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Quentin Durward/Chapitre 11

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 19p. 170-181).


CHAPITRE XI.

LA GALERIE DE ROLAND.


Les peintres représentent Cupidon aveugle… Hymen a-t-il des yeux ? ou bien sa vue est-elle faussée par ses lunettes que les parents, les tuteurs et les conseillers lui prêtent, afin qu’il regarde au travers des verres, les terres, les châteaux, les bijoux, l’or, et semblables riches dotations, et voie leur valeur dix fois plus grande ? Il me semble que ce serait une question à discuter.
Les malheurs d’un mariage forcé.


Louis XI de France, quoiqu’il fût le souverain de l’Europe le plus jaloux de son pouvoir, bornait son ambition à jouir de ses avantages réels ; et quoiqu’il connût parfaitement ce qui était dû à son rang, et que parfois il en exigeât l’observation rigide, en général il était très-insouciant pour tout ce qui ne tenait qu’à la représentation extérieure.

Dans un prince doué de meilleures qualités, la familiarité avec laquelle il admettait des sujets à sa table, disons plus, avec laquelle il s’asseyait de temps à autre à la leur, l’aurait rendu extrêmement populaire ; et même, tel qu’il était, ses manières rachetaient une grande partie de ses vices auprès de cette classe de ses sujets qui n’était pas directement exposée à en subir toutes les conséquences. Le tiers-état, qu’on vit s’élever au plus haut degré d’opulence et d’importance sous le règne de ce prince rempli de sagacité, respectait sa personne, mais ne l’aimait point ; et ce ne fut que grâce à l’appui de cette partie de la nation qu’il parvint à lutter avec avantage contre la haine des nobles, qui prétendaient que le roi portait atteinte à l’honneur de la couronne de France, et qu’il ternissait leurs brillants privilèges par ce même mépris pour l’étiquette qui plaisait à la bourgeoisie.

Avec une patience que la plupart des autres princes auraient considérée comme dégradante, et non sans un sentiment de plaisir, le roi de France attendit qu’un de ses gardes du corps eût satisfait le vif appétit dont est toujours douée la jeunesse. On doit néanmoins supposer que Quentin eut trop de bon sens et de prudence pour soumettre la patience d’un roi à une trop longue épreuve, et, dans le fait, il exprima plus d’une fois l’intention de mettre fin à son repas avant que Louis consentît à le lui permettre.

« Je le vois dans ton œil, lui dit-il, ton courage n’est pas affaibli de moitié. De par Dieu et saint Denis ! retourne à la charge ! Je te dis que jamais long repas ni courte messe (et il fit un signe de croix) n’a nui à la besogne d’un chrétien. Prends un verre de vin ; mais pourtant méfie-toi de la bouteille ; c’est le défaut de tes compatriotes, aussi bien que des Anglais, qui, à part ce mauvais penchant, sont les meilleurs soldats qui aient jamais endossé une armure… Allons, lave-toi promptement les mains ; n’oublie pas de réciter tes grâces, et suis-moi. »

Quentin obéit, et à travers des passages différents, mais non moins croisés que ceux par lesquels il avait déjà passé, il suivit Louis jusque dans la galerie de Roland.

