100%.png

Proverbes dramatiques/Les Fous

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Proverbes dramatiquesLejaytome I (p. 221-242).


LES FOUS.

QUATORZIEME PROVERBE.


PERSONNAGES


M. DISSONANT, Musicien ; habit brun galonné d’argent, perruque à nœuds, & une canne.
M. L’ABBÉ HYATUS, Poëte ; habit noir, manteau, rabat, & vieille perruque.
M. DESJARRETS, Maître de Ballets ; habit rouge galonné.
CABRY, Prévôt de M. Desjarrets ; habit trop court.
Mad. DOUAIREVILLE, Plaideuse ; en deuil, avec une coëffe, & une canne.
Un GARÇON CAFETIER, veste blanche, avec un tablier.


La Scène est dans un des Cafés du Boulevard.

Scène premiere.


M. DISSONANT, entre en chantant entre ses dents. Il se promene, bat la mesure, s’arrête, & dit :

Ce n’est pas cela. Revoyons mes paroles. Il tire un papier de sa poche, & il lit.

C’est Victoire, ici, qu’on aime & que l’on fête.

Victoire ; Victoire ! où Madame de Franville a-t-elle été prendre le nom de Victoire ? on est accoutumé à mettre une roulade sur le mot Victoire ; je ne peux pourtant pas commencer mon air par une roulade. Quand le diable y seroit, il faudra qu’elle s’en passe ; d’ailleurs je ne veux pas composer cela à la Françoise. À la Françoise, moi ! quoi, c’est cela qui m’arrête ? allons, allons, il faut prendre le parti de continuer comme j’ai commencé. Voyons un peu. Il chante.

Air : adoré, adoré, poursuivi des belles, &c.
de l’École de la Jeunesse.

C’est Victoire ici qu’on aime & que l’on fête ;
C’est le plus doux amusement.
Du bonheur on se trouve au faîte ;
Il y renaît à chaque instant.
Du bonheur on se trouve au faîte ;
Il y renaît à chaque instant.
C’est Victoire ici que l’on fête,
C’est le plus doux amusement.
Du bonheur on se trouve au faîte ;
Il y renaît à chaque instant.

Fort bien, fort bien.

C’est Victoire ici que l’on fête,
C’est le plus doux amusement.
Du bonheur on se trouve au faîte ;
Il y renaît à chaque instant.

Bravo, bravo. Il faut écrire cela tout de suite. Garçon, garçon ?


----

Scène II.

M. DISSONANT, Le GARÇON.


Le GARÇON.

On y va. (Il arrive.) Ah ! c’est vous, Monsieur Dissonnant ?


M. DISSONANT.

Oui, oui, donnez-moi… Il chante.

Il y renaît à chaque instant.


Le GARÇON.

Qu’est-ce que vous voulez ? du caffé, de la limonnade, de l’orgeat ?


M. DISSONANT.

Non, non, une plume & de l’encre.


Le GARÇON.

Vous allez en avoir dans l’instant. Il va en chercher.


M. DISSONANT, chante.

Du plaisir on se trouve au faîte ;
Il renaît à chaque instant.
Sans tourment,
Très-gaiment,
Très-content,
Sûrement,
C’est Victoire ici que l’on fête ;
C’est le plus doux amusement.

Ah, charmant, charmant ! allons donc, la plume, l’encre ?


Le GARÇON.

La voilà, Monsieur.


M. DISSONANT, s’asseyant, & écrivant en chantonnant.

C’est Victoire ici que l’on fête ;
C’est le plus doux amusement.


----

Scène III.

M. DISSONANT, L’ABBÉ, Le GARÇON.


L’ABBÉ, entre en rêvant.

Faut-il qu’une malheureuse rime m’arrête ! Il se promene.


M. DISSONANT, chante & écrit.

Sans tourment,
Très-gaiment,
Très-content,
Sûrement,
C’est Victoire ici que l’on fête ;
C’est le plus doux amusement.


L’ABBÉ.

Revoyons encore. Il lit.

Ainsi qu’on voit naître les fleurs,

Au doux commandement de Flore,
L’amour, des plus vives couleurs,
Pare le teint de Léonore :

Je ne changerai sûrement rien à cela.

Sa bouche exale un doux parfum,
Semblable à celui que l’Aurore
Répand… répand… répand…


M. DISSONANT, chante.

Sans tourment,
Très-gaiment.

Il chante sans prononcer.

