Quinze Jours de campagne/Chapitre 6

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Hachette (p. 125-152).


CHAPITRE VI


Bataille de Sedan. – Mouvements des deux armées dans la journée du 31 août. – Premier combat de Bazeilles. – Positions le 1er septembre au matin. – Le champ de bataille ; Sedan et ses environs. – Attaque de Bazeilles. – Prise de la Moncelle. – Le maréchal de Mac-Mahon, blessé, remet le commandement au général Ducrot, qui prescrit la retraite sur Mézières. – Le général de Wimpffen réclame le commandement. – Prise de Daigny, Givonne, Balan, Floing. – L’armée est complètement cernée. – Charges de la cavalerie de la division Margueritte. – Terribles effets de l’artillerie allemande. – Prise du calvaire d’Illy. – Le général de Wimpffen reprend Balan. – L’Empereur fait hisser le drapeau blanc. – Signature de la capitulation.


Pendant notre séjour à Bouillon, nous eûmes, par nos camarades et par les soldats de toutes armes qui ne cessaient d’arriver de divers points de la frontière, des nouvelles circonstanciées du désastre de Sedan, le plus grand qui eût jamais été éprouvé par une armée française, événement d’ailleurs sans précédent dans l’histoire et dont le funèbre éclat fait pâlir les combats les plus fameux et les capitulations les plus vantées.

Nous croyons nécessaire de donner au lecteur un récit succinct de cette fatale journée.

Dans la nuit du 30 et dans la matinée du 31 août, nous l’avons déjà dit, tous les corps français passaient sur la rive droite de la Meuse, au milieu d’ordres contradictoires, qui amenaient des arrêts subits et des contremarches, produisant, dans les ténèbres de la nuit, une confusion indescriptible. Le 31, pendant que nous nous rendions de Douzy au faubourg de Balan, les Allemands manœuvraient pour envelopper Sedan et refouler l’armée française dans cette malheureuse ville.

Une partie de l’armée allemande traversa la Meuse vers Létanne, en avant de Mouzon, afin de barrer les routes de l’est jusqu’aux frontières. La garde s’établit sur la rive droite et s’étendit jusqu’à Sachy, village voisin de la Belgique. Les Allemands restés sur la rive gauche se rapprochèrent de la Meuse et s’emparèrent du pont de Donchery.

Il n’y eut ce jour-là d’autre affaire que des engagements d’artillerie et un combat assez vif à Bazeilles pour la possession du pont de la Meuse. Ce pont finit pour rester au pouvoir des Prussiens après une tentative assez molle des Français pour le faire sauter.

Le 1er corps bavarois, qui devait prendre position entre Bazeilles et Balan, s’approchait de Bazeilles sans savoir que le village était occupé par le 12e corps français, qui s’était établi pendant la nuit à Balan, Bazeilles, la Moncelle et la Plotinerie.

À la vue des Allemands, un détachement d’infanterie française descendit à la Meuse avec des tonneaux de poudre que les hommes placèrent sur le tablier du pont. Tandis qu’ils se préparaient à les descendre sous les arches, les Allemands lancèrent une compagnie de chasseurs qui dispersa les travailleurs, jeta la poudre à l’eau, traversa le pontet se disposa en tirailleurs le long des berges de la rive droite. Quelques troupes les suivirent et enlevèrent une partie de Bazeilles ; mais le général de Tann, ne jugeant pas à propos d’engager une action sérieuse, ne leur envoya aucun renfort. Abandonnées à elles-mêmes, elles se décidèrent à la retraite et l’exécutèrent heureusement, tandis que leur artillerie couvrait le village d’obus. À la nuit, le feu s’éteignit, et les Français, arrêtant leur mouvement en arrière, réoccupèrent Bazeilles.

Le 1er septembre au matin, l’armée française était cantonnée tout entière auprès de Sedan dans de fortes positions limitées par la Meuse, la Givonne et le Floing.

La Meuse, qui coule du sud-est au nord-ouest en formant de nombreux méandres, reçoit, avant d’arriver à Sedan, la Chiers et la Givonne ; Bazeilles et Balan sont sur la rive droite. Au sortir de Sedan elle infléchit vers le nord, puis ; après avoir parcouru environ trois kilomètres, elle revient brusquement vers le sud en formant la presqu’île d’Iges, que ferme un canal partant de Glaire et allant aboutir auprès de Donchery. La Givonne, beau ruisseau qui coule du nord au sud, longe la forêt des Ardennes, traverse Givonne, Daigny, la Moncelle, Bazeilles et rejoint la Meuse auprès de ce dernier village.

Le Floing court du nord-est au sud-ouest. Il passe au pied du calvaire d’Illy, traverse Floing et se jette dans la Meuse en face de Glaire, un peu en aval du village.

Sedan

Sedan est situé sur les bords de la Meuse, sur la rive droite, à 15 kilomètres à l’est de Mézières. Toutes ses défenses sont dominées par les hauteurs de la rive gauche et ne sont plus en rapport avec les moyens dont dispose la guerre moderne. Avec la longue portée des pièces actuelles, l’artillerie allemande pouvait facilement écraser la ville et même atteindre, en tirant au-dessus d’elle, les troupes échelonnées sur les hauteurs étagées de la rive droite.