« Souviens-toi bien, » lui dit le roi d’un ton impératif, « que tu n’as jamais quitté ce poste… telle doit être ta réponse aux questions de ton oncle et à celles de tes camarades… Et puis, écoute ; afin que tu ne perdes pas la mémoire, je te donne cette chaîne d’or (et lui jeta sur le bras une chaîne d’un grand prix). Si je ne porte pas de bijoux moi-même, ceux à qui j’accorde ma confiance ont toujours les moyens de rivaliser avec qui que ce soit ; mais lorsque des chaînes de cette espèce ne suffisent pas pour empêcher la langue de se mouvoir trop librement, mon compère l’Ermite a une amulette pour la gorge qui ne manque jamais d’opérer une cure radicale. Maintenant, fais attention à ce que je vais te dire. Personne, excepté Olivier et moi, n’entre ici ce soir ; mais des dames y viendront peut-être de l’une des extrémités de cette salle ; peut-être de l’autre, peut-être des deux. Tu peux leur répondre, si elles t’adressent la parole ; mais, attendu que tu es placé là comme factionnaire, ta réponse doit être courte, et tu ne dois ni leur adresser la parole à ton tour, ni t’engager dans une conversation prolongée. Seulement, sois attentif à ce qu’elles diront. Tes oreilles aussi bien que tes bras sont à moi : je t’ai acheté, corps et âme ; par conséquent, ce que tu pourras entendre de leur conversation, il faudra le graver dans ta mémoire jusqu’à ce que tu me l’aies rapporté ; et l’oublier ensuite. Et maintenant, toute réflexion faite, il vaudra mieux que l’on te prenne pour une recrue écossaise, tout récemment descendue des montagnes, et qui ne connaît pas encore notre langue très-chrétienne… C’est cela : de sorte que si l’on te parle, tu ne peux pas répondre, ce qui t’affranchira de tout embarras et les engagera à parler sans s’inquiéter de ta présence. Tu m’entends… Adieu… Sois prudent, et tu as un ami. »

Le roi eut à peine prononcé ces mots, qu’il disparut derrière la tapisserie, laissant Quentin méditer sur ce qu’il avait vu et entendu. Le jeune homme se trouva dans une de ces situations où il est plus agréable de regarder en avant qu’en arrière ; car, lorsqu’il venait à réfléchir qu’il avait été placé comme un chasseur qui, derrière un buisson, se tient à l’affût d’un cerf, pour ôter la vie au noble comte de Crèvecœur, il ne voyait là rien de flatteur. À la vérité, les mesures prises par le roi, en cette occasion, paraissaient n’être que de pure précaution et défensives ; mais savait-il s’il ne serait pas bientôt commandé pour quelque acte offensif du même genre ? Il se trouverait alors dans une crise fort dangereuse, puisqu’il était évident, d’après le caractère de son maître, qu’il se perdrait s’il refusait une obéissance passive, tandis que l’honneur lui criait qu’il y aurait crime et infamie à exécuter de tels ordres. Il détourna ses pensées de ce sujet de réflexions, et se consola par l’idée si souvent adoptée par la jeunesse, lorsque des dangers qui ne sont encore qu’en perspective se présentent à son esprit, qu’il sera temps de songer à ce qu’il faudra faire quand le moment sera venu, et, qu’à chaque jour suffit sa peine[1].

Quentin s’abandonna d’autant plus facilement à cette réflexion rassurante, que les derniers ordres du roi lui avaient fourni un sujet propre à occuper son esprit de pensées plus agréables que celles qui avaient rapport à sa propre situation.

La dame au luth était certainement une des dames sur lesquelles devait se diriger son attention, et il se promit bien d’obéir fidèlement à cette partie des instructions que le roi venait de lui donner, et d’écouter avec le plus grand soin chaque mot qui pourrait sortir de ses lèvres, afin de savoir si la magie de sa conversation égalait celle de sa musique. Mais ce fut avec une égale sincérité qu’il jura en lui-même de ne rapporter au roi aucune partie de ses discours qui pût lui inspirer d’autres sentiments que des sentiments favorables.

Cependant il n’y avait pas de danger qu’il s’endormît de nouveau à son poste. Chaque souffle d’air qui, se frayant un passage à travers une fenêtre ouverte, faisait ondoyer la vieille tapisserie, ressemblait pour lui à l’approche du bel objet de son attente. En un mot, il éprouvait cette anxiété mystérieuse, cette impatience, compagne de l’espérance, qui sont inséparables de l’amour et qui quelquefois même contribuent si puissamment à le faire naître.

Enfin il entendit une porte crier en roulant sur ses gonds ; car au quinzième siècle les portes, même dans les palais, ne s’ouvraient pas silencieusement comme de nos jours. Mais, hélas ! ce n’était pas celle que l’on voyait à l’extrémité de la galerie d’où les sons du luth avaient frappé son oreille. Elle s’ouvrit cependant, et une femme parut : elle était suivie de deux autres, à qui elle fit signe de se tenir en dehors, tandis qu’elle-même s’avança dans la galerie. À sa démarche inégale, que l’étendue de ce vaste appartement faisait sentir d’une manière plus choquante encore, Quentin reconnut la princesse Jeanne, et, prenant aussitôt l’attitude respectueuse et vigilante que lui prescrivait son devoir, il inclina son arme vers la terre lorsqu’elle passa devant lui. Jeanne répondit à ce salut militaire par une gracieuse inclination de tête ce qui permit au jeune Écossais de voir sa figure plus distinctement qu’il ne l’avait pu faire dans la matinée.

