Questions naturelles (trad. Baillard)/Livre 3

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Questions naturelles (trad. Baillard)
Traduction par Joseph Baillard.
Questions naturellesHachettevolume 2 (p. 511-539).
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LIVRE III.

Les eaux terrestres : d’où elles se forment. La terre, pareille au corps humain. Les poissons. Le rouget. Luxe des tables. Déluge final.

Je n’ignore pas, mon excellent ami, de quel vaste édifice je pose les fondements, à mon âge, moi qui veux parcourir le cercle de l’univers, et découvrir les principes des choses et leurs secrets, pour les porter à la connaissance des hommes. Quand pourrai-je mettre à fin tant de recherches, réunir tant de faits épars, pénétrer tant de mystères ? La vieillesse me talonne et me reproche les années consumées en de vaines études ; nouveau motif pour me hâter et pour réparer par le travail les lacunes d’une vie mal occupée. Joignons la nuit au jour, retranchons des soins inutiles ; laissons là le souci d’un patrimoine trop éloigné de son maître ; que l’esprit soit tout à lui-même et à sa propre étude, et qu’au moment où la fuite de l’âge est le plus rapide, il reporte au moins sur soi ses regards. Il va le faire, et s’aiguillonner, et chaque jour mesurer la brièveté du temps. Tout ce qu’il a perdu se regagnera par l’emploi sévère du présent. Le plus fidèle ami du bien, c’est l’homme que le repentir y ramène. Volontiers m’écrierais-je avec un illustre poète :

Un noble but m’enflamme, et pour mon œuvre immense
Je n’ai que peu de jours !…


Ainsi parlerais-je, même adolescent ou jeune encore ; car pour de si grandes choses, point d’avenir qui ne soit trop court. Mais cette carrière sérieuse, difficile, infinie, c’est après le midi de ma vie que je l’ai abordée. Faisons ce qu’on fait en voyage ; parti trop tard, on rachète le délai par la vitesse. Usons de diligence, et ce travail déjà si grand, qui restera inachevé peut-être, poursuivons-le sans donner notre âge pour excuse. Mon âme s’agrandit en présence de son entreprise gigantesque ; elle envisage ce qui me reste à faire, non ce qui me reste à vivre. Des hommes se sont consumés à écrire l’histoire des rois étrangers, et les souffrances et les attentats réciproques des peuples. Combien n’est-il pas plus sage d’étouffer ses propres passions, que de raconter à la postérité celles d’autrui ? Combien ne vaut-il pas mieux célébrer les œuvres de la divinité, que les brigandages d’un Philippe, d’un Alexandre et de leurs pareils, fameux par la ruine des nations, pestes non moins fatales à l’humanité que ce déluge qui couvrit toutes les plaines, que cet embrasement général où périrent la plupart des êtres vivants ? On sait nous dire comment Annibal a franchi les Alpes ; comment il a porté en Italie une guerre imprévue, que les désastres de l’Espagne rendaient plus redoutable ; comment sa haine, survivant à sa défaite et à Carthage, le fit errer de cour en cour, s’ offrant pour général, demandant une armée et ne cessant, malgré sa vieillesse, de nous chercher la guerre dans tous les coins du monde : tant cet homme pouvait endurer de vivre sans patrie, mais non sans ennemi. Ah ! plutôt enquérons-nous de ce qui doit se faire, non de ce qui s’est fait, et enseignons aux hommes qui livrent leur sort à la Fortune, que rien n’est stable dans ses dons, que tous s’échappent plus légers que les vents. Car elle ne sait point se fixer, elle se plaît à verser les maux sur les biens, à mêler les rires et les larmes1. Donc que nul n’ait foi dans la prospérité ; que nul ne s’affaisse dans le malheur ; les choses ont leur flux et leur reflux. Pourquoi ces saillies d’orgueil ? La main qui te porte si haut, tu ne sais pas où elle te laissera. Elle ne s’arrêtera pas à ton gré, mais au sien. Pourquoi cet abattement ? Te voilà au fond de l’abîme, c’est l’heure de te relever. De l’adversité on passe à de meilleurs destins, et du but désiré à un état moins doux. Il faut que la pensée envisage ces vicissitudes communes et aux moindres maisons qu’un léger choc renverse, et aux maisons souveraines. Des troues sortis de la poussière ont écrasé ceux qui leur faisaient la loi. D’antiques empires ont croulé dans l’éclat même de leur gloire. Qui pourrait compter les puissances brisées les unes par les autres ? Dans le même moment Dieu fait surgir celles-ci et abaisse celles là2, et ce n’est pas doucement qu’elles descendent ; il les jette à bas de toute leur hauteur, sans qu’il reste d’elles un débris. Grands spectacles, selon nous, qui sommes si petits ! Souvent ce n’est point la nature des choses, c’est notre petitesse qui fait leur grandeur, Qu’y a-t-il de grand ici-bas ? Est-ce de couvrir les mers de ses flottes, de planter ses drapeaux sur les bords de la mer Rouge, et, quand la terre manque à nos usurpations, d’errer sur l’Océan à la recherche de plages inconnues ? Non : c’est d’avoir vu tout ce monde par les yeux de l’esprit, et remporté le plus beau triomphe, le triomphe sur ses vices. On ne saurait nombrer les hommes qui se sont rendus maîtres de villes, de nations entières ; combien peu l’ont été d’eux-mêmes ! Qu’y a-t-il de grand ici-bas ? C’est d’élever son âme au-dessus des menaces et des promesses de la Fortune ; c’est de ne rien voir en elle qui soit digne d’un vœu. Qu’a-t-elle, en effet, qu’on doive convoiter, quand, du spectacle des choses célestes, retombant sur la terre, nos yeux ne voient plus, comme ceux qui passent d’un clair soleil à la sombre nuit des cachots ? Ce qu’il y a de grand, c’est une âme ferme et sereine dans l’adversité, qui accepte tout accident comme si elle l’eût désiré ; et l’on eût dû le désirer, si l’on eût su que tout arrive par les décrets de Dieu. Pleurer, se plaindre, gémir, c’est être rebelle. Ce qu’il y a de grand, c’est que cette âme, forte et inébranlable branlable aux revers, repousse les voluptés, et même les combatte à outrance ; qu’elle ne recherche ni ne fuie les périls ; qu’elle sache, sans l’attendre, se faire son destin ; qu’elle marche au-devant des biens comme des maux, sans trouble, sans anxiété, et que ni l’orageuse ni la riante fortune ne la déconcerte ! Ce qu’il y a de grand, c’est de fermer son cœur aux mauvaises pensées, de lever au ciel des mains pures ; c est, au lieu d’aspirer à des biens qui, pour aller jusqu’à toi, doivent être donnés ou perdus par d’autres, de prétendre au seul trésor que nul ne te disputera, la sagesse ; tous les autres si fort prisés des mortels, regarde-les, si le hasard te les apporte, comme devant s’en aller par où ils sont venus ! Ce qu’il y a de grand, c’est de mettre fièrement sous ses pieds ce qui vient du hasard ; de se souvenir qu’on est homme ; si l’on est heureux, de se dire qu’on ne le sera pas longtemps ; malheureux, qu’on ne l’est plus dès qu’on croit ne pas l’être ! Ce qu’il y a de grand, c’est d’avoir son âme sur le bord des lèvres et prête à partir ; on est libre alors non par droit de cité, mais par droit de nature. Est libre quiconque n’est plus esclave de soi, quiconque a fui cette servitude de tout instant, laquelle n’admet point de résistance, et pèse sur nous nuit et jour, sans trêve ni relâche. Qui est esclave de soi subit le plus rude de tous les jougs ; mais le secouer est facile : qu’on ne se fasse plus à soi-même mille demandes ; qu’on ne se paye plus de son propre mérite ; qu’on se représente et sa condition d’homme et son âge, fût-on des plus jeunes ; qu’on se dise : « Pourquoi tant de folies, tant de fatigues, tant de sueurs ? Pourquoi bouleverser le sol, assiéger le forum ? Il me faut si peu, et pour si peu de temps3 ! «Voilà à quoi nous aidera l’étude de la nature qui, nous arrachant d’abord aux objets indignes de nous, donne ensuite à l’âme cette grandeur, cette élévation dont elle a besoin, et la soustrait à l’empire du corps. Et puis, l’intelligence exercée à sonder les mystères des choses ne dégénérera pas dans des questions plus simples. Or, quoi de plus simple que ces règles salutaires où l’homme puise des armes contre sa perversité, contre sa folie, qu’il condamne et ne peut quitter ?

I. Parlons maintenant des eaux, et cnerchons comment elles se forment. Soit, comme le dit Ovide,

Qu’une source limpide en flots d’argent s’épanche[1];

ou, comme dit Virgile,

 Que des monts mugissants
Neuf sources à la fois lancent leurs flots puissants,
Mer grondante, qui presse une campagne immense[2];


ou, comme je le trouve dans tes écrits mêmes, mon cher Junior,

Qu’un fleuve de l’Élide en Sicile soit né[3];


par quel moyen ces eaux sont-elles fournies à la terre ? Où tant de fleuves immenses alimentent-ils jour et nuit leurs cours ? Pourquoi quelques-uns grossissent-ils en hiver ? pourquoi d’autres s’enflent-ils à l’époque où le plus grand nombre baisse ? En attendant, nous mettrons le Nil hors de ligne : il est d’une nature spéciale et exceptionnelle ; nous ajournerons ce qui le concerne, pour traiter en détail des eaux ordinaires, tant froides que chaudes, et à l’occasion de ces dernières, nous chercherons si leur chaleur est naturelle ou acquise. Nous nous occuperons aussi de celles qu’ont rendues célèbres ou leur saveur ou une vertu quelconque. Car il en est qui sont bonnes pour les yeux, d’autres pour les nerfs ; il en est qui guérissent radicalement des maux invétérés et dont les médecins désespéraient ; quelques-unes cicatrisent les ulcères ; celles-ci, prises en boisson, fortifient les organes intérieurs et soulagent les affections du poumon et des viscères ; celles-là arrêtent les hemorrhagies : elles sont aussi variées dans leurs effets que dans leurs saveurs.

