleure.) Prêtez-moi un mouchoir.


M. DELÉPINE.

Je n’ai que le mien.


M. DESGRAIS.

Ni moi non plus.


M. DELÉPINE.

Nous en étions à l’épopée, hé, hé, hé !


M. DESGRAIS.

Oui, quand vous êtes arrivé, hé, hé, hé !


M. DUCHESNE, pleurant.

A l’épopée ! hé, hé, hé !


TOUS LES TROIS.

Hé, hé, hé, hé ! (Ils pleurent.)


M. DUCHESNE.

Comment donc vais-je faire ? (S’essuyant les yeux avec ses doigts.)


M. DESGRAIS.

A l’épopée !


TOUS LES TROIS.

Hé, hé, hé, hé !


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Scène III.

M. DESGRAIS, M. DELÉPINE, M. DUCHESNE, Mad. RAMAS, un chapeau sur la tête & des mouchoirs attachés aux épaules.


Mad. RAMAS.

Messieurs, achetez de mes beaux mouchoirs.


M. DUCHESNE.

Des mouchoirs ? ils viennent bien à propos, j’en ai grand besoin. (Il s’essuye les yeux & se mouche dans un mouchoir de Mad. Ramas, sans le détacher de son épaule.) Combien me vendrez-vous ce mouchoir-là ?


Mad. RAMAS.

Six francs, Monsieur.


M. DUCHESNE.

Six francs ? c’est trop cher.


Mad. RAMAS.

Combien en voulez-vous donner ?


M. DUCHESNE.

Je vous en donnerai trois livres.


Mad. RAMAS.

Monsieur, je ne le peux pas, en conscience. Il est à vous pour cent sols, si vous voulez.


M. DUCHESNE.

Non, je n’en donnerai pas davantage.


Mad. RAMAS.

Mais, Monsieur, vous ne me le laisserez pas ?


M. DUCHESNE.

Si vous ne me le donnez pour trois livres : car, sans cela, je n’en ai plus que faire ; j’aurai le temps d’en aller chercher un chez moi.


Mad. RAMAS.

Mais, Monsieur, vous l’avez sali.


M. DUCHESNE.

Hé bien, voilà trois livres ou rien. (Il s’en va.)


Mad. RAMAS.

Mais, Monsieur, Monsieur ? (Elle court après lui.)


M. DESGRAIS.

Monsieur Delépine, voulez-vous venir aux Thuilleries, pour nous dissiper un peu, nous en avons besoin ?


M. DELÉPINE.

Très-volontiers, je ne demande pas mieux. (Ils s’en vont.)


Fin du trente-quatriéme Proverbe.


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Explication du Proverbe :

34. Qui se sent morveux se mouche.