Les traits de cette infortunée princesse ne présentaient que bien peu de chose qui pût racheter les défauts de sa taille et de sa démarche. Sa figure n’avait, à la vérité, rien de désagréable en elle-même, quoiqu’elle fût dénuée de beauté ; et dans ses grands yeux bleus, qu’elle tenait ordinairement baissés, on remarquait une expression de douceur, de chagrin et de patience. Mais, outre que son teint était extrêmement pâle, sa peau avait cette nuance jaunâtre qui indique une mauvaise santé habituelle ; et bien que ses dents fussent blanches et régulièrement placées, ses lèvres étaient maigres et décolorées. Elle avait une profusion de cheveux de couleur gris de lin, mais tellement claire qu’on aurait pu croire qu’ils avaient une teinte bleuâtre ; et sa femme de chambre, qui sans doute regardait comme un ornement des tresses nombreuses disposées autour d’un visage décoloré, n’avait guère ajouté à la beauté de sa maîtresse en les multipliant d’une manière qui donnait à sa physionomie une expression pour ainsi dire étrangère à une personne de ce monde. Enfin, comme si elle eût voulu faire ressortir ce défaut, Jeanne avait fait choix d’une robe ou simarre de soie d’un vert pâle, qui achevait de lui donner l’aspect d’un fantôme sorti du sépulcre.

Tandis que Quentin suivait cette singulière apparition avec des yeux dans lesquels la curiosité se mêlait à la compassion, car chaque regard, chaque mouvement de la princesse semblait éveiller ce dernier sentiment, deux dames entrèrent par l’autre extrémité de la galerie.

L’une d’elles était la jeune personne qui, obéissant aux ordres du roi, lui avait servi du fruit, lors du mémorable déjeuner à l’auberge des Fleurs-de-Lis. Investie alors de toute la mystérieuse dignité qui appartenait à la nymphe au voile et au luth, et reconnue en outre, du moins dans l’opinion de Quentin, pour être la noble héritière d’un riche comté, sa beauté fit sur lui dix fois plus d’impression que lorsqu’il n’avait vu en elle que la fille d’un misérable aubergiste servant un riche bourgeois, vieux et fantasque. Il ne concevait pas quel enchantement avait pu lui cacher son véritable rang. Néanmoins son costume était à peu près aussi simple qu’auparavant ; car elle était en grand deuil et ne portait aucun ornement ; sa coiffure ne consistait qu’en un voile de crêpe, rejeté en arrière, de manière à laisser son visage à découvert ; et ce ne fut que la connaissance qu’il venait d’acquérir de sa naissance réelle qui fit remarquer à Quentin, dans sa belle taille une élégance, dans sa démarche une dignité qu’il n’y avait pas aperçues auparavant, et dans ses traits réguliers, dans son teint brillant, dans ses yeux pleins de feu, une noblesse qui en rehaussait l’éclat.

Quand la mort aurait dû en être le châtiment, Durward n’aurait pu ne pas rendre à cette beauté, ainsi qu’à sa compagne, le même hommage qu’il venait de payer à la princesse royale. Elles le reçurent en femmes accoutumées aux marques de déférences de la part de leurs inférieurs, et y répondirent avec courtoisie ; mais il s’imagina (peut être ne fut-ce qu’une vision de jeune homme) que la jeune dame rougit un peu, tint ses yeux baissés, et sembla éprouver un léger embarras en répondant à son salut militaire. Ceci ne pouvait être occasionné que par le souvenir du téméraire étranger qui habitait la tourelle voisine de la sienne, à l’auberge des Fleurs-de-Lis. Mais cet embarras exprimait-il du mécontentement ? cette question, il n’était pas à même de la résoudre.