II. Les eaux sont toutes ou stagnantes ou courantes, réunies par masses ou distribuées en filets. On en voit de douces ; on en voit de natures tout autres, d’âcres parfois, de salées, d’amères et de médicinales ; dans ces dernières nous rangeons les sulfureuses, les ferrugineuses, les alumineuses : la saveur indique la propriété. Elles ont encore de nombreuses différences, qu’on reconnaît au toucher : elles sont froides ou chaudes ; au poids : elles sont pesantes ou légères ; à la couleur : elles sont pures ou troubles, ou azurées, ou transparentes ; enfin, à la salubrité : elles sont saines, salutaires, ou mortelles, ou pétrifiables. Il y en a d’extrêmement légères ; il y en a de grasses ; les unes sont nourrissantes, les autres passent sans soutenir le corps ; d’autres procurent la fécondité. III. Ce qui rend l’eau stagnante ou courante, c’est la disposition des lieux : elle coule sur les plans inclinés ; en plaine, elle s’arrête immobile ; quelquefois le vent la pousse devant lui ; il y a alors contrainte plutôt qu’écoulement. Les amas d’eau proviennent des pluies ; les cours naturels naissent des sources. Rien n’empêche cependant que l’eau soit recueillie et naisse sur le même point ; témoin le lac Fucin, où les montagnes circonvoisines déversent leurs eaux pluviales[4]. Mais il recèle aussi dans son bassin des sources abondantes ; tellement que quand les torrents de l’hiver s’y jettent, son aspect ne change pas.

IV. Examinons en premier lieu comment la terre peut fournir à l’entretien continuel des fleuves, et d’où sort une telle quantité d’eau. On s’étonne que les fleuves ne grossissent pas sensiblement les mers ; il ne faut pas moins s’étonner que tous ces écoulements n’appauvrissent pas sensiblement la terre. D’où vient que ses réservoirs secrets regorgent au point de toujours couler et de suppléer incessamment à ses pertes ? La raison que nous donnerons pour les fleuves s’appliquera, quelle qu’elle soit, aux ruisseaux et aux fontaines.

V. Quelques auteurs prétendent que la terre réabsorbe toutes les eaux qu’elle épanche ; et que, si la mer ne grossit jamais, c’est qu’au lieu de s’assimiler les courants qui s’y jettent, elle les restitue aussitôt. D’invisibles conduits les ramènent sous terre ; on les a vus venir, ils s’en retournent secrètement ; les eaux de la mer se filtrent pendant ce trajet ; à force d’être battues dans les anfractuosités sans nombre de la terre, elles déposent leur amertume, et à travers les couches si variées du sol se dépouillent de leur saveur désagréable, pour devenir eaux tout à fait pures.

VI. D’autres estiment que la terre ne rend par les fleuves que les eaux fournies par les pluies ; et ils apportent comme preuve la rareté des fleuves dans les pays où il pleut rarement. L’aridité des déserts de l’Éthiopie, et le petit nombre de sources qu’offre l’intérieur de l’Afrique, ils l’attribuent à la nature dévorante du climat, où l’été règne presque toujours. De là ces mornes plaines de sables, sans arbres, sans culture, à peine arrosées de loin en loin par des pluies que le sol absorbe aussitôt. On sait, au contraire, que la Germanie, la Gaule, et, après ces deux contrées, l’Italie, abondent en ruisseaux et en fleuves, parce que le climat dont elles jouissent est humide, et que l’été même n’y est pas privé de pluies.

VII. Tu vois qu’à cette opinion on peut objecter bien des choses. D’abord, en ma qualité de vigneron qui sait son métier, je puis t’assurer que jamais pluie, si grande qu’elle soit, ne mouille la terre à plus de dix pieds de profondeur. Toute l’eau est bue par la première couche, et ne descend point plus bas. Comment pourrait-elle alimenter des fleuves, cette pluie qui n’imbibe que la superficie du sol ? Elle est en majeure partie entraînée dans la mer par le canal des fleuves. Bien peu en est absorbé par la terre, qui ne la garde pas : car ou la terre est altérée, et elle boit tout ce qui tombe ; ou elle est saturée, et elle ne reçoit pas au delà de ce qu’elle désirait. C’est pourquoi les premières pluies ne font pas grossir les rivières, la terre, trop sèche, attirant tout à elle. Comment d’ailleurs expliquer ces eaux qui s’échappent en fleuves des rochers et des montagnes ? Quel tribut reçoivent-elles des pluies qui coulent le long des rocs dépouillés, sans trouver de terre qui les retienne ? Ajoute que des puits creusés dans les lieux les plus secs, à deux ou trois cents pieds, rencontrent d’abondantes veines d’eau à cette profondeur où la pluie ne pénètre point ; preuve que ce ne sont pas là des eaux tombées du ciel, ou des amas stagnants, mais ce qu’on appelle vulgairement des eaux vives. L’opinion que je combats se réfute aussi par cette réflexion, que des sources jaillissent du sommet de certaines montagnes, sources évidemment poussées par une force d’ascension, ou nées sur le lieu même, puisque toute eau pluviale court de haut en bas.

VIII. Selon d’autres, de même qu’à la surface du globe s’étendent de vastes marais, de grands lacs navigables, et que d’immenses espaces sont envahis par les mers qui couvrent tous les lieux bas ; de même l’intérieur de la terre est rempli d’eaux douces, stagnantes, comme nous voyons l’Océan et ses golfes, mais relativement plus considérables, les cavités souterraines étant plus profondes que celles de la mer. De ces inépuisables masses sortent nos grands cours d’eau. Doit-on s’étonner que la terre ne se sente pas appauvrie par ces fleuves, quand la mer ne s’en trouve pas enrichie ?

IX. D’autres adoptent cette explication-ci ; ils disent : « L’intérieur de la terre renferme des cavités profondes et beaucoup d’air qui, nécessairement, se refroidit dans l’ombre épaisse qui le comprime ; cet air inerte et sans mouvement, ne pouvant plus maintenir son principe, se convertit en eau. De même qu’au-dessus de nos têtes, de l’air ainsi modifié naît la pluie ; de même se forment sous terre les fleuves et les rivières. L’air ne peut longtemps demeurer immobile et peser sur l’atmosphère ; il est de temps à autre raréfié par le soleil, ou dilaté par les vents ; aussi y a-t-il de longs intervalles d’une pluie à une autre. Quelle que soit la cause qui agisse sur l’air souterrain pour le changer en eau, elle agit sans cesse : c’est la perpétuité de l’ombre, la permanence du froid, l’inertie et la densité de cet air ; les sources et les fleuves ne cesseront donc pas d’être alimentés. La terre, suivant nous, est susceptible de transmutation. Tout ce qu’elle exhale, n’ayant pas pris naissance dans un air libre, tend à s’épaissir et se convertit promptement en eau. »

X. Telle est la première cause de la formation des eaux dans l’intérieur du globe. Ajoute que tous les éléments naissent les uns des autres ; l’eau se change en air, et l’air en eau ; le feu se forme de l’air, et l’air du feu. Pourquoi la terre ne serait-elle pas de même produite par l’eau, et l’eau par la terre ? Si la terre peut se convertir en air et en feu, à plus forte raison peut-elle se changer en eau. La terre et l’eau sont homogènes, toutes deux pesantes, denses, et reléguées dans la région inférieure du monde. L’eau produit de la terre, pourquoi la terre ne produirait-elle pas de l’eau ? « Mais les fleuves sont si considérables ! » Si grands que tu les trouves, vois aussi de quel grand corps ils sortent. Tu es surpris que les fleuves, qui ne cessent de couler, et quelques-uns si rapidement, trouvent, pour s’alimenter, une eau toujours prête et toujours nouvelle. Mais es-tu surpris que l’air, malgré les vents qui le poussent dans toute sa masse, non-seulement ne s’épuise pas, mais coule jour et nuit avec le même volume ? Pourtant il ne court pas comme les fleuves dans un canal déterminé ; il embrasse dans son vaste essor l’espace immense des cieux. Es-tu surpris qu’il survienne toujours d’autres vagues après les vagues sans nombre qui se sont brisées sur la grève ? Rien ne s’épuise de ce qui revient sur soi-même. Chaque élément est soumis à ces retours alternatifs. Toutes les pertes de l’un vont enrichir l’autre ; et la nature tient ses différentes parties comme pondérées dans une balance, de peur que, les proportions dérangées, l’équilibre du monde ne soit rompu. Tout élément se retrouve dans tous. Non-seulement l’air se change en feu, mais il n’existe jamais sans feu : ôte-lui la chaleur, il devient concret, immobile et solide. L’air passe à l’état d’eau, et jamais il n’existe sans ce liquide. La terre se convertit en air et en eau ; mais elle n’est jamais sans eau, non plus que sans air. Et ces transmutations sont d’autant plus faciles, que l'élément à naître est déjà mêlé au premier. Ainsi la terre contient de l’eau, et la fait sortir de son sein ; elle renferme de l’air. l’ombre et le froid de l’hiver le condensent et en font de l’eau. Elle-même est liquéfiable ; elle met en œuvre ses propres ressources4.

