Quand un homme se souvient

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Traduction par Louis Postif.
En pays lointainG. Crès (p. 48-65).

QUAND UN HOMME SE SOUVIENT

Fortuné La Perle avançait péniblement sur la neige, haletant et maudissant tour à tour sa déveine, l’Alaska, Nome, les cartes et l’individu à qui il venait de faire tâter de son couteau.

Le sang gelait sur ses mains et la scène était encore vivante en son esprit : l’homme se cramponnant au bord de la table et s’affaissant doucement par terre

— les jetons qui roulent et les cartes éparpillées, le frémissement de toute la salle, l’instant de surprise ; les tenanciers des jeux cessant leurs appels et le cliquetis des dés s’éteignant, la stupeur peinte sur tous les visages ; puis un silence qui lui avait paru interminable, et alors le grand cri de meurtre et la houle de vengeance qui, accompagnant sa fuite, lançaient à ses trousses toute une ville en furie.

— Tout l’enfer est déchaîné, ricana-t-il, en obliquant dans l’obscurité pour gagner la grève.

De toutes les portes ouvertes les lumières jaillissaient : tentes, cabanes, maisons de danse lâchaient leurs occupants sur ses talons. Les cris des hommes et les hurlements des chiens lui déchiraient les oreilles et précipitaient ses pas. Il courut de plus belle.

Les bruits s’apaisèrent et la foule des poursuivants, dépitée d’avoir en vain fouillé les tenèbres se dispersa.

Mais une silhouette persistait à s’attacher furtivement à ses pas. Tournant la tête de temps à autre, sans s’arrêter, il l’entrevoyait, tantôt se détachant vaguement sur la neige, tantôt se fondant dans la masse plus sombre d’une cabane endormie ou d’une embarcation du port.

Fortune La Perle jurait faiblement, comme une femme avec l’envie de pleurer causée par la fatigue, et s’enfonçait plus avant dans le labyrinthe formé par des amoncellements de glace, des tentes, des trous de sondage. Il trébuchait sur des haussières tendues et des piles de marchandises, s’empêtrait dans des cordes de tentes, se cognait contre des piquets bêtement plantes sur son chemin et s’abattait à chaque instant sur des amas de neige et de bois flotté.

De temps à autre, lorsqu’il se croyait en sécurité, il ralentissait son allure, étourdi par les battements précipités de son cœur et sa respiration saccadée. Mais toujours la forme émergeait de l’obscurité et l’obligeait à reprendre sa course.

Une pensée superstitieuse lui traversa l’esprit et il frissonna. Son fatalisme de joueur attachait une signification à la persistance de cette ombre silecieuse, inexorable et tenace.

Il voyait en elle le destin qui mène la partie jusqu’au bout et ne quitte les joueurs qu’après le règlement des comptes.

Fortuné La Perle croyait à la réalité de ces choses, et quand il se retourna vers l’intérieur des terres et fila sur la toundra neigeuse, il ne fut pas surpris de voir l’ombre se préciser et se rapprocher de lui.

Démoralisé par son impuissance, il s’arrêta au milieu d’un vaste espace libre et fit face à l’apparition.

La moufle de sa main droite glissa et son revolver refléta la lueur incertaine des étoiles.

— Ne tire pas ! Je ne suis pas armé !

L’ombre avait pris une forme humaine. Au son de cette voix, La Perle sentit ses genoux trembler et, en même temps, une impression de soulagement dilata sa poitrine.

Peut-être les événements eussent-ils pris une tournure différente si Uri Bram, ce soir-là, avait eu son revolver, lorsque assis sur les bancs grossiers de l’Eldorado, il avait assisté au meurtre. C’est à cela aussi qu’on peut attribuer certain voyage sur la Grande Piste qu’il accomplit ultérieurement en compagnie d’un individu à la mine rébarbative. En tout cas, il répéta :

— Ne tire pas. Tu vois bien que je n’ai pas de revolver.

— Alors, par le feu de l’enfer ! pourquoi me cours-tu après ? s’écria le joueur, abaissant son arme.

Uri Bram haussa les épaules.