La compagne de la jeune comtesse, vêtue comme elle, simplement et en grand deuil, était dans l’âge où les femmes tiennent le plus à la réputation d’une beauté soumise depuis plusieurs années à une chute graduelle. Ce qui lui en restait suffisait encore pour prouver qu’elle avait dû être autrefois la puissance de ses charmes ; et, se souvenant de ses triomphes passés, il était évident qu’elle n’avait pas abandonné ses prétentions à de nouvelles conquêtes. Elle était grande, remplie de grâces, quoique ayant l’air un peu hautain, et elle rendit à Quentin son salut avec un sourire de condescendance ; l’instant d’après, elle dit quelques mots à l’oreille de sa compagne, qui se tourna vers le jeune soldat, comme pour vérifier quelque remarque qui venait de lui être faite, et à laquelle elle répondit sans lever les yeux. Quentin ne put s’empêcher de soupçonner que l’observation faite à la jeune dame n’était nullement défavorable pour lui, et à éprouva, je ne sais pourquoi, un certain plaisir à penser qu’elle s’était gardée de lever les yeux pour juger de sa justesse. Il pensa probablement qu’il commençait déjà à s’établir entre eux quelque rapport secret qui donnait de l’importance à la moindre bagatelle.

Cette réflexion ne l’occupa qu’un moment ; car l’entrevue de la princesse et des deux dames étrangères absorba bientôt toute son attention. En les voyant entrer, Jeanne s’était arrêtée pour les attendre, peut-être parce qu’elle avait la conviction que la marche ne lui était pas favorable ; et, comme elle paraissait éprouver quelque embarras en recevant ou en leur rendant leurs révérences, la plus âgée des deux étrangères, ignorant le rang de la personne à laquelle elle s’adressait, ne se fit aucun scrupule de lui rendre son salut d’un air qui laissait voir qu’elle croyait faire plus d’honneur qu’elle n’en recevait.