XI. « Mais, diras-tu, si les causes d’où proviennent les fleuves et les sources sont permanentes, pourquoi tarissent-ils parfois ? Pourquoi se montrent-ils dans des endroits où l’on n’en voyait point ? » Souvent un tremblement de terre dérange leurs directions ; un éboulement leur coupe le passage, les force, en les retenant, à se chercher une issue nouvelle par une irruption sur un point quelconque ; ou bien la secousse même du sol les déplace. Il arrive souvent en ce pays-ci que les rivières, qui ne retrouvent plus leur lit, refluent d’abord, puis se frayent une route pour remplacer celle qu’elles ont perdue. Ce phénomène, dit, Théophraste, eut lieu au mont Coryque, où, après un tremblement de terre, on vit jaillir des sources jusqu’alors inconnues. On fait encore intervenir d’autres accidents d’où naîtraient des sources, ou qui détourneraient et changeraient leur cours. Le mont Hémus était jadis dépourvu d’eau ; mais une peuplade gauloise, assiégée par Cassandre, s’étant retranchée sur cette montagne dont elle abattit les forêts, on découvrit de l’eau en abondance, que, sans doute, les arbres absorbaient pour s’en alimenter. Ces arbres coupés, l’eau qu’ils ne consommaient plus parut à la surface du sol. Le même auteur dit qu’un fait pareil arriva aux environs de Magnésie. Mais, n’en déplaise à Théophraste, j’oserai dire que la chose n’est pas vraisemblable ; car les lieux les plus riches en eaux sont communément les plus ombragés ; ce qui n’arriverait pas, si les arbres absorbaient les eaux : or, ceux-ci ne cherchent pas leurs aliments si bas, tandis que la source des fleuves est dans des couches intérieures, trop profondes pour que les racines des arbres y puissent atteindre. Ensuite, les arbres coupés n’en ont que plus besoin d’eau ; ils pompent l’humidité non-seulement pour vivre, mais pour prendre une nouvelle croissance. Théophraste rapporte encore qu’aux environs d’Arcadia, ville de Crète qui n’existe plus, les lacs et les sources tarirent, parce qu’on cessa de cultiver le territoire après la destruction de la ville ; quand les cultivateurs revinrent, les eaux reparurent. Il donne pour cause de ce dessèchement le resserrement du sol, qui s’était durci, et qui, n’étant plus remué, ne pouvait plus livrer passage aux pluies. Pourquoi donc voyons-nous des sources nombreuses aux lieux les plus déserts ? Il y a beaucoup plus de terrains cultivés à cause de leurs eaux, que de terrains où l’eau n’est venue qu’avec la culture. Ce n’est pas de l’eau pluviale, celle qui roule en fleuves immenses, navigables dès leur source ; ce qui le prouve, c’est que l’été comme l’hiver leur source verse la même quantité d’eau. La pluie peut former un torrent, et non pas ces fleuves qui coulent entre leurs rives d’un cours égal et soutenu ; elle ne les forme pas, mais elle les grossit.

XII. Reprenons la chose de plus haut, si bon te semble, et tu verras que rien ne t’embarrassera plus si tu examines de près la véritable origine des fleuves. Un fleuve est le produit d’un volume d’eau qui s’épanche sans interruption. Or, si tu me demandes comment se forme cette eau, je te demanderai, moi, comment se forme l’air ou la terre ? S’il existe quatre éléments, tu ne peux demander d’où vient l’eau, puisqu’elle est un des quatre éléments. Pourquoi s’étonner qu’une portion si considérable de la nature puisse fournir d’elle-même à des écoulements perpétuels ? Tout comme l’air, qui est aussi l’un des quatre éléments, produit les vents et les orages, ainsi l’eau produit les ruisseaux et les fleuves. Si le vent est un cours d’air, le fleuve est un cours d’eau. J’attribue à l’eau assez de puissance, quand je dis : C’est un élément. Tu comprends que ce qui vient d’une pareille source ne saurait tarir.

XIII. L’eau, dit Thalès, est le plus puissant des éléments, le premier en date, celui par qui tout a pris vie. Nous pensons comme Thalès, au moins sur le dernier point. En effet, nous prétendons que le feu doit s’emparer du monde entier et convertir tout en sa propre substance, puis s’évaporer, s’affaisser, s’éteindre et ne rien laisser autre chose dans la nature que l’eau ; qu’enfin l’eau recèle l’espoir du monde futur. Ainsi périra par le feu cette création dont l’eau fut le principe. Es-tu surpris que des fleuves sortent incessamment d’un élément qui a tenu lieu de tout, et duquel tout est sorti ? Quand les éléments furent séparés les uns des autres, l’eau fut réduite au quart de l’univers, et placée de manière à suffire à l’écoulement des fleuves, des ruisseaux, des fontaines. Mais voici une idée absurde de ce même Thalès. Il dit que la terre est soutenue par l'eau sur laquelle elle vogue comme un navire ; qu’à la mobilité d’un tel support sont dues les fluctuations qu’on appelle tremblements de terre. Ce ne sera donc pas merveille qu’il y ait assez d’eau pour entretenir les fleuves, si tout le globe est dans l’eau. Ce système grossier et suranné n’est que risible ; tu ne saurais admettre que l’eau pénètre notre globe par ses interstices, et que la cale est entr’ouverte.

XIV. Les Égyptiens ont reconnu quatre éléments, et dans chacun le mâle et la femelle. L’air est mâle en tant que vent ; femelle en tant que stagnant et nébuleux. L’eau de la mer est mâle ; toutes les autres sont femelles. Le feu mâle c’est celui qui brûle et flamboie ; la partie qui brille inoffensive est la femelle. Les portions résistantes de la terre s’appellent mâles : ce sont les rochers et les pierres ; ils qualifient de terre femelle celle qui se prête à la culture.

XV. Il n’y a qu’une mer, et elle existe depuis l’origine des choses ; elle a ses conduits, qui donnent lieu à ses courants et à son flux. L’eau douce a, comme la mer, d’immenses canaux souterrains qu’aucun fleuve n’épuisera. Le secret de ses ressources nous échappe ; elle ne jette au dehors que son superflu. J’admets quelques-unes de ces assertions ; mais voici ce que je pense en outre. Il me semble que la nature a organisé le globe comme le corps humain, qui a ses veines et ses artères pour contenir, les unes le sang, les autres l’air ; de même la terre a des canaux différents pour l’air et pour l’eau qui circulent en elle. La conformité est si grande entre la masse terrestre et le corps humain, que nos ancêtres même en ont tiré l’expression de veines d’eau. Mais comme le sang n’est pas le seul fluide qui soit en nous, comme il s’y trouve bien d’autres humeurs toutes diverses, les unes essentielles à la vie, les autres viciées, d’autres plus épaisses, telles que dans le crâne, la cervelle ; dans les os, la moelle ; puis les mucosités, la salive, les larmes, et on ne sait quoi de lubrifiant qui aide au jeu des articulations plus prompt par ce moyen et plus souple ; ainsi la terre renferme plusieurs variétés d’humeurs, dont quelques-unes en mûrissant se durcissent. De là tout ce qui est terre métallique, d’où la cupidité tire l’or et l’argent ; de là tous les liquides qui se convertissent en pierre. En certains lieux, la terre détrempée avec l’eau se liquéfie et se change en bitume ou autres substances analogues. Ainsi se forment les eaux selon les lois et l’ordre naturels. Au reste, ces humeurs, comme celles de nos corps, sont sujettes à se vicier : un choc, une secousse quelconque, l’épuisement du sol, le froid, le chaud, en altéreront la nature ; ou le soufre, en s’y mêlant, les congèlera plus ou moins promptement. Dans le corps humain, une fois la veine ouverte, le sang coule jusqu’à ce qu’il s’épuise, ou que l'incision soit fermée, ou qu’il reflue par quelque autre cause. De même les veines de la terre une fois déchirées et ouvertes, il en sort des ruisseaux ou des fleuves, selon la grandeur de l’orifice et les moyens d’écoulement. Tantôt un obstacle tarit la source, tantôt la déchirure se cicatrise pour ainsi dire et ferme l’issue qu’elle offrait ; d’autres fois la terre, que nous avons dite être transmuable, cesse de fournir des matières propres à se liquéfier ; d’autres fois aussi les pertes se réparent ou par des forces naturelles, ou par des secours venus d’ailleurs ; car souvent un endroit vide, placé à côté d’un endroit plein, attire à soi le liquide ; et souvent la terre, portée à changer d’état, se fond et se résout en eau. Il s’opère sous la terre le même phénomène que dans les nuées : l’air s’épaissit, et dès lors, trop pesant pour ne pas changer de nature, il devient eau. Souvent les gouttelettes éparses d’un fluide délié se rassemblent, comme la rosée, et se réunissent en un réservoir commun. Les fontainiers donnent le nom de sueur à ces gouttes que fait sortir la pression du terrain, ou que fait transpirer la chaleur. Mais ces faibles écoulements formeront tout au plus une source. Il faut des causes puissantes et de riches réserves pour engendrer un fleuve. Il sort paisible, si l’eau n’est entraînée que par son propre poids ; impétueux et déjà bruyant, si elle est chassée par l’air qui s’y trouve mêlé.

XVI. Mais d’où vient que quelques fontaines sont pleines six heures durant, et à sec pendant six autres heures ? Il serait superflu d’énumérer tous les fleuves qui grossissent dans certains mois, et dans d’autres sont fort réduits, ou de chercher les causes de chaque phénomène, quand la même peut s’appliquer à tous. De même que la fièvre quarte revient à son heure, que la goutte a ses époques fixes, les menstrues, si rien ne les arrête, leurs retours périodiques, et que l’enfant naît au mois où il est attendu ; ainsi les eaux ont leurs intervalles pour disparaître et pour se représenter. Ces intervalles sont parfois plus courts, et dès lors plus sensibles ; parfois plus longs, mais toujours réguliers. Faut-il s’en étonner, quand on voit l’ordre de l’univers et la marche invariable de la nature ? Jamais l’hiver ne se trompe d’époque ; l’été ramène ses chaleurs au temps voulu ; l'automne et le printemps les remplacent tous deux, à leur tour ; et le solstice et l’équinoxe ont leur jour certain.