— Cela n’a pas d’importance. Je voudrais que tu m’accompagnes.

— Et où ?

À ma hutte, là-haut, à la limite du camp.

Mais Fortuné La Perle se piéta dans la neige et prit divers dieux à témoin de la folie de son interlocuteur.

— Qui es-tu ? dit-il pour terminer, et pour qui me prends-tu, pour croire que je vais aller à ton commandement passer ma tête dans le nœud coulant ?

— Je suis Uri Bram, répondit l’autre simplement, et ma cabane est un peu plus haut, à la lisière du camp. Je ne te connais pas, mais tu viens d’arracher l’âme du corps d’un homme – vois encore le sang sur ta manche – et comme sur un second Caïn, la main de l’humanité s’appesantit sur toi. Il n’est aucune place où tu puisses reposer ta tête. Moi j’ai une hutte…

– Pour l’amour de ta mère, assez parlé, interrompit Fortuné La Perle, ou je vais te traiter comme un autre Abel. Un mot de plus et nous allons voir ! Mille hommes me pourchassent dans la plaine et sur les collines. Qu’ai-je à faire de ta hutte ? Ce que je veux, pourceau maudit, c’est fuir loin, loin, bien loin d’ici !

« j’ai presque envie de retourner faire du grabuge, de régler leur compte à quelques-uns, bande de cochons ! et de terminer cette sacrée histoire. La vie c’est combattre pour sa peau, voilà ce que c’est. Et j’en ai soupé ! »

Il se tut, découragé, abattu par le désespoir, et Uri Bram profita de l’instant. Dame, ce n’était pas un orateur ! et son discours fut le plus long qu’il ne prononça jamais — à part un autre dont il sera question plus loin.

— C’est pour cela que je t’ai parlé de ma hutte. Je peux t’y cacher si bien qu’ils ne te découvriront jamais, et je ne manque pas de provisions. Pas d’autre moyen de leur échapper. Tu n’as rien, pas même des chiens ; la mer t’est fermée. Saint-Michaël est le poste le plus rapproche et les coureurs le gagneront de vitesse. De même si tu pars du côté d’Anvik. Tu n’as aucune chance au monde de t’en tirer.

« Allons ! reste avec moi jusqu’à ce que l’affaire soit étouffée. D’ici un mois, et même avant, on t’aura oublié, on parlera de la ruée d’York et de bien d’autres choses. Alors tu pourras reprendre la piste sans te faire remarquer.

« J’ai mes idées sur la justice ! Si je t’ai poursuivi quand tu as quitté l’Eldorado, puis sur la grève, ce n’était pas pour t’arrêter ou pour te dénoncer. J’ai mes idées à moi et elles ne les regardent pas. »

Il cessa de parler en voyant l’assassin tirer de sa poche un livre de prières.

L’aurore boréale, qui se levait au nord-est, éclaira de sa lueur jaune les têtes découvertes des deux hommes et leurs mains nues tenant le livre sacré. Fortuné La Perle fit jurer à Uri de ne pas manquer à sa parole, et ce serment sincère ne devait jamais être violé.

Arrivé à la porte de la hutte, le joueur eut une courte hésitation. Il s’étonnait de la conduite bizarre de cet homme qui le prenait sous sa protection, et un soupçon s’éveilla en lui. Mais à la flamme de la bougie, il vit une pièce confortable et inoccupée et se mit à rouler une cigarette, pendant que l’autre préparait du café.

La chaleur détendit bientôt ses muscles et, allongé sur le dos avec une nonchalance qui n’était pas entièrement feinte, il scrutait avidement la physionomie d’Uri, à travers les spirales de fumée.

Cet homme, aux traits énergiques, avait une force d’un genre spécial qui ne s’extériorise pas. Ses rides formaient des sillons aussi profonds que des balafres, et jamais une expression de sympathie ou de gaîté ne venait en adoucir l’austérité. Ses yeux gris et froids brillaient sous d’épais sourcils broussailleux. Sa mâchoire et son menton dénotaient une fermeté de décision que son front étroit indiquait comme irrévocable et, au besoin, sans pitié.