« Je suis enchantée, madame, » lui dit-elle avec un sourire de condescendance et d’encouragement, « qu’il nous soit enfin permis de jouir de la société d’une personne de notre sexe aussi respectable que vous le paraissez. Il faut convenir que ma nièce et moi nous avons eu bien peu de motifs de nous louer de l’hospitalité du roi Louis. Laissez-moi, ma nièce, ne me tirez pas par la manche ; je suis sûre que je lis dans les regards de cette jeune demoiselle la sympathie qu’elle éprouve pour notre situation. Depuis notre arrivée ici, noble dame, nous n’avons guère été mieux traitées que comme des prisonnières ; et après nous avoir fait mille invitations de mettre notre cause et nos personnes sous la protection de la France, le roi très-chrétien ne nous a d’abord donné pour résidence qu’une misérable auberge, et maintenant, dans ce château vermoulu, un coin obscur d’où il ne nous est permis de sortir furtivement que vers le coucher du soleil, comme si nous étions des chauves-souris ou des chouettes, dont l’apparition au grand jour doit être regardée comme un mauvais présage. — Je suis fâchée, » répondit la princesse d’une voix mal assurée, car cette entrevue prenait une tournure assez embarrassante ; « je suis fâchée que nous n’ayons pu jusqu’ici vous recevoir suivant votre mérite. Votre nièce, j’en ai l’espoir, est plus satisfaite. — Beaucoup, beaucoup plus que je ne saurais l’exprimer, répondit la jeune comtesse. Je ne cherchais qu’un abri sûr, et j’ai trouvé de plus solitude et secret. L’obscurité de notre précédente résidence, la solitude plus grande encore de celle qui nous est maintenant assignée, augmentent à mes yeux le prix de la protection que le roi a accordée à d’infortunées fugitives. — Taisez-vous, ma nièce ; vous parlez peu sagement, reprit la plus âgée des deux dames. Parlons d’après notre conscience, puisque enfin nous sommes seules avec une personne de notre sexe. Je dis seules, car ce jeune soldat n’est en réalité qu’une belle statue, puisqu’il ne paraît avoir ni l’usage de ses membres, ni, si j’ai bien compris ce que l’on m’en a dit, celui de sa langue, du moins pour parler un langage civilisé. Ainsi donc, puisqu’il n’y a ici que cette dame qui puisse nous entendre, je dirai que je ne regrette rien tant que ce voyage en France ? Je m’attendais à une réception splendide, à des tournois, à des carrousels, à des fêtes pompeuses ; et je n’ai trouvé que réclusion et obscurité. La meilleure société que le roi nous ait donnée a été celle d’un vagabond de Bohémien, par l’entremise duquel il nous a engagées à correspondre avec nos amis de Flandre… Peut-être sa politique a-t-elle formé le projet de nous tenir enfermées ici jusqu’à notre dernier soupir, afin de pouvoir s’emparer de nos domaines, lors de l’extinction de l’ancienne maison de Croye. Le duc de Bourgogne n’était pas aussi cruel ; car il offrait à ma nièce de la marier, bien que ce fût à un assez mauvais mari. — J’aurais cru le voile préférable à un mauvais mari, » dit la princesse, trouvant difficilement l’occasion de placer un mot dans la conversation. — Il faudrait au moins avoir la liberté du choix, » reprit la dame avec une grande volubilité. « Dieu sait que c’est dans l’intérêt de ma nièce que je parle ; quant à moi, il y a long-temps que j’ai renoncé à toute idée de changer de condition. Je vous vois sourire, madame ; mais, sur mon honneur, c’est la vérité… et cependant ce n’est pas un moyen d’excuse pour le roi, que sa conduite et son extérieur assimilent plutôt au vieux Michaud, changeur de monnaies à Gand, qu’au successeur de Charlemagne. — Arrêtez, dit la princesse ; n’oubliez pas que vous parlez de mon père. — « De votre père ! » répliqua la dame bourguignonne dans la plus grande surprise. — « De mon père, » répéta la princesse avec dignité. « Je suis Jeanne de France. Mais ne craignez rien, madame, » ajouta-t-elle avec cet accent de douceur qui lui était naturel ; « vous n’aviez pas dessein de m’offenser, et je ne m’offense point. Disposez de mon influence pour rendre votre exil et celui de cette intéressante personne moins rigoureux. Hélas ! ce que je puis faire est bien peu de chose, mais je vous l’offre de bon cœur. »

Ce fut avec soumission et un profond respect que la comtesse Hameline de Croye (c’était le nom de la plus âgée des deux étrangères) reçut l’offre pleine d’obligeance de la protection de la princesse. Elle avait long-temps demeuré dans les cours, elle connaissait parfaitement les belles manières que l’on y acquiert, et tenait fortement à la règle établie chez les courtisans de tous les siècles, qui, bien que leurs conversations particulières roulent ordinairement sur les vices et les folies de leurs maîtres, dont ils se plaignent d’être négligés, eux et leurs intérêts, ont bien soin de ne proférer jamais de pareilles plaintes en présence du monarque ou d’aucun membre de sa famille. La dame fut donc accablée de la plus grande confusion lorsqu’elle vit l’erreur dans laquelle elle était tombée en parlant d’une manière aussi inconvenante devant la fille de Louis. Elle se serait épuisée en marques de regret et en excuses multipliées, si elle n’eût été interrompue et rendue à la tranquillité par la princesse, qui la pria avec le ton de voix le plus doux, ce qui toutefois, de la part d’une fille de France, équivalait à un ordre, à ne rien ajouter de plus, ni par forme d’excuse, ni par forme d’explication.

La princesse Jeanne prit alors un siège avec un air de dignité convenable, et obligea les deux étrangères à s’asseoir l’une à sa droite, l’autre à sa gauche, ce que la plus jeune fit avec une timidité naïve et respectueuse, et la plus âgée avec une affectation d’humilité et de profond respect qui laissait douter de ce double sentiment. Elles s’entretinrent ensemble, mais d’un ton si bas, que Quentin ne put rien entendre ; il observa seulement que la princesse témoignait beaucoup d’égards à la plus jeune, à la plus intéressante des deux dames, et que la comtesse Hameline, quoiqu’elle parlât bien davantage, attirait beaucoup moins l’attention de Jeanne par son obséquieuse volubilité, que sa parente par ses réponses courtes et modestes.