Sous cette terre aussi la nature a ses lois moins connues de nous, mais non moins constantes. Il faut admettre pour l'intérieur du globe tout ce qu’on voit à la surface. Là aussi sont de vastes cavernes, des abîmes immenses et de larges vallées creusées sous des montagnes suspendues. Là sont des gouffres béants et sans fond, où souvent glissèrent et s’engloutirent des villes, où d'énormes débris sont profondément ensevelis. Ces cavités sont pleines d’air, car le vide n’existe pas, et d’étangs sur lesquels pèsent de vastes ténèbres. Il y naît aussi des animaux, mais pesants et informes, à cause de l’air épais et sombre où ils sont conçus, et de ces eaux stagnantes où ils vivent : la plupart sont aveugles, comme les taupes et les rats souterrains qui n’ont pas d’yeux, parce qu’ils leur seraient inutiles. Enfin Théophraste affirme qu’en certains pays on tire de terre des poissons5.

XVII. Ici mille objections te seront suggérées par l’invraisemblance du fait que poliment tu te borneras à traiter de fable : comment croire qu’on aille à la pêche sans filets, sans hameçons, la pioche à la main ? Il ne manque plus, dis-tu, que d’aller chasser dans la mer. Mais pourquoi les poissons ne passeraient-ils pas sur notre élément ? ne passons-nous pas sur le leur ? Ce ne sera qu’un échange. Le phénomène t’étonne ! Et les œuvres du luxe ! ne sont-elles pas bien plus incroyables, alors qu’il contrefait ou qu’il dépasse la nature ? Le poisson nage sous les lits des convives : pris sous la table[5] même, de suite il passe sur la table. Le rouget[6] n’est pas assez, frais. s’il ne meurt dans la main de l’invité. On le présente dans des vases de verre, on observe quelle est sa couleur dans l’agonie, par quelles nombreuses nuances le fait passer cette lutte de la vie qui s’éteint ; d’autres fois on le fait mourir dans le garum[7], et on le confit tout vivant. Et ces gens traitent de fable l’existence des poissons souterrains, qui s’exhument et ne se pêchent pas. N’est-il pas plus inadmissible que des poissons nagent dans la sauce, qu’en l’honneur du service[8] on les tue au milieu du service même, qu’on se délecte longtemps à les les voir pâmer, qu’on rassassie ses yeux avant son palais ? XVIII. Souffre que j’oublie un instant mon sujet pour m’élever contre la sensualité du siècle. Rien de plus beau, dit-elle, qu'un rouget expirant. Dans cette lutte, où son dernier souffle s’exhale, il se colore d’un rouge vif, qui peu après vient à pâlir ; quelle succession ménagée de nuances, et par quelles teintes indécises il passe de la vie à la mort[9] ! Dans quelle longue léthargie a sommeillé le génie des cuisines ! Qu’il s’est éveillé tard, et que tard il s’est aperçu des restrictions qui le sevraient de telles délices ! Un si grand, un si merveilleux spectacle avait fait jusque-là le plaisir de vils pêcheurs ! Qu’ai-je affaire d’un poisson tout cuit, qui ne vit plus ? Qu’il meure dans son assaisonnement. Nous admirions jadis qu’il y eût des gens assez difficiles pour ne pas toucher à un poisson qui ne fût du jour même, et, comme ils disent, qui ne sentît encore la mer. Aussi l’amenait-on en grande hâte, et les porteurs de marée, accourant hors d’haleine et avec grands cris, voyaient tout s’écarter devant eux. Où n’a-t-on pas poussé le raffinement ? Le poisson d’aujourd’hui, s’il a cessé de vivre, est déjà gâté pour eux. « C’est aujourd’hui qu’on l’a péché. » Je ne saurais me fier à vous sur un point de cette importance. Je ne dois en croire que moi-même : qu’on l’apporte ici ; qu’il meure sous mes yeux. Le palais de nos gourmets est devenu si délicat, qu’ils ne peuvent goûter le poisson s’ils ne l’ont vu dans le repas même nager et palpiter. Tout ce que gagne de nouvelles ressources un luxe bientôt à bout d’inventions, est prodigué en combinaisons chaque jour plus subtiles, en élégances plus extravagantes, faisant fi des recettes connues. On nous disait hier : « Rien de meilleur qu’un rouget de rocher ; » on nous dit aujourd’hui : « Rien de plus charmant qu’un rouget qui rend le dernier souffle. Passez-moi le bocal ; que je l’y voie tressaillir et s’agiter. » Après un long et pompeux éloge, on le tire de ce vivier de cristal ; alors au plus fin connaisseur à en faire la démonstration : « Voyez comme il s’allume d’un pourpre éclatant, plus vif que le plus beau carmin : voyez ces veines courir le long de ses flancs ; et le ventre ! il est tout sang, on le dirait[10] ; et ce reflet d'azur qui a brillé comme l’éclair ! Ah ! il devient roide, il pâlit ; toutes ses couleurs expirent en une seule. » Pas un de ces hommes n’assiste à l’agonie d’un ami ; pas un n’a la force de voir la mort d’un père, cette mort qu’il a souhaitée. Combien peu suivent jusqu’au bûcher le corps d’un parent ! La dernière heure d’un frère, d’un proche est délaissée ; à celle d’un rouget on accourt en foule. Est-il, en effet, une plus belle chose ? Non, je ne puis retenir, en cas pareils, des expressions risquées et qui passent la vraie mesure : ils n’ont pas assez, pour l’orgie, des dents, de la bouche et du ventre : ils sont gourmands même par les yeux.

XIX. Mais pour revenir à mon texte, voici une preuve que la terre nous cache de grands amas d’eau, fertiles en poissons immondes. Que cette eau vienne à sortir de la terre, elle apporte avec elle une foule prodigieuse d’animaux repoussants à l’œil comme au goût, et funestes à qui s’en nourrit. Il est certain que dans la Carie, aux environs de la ville d’Hydisse, il jaillit tout à coup une masse d’eau souterraine, et qu’on vit mourir tous ceux qui goûtèrent des poissons amenés par ce nouveau fleuve à la face du ciel jusqu’alors inconnu pour eux. Qu’on ne s’en étonne pas : c’étaient des masses de chair alourdies et tuméfiées par un long repos ; privés d’ailleurs d’exercice, et engraissés dans les ténèbres, ils avaient manqué de cette lumière d’où vient toute salubrité. Ce qui indique que des poissons peuvent naître sous terre et à cette profondeur, c’est qu’il naît des anguilles dans des trous creusés dans la vase, et que le même défaut d’exercice les rend d’autant plus lourdes à digérer, que les retraites où elles se cachent sont plus profondes. La terre renferme donc, et des veines d’eau dont la réunion peut former des fleuves, et en outre des rivières immenses, dont les unes poursuivent leur cours invisible jusqu’au golfe qui les absorbe ; d’autres émergent du fond de quelque lac. Personne n’ignore qu’il existe des lacs sans fond. Que conclurai-je de là ? Qu’évidemment les grands cours d’eau ont un réservoir permanent, dont les limites sont aussi peu calculables que la durée des fleuves et des fontaines.

XX. Mais d’où viennent les différentes saveurs des eaux ? De quatre causes : d’abord, du sol qu’elles traversent ; ensuite, de la conversion de ce même sol en eau ; puis, de l’air qui aura subi pareille transformation ; enfin, de l’altération produite souvent par quelque agent délétère. Voilà ce qui donne aux eaux leurs saveurs diverses, leurs vertus médicinales, leur odeur forte, leurs exhalaisons mortelles, leur légèreté ou leur pesanteur, leur chaleur ou leur froid de glace. Elles se modifient selon qu’elles passent sur un sol saturé de soufre, de nitre ou de bitume. L’eau viciée de la sorte est une boisson qui peut donner la mort. Tel est ce fleuve des Cicones dont l’eau, selon Ovide,

Pétrifie en passant l’estomac qu’elle arrose ;
Le marbre enduit bientôt tout ce qu’on y dépose.


Elle est minérale et contient un limon de nature telle, qu’il solidifie et durcit les corps. Le sable de Pouzzole devient pierre au contact de l’eau ; ainsi, par un effet contraire, l’eau de ce fleuve, en touchant un corps solide, s’y attache et s’y colle ; et tout objet qu’on jette dans son lit n’en est retiré qu’à l’état de pierre ; transformation qui s’opère en quelques endroits de l’Italie : une branche, une feuille plongée dans l’eau s’y change, au bout de quelques jours, en une pierre formée par le limon qui se dépose autour de ce corps, et y adhère insensiblement. La chose te paraîtra moins étrange si tu réfléchis que l’Albula et presque toutes les eaux sulfureuses enduisent d’une couche solide leurs canaux et leurs rives. Il y a une propriété analogue dans ces lacs dont l’eau, au dire du même poète,

De qui s’y désahère égare la pensée,
Ou clôt d’un lourd sommeil sa paupière affaissée.


Elle agit comme le vin, mais avec plus de force. De même que l’ivresse, tant qu’elle n’est pas dissipée, est une démence, ou une pesanteur extrême qui jette dans l’assoupissement ; de même ces eaux sulfureuses, imprégnées d’un air nuisible et vénéneux, exaltent l’homme jusqu’au délire, ou l’accablent d’un sommeil de plomb. Les eaux du Lynceste ont cette maligne influence :

Quiconque en a trop bu tout aussitôt chancelle :
On dirait que le vin a troulilé sa cervelle[11].