Les positions occupées par l’armée française formaient un vaste triangle dont la Meuse était la base, le Floing et la Givonne les côtés. Les vallées de ces trois cours d’eau étaient semées de beaux villages. En arrière se trouvaient des hauteurs garnies de bois. La configuration du terrain se prêtait bien à une bataille défensive, mais l’armée était épuisée, démoralisée, mal pourvue de vivres ; elle ne comptait qu’environ 125 000 hommes, sur lesquels 100 000 au plus pouvaient porter les armes, avec 419 bouches à feu, et elle avait le pressentiment instinctif qu’elle courait à sa perte, tandis que les Allemands avaient 813 pièces bien supérieures aux nôtres et 245 000 combattants pleins de confiance en leurs chefs et enivrés par leurs triomphes précédents.

Sûrs du succès, les Allemands se disposèrent, non seulement à livrer bataille, mais à profiter de leur supériorité numérique pour envelopper complètement l’armée française.

Le maréchal de Mac-Mahon ne comptait pas combattre le 1er septembre. Il avait l’intention de laisser pendant cette journée les troupes harassées prendre du repos, tout en fortifiant quelques positions et en remettant de l’ordre dans l’armée. Désireux au contraire de profiter de tous ses avantages, l’état-major allemand était résolu à agir avec activité et énergie et à ne pas perdre un instant pour livrer bataille.

Aussi le 1er septembre, dès 4 heures et demie, l’action s’engageait.

La nuit du 31 août au 1er septembre avait été froide et humide. D’épais brouillards flottaient sur les vallées et l’aube blanchissait à peine quand les soldats engourdis furent réveillés par le bruit de la fusillade. Les Bavarois, qui s’étaient mis en marche avant le jour, attaquaient Bazeilles, défendu par la brigade d’infanterie de marine du général Vassoigne. Sur ce point la lutte fut héroïque, mais elle fut purement défensive. Bazeilles est un fort village, traversé par deux routes qui s’y croisent. D’un côté se trouvent le château et le parc Dorival, de l’autre le parc de Monvillers, au nord de la villa Beurmaim. Les Français avaient barricadé les rues et crénelé les murs. Malheureusement ils n’avaient préparé la résistance que dans une partie du village. Par une négligence qui se répéta, du reste, dans la défense de plusieurs villages voisins, à Daigny, à Floing, à Givonne, au lieu d’occuper solidement les premières maisons faisant face à l’ennemi, on les laissa complètement de côté et on se barricada seulement dans la seconde moitié du village. C’est là une faute grave et qui eut de funestes résultats dans toutes les localités où elle fut commise. Il est bien évident en effet que si l’ennemi parvient à pénétrer dans les habitations inoccupées qu’on lui abandonne de gaieté de cœur, il s’y installe promptement, s’y rallie et s’y crée des abris. Les avantages se compensent et l’on perd tout le bénéfice de la situation défensive.

Bazeilles

Ce fut ce qui arriva. Par une offensive hardie, les Bavarois, repoussés au nord et à l’ouest, se logèrent dans les maisons abandonnées du côté sud. Ils trouvèrent là deux fortes constructions en pierre et s’y maintinrent opiniâtrement. Alors commença une lutte effroyable. On se battit d’abord de maison à maison, puis, les renforts arrivant, on se prit corps à corps dans les jardins, dans les rues, dans les granges. Exaspérés d’une résistance qui leur causait des pertes énormes, les Allemands se conduisirent en sauvages. Ils massacrèrent les habitants, tuèrent des vieillards et des femmes, Des enfants euren,t la tête broyée contre les murs. Des soldats, coupables du crime de s’être trop bien défendus, furent passés par les armes, de sang-froid, après l’action. On cite parmi eux MM. Vatrin, lieutenant, et Chevalier, sous-lieutenant d’infanterie de marine. La rage des Allemands était telle que pendant, le combat leur artillerie, au risque de tuer indifféremment amis et ennemis, criblait de projectiles le malheureux village.

Bazeilles

Pour en finir plus vite avec cette résistance désespérée, les Bavarois amenèrent deux pièces de canon jusqu’à 70 pas des maisons qu’elles devaient éventrer. Tous les servants furent tués ; les deux pièces demeurèrent silencieuses ; mais des renforts arrivaient sans cesse aux Allemands. Le parc de Monvillers fut d’abord enlevé par le général de Tann. Les obus finirent par allumer l’incendie dans le malheureux village, où l’infanterie de marine tenait toujours. Elle dut l’évacuer, et bientôt un monceau de débris fumants, encombré de cadavres, montra seul l’endroit où avait été Bazeilles. La villa Beurmann résistait toujours.

Pendant ce temps les Saxons arrivaient à la Moncelle. Ils s’en emparèrent sans grande difficulté et s’y installèrent ; mais quand ils voulurent y établir leurs batteries, un feu très violent les prit en flanc et les arrêta.