Cette conversation n’avait pas duré un quart d’heure, lorsque la porte de l’extrémité inférieure de la salle s’ouvrit tout d’un coup, et l’on vit entrer un homme enveloppé d’un manteau. Se rappelant la consigne du roi, et déterminé à ne pas encourir une seconde fois le reproche d’avoir manqué de vigilance, Quentin s’avança aussitôt vers cet intrus, et se plaçant entre lui et les dames, le somma de se retirer à l’instant.

« Par quel ordre ? » demanda l’étranger d’un ton de surprise mêlé de dédain. — « Par celui du roi, » répondit Quentin avec fermeté, « et je suis placé ici pour le faire exécuter, dussé-je employer la force. — Non pas contre Louis d’Orléans, » dit le duc en laissant tomber son manteau.

Le jeune homme hésita un moment ; mais comment exécuter rigoureusement sa consigne envers le premier prince du sang, qui allait bientôt, ainsi que le bruit en était généralement répandu, s’allier à la fille du roi !

« La volonté de Votre Altesse, dit-il, est trop respectable pour que je puisse m’y opposer. J’espère que Votre Altesse daignera rendre témoignage que j’ai rempli avec zèle mon devoir, autant du moins qu’elle me l’a permis. — Allez, jeune homme, le blâme ne tombera point sur vous, » dit le duc, qui, continuant d’avancer, vint présenter ses hommages à la princesse, avec cet air de contrainte qu’il avait toujours quand il lui adressait la parole. — Il avait dîné avec Dunois, dit-il, et apprenant qu’il y avait société dans la galerie de Roland, il avait osé prendre la liberté de l’y joindre.

La rougeur qui vint colorer les joues pâles de la malheureuse Jeanne, et qui pour le moment répandit une teinte de beauté sur ses traits, prouva que ce surcroît à la compagnie ne lui était rien moins qu’indifférent. Elle s’empressa de présenter le prince aux deux dames de Croye, qui l’accueillirent avec le respect dû à son rang : et la princesse, lui indiquant un siège, l’engagea à prendre part à la conversation.

Le duc refusa de se prévaloir de la permission qui lui était accordée de prendre un siège en pareille compagnie ; mais prenant le coussin d’un des canapés, il le posa aux pieds de la jeune et belle comtesse de Croye, et s’y assit de manière que, sans paraître négliger la princesse, il pouvait donner à sa charmante voisine la plus grande partie de son attention.

D’abord cette disposition parut plutôt agréable qu’offensante à la princesse. Elle encouragea le duc à débiter des galanteries à la belle étrangère, et sembla les regarder comme autant de compliments faits à elle-même. Mais le duc d’Orléans, quoique accoutumé à soumettre son esprit au joug austère de son oncle lorsqu’il était en sa présence, avait assez du naturel d’un prince pour suivre ses propres inclinations dès qu’il était délivré de cette contrainte ; et comme son rang élevé lui donnait le droit de mettre de côté le cérémonial ordinaire et de prendre le ton de la familiarité, les louanges qu’il donna à la beauté de la comtesse Isabelle devinrent si énergiques et se succédèrent avec une telle liberté, peut-être parce qu’il avait bu un peu plus de vin qu’à l’ordinaire (car Dunois n’était pas ennemi du culte de Bacchus), qu’à la fin il se montra presque passionné, et que peu à peu il parut oublier la présence de la princesse.

Le ton de galanterie auquel il se livrait n’était agréable qu’à une des dames qui composaient le cercle ; car la comtesse Hameline entrevoyait déjà dans l’avenir une alliance avec le premier prince du sang : en effet, la naissance, la beauté et les domaines considérables de sa nièce pouvaient rendre plausible cet ambitieux projet aux yeux de quiconque n’aurait pas fait entrer les vues de Louis XI dans le calcul des chances. La jeune comtesse écoutait les galanteries du duc avec embarras et contrainte, et jetait de temps en temps un regard suppliant sur la princesse, comme pour la prier de venir à son secours ; mais la sensibilité blessée et la timidité de Jeanne de France la rendaient incapable de tout effort pour rendre la conversation plus générale, si bien qu’enfin, à l’exception de quelques mots de civilité de la part de la comtesse Hameline, elle fut soutenue presque exclusivement par le duc lui-même, quoiqu’aux dépens de la jeune Isabelle, dont la beauté devenait le sujet intarissable de son éloquence.

