Psyché/Première Partie/Chapitre III.

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III

ARACŒLI


Aimery quitta le parc d’un pas rapide et alla rejoindre l’automobile qui l’attendait place du Combat.

Mme Vannetty lui avait nettement déclaré qu’elle ne le suivrait pas, qu’elle n’aurait jamais d’amant et qu’elle se l’était juré.

Un entretien qui se termine ainsi n’est pas toujours sans espoir, mais il n’indique pas non plus que la femme aimée va s’offrir à l’enlèvement le soir même. Douteuses pour l’avenir, les chances de succès étaient nulles pour la soirée. Néanmoins, Aimery ne semblait pas inquiet. En disant : « Je suis fou d’elle, elle partira », il établissait une relation logique entre les deux parties de la phrase, comme certains passagers disent ingénument : « Je voyagerai demain : il fera beau. » Tels sont les charmes de l’optimisme.

Il prépara donc ses dispositions en vue de ce départ que les plus aventureux n’eussent pas pris à cent contre un. Quelle heure était-il ? Midi vingt. Il dit au chauffeur :

« Gare d’Orsay ! »

Et prenant place dans le coin gauche de la voiture, il laissa la droite à Psyché invisible.

Quand on livre bataille, il faut avoir la nature pour soi et prendre pour allié le temps qu’il fait : c’est tout l’art de la tactique. Telle armée a été vaincue par la poussière et telle autre par la neige. Aimery avait le ciel pour lui ; non pas le ciel religieux qui exterminait les Amalécites, mais l’azur qui fait tant pour jeter les amoureuses dans les bras des jeunes premiers. Par une matinée comme celle-là, il était convaincu que la résistance des femmes ne pouvait durer et que si l’on avait le bonheur de se trouver sur leur passage, le temps de les assiéger, l’ardeur de les convaincre, elles avaient cédé d’avance. Il avait dit à Psyché : « Vous déciderez selon le conseil du printemps », et en lui-même il ajoutait : « J’ai un allié si redoutable que vous ne pouvez rien contre lui. »

Avec une extraordinaire confiance il entra donc à la gare et loua un compartiment de wagon-lit dans une voiture de la Compagnie. De là il se rendit chez un fleuriste où il commanda, pour le soir, des lilas blancs, des roses de Nice, des anthuriums et des hydrogéas. Puis il se fit conduire chez lui, car il fallait maintenant écrire à Psyché le plus tôt possible, et d’abord chercher son adresse. Il ignorait même où elle demeurait.

Lui écrire ! Son cœur bondit. La première lettre, la source, l’origine de cet avenir inconnu, l’enveloppe qui serait toujours au sommet du paquet de lettres, sous le nœud de rubans et qu’on rouvrirait par la suite avec le plus d’amour ou le plus de haine, en disant : Tout est venu de là !

Et quelle œuvre difficile ! Donner l’heure du train, le numéro de la voiture, la lettre du compartiment, le nom de la station, quoi encore ? des conseils pour l’enregistrement des bagages ! et harmoniser cela sur un thème de passion par des artifices de contrepoint ! Écrire dans un style si bien équilibré que Psyché n’y trouvât ni une assurance qui pût l’offenser, ni un doute qui la fît hésiter elle-même et peut-être s’abstenir ! Que de délicats périls dans cette page ardente !

L’automobile s’engagea dans la silencieuse rue d’Aguesseau ; franchit la grille d’un jardin et s’arrêta devant un escalier double.

Aimery montait déjà les marches de sa maison quand le valet de chambre descendit à sa rencontre.

« Monsieur… Madame est là.

— Madame ?

— Depuis une demi-heure, Monsieur.

— Quel jour sommes-nous donc ?

— Mardi, Monsieur.

— Mardi ?… C’est vrai. Elle déjeune. J’avais complètement oublié. Où est-elle ?

— Dans le boudoir de Madame, Monsieur.

— Elle s’impatiente ?

— Non, Monsieur. Madame joue avec le singe.

— Bien. Je ne monterai que dans dix minutes, j’ai une lettre à écrire dans mon cabinet. Si Madame me demande, vous me préviendrez. »


Deux années auparavant, Aimery était revenu d’Égypte, bien après la fin de la saison, sur un paquebot presque désert. Le hasard le mit à table auprès d’une jeune fille étrange qui avait le teint d’une mulâtresse et les traits presque européens : le nez délicat, les yeux allongés.