C’est le plus doux amusement.


L’ABBÉ.

Monsieur, ce que vous faites-là, sera-t-il long ?


M. DISSONANT.

Monsieur, je n’en fais rien. Il chante.


L’ABBÉ.

Monsieur ; c’est que j’ai un couplet à faire, pour la fête d’une Dame…


M. DISSONANT.

Moi de même, Monsieur l’Abbé, je ne fais pas un couplet, mais une Ariette pour la fête d’une Dame, & qui, je me flatte, ne sera pas mauvaise. Il chante.

C’est le plus doux amusement.

À présent, voyons la reprise. Il chante.

Tout s’anime, on aime à rire…


L’ABBÉ.

Avec cet homme-là, je ne ferai jamais rien, si je n’écris. Monsieur Dissonant chante sans prononcer en écrivant

Sa bouche exhale un doux parfum,
Semblable à celui que l’Aurore
Répand…

Il faut absolument que j’écrive. Garçon ?


Le GARÇON.

Monsieur ?


L’ABBÉ.

Une plume & de l’encre. Le Garçon va prendre l’écritoire de M. Dissonant, pendant qu’il chante. Et l’Abbé se met à écrire.


M. DISSONANT.

Tout s’anime, on aime à rire,
La gaîté toujours vous soutient,
L’on ne se lasse pas de dire ;
Ah, quel plaisir, qu’il fait de bien !

Écrivons, écrivons. Il cherche sa plume. Qu’est donc devenu l’écritoire ? Hé, Garçon ?


Le GARÇON.

Monsieur ?


M. DISSONANT.

Hé bien, mon encre, ma plume, qu’en avez-vous fait ?


Le GARÇON.

J’ai cru que vous n’en aviez plus que faire, je l’ai donné à Monsieur l’Abbé. Je m’en vais vous en chercher un autre.


M. DISSONANT.

Allons, dépêchez-vous donc ; ce drôle-là me fera perdre mes idées. Il chante.

L’on ne se lasse pas de dire,
Ah, quel plaisir, qu’il fait de bien !


L’ABBÉ.

Monsieur, si vous chantez toujours, je ne pourrai jamais faire mon couplet.


M. DISSONANT.

Monsieur, vous me prenez bien mon encre.


L’ABBÉ.

Ah, Monsieur, je m’en vais vous la rendre, si vous ne voulez plus chanter.


M. DISSONANT.

Oh bien, l’on m’en donnera d’autre.


L’ABBÉ.

Mais ce n’est qu’une rime que je cherche.


Le GARÇON.

Monsieur, voilà de l’encre & une plume.


M. DISSONANT.

C’est bon. Il chante.

Il rend l’ame contente,
L’on ne desire plus rien.

Divin, divin ! Il écrit & chante.

Il rend l’ame contente,
L’on ne desire plus rien.


L’ABBÉ.

Mais, Monsieur…


M. DISSONANT, chante.

Sans cesse on rit, toujours on chante.
Sans cesse on rit, toujours on chante.


L’ABBÉ.

Monsieur ?


M. DISSONANT.

Laissez, laissez donc.

Sans cesse on rit, toujours on chante.


L’ABBÉ.

Mais, Monsieur, il m’est impossible de rien faire, si vous continuez de chanter haut.


M. DISSONANT.

Travaillez pendant que j’écris. Il chante tout bas.


L’ABBÉ.

Sa bouche exhale un doux parfum,
Semblable à celui que l’Aurore
Répand…

C’est incroyable que je ne puisse rien trouver.


M. DISSONANT, chante.

Sans cesse on rit, toujours on chante.
Ah, quel plaisir, qu’il fait de bien !
Ah, quel plaisir, qu’il fait de bien !


L’ABBÉ.

Mais, Monsieur…


M. DISSONANT, chante.

Ah, quel plaisir, qu’il fait de bien !

Il se leve & bat la mesure.

Mais grand bien,
Mais grand bien,
Mais grand bien,
Mais grand bien.

Il se remet à écrire & à chanter bas.

L’ABBÉ.

Il va peut-être rester tranquille, essayons d’achever. Il se frotte la tête.


----

Scène IV.

M. DISSONANT, L’ABBÉ, M. DESJARRETS, CABRY.


M. DESJARRETS.

Cabry ?


CABRY.

Monsieur ?


M. DESJARRETS.

Dans combien de tems faut-il que je sois chez Madame de Versan ?


CABRY.