Je ne dois pas non plus oublier de dire qu’il y avait là une autre personne, le factionnaire, auquel on ne faisait pas attention, qui voyait ses belles visions s’évanouir, comme la cire se fond au soleil, à mesure que le duc paraissait mettre plus de chaleur dans ses discours passionnés. Enfin, la comtesse Isabelle de Croye se décida de faire un effort pour couper court à une conversation qui lui devenait extrêmement désagréable, surtout à cause de l’état pénible auquel la conduite du duc paraissait réduire la princesse.

S’adressant donc à cette dernière, elle lui dit d’un air modeste, mais avec un certain degré de fermeté, que la première faveur qu’elle avait à réclamer de la protection que Son Altesse avait daigné lui promettre, c’était qu’elle voulût bien chercher à convaincre le duc d’Orléans que les dames de Bourgogne, quoique inférieures en esprit et en grâces aux dames de France, n’étaient cependant pas assez sottes pour ne prendre plaisir à d’autres conversations qu’à celles qui ne consistaient qu’en compliments extravagants.

« Je suis fâché, madame, » dit le duc prenant la parole avant que la princesse pût répondre, « que vous fassiez tout à la fois la critique de la beauté des dames de Bourgogne et de la sincérité des chevaliers de France. Si nous sommes prompts et extravagants dans l’expression de notre admiration, c’est parce que nous aimons comme nous combattons, sans permettre à la froide délibération d’approcher de nos cœurs ; et nous nous rendons à la beauté avec la même promptitude que nous triomphons de la valeur. — La beauté de nos concitoyennes, » répondit la jeune comtesse avec plus de fierté qu’elle n’avait encore osé en montrer à son noble adulateur, « est peu jalouse de pareils triomphes, et la valeur de nos chevaliers serait incapable de céder. — Je respecte votre patriotisme, comtesse, répliqua le duc, et je ne contesterai pas la dernière partie de votre proposition, jusqu’à ce qu’un chevalier bourguignon se présente pour la soutenir, la lance en arrêt. Mais quant à l’injure que vous faites aux beautés qui ont pris naissance dans votre pays, j’en appelle à vous-même. Regardez-là, » ajouta-t-il en lui montrant une grande glace, présent de la république de Venise, et qui était alors un objet d’une grande rareté et d’une grande valeur, « et dites-moi quel est le cœur qui pourrait résister aux charmes qu’elle réfléchit. »

La princesse, incapable de soutenir plus long-temps un pareil oubli de la part de celui qui devait devenir son époux, tomba renversée sur son fauteuil, poussant un soupir qui rappela aussitôt le duc du pays des romans, et qui engagea lady Hameline à demander à Son Altesse si elle se sentait indisposée.

« J’ai éprouvé une douleur subite à la tête, » répondit la princesse en essayant de sourire ; « mais je serai mieux tout à l’heure. »

Sa pâleur croissante démentait ses paroles, et la comtesse Hameline se mit à appeler au secours, car la princesse était près de s’évanouir.

Le duc, se mordant les lèvres, et maudissant sa folie qui l’empêchait de mettre un frein à sa langue, courut appeler les dames de la princesse, qui se tenaient dans l’appartement voisin ; et pendant qu’elles s’empressaient d’administrer à leur maîtresse les secours réclamés par la circonstance, il ne put se dispenser, comme le lui prescrivait le devoir d’un loyal chevalier, d’aider à la soutenir et à lui rendre l’usage de ses sens. Sa voix, devenue presque tendre par la pitié qu’il éprouvait et par les reproches qu’il se faisait, fut plus efficace qu’aucun des moyens employés ; et, au moment même où Jeanne reprenait connaissance, le roi entra dans la galerie.



  1. Allusion à ce passage de l’Écriture : Sufficit cuique diei malitia sua. a. m.