Ces yeux-là séduisirent Aimery dès qu’il eut croisé leur regard. Entre leurs paupières nuancées dont les bords étaient naturellement noirâtres, ils souriaient d’un sourire très tendre, humide, effilé en arc et si voluptueux qu’ils semblaient toujours murmurer le merci du plaisir suprême.

Les cheveux noirs étaient abondants et légers, les sourcils et les cils très longs, les lèvres foncées, le col fin. Une petite ouverture perçait la narine droite.

Après le dîner, Aimery suivit la jeune fille sur le pont. Ils causèrent.

Elle était née à Pondichéry, d’un père philippin et d’une mère hindoue, l’un et l’autre de sang mélangé. Il y avait de tout dans son ascendance à la fois dravidienne, hindoue, espagnole, arabe et malaise ; certaines colorations natives laissaient à ses longs doigts leur stigmate nigrescent. On la nommait Aracœli.


Aracœli parlait deux langues, le français et le tamoul, et professait deux religions, ce qui est beaucoup à une époque où tant d’honnêtes filles n’en ont aucune. Tandis que son père lui apprenait le catéchisme catholique, sa mère l’avait instruite à ne pas mépriser les dieux de son pays, et comme dans toutes les conjonctures, la jeune fille priait à la fois Notre-Dame et Parvâti, elle les remerciait ensemble des biens obtenus, pensant que la Vierge et la Déesse unissaient leurs puissances divines pour sourire à ses vœux et les mieux exaucer.

Devenue orpheline, elle allait à Estremadure accompagner sa tante paternelle qui voulait voir avant de mourir la tierra bendita de ses lointains ancêtres ; mais cette tante avait le mal de mer, et ne pouvait quitter sa cabine, circonstance qu’Aimery ne manqua pas de considérer comme heureuse et qui l’eût sans doute converti aux cent dieux du Coromandel s’il l’avait due à ses prières.

Ébauché dans la soirée, le flirt recommença dès le lendemain matin et fit les progrès les plus rapides. Aracœli, élevée à l’écart, mais amoureuse et nonchalante, n’avait ni le talent ni l’envie de se défendre contre le premier homme qui eut l’occasion de lui plaire. Vers trois heures elle se laissa persuader qu’il y avait, trop de vent sur le pont et que la cabine 44, choisie entre deux cabines vides, se prêtait mieux à l’entretien. Ce fut là qu’en vue des rivages de Crête, Aracœli donna tendrement, sinon le cœur même de sa virginité, au moins ses approches et le spectacle confidentiel de son enchantement sous les caresses.

Quatre jours plus tard elle arrivait rue d’Aguesseau après avoir oublié sa tante à Marseille. L’apparition de cette curiosité anthropologique dans le quartier de la Ville-l’Évêque fit quelque bruit. On prétendit qu’Aimery Jouvelle avait acheté une maîtresse au Jardin d’Acclimatation ; qu’elle avait un anneau dans le nez, un pagne de verroteries, et je ne sais quelles autres sottises. Aracœli n’était pas si foncée que la chronique voulait bien le dire.

Une heure après son arrivée, lorsque au sortir du bain elle se montra nue comme ses dieux l’avaient faite, Aimery lui dit qu’elle ressemblait à un chat de Siam : la robe fauve et quelques détails noirs. Sa couleur était le havane clair, ou plus exactement le ton Broca N° 29, pour parler le langage des ethnologues. Et la douceur de ses formes, le velouté de sa peau, la souplesse de son jeune corps, tout cela était si charmant qu’Aimery devint encore plus amoureux de l’ensemble qu’il ne l’avait été, sur le paquebot, des morceaux choisis.

Aracœli, d’ailleurs, ne se trouvait bien que nue. À force de naturel et d’indifférence, elle en vint lentement à faire accepter par Aimery lui-même qu’elle se présentât devant tous ses domestiques et parfois devant ses amis sans autre voile qu’une perle fixée à l’indienne sur la narine droite.

Ce n’était pas qu’elle entendît séduire personne : jamais concubine plus fidèle ne partagea le lit d’un honnête homme. Sa mère n’avait cessé de lui répéter pendant son enfance que l’homme, si docile tant qu’il est aimé, devient affreusement cruel quand il est jaloux. Aracœli avait beaucoup d’appréhensions et peu de curiosités. Et puis son amant lui plaisait. Elle l’aimait avec calme et patience, mais sans feinte aucune. Dans le petit hôtel voisin où Aimery l’installa bientôt avec deux femmes de chambre et une cuisinière pour toute maison, elle eut souvent l’occasion, jamais le caprice de le tromper.