XXI. Il y a des cavernes sur lesquelles on ne peut pencher la tête sans mourir ; l’empoisonnement est si prompt, qu’il fait tomber les oiseaux qui volent par-dessus. Tel est l’air et tel est le lieu d’où s’échappent ces eaux mortelles. Si la nature pestilentielle de l’air et du sol a moins d’énergie, leur malignité est moindre ; elle se borne à attaquer les nerfs, c’est comme une ivresse qui les engourdit. Je ne m’étonne pas que le sol et l’air corrompent l’eau et lui communiquent quelque chose des lieux d’où elle vient et de ceux qu’elle a traversés. La saveur des herbages se retrouve dans le lait ; et le vin, devenu vinaigre, garde, au goût, de sa qualité ; point de substance qui ne représente quelque trace de ce qui l’a produite.

XXII. Il y a une autre espèce d’eaux que nous croyons aussi anciennes que le monde : s’il a toujours été, elles furent de tout temps ; s’il a eu un commencement, elles datent de la grande création. Et ces eaux, quelles sont-elles ? L’Océan et les mers méditerranées qui en sortent. Selon quelques philosophes, certains fleuves aussi, dont on ne peut expliquer la nature, sont contemporains du monde même ; comme l’Ister, le Nil, immenses cours d’eau, trop exceptionnels pour qu’on puisse leur donner la même origine qu’aux autres.

XXIII. Telle est la division des eaux, établie par quelques auteurs. Après cela ils appellent célestes les eaux que les nuages épanchent du haut des airs ; dans les eaux terrestres ils distinguent celles que je nommerai surnageantes et qui rampent à la surface du sol, puis celles qui se cachent sous terre, et dont nous avons rendu compte.

XXIV. D’où vient qu’il existe des eaux chaudes, quelques-unes même tellement bouillantes, qu’on ne peut en faire usage qu’après les avoir laissées s’évaporer à l’air libre, ou en les tempérant par un mélange d’eau froide ? On explique ce fait de plusieurs façons. Selon Empédocle, les feux qu’en maint endroit la terre couve et recèle, échauffent l’eau qui traverse les couches au-dessous desquelles ils sont placés. On fabrique tous les jours des serpentins, des cylindres, des vases de diverses formes, dans l’intérieur desquels on ajuste de minces tuyaux de cuivre qui vont en pente et forment plusieurs contours, et ainsi l’eau, se repliant plusieurs fois au-dessus du même feu, parcourt assez d’espace pour s’échauffer au passage. Elle entre froide, elle sort brûlante. Empédocle estime que la même chose a lieu sous terre ; et il n’aura pas tort dans l’opinion de ceux qui échauffent leurs bains sans y faire de feu. Dans un local déjà fort chaud on introduit un air brûlant qui, par les canaux où il passe, agit, comme ferait la présence du feu même, sur les murs et les ustensiles du bain. Ainsi, de froide qu’elle était toute l’eau s’échauffe dans ses nombreux circuits ; et l’évaporation ne lui ôte pas sa saveur propre, parce qu’elle coule enfermée.

D’autres pensent que les eaux, en sortant ou en entrant dans des lieux remplis de soufre, empruntent leur chaleur à la matière même sur laquelle elles coulent, ce qu’attestent l’odeur même et le goût de ces eaux ; elles représentent les qualités de la substance qui les a échauffées. Que la chose ne t’étonne point : l’eau qu’on jette sur de la chaux vive ne bouillonne-elle pas ?

XXV. Il y a des eaux mortelles qui ne se trahissent ni au goût ni à l’odorat. Près de Nonacris, en Arcadie, une source, appelée Styx par les habitants, trompe les étrangers en ce qu’elle n’a ni aspect ni odeur suspecte ; ainsi les préparations des habiles empoisonneurs ne se révèlent que par l’homicide. Cette eau en un instant donne la mort ; et il n’y a pas de remède possible, parce qu’elle se coagule aussitôt qu’on la boit ; elle se prend, comme le plâtre mouillé, et colle les viscères. En Thessalie, auprès de Tempe, se trouve une eau dangereuse, qu’évitent les animaux et le bétail de toute espèce ; elle passe à travers le fer et l’airain : elle ronge, telle est sa force, les corps les plus durs[12] ; aucun arbre ne croît sur ses bords, et elle fait mourir le gazon. Certains fleuves ont aussi des propriétés merveilleuses : quelques-uns colorent la laine des moutons qui y boivent ; en peu de tennps les toisons noires deviennent blanches, et le mouton arrivé blanc s’en retourne noir. Il y a en Béotie deux fleuves de ce genre ; l’un, vu l’effet qu’il produit est appelé Mélas {noir) ; et tous deux sortent du même lac avec une vertu opposée. On voit aussi en Macédoine, au rapport de Théophraste, un fleuve où l’on amène les brebis dont on veut que la toison prenne la couleur blanche ; quand elles ont bu quelque temps de cette eau, leur laine est changée comme si on l’eût teinte. Si c’est de la laine noire que l’on veut, on a tout prêt un teinturier gratuit ; on mène le troupeau aux bords du Pénée. Je vois dans des auteurs modernes qu’un fleuve de Galatie produit ce même effet sur tous les quadrupèdes ; qu’un autre, en Cappadoce, n’agit que sur les chevaux, dont il parsème le poil de taches blanches. Il y a des lacs dont l’eau soutient ceux qui ne savent pas nager ; le fait est notoire. On voyait en Sicile, et l’on voit encore en Syrie, un lac où les briques surnagent et où les corps pesants ne peuvent s’enfoncer. La raison en est palpable : pèse un corps quelconque, et compares-en le poids avec celui de l’eau, pourvu que les volumes soient les mêmes ; si l’eau pèse davantage, elle supportera le corps plus léger qu’elle, et l’élèvera à une hauteur proportionnée à la légèreté de l'objet, s’il est plus pesant, il descendra. Si l’eau et le corps comparés sont de poids égaux, il ne plongera ni ne montera ; il se nivellera avec l'eau, flottant, il est vrai, mais presque enfoncé et ne dépassant en rien la surface. Voilà pourquoi on voit flotter des poutres, les unes presque entièrement élevées sur l’eau, les autres à demi submergées, d’autres en équilibre avec le courant. En effet, quand le corps et l’eau sont d’égale pesanteur, aucun des deux ne cède à l’autre ; le corps est-il plus lourd, il s’enfonce ; plus léger, il surnage. Or, sa pesanteur et sa légèreté peuvent s’apprécier, non par nos mesures, mais par le poids comparatif du liquide qui doit le porter. Lors donc que l'eau est plus pesante qu’un homme ou qu’une pierre, elle empêche invinciblement la submersion. Il arrive ainsi que, dans certains lacs, les pierres même ne peuvent aller à fond. Je parle des pierres dures et compactes ; car il en est beaucoup de poreuses et de légères qui, en Lydie, forment des îles flottantes, au dire de Théophraste. J’ai vu moi-même une île de ce genre à Cutilies : il en existe une sur le lac de Vadimon, une autre sur celui de Staton. L’île de Cutilies est plantée d’arbres et produit de l’herbe, et cependant l’eau la soutient : elle est poussée çà et là, je ne dis pas par le vent seulement, mais par la moindre brise ; ni jour ni nuit elle ne demeure stationnaire, tant elle est mobile au plus léger souffle ! Cela tient à deux causes : à la pesanteur d’une eau chargée de principes minéraux, et à la nature d’un sol qui se déplace facilement, n’étant point d’une matière compacte, bien qu’il nourrisse des arbres. Peut-être cette île n’est-elle qu’un amas de troncs d’arbres légers et de feuilles semées sur le lac, qu’une humeur glutineuse aura saisis et agglomérés. Les pierres même qu’on peut y trouver sont poreuses et perméables, pareilles aux concrétions que l’eau forme en se durcissant, surtout aux bords des sources médicinales, où les immondices des eaux sont rapprochées et consolidées par l’écume. Un assemblage de cette nature, où il existe de l’air et du vide, a nécessairement peu de poids. Il est des choses dont on ne peut rendre compte : pourquoi par exemple, ]’eau du Nil rend-elle les femmes fécondes au point que celles même dont une longue stérilité a fermé le sein deviennent capables de concevoir ? Pourquoi certaines eaux, en Lycie, ont-elles pour effet de maintenir le germe, et sont-elles visitées par les femmes sujettes à l’avortement ? Pour moi, ces idées populaires me semblent peu réfléchies. On a cru que certaines eaux donnaient la gale, la lèpre, parsemaient de taches blanches le corps de ceux qui en buvaient ou qui s’y lavaient : inconvénient qu’on attribue à l’eau de rosée. Qui ne croirait que ce sont les eaux les plus pesantes qui forment le cristal ? Or, c’est tout le contraire ; il est le produit des eaux les plus légères, qui par leur légèreté même se congèlent le plus facilement. Le mode de sa formation est indiqué par le nom même que les Grecs lui donnent : le mot χρύσταλλος rappelle, en effet, et le minéral diaphane, et la glace dont on croit qu’il se forme. L’eau du ciel, ne contenant presque point de molécules terreuses, une fois durcie, se condense de plus en plus par la continuité du froid jusqu’à ce que, totalement dégagée d’air, elle se comprime tout entière sur elle-même ; alors ce qui était eau devient pierre.

