Psychologie de l’Éducation/V/4

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Flammarion (p. 265-270).
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Livre V


CHAPITRE IV

L’enseignement de l’histoire et de la littérature.


§ 1. — L.’ENSEIGNEMENT DE L’HISTOIRE.

Ce sont principalement les universitaires ayant le plus contribué à surcharger les programmes d’enseignement de l’histoire, qui les ont maltraités devant la Commission d’enquête. L’expérience devait nécessairement leur apprendre que l’enseignement mnémonique de l’histoire, tel qu’il est donné par l’Université, constitue une perte totale de temps pour les élèves. Aujourd’hui, les plus savants professeurs reconnaissent eux-mêmes, avoir inutilement surchargé les programmes.

L’histoire est une mnémotechnie ou une philosophie. Tant qu’elle reste une mnémotechnie, elle risque d’être pour l’enfant une fatigue en pure perte ; elle ne devient une philosophie qu’avec l’âge et surtout lorsque l’adolescent est appelé à appliquer sa réflexion au monde voisin de celui où il doit vivre.

Pour l’enfant, n’y aurait-il pas avantage à ne lui présenter que les grandes étapes de l’histoire ancienne et des premiers siècles de notre propre histoire sous forme de tableaux qui frappent son imagination et, en provoquant des comparaisons avec ce qu’il voit journellement autour de lui, lui laissent une impression durable[1] ?

Actuellement, l’enseignement historique, pendant toute la classe de troisième et une partie de la classe de seconde, est consacré au Moyen Âge. C’est beaucoup trop, et pour un résultat très mince. Pour la très grande majorité des écoliers, et je crois que je pourrais dire pour tous, l’histoire du Moyen Âge, sauf les grands faits que l’on pourrait exposer en beaucoup moins de temps, est à peu près inintelligible. Il serait donc possible de faire de grandes économies sur le temps consacré aux Mérovingiens, aux Carlovingiens et aux premiers Capétiens [2].

« Fatigue en pure perte », dit M. Gréard. Enseignement de choses « à peu près inintelligibles », dit M. Lavisse. Voilà le bilan de l’enseignement universitaire de l’histoire. Sous peine de refus aux examens, les infortunés élèves sont bien obligés d’accumuler dans leur tête l’énorme entassement de dates de batailles, de généalogies de souverains, qui constituent les programmes classiques. Hors cela, ils ne veulent rien apprendre. Et c’est pourquoi, connaissant très bien l’histoire des Perses et la liste de tous les rois achéménides, ils ne savent que quelques mots de l’histoire moderne. Beaucoup de bacheliers, nous l’avons vu dans une précédente citation, n’ont jamais entendu parler de la guerre de 1870 [3].

Je suis tout à fait de l’avis de MM. Lavisse et Gréard sur la nécessité de réduire l’étude de l’histoire ancienne à quelque bref tableau facile à renfermer dans un fort petit nombre de pages. Je serai peut-être moins d’accord avec eux en assurant que l’enseignement détaillé de l’histoire, comme on le trouve exposé dans les livres classiques, n’est propre qu’à fausser le jugement de l’élève et pervertir un peu sa moralité. Les faits historiques représentant presque toujours le triomphe de la ruse, de la violence et de la force, ne paraissent pas très aptes à former l’esprit des enfants. Pour peu d’ailleurs que ces derniers parcourent quelques œuvres d’historiens — et ils le feront tôt ou tard — ils s’apercevront bien vite que les mêmes faits sont présentés et jugés de la façon la plus opposée par des auteurs différents. Cette constatation, qu’ils étendront naturellement à ce qu’on leur enseigne, affaiblira leur confiance dans l’autorité des professeurs.

Il y aurait cependant beaucoup à tirer de l’enseignement de l’histoire pour la formation de l’intelligence de la jeunesse, si cet enseignement était donné dans un tout autre esprit que celui qui règne chez nos universitaires.

Au lieu des généalogies de souverains et des récits de bataille, il faudrait montrer à l’élève ce que chaque peuple a laissé derrière lui, c’est-à-dire expliquer l’histoire de sa civilisation. Elle s’éclaire surtout par l’étude des monuments et des diverses œuvres d’art. Si ces œuvres sont mises sous les yeux de l’élève par des photographies, des projections, des visites dans les musées, il est intéressé et retient toujours ce qu’il a vu, alors qu’il ne retient pas ce qu’il a appris par cœur [4].

§ 2. — L’ENSEIGNEMENT DE LA LITTÉRATURE.

L’étude de la littérature se borne, dans les lycées, à des analyses d’auteurs célèbres, dont on ne fait lire à l’élève que de courts fragments, à des étymologies, des exceptions grammaticales et toutes les subtilités qui peuvent germer dans des cervelles de cuistres inoccupés. L’élève saura très bien définir, au moment de l’examen, ce que c’est que la pastourelle, la fatrasie, etc. Il n’aura lu aucun auteur, mais pourra réciter les byzantines discussions des commentateurs sur les grands écrivains. Voici d’ailleurs comment un universitaire distingué, ancien professeur à l’École Normale, M. Fouillée, juge la valeur de l’éducation littéraire de nos lycéens.