Elle fit mieux encore : elle savait aussi par sa mère que le plus sûr moyen de s’attacher les hommes n’est pas de les astreindre, et que la favorite risque moins à tolérer les cent femmes du harem qu’à régir strictement ces longues fidélités viriles dont la rupture est toujours dramatique et souvent irréparable. Elle dit donc à Aimery, de sa très douce voix, que sa constance ne demandait pas à être payée de retour, qu’il était libre de lui donner des rivales, libre même de les lui présenter, et qu’elle l’aimait trop sincèrement pour ne pas être heureuse avec lui de toutes les voluptés qu’il goûterait sur leur sein.

Aimery profita rarement de la permission qu’elle lui donnait. Ses velléités ne le conduisaient guère au delà du premier essai. La jeune Hindoue n’était pas ennemie de ces petites expériences qui se terminaient toujours si bien pour elle, et flattaient secrètement ses vanités intimes. Il lui était doux d’être aimée, il lui fut plus doux de se voir préférée. Ses charmes étaient désormais à l’épreuve des comparaisons, et quand Aimery revenait dans ses bras après une fugue interrompue, elle l’accueillait avec une petite mine ironique, indulgente et presque maternelle, comme si elle l’eût plaint, le pauvre enfant, d’avoir mal dormi en voyage.


La lettre à Psyché ne fut accomplie qu’après une demi-heure de peines. Il était 2 heures moins 10 quand son auteur entra enfin dans le boudoir de « Madame ».

Aracœli était assise toute nue dans le tiroir supérieur de sa commode Empire et semblait être la Léda du grand cygne de cuivre jaune qui s’éployait à la serrure. Le corps incliné, les jambes pendantes et les mains jointes en avant, elle faisait sauter une orange suspendue à une jarretelle pour exaspérer son singe Tarquin.

« Qu’est-ce que tu fais là ? »

Elle pencha la tête sur l’épaule, prit son petit sourire d’enfant, si affectueux et si gai, et comme une petite fille prise en faute, elle dit timidement :

« Je joue. »

Ils s’embrassèrent.

« Je suis bien en retard, chérie.

— Mais non. »

Elle ne savait jamais l’heure, déjeunait deux fois ou ne prenait rien, dormait douze heures ou passait la nuit blanche ; tout lui était indifférent.

Toutefois elle demanda :

« Fais servir dans ma chambre, la salle à manger est si loin. »

Puis, comme il venait de s’étendre sur le divan large, elle y courut, s’accroupit auprès de lui et posa la tête sur sa poitrine.

« Sais-tu où j’ai été hier soir ? Au Cirque. Je me suis amusée comme une folle. Il y avait des éléphants habillés en nourrices et qui jonglaient avec des pompiers (mais c’étaient des clowns, tu penses). Ah ! qu’ils étaient drôles !… et que j’ai ri… Ça ne t’amuse pas, ces choses-là, mon chou ; moi c’est ma joie. Après, j’ai été dans les écuries, le cornac a vu tout de suite que j’étais de là-bas ; nous avons parlé tamoul. Il m’a dit qu’il n’était pas digne de me faire l’amour et que son humilité lui sauvait la vie, car il n’aurait jamais pu baiser ma bouche sans mourir. Je lui ai dit que j’avais pourtant un amant qui faisait son plaisir de toute ma personne et qui ne mourait dans mes bras que pour renaître toujours plus beau. Il m’a répondu : « Alors, c’est un dieu. » Il avait raison, mon Aimy.

Elle lui prit la tête entre ses mains et le baisa longtemps pour l’empêcher de parler.

« Ensuite je suis rentrée, et dans la nuit Marozie a eu cinq petits chats, la malheureuse ! Elle était venue dans ma chambre ; elle ne voulait plus me quitter, parce qu’elle sentait bien que c’était proche. J’ai été obligée de l’accoucher, elle criait comme une femme, c’était la première fois. Et si tu l’avais vue, elle était si touchante. On aurait dit qu’elle savait d’avance tout ce qu’il fallait faire et les soins à donner. Dès que le premier né est tombé sur la ouate… Mais tu ne m’écoutes plus. À quoi penses-tu ? »

Avec son sourire indulgent et doux, elle l’examina en maîtresse clairvoyante pour qui le visage de l’amant ne peut plus rien dissimuler.

