Questions sur les miracles/Édition Garnier/13

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 25 (p. 417-420).

TREIZIÈME LETTRE.
adressée par m. covelle à ses chers concitoyens.

Messieurs,

Les occasions développent l’esprit des hommes. J’avais peu exercé ma faculté de penser avant que je me visse obligé de soutenir les droits de l’humanité contre ceux dont l’orgueil exigeait de moi une bassesse. Ce qu’a dit un de nos concitoyens sur les miracles m’a ouvert les yeux. J’ai conclu qu’il est fort peu important pour le bien de la société, pour les mœurs, pour la vertu, de savoir ou d’ignorer qu’un figuier a été séché, parce qu’il n’avait pas porté de figues sur la fin de l’hiver ; nos devoirs de citoyens, d’hommes libres, de pères, de mères, de fils, de frères, n’en doivent pas moins être remplis, quand même on n’aurait transmis aucun miracle jusqu’à nous.

Supposons un moment, mes chers compatriotes, que jamais Moïse ne passa par la mer Rouge à pied sec pour aller mourir, lui et les siens, dans un désert affreux ; supposons que la lune ne s’est jamais arrêtée sur Aïalon, et le soleil sur Gabaon, en plein midi, pour donner à Josuah, fils de Nun, le temps de massacrer avec plus de loisir quelques misérables fuyards qu’une pluie céleste de grosses pierres avait déjà assommés ; supposons qu’une ânesse et qu’un serpent n’aient jamais parlé, et que tous les animaux n’aient pu se nourrir un an dans l’arche : de bonne foi, en serons-nous moins gens de bien ? aurons-nous une autre morale, et d’autres principes d’honneur et de vertu ? le monde n’ira-t-il pas comme il est toujours allé ? quel peut donc être le but de ceux qui nous enseignent des choses que leur bon sens et le nôtre désavouent ? dans quel esprit peuvent-ils nous tromper ? Ce n’est pas certainement pour nous rendre plus vertueux, ce n’est pas pour nous faire aimer davantage notre chère liberté : car l’abrutissement de l’esprit n’a jamais fait d’honnêtes gens, et il est horrible et insensé de prétendre que plus nous serons sots, plus nous deviendrons de dignes citoyens.

On n’a jamais fait croire des sottises aux hommes que pour les soumettre. La fureur de dominer est de toutes les maladies de l’esprit humain la plus terrible ; mais ce ne peut être aujourd’hui que dans un violent transport au cerveau, que des hommes vêtus de noir puissent prétendre nous rendre imbéciles pour nous gouverner. Cela est bon pour les sauvages du Paraguai qui obéissent en esclaves aux jésuites ; mais il faut en user autrement avec nous. Nous devons être jaloux des droits de notre raison comme de ceux de notre liberté, car plus nous serons des êtres raisonnables, plus nous serons des êtres libres. Prenez-y bien garde, mes chers compatriotes, citoyens, bourgeois, natifs, et habitants ; il faut qu’on ne nous trompe, ni sur notre religion, ni sur notre gouvernement. Le droit de dire et d’imprimer ce que nous pensons est le droit de tout homme libre[1], dont on ne saurait le priver sans exercer la tyrannie la plus odieuse. Ce privilège nous est aussi essentiel que celui de nommer nos auditeurs et nos syndics, d’imposer des tributs, de décider de la guerre et de la paix ; et il serait plaisant que ceux en qui réside la souveraineté ne pussent pas dire leur avis par écrit.

Nous savons bien qu’on peut abuser de l’impression comme on peut abuser de la parole ; mais quoi ! nous privera-t-on d’une chose si légitime, sous prétexte qu’on en peut faire un mauvais usage ? J’aimerais autant qu’on nous défendît de boire, dans la crainte que quelqu’un ne s’enivre.