Dans trois quarts d’heure.


M. DESJARRETS.

Trois quarts d’heure ? il n’y a personne ici, j’ai envie de commencer mon Ballet en question. Sais-tu les airs ?


CABRY.

Je sais les deux premiers.


M. DESJARRETS.

C’est bon. Joue-moi d’abord la marche des Paladins.


CABRY.

Je la sais toute entière.


M. DESJARRETS.

Attends un moment. Il fait quelques pas. Je marche en avant d’abord, je reviens… C’est cela. Allons. Cabry joue.


M. DISSONANT, L’ABBÉ.

Hé, Monsieur ! Monsieur !


M. DESJARRETS.

Comment, Messieurs, qu’est-ce que vous avez donc ? Ah, c’est vous, Monsieur Dissonant.


M. DISSONANT.

C’est moi-même, qui compose une Ariette, Monsieur Desjarrêts.


M. DESJARRETS.

Ah ! une Ariette nouvelle ?


M. DISSONANT.

Oui vraiment, pour Madame de Franville.


M. DESJARRETS.

Je fais un Ballet aussi pour sa fête.


M. DISSONANT.

C’est fort bien ; mais faites taire votre maudit violon, vous me faites perdre le ton, je ne sais plus où j’en suis.


M. DESJARRETS.

Vous vous moquez, vous êtes trop habile pour cela.


L’ABBÉ.

Moi, Monsieur, je fais un Bouquet, je cherche une rime, & votre violon me distrait.


M. DESJARRETS.

Allons, allons, joue toujours. Cabry joue, & M. Desjarrets danse.


M. DISSONANT.

Un moment seulement que j’aye écrit ceci. Il chante.

Sans cesse on rit, toujours on chante.


M. DESJARRETS.

Joue donc. Il danse & M. Dissonant chante.


M. DISSONANT.

Ah, quel plaisir, qu’il fait de bien !

Arrêtez donc.


M. DESJARRETS.

Mais je n’ai pas de tems à perdre, en honneur.


L’ABBÉ.

Mais Monsieur, par grâce…


M. DESJARRETS.

Allons, allons. Cabry joue & il danse. Attends, attends un moment. Il marche.


M. DISSONANT.

Ah, quel plaisir, qu’il fait de bien !
Mais grand bien,
Mais grand bien,


M. DESJARRETS.

Mais, Monsieur Dissonant, comment voulez-vous que je compose mon pas, si vous me chantez un autre air que celui sur lequel je dois danser.


M. DISSONANT.

Mais, Monsieur Desjarrets, comment voulez-vous que j’acheve d’écrire mon Ariette, quand vous faites jouer un autre air que celui que j’ai dans la tête.


L’ABBÉ.

Hé, Messieurs, comment voulez-vous tous les deux que je fasse des vers avec un pareil bruit ?


M. DESJARRETS.

Messieurs, vous ferez comme vous voudrez ; allons, joue, & recommençons le tout. Il danse, M. Dissonant & l’Abbé se désespérent.


M. DISSONANT.

C’est impossible !


L’ABBÉ.

Je n’y tiens pas !


M. DESJARRETS.

Cela va bien, je tiens ma marche. Laisse-moi dessiner ma Gavotte.

Il compose en marchant, sans violon.

M. DISSONANT, chantant.

Ah, quel plaisir, qu’il fait de bien !
Mais grand bien,
Mais grand bien…


M. DESJARRETS.

Monsieur Dissonant, chantez donc tout bas.


M. DISSONANT.

Je le veux bien, pourvu que vous ne fassiez pas jouer du violon.


L’ABBÉ.

Ah, à la bonne heure.


M. DESJARRETS.

Oui, oui, laissez-moi faire. Il danse. Nous croisons par ici — ha, ha, à gauche à présent — chassez — fort bien — non, je tourne, ah, ah — l’entrelas… Il continue en marchant.


----

Scène IV.

M. DISSONANT, L’ABBÉ, DESJARRETS, CABRY, Mad. DOUAIREVILLE.


Mad. DOUAIREVILLE, à Cabry.

Monsieur, n’avez-vous pas vu ici Monsieur Rongeant ?


CABRY.

Qu’est-ce que c’est, Madame, que Monsieur Rongeant ?


Mad. DOUAIREVILLE.

C’est mon Procureur.


CABRY.

Je ne le connois pas ; adressez-vous à ces Messieurs, ils vous diront cela, ils étoient ici avant nous.