Tout, dans son visage, exprimait la dureté : le nez, le pli de ses lèvres et les intonations de sa voix. C’était celui d’un homme accoutumé à la solitude et dédaigneux de l’approbation d’autrui ; d’un homme qui, plus d’une fois passait la nuit à débattre ses actes avec sa conscience, mais qui se levait pour faire face à la lumière, la bouche close, afin que nul ne connût ses hésitations.

Il avait l’esprit étroit, mais profond, et Fortuné, aux idées larges et superficielles, ne pouvait le comprendre.

Si Uri avait chanté dans la joie et soupiré dans le chagrin, il l’eût trouvé plus à sa portée, mais ses traits restaient mystérieux et Fortuné était incapable de jauger l’âme qu’ils cachaient.

— Prête-moi la main… Chose, ordonna Uri, quand ils eurent vidé leurs tasses. Il faut être paré en cas de visite.

Fortuné lui décline son nom, puis, machinalement, se mit à l’aider.

La couchette était installée dans un angle de la cabane. Le fond de ce meuble improvisé était fait en bûches ramassées sur le rivage, recouvertes de mousse et dont les bouts dépassaient inégalement.

Uri enleva la mousse du côté de la cloison et retira trois bûches. Il les scia et en replaça les extrémités de façon que la rangée parût ininterrompue. Ensuite il fit apporter de la cache, par Fortuné, des sacs de farine qu’il aligna par terre à l’endroit où le bois manquait. Par-dessus, il plaça deux longs sacs de marin, puis étala plusieurs couches de mousse et de couvertures.

Le fugitif pourrait s’y allonger avec les fourrures de couchage bien tendues au-dessus de lui, d’un bord à l’autre de la couchette ; n’importe qui pourrait regarder et la croire inoccupée.

Les semaines qui suivirent, plusieurs perquisitions eurent lieu à Nome ; pas une cabane ou une tente n’y échappa ; toutefois, Fortuné ne fut pas dérangé dans son refuge. À dire vrai, on songeait peu à la cabane d’Uri Bram ; c’était bien le dernier coin de la terre où l’on pensait découvrir le meurtrier de John Randolph.

À part des moments d’alerte, Fortuné flânait dans la pièce, exécutant d’interminables réussites et fumant continuellement des cigarettes. Bien que son naturel léger affectionnât les conversations bruyantes et les rires sonores, il s’était promptement plié à l’humeur taciturne d’Uri. Ils ne parlaient que des faits et gestes de la police de l’État, des pistes et du prix des chiens, et encore n’était-ce qu’à de rares intervalles et en peu de mots.

Puis Fortuné crut avoir invente un système et, jour après jour, pendant des heures entières, il battit les cartes et les donna, les ramassa pour les battre de nouveau, notant leurs combinaisons en longues colonnes et recommençant indéfiniment.

Mais il finit par épuiser même cette distraction et, la tête penchée au-dessus de la table, il passa son temps à évoquer l’animation des tripots de Nome, ouverts toute la nuit, où banquiers et pontes rivalisaient de ruse au cliquetis ininterrompu des roulettes.

À ces instants, l’isolement et le sentiment de sa déchéance l’anéantissaient au point qu’il restait des heures entières, les yeux fixes, dans la même position.

D’autres fois, son amertume longtemps ruminée éclatait en discours véhéments, car s’il était exact qu’il eût pris l’humanité à rebrousse-poil, il ne voulait point en convenir.

— La vie, c’est combattre pour sa peau, répétait-il volontiers, et, sur ce thème, il brodait des variations.

— Je n’ai jamais eu la moindre chance de réussir. Handicapé dès ma naissance, j’ai sucé le malheur avec le lait de ma mère. Les dés étaient pipés quand elle m’a conçu et je suis ne pour prouver qu’elle avait perdu la partie. Ce n’était tout de même pas une raison pour m’en vouloir et me traiter comme un jeu sans atout ; c’est pourtant ce qu’elle a fait !… Hélas !