XXVI. Il y a des fleuves qui grossissent en été, comme le Nil, nous expliquerons ailleurs ce phénomène. Théophraste affirme que, dans le Pont, certains fleuves ont leur crue à cette époque. On donne quatre raisons de ce fait : ou la terre alors est plus disposée à se changer en eau ; ou bien il tombe vers les sources des pluies qui, par des conduits souterrains et inaperçus, s’en vont alimenter ces fleuves ; ou bien leur embouchure est plus fréquemment battue par des vents qui refoulent leurs flots et arrêtent leur courant, lequel paraît grossir parce qu’il ne s’écoule plus. La quatrième raison est que les astres, dans certains mois, font sentir davantage aux fleuves leur action absorbante, tandis qu’à d’autres époques, étant plus éloignés, ils attirent et consument moins d’eau. Ainsi ce qui, auparavant, se perdait, produit une espèce de crue. On voit des fleuves tomber dans un gouffre où ils disparaissent aux regards ; on en voit d’autres diminuer graduellement, puis se perdre, et à quelque intervalle reparaître et reprendre leur nom et leur cours. Cela s’explique clairement ; ils trouvent sous terre des cavités, et l’eau se porte naturellement vers les lieux les plus bas et ou des vides l’appellent. Reçus dans ces lits nouveaux, ils y suivent leur cours invisible ; mais, dès qu’un corps solide vient leur faire obstacle, ils le brisent sur le point qui résiste le moins à leur passage, et coulent de nouveau à l’air libre.

Tel le Lycus, longtemps dans la terre englouti,
Sous un ciel étranger renaît loin de sa source ;
Tel, perdu dans un gouffre et caché dans sa course,
L’Érasin reparaît dans les plaines d’Argos[13].

Il en est de même du Tigre en Orient ; la terre l’absorbe, et il se fait chercher longtemps ; ce n’est qu’à une distance considérable (et on ne doute pas que ce ne soit le même fleuve), qu’on le voit sortir de l’abîme. Certaines sources rejettent, à des époques fixes, les immondices qu’elles contenaient ; ainsi fait l'Aréthuse en Sicile, tous les cinq ans, au temps des jeux olympiques. De là l'opinion que l’Alphée pénètre sous la mer de l’Achaïe jusqu’en Sicile, et ne sort de terre que sur le rivage de Syracuse ; et que, pour cette raison, durant les jours olympiques, il y apporte les excréments des victimes qu’on a jetés dans son courant. Ce cours de l’Alphée, mon cher Lucilius, tu l’as mentionné dans ton poëme, toi comme Virgile, quand il s’adresse à Aréthuse :

Qu’ainsi jamais Doris aux bords siciliens
N’ose à tes flots mêler l’amertume des siens[14].


Dans la Chersonèse de Rhodes se trouve une fontaine qui, après qu’on l’a vue longtemps pure, se trouble et élève du fond à la surface quantité d’immondices, dont elle ne cesse de se dégager tant qu’elle n’est pas redevenue tout à fait claire et limpide. D’autres fontaines se débarrassent, par le même moyen, non-seulement de la vase, mais des feuilles, des tessons et de toute matière putréfiée qui y séjournait. La mer fait partout de même ; car il est dans sa nature de rejeter sur ses rivages toute sécrétion et toute impureté ; néanmoins, sur certaines plages ce travail est périodique. Aux environs de Messine et de Myles, elle vomit, en bouillonnant, et comme dans des accès de fièvre, une sorte de fumier d’une odeur infecte ; de là la fable a fait de cette île les étables des boeufs du Soleil. Il est en ce genre des faits difficiles à expliquer, surtout lorsque les périodes sont mal observées et incertaines. On ne saurait donc en donner une raison directe et spéciale ; mais, en général, on peut dire que toute eau stagnante et captive se purge naturellement. Car, pour les eaux courantes, les impuretés n’y peuvent séjourner ; le mouvement seul entraîne et chasse tout au loin. Celles qui ne se débarrassent point de cette manière ont un flux plus ou moins considérable. La mer élève du fond de ses abîmes des cadavres, des végétaux, des objets semblables à des débris de naufrage ; et ces purgations s’opèrent non-seulement quand la tempête bouleverse les flots, mais par le calme le plus profond.

XXVII. Ici je me sens invité à rechercher comment, quand viendra le jour fatal du déluge, la plus grande partie de la terre sera submergée. L'Océan avec toute sa masse et la mer extérieure se soulèveront-ils contre nous ? Tombera-t-il des torrents de pluies sans fin ; ou, sans laisser place à l’été, sera-ce un hiver opiniâtre qui brisera les cataractes du ciel, et en précipitera une énorme quantité d’eaux ; ou les fleuves jailliront-ils plus vastes du sein de la terre, qui ouvrira des réservoirs inconnus ; ou plutôt, au lieu d’une seule cause à un si terrible événement, tout n’y concourra-t-il pas, et la chute des pluies, et la crue des fleuves, et les mers chassées de leurs lits pour nous envahir ? Tous les fléaux ne marcheront-ils pas d’ensemble à l’anéantissement de la race humaine ? Oui, certes ; rien n’est difficile à la nature, quand surtout elle a hâte de se détruire elle-même. S’agit-il de créer, elle est avare de ses secours, et ne les dispense que pour d’insensibles progrès ; c’est brusquement, de toute sa force, qu’elle vient briser son œuvre. Que de temps ne faut-il pas pour que le fœtus, une fois conçu, se maintienne jusqu’à l’enfantement ! Que de peines pour élever cet âge si tendre ! que de soins pour le nourrir, pour conduire ses frêles organes jusqu’à l’adolescence ! Et comme un rien défait tout l’ouvrage ! Il faut tant d’années pour bâtir une ville, qu’une heure va ruiner ! un moment réduit en cendres une forêt d’un siècle[15]. Un puissant mécanisme soutient et anime tout ; et, d’un seul coup, soudain tout vole en pièces. Que la nature vienne à fausser le moindre de ses ressorts, c’est assez pour que l’humanité périsse. Lors donc qu’arrivera l’inévitable catastrophe, la destinée fera surgir mille causes à la fois : une telle révolution n’aurait pas lieu sans une secousse universelle, comme pensent certains philosophes, et Fabianus est du nombre. D’abord tombent des pluies excessives ; plus de soleil aux cieux, qu’assombrissent les nuages et un brouillard permanent, sorti d’humides et épaisses ténèbres qu’aucun vent ne vient éclaircir. Dès lors le grain se corrompt dans la terre, et de maigres chaumes grandissent sans épis. Tout ce que sème l’homme se dénature, l’herbe des marais croît sur toute la campagne ; bientôt le mal atteint des végétaux plus puissants. Détaché de ses racines, l’arbre entraîne la vigne dans sa chute ; nul arbrisseau ne tient plus à un sol fluide et sans consistance ; les gazons, les pâturages, amis des eaux, sont balayés par elles. La famine sévit : la main se porte sur les aliments de nos premiers pères ; on secoue l’yeuse, le chêne et les arbres dont les racines implantées dans la masse pierreuse des montagnes ont pu résister. Les maisons chancellent rongées par l’eau qui pénètre jusqu’en leurs fondements affaissés, et qui fait de la terre un bourbier ; en vain veut-on étayer les édifices qui s’écroulent, les appuis glissent partout où ils portent, et sur ce sol boueux rien n’est ferme. Cependant les nuages s’entassent sur les nuages ; les neiges amoncelées par les siècles se fondent en torrents, se précipitent du haut des montagnes, arrachent les forêts déjà ébranlées, et roulent des quartiers de rochers qui n’ont plus de lien. Le fléau emporte pêle-mêle métairies, bergers et troupeaux[16] ; et de l’humble cabane qu’il enlève en passant, il court au hasard attaquer des masses plus solides. Il entraîne les villes et les habitants prisonniers dans leurs murs, incertains s’ils doivent plus redouter ou la mort sous des ruines, ou la mort sous les ondes ; tant l’une et l’autre calamité fondent sur eux de concert ! Bientôt l’inondation, accrue des torrents voisins qu’elle absorbe, va çà et là ravager les plaines, tant qu’enfin, chargée des immenses débris des nations, elle triomphe et domine au loin6. À leur tour les fleuves que la nature a faits les plus vastes, poussés par les tempêtes, ont franchi leurs rives. Qu’on se figure le Rhône, le Rhin, le Danube, qui, sans quitter leur lit, sont déjà des torrents, qu’on se les figure débordés, et déchirant le sol pour se créer de nouveaux rivages en dehors de leurs cours. Quel impétueux développement, quand le Rhin, se jetant sur les campagnes, plus large et non moins rapide, roule à pleins bords et comme à l’étroit sur des plaines sans bornes ; quand le Danube, au lieu d’effleurer le pied ou le flanc des montagnes, vient battre leur cime, charriant des quartiers énormes de monts, des rocs qu’il disperse, de vastes promontoires arrachés de leur base chancelante et enlevés au continent ; lorsqu’enfîn, ne trouvant plus d’issue, car il se les est toutes fermées, il se replie en cercle sur lui-même et enveloppe d’un seul tourbillon une immense étendue de terres et de cités !

Cependant les pluies continuent, le ciel se charge de plus en plus, et ainsi le mal dure et enfante le mal. Le brouillard devient nuit, nuit d’horreur et d’effroi, coupée par intervalles d’une clarté sinistre ; car la foudre ne cesse de luire ; les tempêtes bouleversent la mer qui, pour la première fois, grossie par les fleuves qui s’y jettent, et trop resserrée dans son lit, va reculant ses bords. Elle n’est plus contenue par ses limites, mais par les torrents qui lui font obstacle et refoulent ses vagues en arrière ; puis eux-mêmes, en grande partie, refluent comme arrêtés à une embouchure trop restreinte et donnent aux champs l’aspect d’un lac immense. Tout ce que la vue peut embrasser est occupé par les eaux. Toute colline est cachée sous l’onde, dont la profondeur est partout immense ; les cimes seulement des plus hautes montagnes sont encore guéables. Là, sur ces sommités du globe, se sont réfugiés les hommes avec leurs enfants, leurs femmes, leurs troupeaux qu’ils chassent devant eux. Plus de communications pour ces malheureux, plus de passage d’un point à l’autre ; l’eau a tout comblé sous leurs pieds. Ainsi se cramponne à toutes les éminences ce qui reste du genre humain ; heureux encore, dans cette extrémité, d’être passé de l’épouvante à une stupeur morne ; la surprise n’a pas laissé place à l’effroi ; la douleur même n’est plus possible ; car elle perd sa force dès qu’on souffre au delà de ce qu’on peut sentir. On voit donc s’élever, comme des îles, des pointes de montagnes, de nouvelles Cyclades, comme l’a si bien dit le plus ingénieux des poëtes, qui ajoute, avec une magnificence digne du tableau :

Tout était mer ; la mer n’avait plus de rivages[17].