VouIez-vous voir maintenant les résultats intellectuels de toutes ces études mnémotechniques ? Qu’on lise les rapports de la Faculté des lettres de Paris sur le baccalauréat. Vous y verrez que les compositions françaises deviennent de plus en plus des compositions de mémoire sur l’histoire littéraire et théâtrale, qu’elles finissent par atteindre chez la masse des élèves un degré d’uniforme médiocrité qui rend presque impossible le classement…

… L’étude de la littérature, telle qu’elle est comprise par les plus lettrés, si elle était poussée à fond, serait une démoralisation de la jeunesse ; heureusement elle est superficielle et au lieu de corrompre le cœur, elle se contente d’hébéter l’intelligence en surchargeant la mémoire [5].

La littérature est à peu près la seule connaissance qui puisse s’enseigner utilement par la lecture des livres, et c’est justement la seule pour laquelle l’Université proscrive l’emploi des livres. On se plaint du lamentable français de la plupart des bacheliers. S’il n’est pas plus lamentable encore, c’est que les élèves lisent un peu en cachette malgré leurs professeurs.

Pour apprendre à penser clairement, à connaître la littérature de son pays, et à s’exprimer correctement, il n’y a qu’un moyen. Jeter d’abord au feu les grammaires savantes, les recueils de morceaux choisis, les résumés des manuels et surtout les dissertations des commentateurs, puis lire et relire une centaine de chefs-d’œuvre classiques. Pour le prix de deux ou trois de ces grammaires savantes, de ces traités de rhétorique insupportables avec lesquels on déprime aujourd’hui la jeunesse, les bibliothèques à 0 fr. 25 le volume donneraient à l’élève une centaine de chefs-d’œuvre des auteurs classiques anciens et modernes. Avec deux cents volumes on aurait une bibliothèque très complète. Le professeur pourrait alors se borner à faire analyser, non pas des analyses, mais bien ce que l’élève a lu, et les compositions consisteraient uniquement à traiter un sujet déjà traité par un écrivain, une simple anecdote, par exemple. Le professeur montrerait ensuite, ce que d’ailleurs la plupart des élèves apercevraient très bien eux-mêmes, la différence entre leur style et celui des grands auteurs. La comparaison leur apprendrait à se rectifier. Ils verraient vite les phrases longues et enchevêtrées, les épithètes trop abondantes, les idées mal enchaînées, etc. Par des corrections successives, l’élève arriverait rapidement et inconsciemment à modifier son style, à trouver le mot juste, à préciser ce qui était confus. Je n’insiste pas d’ailleurs sur une méthode trop simple et beaucoup trop efficace pour être jamais appliquée par l’Université, mais que chaque élève peut heureusement appliquer tout seul. Pendant de longues années encore, les Universités latines donneront au monde le grotesque et stupéfiant spectacle d’obliger des garçons de quinze ans, ne sachant rien de la vie et ne pouvant comprendre les mobiles qui ont fait agir les héros de l’histoire, à composer ces ridicules harangues dont les grands concours donnent de si pitoyables exemples.

Sans vouloir défendre davantage la méthode que j’indique, j’ajouterai qu’elle éviterait aux élèves leur ignorance presque totale des auteurs de l’antiquité grecque et latine, dont ils ne connaissent que quelques pages péniblement traduites à coups de dictionnaire. Homère est fastidieux quand on en lit des fragments au hasard en cherchant les mots un à un. Il devient intéressant quand on le lit entièrement dans une traduction, et ainsi est-il de beaucoup d’auteurs grecs et latins. Le nombre de pages traduites par un élève en huit ans d’études classiques est lamentablement restreint. Le nombre des chefs-d’œuvre d’auteurs grecs, latins, allemands, anglais et français, que l’on pourrait lire et relire en moins de deux ans, dans des traductions, serait au contraire considérable. Cette lecture aurait de plus le grand avantage d’intéresser l’élève, et elles sont singulièrement rares, dans notre Université, les choses enseignées de façon à intéresser.

  1. Enquête, t. I, p. 10. Gréard, vice-recteur de l’Académie de Paris
  2. Enquête, t. I, p. 39. Lavisse, professeur à la Sorbonne.
  3. Comme tout récemment encore, elle ne faisait pas partie des programmes, la plupart des élèves des écoles primaires n’en avaient pas entendu parler davantage. Le Temps du 8 mars 1901 publiait la lettre d’un chef d’escadron qui, tous les ans, fait une petite enquête sur les 50 recrues qu’il reçoit et qui doivent répondre par écrit aux questions très simples qu’on leur pose. Sur ces 50 recrues, 30 n’ont jamais entendu parler de nos désastres, 10 ont des notions très vagues à leur sujet, 10 seulement, les Parisiens surtout, savent ce que fut cette guerre. En fait, on peut dire que plus de la moitié des Français de la génération actuelle n’a jamais entendu parler de la guerre franco-allemande et ne soupçonne par conséquent aucun des enseignements profonds que nos défaites comportent.
  4. Comme exemple des documents que peuvent fournir à l’histoire les œuvres d’art et les monuments, je renvoie le lecteur à mon Histoire des Civilisations de l’Orient, 3 vol. in-4° avec 1200 gravures, exécutées la plupart d’après des photographies recueillies dans mes voyages.
  5. A. Fouillée. L’Échec pédagogique des lettrés et des savants, p. 481.