« Pourquoi ma mère, ou tout au moins la société, ne m’ont-elles pas donné une chance ? Comment se fait-il que j’aie connu la débine à Seattle et mis le cap sur Nome pour y vivre comme un pourceau ? D’abord, pourquoi ai-je eu envie de fumer et me suis-je trouvé sans allumettes ? Pourquoi suis-je entré à l’Eldorado demander du feu alors que je me rendais chez le Grand Pete ?

« Tu vois bien. Tout, absolument tout, conspirait contre moi. J’étais vaincu avant de naître, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Et pas moyen d’en sortir.

« Voici ce qui explique ma conduite dans cette affaire et l’attitude de John Handolph, qui leur donnait le mot et en même temps ramassait ses jetons. Le diable l’emporte ? Tant pis pour lui ! Que n’a-t-il retenu sa langue ! J’aurais pu risquer ma chance. Il savait bien que j’étais presque à sec. Et pourquoi n’ai-je pu retenir ma main ? Ah ! pourquoi ? pourquoi ? »

Et Fortuné La Perle se roulait sur le sol, interrogeant vainement la Destinée.

Témoin de ces accès, Uri restait silencieux et n’esquissait pas un geste, comme s’il n’y attachait aucun intérêt ; pourtant ses yeux gris se troublaient et s’attristaient.

Il n’y avait rien de commun entre ces deux hommes, Fortune s’en rendait suffisamment compte et s’étonnait parfois de la protection que l’autre lui accordait.

Mais sa patience finit par lui donner raison. Même la soif de vengeance d’une population disparaît devant sa cupidité. Le meurtre de John Randolph était déjà classé dans les annales du camp. Si le coupable s’était présenté, les mineurs de Nome eussent, certainement, interrompu leur travail, le temps de faire justice. En attendant, les tenants et aboutissants de Fortuné La Perle avaient cessé de les passionner.

Il y avait de l’or à recueillir dans le lit des creeks et sur les grèves de sable rouge et, la mer redevenue libre, les hommes dont les sacs étaient gonflés à crever cingleraient vers les pays où abondent les choses qui rendent la vie belle.

Donc une nuit, Uri Bram, aidé de Fortuné, arrima le traîneau et attela les chiens et ils s’en allèrent vers le Sud, sur la glace de la piste d’hiver.

Mais quittant cette direction à la hauteur de Saint-Michaël, ils abandonnèrent la côte, traversèrent les collines et rejoignirent le Yukon à Anvik, à quelques centaines de milles de son embouchure. Puis, vers le Sud-Ouest, ils passèrent Koyukuk, Tanana et Minook, contournèrent Fort Yukon, voyagèrent en deçà et au delà du cercle arctique et enfin reprirent la route du Sud par les plaines. Ce fut un rude trajet et Fortuné n’aurait pas compris l’insistance d’Uri à le suivre si celui-ci ne lui avait parlé d’une exploitation qu’il possédait à Eagle.

Cette ville se trouvait aux confins du territoire. Quelques milles plus loin, à Fort Cudaly, le drapeau britannique flottait sur la caserne. Puis venaient Dawson, Pelly, les Cinq-Doigts, Bras-du-Vent, le Carrefour-du-Caribou, Linderman, le Chilcoot et enfin Dyea.

Le lendemain de leur séjour à Eagle, ils se levèrent tôt. C’était leur dernière étape, celle où ils devaient se séparer.

Fortuné se sentait le cœur léger. Il flottait dans l’air une promesse de printemps et les jours commençaient à devenir plus longs. Le chemin passait en territoire canadien. La liberté était à sa portée, le soleil était de retour et chaque journée qui s’écoulait le rapprochait du grand monde extérieur.

La terre était vaste et, une fois de plus, il pouvait envisager l’avenir avec le plus grand optimisme. Il se mit à siffler au moment du déjeuner et fredonna des bribes de chansons joyeuses, tandis qu’Uri ramassait les ustensiles et harnachait les chiens.

Bientôt tout fut prêt et les jambes lui fourmillaient du désir de partir, quand Uri fit un geste inattendu.

— As-tu jamais entendu parler de la Piste du Cheval Mort ?

Il regardait d’un air pensif Fortuné qui, irrité de ce retard, répondit non de la tête.