Mais le noble entraînement de son génie et du sujet devait-il se rabattre à ces puériles niaiseries :

Au milieu des brebis on voit nager les loups
Et les fauves lions que le déluge emporte ?


C’est être peu sobre d’esprit que d’oser en faire sur ce globe dévoré par les eaux. Il était grand le poëte, et cette immense scène de bouleversement, il l’embrassait bien dans ces vers :

Les fleuves ont couvert les plaines désolées,
Ont roulé sur les tours dans l’abîme écroulées.


Tout cela était beau, s’il ne se fût pas occupé de ce que faisaient les brebis et les loups. Nage-t-on dans un déluge qui emporte tout à la fois ? Et la même impétuosité qui entraîne les animaux ne les engloutit-elle pas ? Vous avez conçu, comme vous le deviez, l’image imposante de la terre s’abîmant toute sous l’eau, du ciel même qui fond sur la terre : soutenez ce ton ; vous saurez ce qu’il convient de dire si vous songez que c’est tout un monde qui se noie7. — Revenons maintenant à notre sujet.

XXVIII. Quelques auteurs pensent que des pluies excessives peuvent dévaster le globe, non le submerger ; qu’il faut de grands coups contre une si grande masse ; que la pluie peut gâter les moissons, la grêle abattre les fruits, et les ruisseaux grossir les fleuves, mais qu’ils rentrent bientôt dans leurs lits. La mer se déplacera, assurent quelques autres : telle est la cause qui amènera ce grand cataclysme ; ni torrents, ni pluies, ni fleuves déchaînés ne peuvent produire l’universel naufrage. Quand l’heure falale est tout proche, quand le renouvellement du genre humain est résolu, les eaux du ciel tombent sans interruption et ces pluies-là sont des torrents, je l’accorde ; plus d’aquilon ni de vent qui dessèche ; les autans multiplient les nuages, et les pluies, et les fleuves.

…Le mal, hélas ! incessamment s’augmente :
Ces moissons, des mortels et l’espoir et l'amour,
Les travaux d’une année, ont péri sans retour[18].

Il s’agit non plus de nuire à la terre, mais de l’engloutir Tout cela n’est que préludes, après lesquels enfin les mers s’élèvent à une hauteur inusitée et portent leurs fiots au-dessus du niveau extrême des plus grandes tempêtes. Puis les vents les chassent devant eux, et roulent d’immenses nappes d’eau qui vont se briser loin de la vue des anciens rivages. Lorsque la mer a reculé ses bords et s’est fixée sur un sol étranger, présentant la dévastation de plus près, un courant violent s’élance du fond de l’abîme. L’eau est en effet aussi abondante que l’air et que l’éther, et plus abondante encore dans les profondeurs où l’œil ne pénètre pas. Une fois mise en mouvement, non par le flux, mais par le destin, dont le flux n’est que l’instrument, elle se gonfle, elle se développe de plus en plus, et pousse toujours devant elle. Enfin, dans ses bonds prodigieux, elle dépasse ce que l’homme regardait comme d’ inaccessibles abris. Et c’est pour l’eau chose facile ; sa hauteur serait celle du globe, si l’on tenait compte des points où elle est le plus élevée. Le niveau des mers s’égalise, comme aussi le niveau général des terres. Partout les lieux creux et plans sont les plus bas. Or, c’est cela même qui régularise la rondeur du globe, dont font partie les mers elles-mêmes, et elles contribuent pour leur part à l’égale inclinaison de la sphère. Mais, comme dans la campagne les pentes graduées échappent à la vue, de même les courbures de la mer sont inaperçues, et toute la surface visible paraît plane, quoique étant de niveau avec le continent. Aussi, pour déborder, n’a-t-elle pas besoin d’un énorme exhaussement ; il lui suffit, pour couvrir un niveau que le sien égale, de s’élever quelque peu ; et ce n’est pas aux bords, mais au large où le liquide est amoncelé, que le flux commence. Ainsi, tout comme la marée équinoxiale, dans le temps de la conjonction du soleil et de la lune, est plus forte que toutes les autres, de même celle-ci, envoyée pour envahir la terre, l’emporte sur les plus grandes marées ordinaires, entraîne plus d’eaux avec elle ; et ce n’est qu’après avoir dépassé la cime des monts qu’elle doit couvrir, qu’enfin elle rétrograde. Sur certains points, la marée s’avance jusqu’à cent milles, sans dommage et d’un cours régulier ; car alors c’est avec mesure qu'elle croît et décroît tour à tour. Au jour du déluge, ni lois ni frein n’arrêtent ses clans. Quelles raisons à cela ? diras-tu. Les mêmes qu’à la future conflagration du monde. Le déluge d’eau ou de feu arrive lorsqu’il plaît à Dieu de créer un monde meilleur et d’en finir avec l’ancien. L’eau et le feu soumettent la terre à leurs lois ; ils sont agents de vie et instruments de mort. Lors donc que le renouvellement de toutes choses aura été résolu, ou la mer, ou des flammes dévorantes seront déchaînées sur nos têtes, selon le mode de destruction qui sera choisi.

XXIX. D’autres y joignent les commotions du globe qui déchirent le sol et découvrent des sources nouvelles d’où jaillissent des fleuves, tels qu’en doivent vomir des réservoirs jusqu’alors intacts. Bérose, traducteur de Bélus, attribue ces révolutions aux astres, et d’une manière si affirmative, qu’il fixe l’époque de la conflagration et du déluge. « Le globe, dit-il, prendra feu quand tous les astres, qui ont maintenant des cours si divers, se réuniront sous le Cancer, et se placeront de telle sorte les uns sous les autres, qu’une ligne droite pourrait traverser tous leurs centres. Le déluge aura lieu quand toutes ces constellations seront rassemblées de même sous le Capricorne. Le premier de ces signes régit le solstice d’hiver ; l’autre, le solstice d’été. Leur influence à tous deux est grande, puisqu’ils déterminent les deux principaux changements de l’année. » J’admets aussi cette double cause ; car il en est plus d’une à un tel événement ; mais je crois devoir y ajouter celle que les stoïciens font intervenir dans la conflagration du monde. Que l’univers soit une âme, ou un corps gouverné par la nature, comme les arbres et les plantes, tout ce qu’il doit opérer ou subir, de son premier à son dernier jour, entre dans sa constitution, comme en un germe est enfermé tout le futur développement de l’homme8. Le principe de la barbe et des cheveux blancs se trouve chez l’enfant qui n’est pas né encore ; il y a là en petit l’invisible ébauche de l’homme complet et de ses âges successifs. Ainsi le monde naissant portait en soi, outre le soleil, et la lune, et les révolutions des astres, et la reproduction des animaux, le principe de tous les changements terrestres et aussi de ce déluge qui, de même que l’hiver et l’été, est appelé par la loi de l’univers. Il aura donc lieu non par les pluies seulement, mais aussi par les pluies ; non par l’irruption de la mer, mais entre autres causes par cette irruption ; non par une commotion du globe, mais par cette commotion aussi. Tout viendra en aide à la nature, pour que les décrets de cette nature s’accomplissent. Mais la plus puissante cause de submersion sera fournie par la terre contre elle-même ; la terre, avons-nous dit, est transmuable et se résout eu eau. Lors donc qu’aura lui le jour suprême de l’humanité, que les parties de ce grand tout devront se dissoudre ou s’anéantir complètement pour renaître complètes, neuves, purifiées de telle sorte qu’il ne reste plus aucune influence corruptrice, il se formera plus d’eau qu’on n’en aura vu jusqu’alors. Aujourd’hui les éléments sont répartis dans leur légitime proportion. Il faut que l’un d’eux se trouve en excès, pour que l’équilibre du monde soit troublé. C’est l'eau qui sera en excès ; maintenant elle ne peut qu’envelopper la terre, non la submerger. Tout accroissement devra donc la pousser à un envahissement. La terre donnera donc juste à l’élément liquide[19] de quoi la faire elle-même céder à plus fort qu’elle. Elle commencera par s’amollir, puis se détrempera, se délayera et ne cessera de couler sous forme liquide. Alors bondiront, sous les montagnes ébranlées de leur choc, des fleuves qui fuiront ensuite sourdement par des fissures. Tout sol ne rendra que de l’eau ; du sommet des montagnes jailliront des sources ; et de même que la corruption s’étend à des chairs saines, et que les parties voisines d’un ulcère finissent par s’ulcérer, de proche en proche les terres en dissolution feront tout dissoudre autour d’elles ; l’eau sortira par filets, par courants ; et, des rochers entr’ouverts de toutes parts, des torrents courront dans les mers et, de toutes, n’en feront qu’une seule, il n’y aura plus d’Adriatique, de détroit de Sicile, de Charybde, de Scylla ; la nouvelle mer noiera toute cette mythologie ; et l’Océan, aujourd’hui limite et ceinture du monde, en occupera le centre. Que dirai-je enfin ? L’hiver envahira les mois consacrés aux autres saisons ; l’été se verra exclu, et les astres qui dessèchent la terre perdront leur active chaleur. Elles périront toutes, ces dénominations de mer Caspienne et de mer Rouge, de golfe d’Ambracie et de Crète, de Pont et de Propontide : toute distinction périra. Alors sera confondu ce plan de la nature qui faisait du globe diverses parties. Ni remparts ni tours ne protégeront plus personne ; les temples ne sauveront pas leurs suppliants ; les hautes citadelles seront impuissantes ; l’onde, qui devancera les fuyards, les balayera de leurs créneaux. Elle fondra par masses de l’occident ; elle fondra de l’orient ; un seul jour ensevelira le genre humain. Tout ce que la Fortune a mis tant de temps et de complaisance à édifier, tout ce qu’elle a fait de supérieur au reste du monde, tout ce qu’il y a de plus fameux et de plus beau, grandes nations, grands royaumes, elle abîmera tout.