« Aimy, tu m’as été fidèle la nuit dernière, mais tu vas me tromper ce soir.

— Tu en es sûre ?

— Oh ! oui.

— Je n’en sais pas tant.

Alors, c’est qu’elle t’a dit non… Mais tu espères bien qu’elle a pensé oui. »

Il ne répondait pas.

Aracœli s’assit toute droite sur les talons comme une esclave égyptienne ; et du ton le plus gentil, sans un reproche, sans une amertume dans la voix à peu près comme elle aurait dit : Comment puis-je te faire plaisir ? elle chuchota, les yeux vers lui :

« À quelle heure veux-tu que je m’en aille ?

Brusquement attendri, et un peu honteux, Aimery se redressa, la prit par les épaules, la regarda dans les prunelles…

« Cœlia, dit-il d’une voix affectueuse, y a-t-il au monde un cœur plus charmant que le tien ? Sais-tu que si je voyais la moindre tristesse au fond de ces yeux-là, je resterais à tes pieds ?

— Mais je ne suis pas triste ? Tu es dans mes bras. »

Et elle lui souriait, consciente de sa force.

Jamais plus elle ne l’attirait au moyen des vices qui lassent, qui rechutent et finissent par éloigner. Elle le retenait par une certaine influence primitive, un charme simple et nu qui émanait d’elle et qui suggérait sans cesse à l’esprit et à la chair le goût de la jonction ardente. Aimery avait connu des femmes dont le seul aspect physique éveillait le désir de toutes les perversités et qui s’y prêtaient avec rage, comme la Bordelaise d’Ausone, « de peur de mourir avant d’avoir tout éprouvé ». Aracœli n’avait pas été moins docile ni peut-être moins curieuse, mais dans ses bras l’amour était d’autant plus beau qu’il était aussi plus pur, et elle mettait enfin tant de jeune grâce à l’offrir, tant de sensualité à le recevoir, tant de reconnaissance à le partager, que dans l’étreinte de ses jambes si douces toute la volupté était une tendresse.

« Tarquin ! Veux-tu me laisser tranquille ! »

Le singe s’était emparé du ruban de soie auquel l’orange ennemie était suspendue. Il avait le sens du talion. C’était tout son instinct de justice. Malaisément assis dans un tiroir d’acajou rose qui dominait la niche du divan-étagère, il imitait comme un acteur la posture qu’Aracœli avait prise pour le tourmenter, et lui rendait de point en point le traitement qu’il avait reçu d’elle.

« Tarquin ! Si j’attrape ta queue ! »

Mais Tarquin ne se laissait pas prendre. D’un bond, il fut dans les rideaux, se hissa au cordon de tirage et se gratta le ventre sur le baldaquin en laissant pendre son orange comme un pompon ornemental.

Elle le poursuivait. Il descendit un peu, pour la narguer de plus près. Elle leva le bras : l’orange lancée la toucha au poing et remonta dans les pattes du singe.

« Je ne joue plus, » dit Cœli.

Et elle fit semblant de pleurer, puis éclata de rire : Tarquin victorieux mettait fin au combat en épluchant son projectile que seule une soif de vindicte l’avait empêché de dévorer plus tôt.

Le déjeuner, d’ailleurs, était servi, non seulement pour Tarquin, mais pour ses adversaires. Aimery allait quitter le divan quand la petite esclave y sauta, légèrement, sur les deux genoux, et dit en se pelotonnant contre son maître :

« Dis-moi d’abord… Comment s’appelle-t-elle ?

— Qui donc ?

— La dame que tu as vue ce matin… ? avec qui tu as rendez-vous ce soir… ? Tu ne te rappelles plus ?

— Aracœli.

— Mais non. Aracœli s’en va dans une heure. Elle dormira dans sa chambre, seule avec Marozie qu’il faut encore soigner, la pauvre petite chatte… Parle-moi de la dame… Elle est jolie ? Est-ce qu’elle me ressemble ? J’espère que non…

— Pas du tout.

— Elle est blonde, dis ?

— Oui, elle est blonde. »

Elle lui mit les bras autour du cou.

« Oh ! tu, es gentil ! Embrasse-moi. »