— On fait parfois des rencontres en des circonstances que rien ne saurait effacer de la mémoire, poursuivit Uri d’une voix basse et très lente. C’est en pareil cas que je fis la connaissance d’un homme sur la Piste du Cheval Mort. En 97, faire franchir la Passe Blanche à son équipement a causé le désespoir de plus d’un mineur, et ce n’est pas sans raison qu’on l’a baptisée ainsi.

« Les chevaux tombaient comme des mouches dès les premiers froid, et de Skaguay au lac Bennett leurs cadavres pourrissaient par monceaux.

« Ils mouraient aux Rochers, ils s’empoisonnaient au Sommet et crevaient de faim aux Lacs. Ils tombaient sur le bord de la piste, quand elle existait, ou passaient à travers la glace dans la rivière ; ils se noyaient avec leurs fardeaux ou s’écrasaient contre les brisants ; ils se rompaient les jambes dans les crevasses ou se cassaient les reins en tombant à la renverse avec leurs ballots ; ils disparaissaient dans des fondrières, s’enlisaient dans la vase, s’éventraient dam les marais où les troncs d’arbres bruts s’enfonçaient à pic.

« Leurs maîtres les tuaient à coups de feu ou les faisaient trimer jusqu’à ce qu’ils tombassent d’épuisement, puis revenaient à la baie et s’en procuraient d’autres.

Certains ne prenaient même pas la peine d’achever les pauvres bêtes : ils leur enlevaient leur harnachement, arrachaient leurs fers et les abandonnaient où elles étaient tombées. Ceux que le désespoir n’atteignait pas encore avaient des cœurs de pierre et ces hommes de la Piste du Cheval Mort devenaient semblables à des bêtes.

« C’est là que j’ai rencontre un homme qui avait la bonté et la patience d’un Christ. Et il était sincère. À la halte de midi, il déchargeait les chevaux pour qu’eux aussi eussent leur part de repos. Il paya le fourrage jusqu’à cinquante dollars le quintal et même davantage. Il se servait de ses propres couvertures pour leur matelasser le dos quand ils venaient de s’écorcher.

« Les autres laissaient les cuirs creuser dans la chair des trous profonds comme des seaux, et quand un fer se perdait, la bête usait son sabot en marchant sur un moignon sanglant : il dépensa son dernier dollar à acheter des clous de maréchal.

« Je sais tout cela, car nous dormions ensemble et nous mangions à la même gamelle, et nous sommes devenus frères de cœur dans un lieu où les hommes perdaient la notion exacte des choses et crevaient en blasphémant Dieu.

« Il ne rechignait jamais pour relâcher une courroie ou la resserrer, et parfois ses yeux se mouillaient devant un tel océan de misères. À un certain endroit, la falaise était si escarpée que les chevaux portaient toute leur charge sur leur arrière-train et devaient s’agripper comme les chats avec les jambes de devant.

« Le chemin était jonché des carcasses de ceux qui étaient retombés. Mon compagnon se tenait là, dans une puanteur d’enfer, et, d’un mot d’encouragement, d’une tape sur la croupe au moment propice, il aidait la file à passer. Et quand l’un d’eux s’embourbait, il barrait la route jusqu’à ce que l’animal fût retiré, et personne n’aurait pu l’en empêcher.

« À la fin de notre étape, un homme qui avait déjà tué cinquante chevaux voulut nous acheter les nôtres, des cayuses[1] de montagne de l’est de l’Orégon. Nous levâmes les yeux vers lui, ensuite nous regardâmes nos bêtes. Il offrait cinq mille dollars et nous étions sans le sou, mais nous songeâmes à l’herbe vénéneuse du Gomm et au passage sur la falaise, et l’homme, qui était mon frère, ne dit pas un mot, mais partagea les cayuses en deux groupes, les miens d’un côté, les siens de l’autre, puis me regarda.

« Nous nous comprimes. Alors il emmena mes chevaux à l’écart et je pris les siens et, à coups de fusil, nous les tuâmes tous, jusqu’au dernier, pendant que l’individu qui avait déjà perdu cinquante chevaux nous injuriait à se rompre le gosier. Mais cet homme à qui j’étais attaché par les liens de la fraternité, sur la Piste du Cheval Mort…

– Oui ! c’était John Randolph, conclut Fortuné en ricanant.