Conservons toujours les bienséances, mais donnons un libre essor à nos pensées. Soutenons la liberté de la presse, c’est la base de toutes les autres libertés, c’est par là qu’on s’éclaire mutuellement. Chaque citoyen peut parler par écrit à la nation, et chaque lecteur examine à loisir, et sans passion, ce que ce compatriote lui dit par la voie de la presse. Nos cercles peuvent quelquefois être tumultueux : ce n’est que dans le recueillement du cabinet qu’on peut bien juger. C’est par là que la nation anglaise est devenue une nation véritablement libre. Elle ne le serait pas si elle n’était pas éclairée ; et elle ne serait point éclairée, si chaque citoyen n’avait pas chez elle le droit d’imprimer ce qu’il veut. Je ne prétends point comparer Genève à la Grande-Bretagne : je sais que nous n’avons qu’un très-petit territoire, peu proportionné peut-être à notre courage ; mais enfin notre petitesse doit-elle nous dépouiller de nos droits ? et parce que nous ne sommes que vingt-quatre mille êtres pensants, faudra-t-il que nous renoncions à penser ?

Un judicieux tailleur de mes amis disait ces jours passés, dans une nombreuse compagnie, qu’un des inconvénients attachés à la nature humaine est que chacun veut élever sa profession au-dessus de toutes les autres. Il se plaignait surtout de la vanité des barbiers, qui prennent le pas sur les tailleurs parce qu’ils ont autrefois tiré du sang dans quelques occasions : « Mais les barbiers, disait-il, ont grand tort de se préférer à nous : car c’est nous qui les habillons, et nous pouvons fort bien nous raser sans eux. »

Voilà précisément, mes chers concitoyens, le cas où nous sommes avec les prêtres. Il est très-clair qu’on peut se passer d’eux à toute force, puisque toute la Pensylvanie s’en passe. Il n’y a point de prêtres à Philadelphie : aussi est-elle la ville des frères ; elle est plus peuplée que la nôtre, et plus heureuse. Supposons pour un moment que tous les prédicants de notre ville soient malades d’indigestion dimanche prochain, en chanterons-nous moins les louanges de Dieu ? notre musique en sera-t-elle moins mauvaise ? ne remplirons-nous pas toutes les fonctions de ces messieurs le plus aisément du monde ? et s’il faut prêcher, n’avons-nous pas chez nous des babillards qui parlent dans nos cercles un quart d’heure de suite sans rien dire, et qui sont insupportables[2] ?

Pourquoi donc tant faire le fier quand on est prêtre ? encore passe si ces messieurs faisaient des miracles ; s’ils rajeunissaient M. Abauzit[3] ; s’ils guérissaient M. Bonnet de sa surdité ; s’ils donnaient un bon déjeuner à toute la ville avec cinq pains et trois poissons ; s’ils délivraient des esprits malins M. G… et M. F….[4], qui ont certainement le diable au corps, nous serions fort contents d’eux, et ils auraient une haute considération. Mais ils se bornent à vouloir être les maîtres, et c’est pour cela qu’ils ne le seront point.

Ils font ce qu’ils peuvent pour ruiner notre commerce de pensées, et pour réduire nos pauvres imprimeurs à l’hôpital. Ils s’y prennent en deux manières : ils font imprimer leurs ouvrages, et ils tâchent d’empêcher que nous n’imprimions les nôtres. Ne pouvant nous faire brûler nous-mêmes, comme Servet et Antoine[5], ils cabalent continuellement pour faire brûler nos livres instructifs et édifiants ; et ils trouvent quelques têtes à perruques qui sont taillées pour les croire. Mes frères, que tous ces vains efforts ne vous empêchent jamais de pousser le commerce. Vivons libres, soutenons nos droits, et buvons du meilleur.

  1. Comment un peuple peut-il se dire libre quand il ne lui est pas permis de penser par écrit ? — C’est ce que Voltaire écrivait, le 16 octobre 1765, à Damilaville, au sujet de la tyrannie que la magistrature genevoise prétendait exercer alors contre les citoyens. (Cl.)
  2. L’édition originale, celles de 1765, 1767, et l’in-4o, portent insupportables. Dans l’édition encadrée, et dans les éditions de Kehl, on lit supportables. (B.)
  3. Né en 1679, alors âgé de quatre-vingt-six ans, et mort en 1767. Voltaire, dans sa lettre à Damilaville du 12 octobre 1784, le dit auteur de l’article Apocalypse du Dictionnaire philosophique ; voyez tome XVII, page 287.
  4. Les initiales G et F désignent peut-être Guyon et Fréron. (B.) — Peut-être d’autres Genevois.
  5. Voyez, dans le présent volume, le chapitre VII du Commentaire sur le livre Des Délits et des Peines.