Mad. DOUAIREVILLE, à M. Dissonant.

Monsieur, voudriez-vous bien me dire…


M. DISSONANT, chante.

Il rend l’ame contente,
L’on ne desire plus rien.


M. DESJARRETS.

Monsieur Dissonant, je m’en vais faire jouer du violon. Il compose.


M. DISSONANT.

Ah, je vous demande pardon.


Mad. DOUAIREVILLE, à M. Dissonant.

Monsieur, dites-moi donc si vous avez vu mon Procureur ici, il est pour moi de la derniere importance que je lui parle à l’instant, on vient de me faire signifier un Arrêt qui me réduira à la mendicité ; je n’ai pas un morceau de pain, si…


M. DISSONANT.

Dieu vous bénisse, ma bonne Dame.


Mad. DOUAIREVILLE.

Mais, Monsieur, je ne demande pas l’aumône, répondez-moi, je vous prie.


M. DISSONANT.

Je suis occupé, Madame, adressez-vous à ces Messieurs.


Mad. DOUAIREVILLE.

Sauront-ils où il est ?


M. DISSONANT.

Oh, sûrement.


Mad. DOUAIREVILLE.

Monsieur l’Abbé ?


M. DISSONANT.

Oui, oui ?


Mad. DOUAIREVILLE, à l’Abbé.

Monsieur l’Abbé.


L’ABBÉ.

Je ne veux rien acheter, je n’ai pas le tems.


Mad. DOUAIREVILLE.

Mais, Monsieur, je ne suis pas une Marchande, je suis une femme de qualité qui est la plus malheureuse du monde.


L’ABBÉ.

Vous n’êtes pas si malheureuse que moi. Qu’est-ce que vous demandez ?


Mad. DOUAIREVILLE.

Mon Procureur.


L’ABBÉ.

Procureur ? il y a cent rimes à ce mot-là.


Mad. DOUAIREVILLE.

Je ne vous parle ni de rime, ni de raison ! car je crois que j’aurois tort : mais à qui donc s’adresser ici ? ah ! voilà un Monsieur qui se promene, il ne me dira pas qu’il est occupé, celui-là du moins. Elle va à M. Desjarrets. Monsieur, pourrez-vous m’enseigner ce que je demande, je vous en aurai la plus grande obligation.


M. DESJARRETS.

Oui, oui, tenez, passez par-là.


Mad. DOUAIREVILLE.

Par où, Monsieur ?


M. DESJARRETS.

À droite.


Mad. DOUAIREVILLE.

À droite ?


M. DESJARRETS.

Oui, revenez à présent.


Mad. DOUAIREVILLE.

Ici ?


M. DESJARRETS.

Oui, chassez.


Mad. DOUAIREVILLE.

Qui voulez-vous que je chasse ?


M. DESJARRETS.

Vous ne m’entendez pas, tenez, approchez-vous de moi.


Mad. DOUAIREVILLE.

Comme cela ?


M. DESJARRETS.

Oui, en avant à présent.


Mad. DOUAIREVILLE.

Mais pourquoi faire ?


M. DESJARRETS.

Vous allez le voir, donnez moi la main. Allons, Cabry, joue.


CABRY, accommodant son violon.

Monsieur, tout-à-l’heure.


M. DISSONANT.

Pour moi, je m’en vais.


L’ABBÉ.

Et moi aussi. Cabry joue.


M. DESJARRETS.

Allons, Madame, laissez-vous conduire.


Mad. DOUAIREVILLE.

Je ne demande pas mieux.


M. DESJARRETS.

Plus vîte donc.


Mad. DOUAIREVILLE.

Vous me faites danser ?


M. DESJARRETS.

Sans doute. Il la mene fort vîte.


Mad. DOUAIREVILLE.

Je n’en puis plus, ah ! ah !


M. DESJARRETS.

Pourquoi donc voulez-vous danser, si vous n’avez pas la force ?


Mad. DOUAIREVILLE.

Et je n’en ai point d’envie, Monsieur.


M. DESJARRETS.

Ma foi, je l’ai cru. Allons nous-en.


Mad. DOUAIREVILLE.

La tête a tourné ici à tout le monde. J’ai envie d’aller attendre mon Procureur chez lui, il faudra bien qu’il revienne du moins pour se coucher.


Fin du quatorzieme Proverbe.


----


Explication du Proverbe :

14. Tous les fous ne sont pas aux Petites-Maisons.