Uri fit un signe affirmatif et dit :

– Je suis heureux que tu aies compris.

– Je suis prêt, répondit Fortuné, et son visage avait repris son ancienne expression d’amertume et de lassitude.

« Allons-y, mais faisons vite ! »

Uri Bram se releva.

— Tous les jours de ma vie j’ai eu foi en Dieu. Je crois qu’Il aime la justice, qu’actuellement Il nous voit et qu’Il a choisi entre nous. Je crois qu’Il attend pour exprimer sa volonté par ma propre main. Et j’en suis tellement convaincu que nous égaliserons les chances pour lui permettre de manifester sa décision.

Le cœur de Fortuné bondit à ces paroles. Il ne savait pas grand’chose du dieu d’Uri, mais il croyait à la veine et elle le favorisait depuis la nuit où il avait détalé vers la grive, à travers la neige.

– Mais nous n’avons qu’un seul revolver, objecta-t-il.

— Nous tirerons à tour de rôle, répliqua Uri, et, en même temps, il retirait le barillet du Colt de l’autre et l’inspectait. Et les cartes décideront ! Une partie de sept.

Le sang de Fortuné s’échauffait à l’idée du jeu ; il tira les cartes de sa poche. Sûrement, la veine n’allait pas l’abandonner maintenant. Il songea que le soleil était revenu, lorsqu’il coupa pour la main, et il tressaillit de joie en voyant que c’était à lui de commencer.

Il battit les cartes, les donna et Uri coupa le valet de pique. Ils abattirent leurs jeux. Uri était sans atouts, alors que Fortuné montrait l’as deuxième. La liberté lui paraissait bien proche, tandis qu’ils comptaient les cinquante pas.

– Si Dieu diffère sa vengeance et que tu m’abattes, les chiens et le reste t’appartiennent. Tu trouveras un acte de vente bien en règle dans ma poche, déclara Uri, se tenant droit devant lui, la poitrine offerte.

Fortuné chassa de son esprit la vision du soleil étincelant sur les mers et se prépara à tirer. Il y mit le plus grand soin. Deux fois il abaissa son arme, tandis que la brise du printemps battait les pins. Puis, se ravisant, il mit un genou a terre, empoigna le revolver à deux mains et fit feu.

Uri tourna à demi sur lui-même, étendit les bras, chancela un instant et s’affaissa dans la neige. Mais Fortuné se rendit compte qu’il l’avait touché trop d’un côté, autrement il n’aurait pas tourné.

Quand Uri, maîtrisant la douleur et s’efforçant de se relever, lui fit signe qu’il voulait l’arme, Fortuné songea à tirer une seconde fois. Mais il repoussa cette idée. La veine lui avait déjà été favorable, et s’il trichait maintenant, elle pourrait se retourner contre lui. Non, il jouerait franc jeu. Au reste, Uri était bien atteint, et serait sans doute incapable de tenir le lourd revolver Colt assez longtemps pour le mettre en joue.

— Où est ton Dieu maintenant ? dit-il d’un air railleur en remettant l’arme au blessé.

Uri lui répondit :

— Dieu n’a pas encore parlé. Prépare-toi à l’entendre.

Fortuné se plaça devant lui, mais en effaçant la poitrine, de façon à présenter moins de cible.

Uri titubait comme un homme ivre, mais il attendait que la douleur eût desserré ses griffes.

Le revolver était pesant, et, comme Fortuné, Uri eut l’impression qu’il ne pouvait tirer. Mais il le tint à bras tendu au-dessus de sa tête et l’abaissa lentement. Quand la poitrine de Fortune et le guidon passèrent en ligne devant ses yeux, il pressa la détente.

– Fortuné ne pivota point sur lui-même. Cependant la vision joyeuse de San Francisco s’évanouit et tandis que la neige, étincelante sous le soleil, s’obscurcissait à ses yeux, il cracha sa dernière malédiction sur l’ultime chance dont il n’avait pas su profiter.

  1. Cayuses : petits chevaux à longs poils et grosse tête