Quelques Odes de Hafiz/3

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Traduction par A.L.M. Nicolas.
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale elzévirienne, LXXIIIp. 13-18).
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III


Ô vous ! dont le resplendissant visage donne à la lune tout l’éclat dont elle brille dans le ciel ! au puits[1] creusé sur votre menton est puisée la plus belle eau des perles de beauté.


Brûlant du désir de se joindre à vous, mon âme est déjà sur mes lèvres[2] : doit-elle retourner sur ses pas ? doit-elle s’envoler vers vous ? dites, quels sont vos ordres ?


Quand donc, ô grand Dieu, se réalisera le projet que je nourris de voir un jour mon cœur en repos auprès de sa chevelure en désordre[3].


Oh ! mon cœur se brise, prévenez-en ma mie. Alerte ! ô mes amis ! faites-le pour l’amour de mon âme, pour l’amour de la vôtre.


Personne, ici-bas, n’a échappé au mal que font vos beaux yeux de narcisse ! Oh ! ne vaudrait-il pas mieux qu’ils ne montrassent jamais leur amoureuse langueur à ceux qui sont ivres de votre amour ?


Notre fortune, endormie comme elle est, se réveillera-t-elle parce que des gouttes de vos joues vermeilles auront perlé sur nos yeux ?


Envoyez-nous par le zéphyr un bouquet cueilli sur vos joues fleuries, peut-être qu’alors nous pourrons respirer le parfum de la poussière du seuil de votre porte.


Je fais des vœux pour l’éternité de votre existence, ô échanson du festin de Djem[4], bien que ma coupe n’ait pas été remplie durant vos libations.


Ô Zéphyr, dis de ma part aux habitants de Yezd : Puissent les têtes des ingrats servir de boules à leur jeu de mail !


Dis-leur que tout éloignés que nous soyons par le fait, nous sommes proches par la force de la volonté ; dis-leur que nous sommes à la fois leur panégyriste et l’esclave de leur roi.


Oh ! quand vous passerez près de nous, relevez le pan de vos robes, évitez de le souiller par le contact de la poussière et du sang[5] où nous gisons, car sur ce chemin de l’amour les victimes sont nombreuses ; puissent-elles toutes vous être offertes en holocauste !


Ô roi des rois, un peu de générosité envers nous, afin que nous puissions — comme le fait le ciel — aller baiser la poussière du seuil de votre porte.


Écoutez la prière que fait Hafiz et dites : Ainsi soit-il ! Puissent vos lèvres roses, d’où découle la douceur, me servir d’aliment !


  1. Fossette, voir plus loin.
  2. Expression qui se rencontre souvent chez les poètes persans et qui veut dire : je meurs d’amour.
  3. Toutes les odes suivantes sont pleines d’allusions à la chevelure. D’après Darabi : l’Unité dans la multiplicité s’exprime, chez les Soufis, par le mot chevelure. Il en donne pour exemple le vers suivant qu’il explique : Une troupe de gibier s’est prise dans les filets de mon cœur ; cette boucle de cheveux, piège où nous étions retenu, tu l’as défaite, et mon gibier est parti.

    Il faut se rappeler qu’en dehors de la secte des Ach’aris aucune religion n’admet que Dieu puisse être vu. Les Soufis, qui disent avoir vu Dieu, n’en ont vu que la réflexion, comme l’image du soleil dans une glace, celle du feu par la chaleur qui en émane. En réalité, le Saleq, qui se dégage des liens de l’existence et de sa personnalité, acquiert un regard qui ne voit plus rien en dehors de Dieu. Il voit Dieu sans voile et c’est pourquoi Hafiz dit « mon cœur a pris une troupe de gibier », c’est-à-dire mon cœur a vu Dieu dans la création. Par suite son cerveau éclairé retrouve la tranquillité, car dans la pensée des savants l’Unité est dans la multiplicité. C’est alors que tu as dénoué tes boucles de cheveux. c’est-à-dire l’image même de la multiplicité et dès lors les pensées matérielles ont été un rideau entre Dieu et moi : mon gibier s’est échappé. Hafiz dit encore : Ne m’interroge pas, car j’ai trop à me plaindre de la noirceur de tes boucles de cheveux, elle a aussi détruit ma fortune de façon que je ne saurais dire. Chébistery écrit : Ne me demandez pas de nouvelles de ses boucles frisées, ne touchez pas les chaînes des fous.

    Maintenant que nous avons bien compris de quelle façon on voit Dieu et ce que veut dire cette expression on comprendra que le vers suivant de Hafiz n’enferme aucune faute :

    Cette âme que mon amie m’a confiée en dépôt, le jour où je la reverrai je la lui rendrai.

  4. Djemchid, ancien roi de la Perse.
  5. Comparez ce vers : Oh ! j’étendrais mon cœur comme un tapis sous vos pas si je ne craignais que vos pieds ne se blessent à une des épines que vous y avez enfoncées.