XXX. Rien, je le répète, n’est difficile à la nature, quand surtout ce sont choses primitivement décrétées par elle, et que ce n’est pas brusquement qu’elle s’y porte, mais après maint avertissement. Dès le premier jour du monde, quand, pour former l’ordre actuel, tout se dégageait de l’informe chaos, l’époque de la submersion du globe fut fixée ; et afin que la tâche ne fût pas trop difficile pour les mers, si elle était toute nouvelle, elles y préludent depuis longtemps. Ne vois-tu pas comme le flot heurte le rivage et semble prêt à le franchir ? Ne vois-tu pas la marée passer au delà de ses limites, et mener l’Océan à la conquête du monde ? Ne vois tu pas cette guerre incessante des eaux contre leurs barrières ? Mais pourquoi tant redouter ces irruptions bruyantes, et cette mer, et ces débordements de fleuves si impétueux ? Où la nature n’a-t-elle point placé de l’eau pour nous assaillir de toutes parts quand elle voudra ? N’est-il pas vrai qu’en fouillant la terre, c’est de l’eau qu’on rencontre ? Toutes les fois que la cupidité, ou toute autre cause, pousse l’homme à s’enterrer dans les profondeurs du sol, les travaux cessant par la présence de l’eau. Ajoute qu’il est dans l’intérieur du globe des lacs immenses, et plus d’une mer enfouie, et plus d’un fleuve qui roule sous nos pieds. Sur tous les points donc abonderont les éléments du déluge, puisque des eaux coulent et au-dessous et tout à l’entour de la terre : longtemps contenues, elles triompheront et réuniront les fleuves aux fleuves, les lacs aux lacs. La mer souterraine emplira les bassins des sources, dont elle fera d’immenses gouffres béants. De même que notre corps peut s’épuiser par un flux continuel, et nos forces se perdre par une transpiration excessive, la terre se liquéfiera, et, quand nulle autre cause n’y contribuerait, elle trouvera en elle-même de quoi se submerger. Je conçois ainsi le concours de toutes les grandes masses d’eaux, et la destruction ne sera pas longue à s’accomplir. L’harmonie du monde sera troublée et détruite, dès qu’une fois la nature se relâchera de sa surveillance tutélaire : soudain, de la surface et de l’intérieur de la terre, d’en haut et d’en bas l’irruption aura lieu. Rien de si violent, de si immodéré dans sa fougue, de si rebelle et terrible à ce qui lui résiste, qu’un immense volume d’eau. Usant de toute sa liberté, et puisque ainsi le voudra la nature, l’eau couvrira ce qu’elle sépare et environne maintenant. Comme le feu qui éclate sur plusieurs points se confond vite en un vaste incendie, tant les flammes ont hâte de se réunir ; ainsi, en un moment, les mers débordées ne feront qu’une masse de leurs ondes. Mais la licence des eaux ne sera pas éternelle. Après avoir consommé l’anéantissement du genre humain et des bêtes farouches dont l’homme aura pris les mœurs, la terre réabsorbera ses eaux ; la nature forcera les mers de rester immobiles, ou de rugir dans leurs limites ; chassé de nos domaines, l’Océan sera refoulé dans ses profondeurs et l’ancien ordre rétabli. Il y aura une seconde création de tous les animaux ; la terre reverra l’homme, ignorant le crime et né sous de meilleurs auspices. Mais cette innocence non plus ne doit durer quêtant que les âmes sont neuves. La perversité gagne bientôt ; la vertu est difficile à trouver ; il faut un maître, un guide, pour aller à elle ; le vice s’apprend même sans précepteur.


LIVRE III.

1. On a dit : Sperate , miseri ; cavete, felices. Et Horace : Sperat infestis, metuit secundis. (II, Ode vii.)

2.

  Valet ima summis
Mutare, et insignem attenuat deus,
Obscura promens. (Hor., I, Od. xxxiv.)

3.

Viens sous mon toit de chaume où le bonheur repose ;
Viens, chasse devant toi les ennuis et les soins.
Nos besoins sur la terre, ami, sont peu de chose
Et combien peu de temps avons-nous ces besoins!

(Berquin, l’Ermite.)

4. « Le mouvement général des eaux dans le monde ne s’expliquera jamais d’une manière satisfaisante (supposé qu’il s’explique), qu’à la manière de Sénèque, c’est-à-dire par des méthodes totalement étrangères à nos expériences matérielles et aux lois de la mécanique. » (De Maistre , Xe Soirée.)

5. En octobre 1835 on a envoyé à l’Académie des sciences de Paris deux petites anguilles de trois ou quatre pouces de long, vomies avec l’eau par un des puits artésiens creusés à Elbeuf : fait qui démontre que l’eau de ces puits ne provient pas toujours d’infiltrations, mais qu’elle y peut venir aussi par des canaux souterrains. Ces anguilles étaient noires, et non pas blanches comme celles qui habitent les environs d’Elbeuf. « Ce n’est qu’au dernier siècle qu’on a commencé à rendre justice à Théophraste sur son assertion rapportée par Sénêque, et aujourd’hui on ne doute plus que certains poissons ne puissent rester longtemps ensevelis vivants dans la terre. » Dans l’île de Ceylan, deux fois l’an toutes les eaux stagnantes s’évaporent et le lit des étangs se durcit et se fendille au soleil ; mais, dès la première pluie, les poissons reparaissent aussi nombreux que jamais, et il suffit de poser au hasard un panier sans fond pour y prendre aussitôt à la main des poissons longs d’un pied.

« On a vérifié que les poissons de Ceylan sont doués de la singulière faculté de parer à l’effet des sécheresses périodiques en s’enterrant dans la vase lors de la disparition de l’eau, et en y demeurant jusqu’au retour des pluies. Dans d’autres régions tropicales, aux bords de la Gambie, les indigènes capturent des quantités énormes de poissons dans le lit du fleuve, dès qu’arrivent les pluies. En Abyssinie, pendant l’été, on trouve dans le lit desséché du Mareb des poissons enfoncés à plus de six pieds dans le sol. Dans les parties plates de Ceylan, les Cingalais, pendant la sécheresse, se procurent des poissons de la même manière qu’on récolte chez nous les pommes de terre. L’argile est ferme, mais humide ; on en enlève de grosses mottes au moyen de bêches, et ces mottes, rejetées à quelque distance, se séparent dans leur chute en plusieurs fragments et mettent à nu des poissons de neuf à douze pouces, adultes, parfaitement portants et qui sautent sur le sol une fois exposés au grand jour. » (Descrip. de l’île de Ceylan, par sir Emerson Tennent. Londres, 1859.)

6.

L’Océan apparut. Bouillonnant et superbe,
Entraînant les forêts comme le sable et l’herbe,
De la plaine inondée envahissant le fond,
 se couche en vainqueur dans le désert profond,
Apportant avec lui, comme de grands trophées,
Les débris inconnus des villes étouffées.
Et là, bientôt plus calme en son accroissement,
Semble dans ses travaux s’arrêter un moment
Et se plaire à mêler, à briser sur son onde
Les membres arrachés au cadavre du monde.

(De Vigny, le Déluge.)

7. L’analogie est frappante entre ces critiques que Sénèque adresse à Ovide et ce que dit Boileau du Moïse du P. Lemoyne (Art poétique, III)

8. Ipsa jam membra omnia sunt latenter in semine. (Saint Augustin, Civ. Dei, XXXII, xiv )

  1. Metam., III, 407.
  2. Enéide, I, 245.
  3. Dans son poëme de l’Etna.
  4. Je lis d’après les Mss. : in quem montes circumjecti quidquid fudit pluvia derivant. Lemaire : montis…quidquid fudit. fluvii derivantur.
  5. Voir Lettre C et Tranquillité de l’âme, i.
  6. C’est proprement le Mullus des Latins, d’après l’opinion formelle de Cuvier.
  7. Sur le garum, voir Lettres xxv, xcv et la note.
  8. Je lis avec Pincianus, malgré presque tous les Mss., et cœnæ, causa au lien de nec c… La fin de la phrase entraîne ce changement.
  9. Au lieu de in ceteras facies…coloris, je lis, d’après un Mss. : incerti facies inter vitam et mortem coloris est ! Vacatio… et plus loin : Quam sero experrecta… Lemaire : qua sero expressa
  10. Trois Mss. : sanguinem. Un seul : sanguineum.
  11. Ces vers et les quatre autres qui précèdent sont lires des Métam. d'Ovide, XV, 343, 330.
  12. Fickert : etiam dura mordendi. Lemaire : molliendi.
  13. Ovide, Métam., XV, 277. Desaintange.
  14. Virgile, Eglog., X, 4
  15. Voy. Lettre xci.
  16. Deux Mss. : intermixtos dominis greges. Un seul : ovium greges.
  17. Ovide, Métam., I, vers 292 et suiv
  18. Le premier vers est d’un auteur inconnu. Les deux autres sont d’Ovide, Métam., I, 272.
  19. Texte altéré. Gronovius : Undare ergo terra debet. Je lirais : Unda ergo et terra non minus dabit. Lemaire : debet.