Il était à peu près sept heures et l’action s’engageait sur toute la ligne. Par malheur, au moment où la direction du général en chef devenait plus nécessaire que jamais, le maréchal de Mac-Mahon devait se démettre de son commandement.

En entendant les feux de mousqueterie qui lui annonçaient que la bataille s’engageait sérieusement sur la Meuse, le maréchal était monté à cheval et s’était rapproché de Bazeilles. Le jour se levait et les brumes épaisses qui couvraient la campagne remontaient lentement vers le ciel. L’artillerie prussienne, déjà en position, avait ouvert le feu aussitôt qu’elle avait pu distinguer les objets et diriger ses coups. L’état-major devint un point de mire, et le maréchal, blessé à la hanche d’un éclat d’obus, dut être emporté du champ de bataille entre six et sept heures. Il remit le commandement de l’armée au général Ducrot.

À peine investi des fonctions de général en chef, celui-ci, estimant la lutte impossible, décida la retraite sur Mézières et expédia dans toutes les directions des ordres en conséquence. Il avait fait faire du côté de l’ouest des reconnaissances par la cavalerie de la division Margueritte qui n’avaient pas rencontré l’ennemi, et il croyait le chemin libre. Du reste, les têtes de colonne des 5e et 11e corps allemands qui coupèrent la retraite à l’armée française de ce côté, n’apparurent qu’à neuf heures. Les mouvements de troupes étaient déjà commencés quand le général de Wimpffen réclama le commandement, qu’un ordre du ministre de la guerre lui confiait dans le cas où le maréchal de Mac-Mahon ne pourrait plus l’exercer.

Le général de Wimpffen quittait l’Algérie. Arrivé la veille seulement de Paris, il ignorait peut-être la situation périlleuse de l’armée. Jugeant impraticable la retraite sur Mézières ou croyant encore à la possibilité d’un succès, il fait reprendre aux troupes les positions qu’elles occupaient le matin. Ces tergiversations dans le commandement, ces contre-ordres, les contremarches qu’ils amènent, jettent le désarroi dans l’armée, troublent et démoralisent le soldat et font perdre un temps précieux pendant lequel les ennemis se rapprochent.

À 10 heures, Daigny tombe en leur pouvoir.

Là, le succès parut un instant se décider en notre faveur.

Zouaves et turcos chargeant les Prussiens

Le général Ducrot attachait, pour le passage de l’artillerie, une grande importance à la possession du pont sur la Givonne situé dans ce village, et il avait donné au général Lartigue l’ordre de se porter contre le bois Chevalier, au delà du ruisseau, afin de couvrir le pont. En voyant commencer ce mouvement, les Saxons s’élancèrent au combat et, pour arriver plus vite en ligne, laissèrent leurs sacs au bivouac. Un feu très vif épuisa leur provision de cartouches. Trois batteries qui arrivèrent à leur secours se virent obligées de reculer sous la fusillade très violente d’une partie de la division Lartigue. L’infanterie commençait à fléchir, et, pour profiter de ce moment de trouble, les Français se préparaient à un mouvement offensif énergique, quand une attaque sur leurs deux flancs vint les surprendre et les obligea à abandonner précipitamment la position en laissant sur le terrain une mitrailleuse et deux canons. Ils repassèrent la Givonne, laissant les turcos dans le village, où ils se maintinrent courageusement, mais qu’ils furent aussi forcés d’évacuer.

Vers ce moment la villa Beurmann tombait enfin aux mains de l’ennemi ; Givonne et Balan étaient enlevés.

L’artillerie de la garde, celle des Saxons, profitaient de ces avantages pour avancer et prendre position à l’aile droite de l’armée prussienne. À l’aile gauche, les ennemis occupaient Saint-Menges et Floing, où deux compagnies prussiennes, qui s’étaient logées dans quelques maisons abandonnées à l’extrémité du village, tinrent pendant deux heures contre les attaques les plus vives de tout un corps d’armée. Les batteries des 11e et 5e corps prussiens, ces dernières comprenant 84 pièces, se déployèrent contre Floing jusqu’à la forêt des Ardennes, réunissant leur feu à celui des batteries de la garde.

Champ de bataille de Sedan

À 1 heure les Allemands avaient 126 pièces en position et couvraient de leurs projectiles tout le plateau occupé par l’armée française.

Nos canons sont démontés, leurs affûts mis en pièces, les servants tués ; les caissons sautent, les chevaux affolés portent le désordre dans les rangs de l’infanterie. Les soldats voient avec terreur les obus tomber dans leurs rangs, devant eux, derrière eux, partout. Partout ils voient la mort. Les têtes se perdent ; la débandade commence, les fuyards se dirigent, les uns vers la forêt des Ardennes, les autres, la majeure partie, vers Sedan, où ils espèrent en vain trouver un abri derrière ses murailles ; ils encombrent les abords de la place. Mais les obus les y poursuivent, et bientôt 600 pièces de canon y sèment l’incendie, la désolation et la mort !

Quelques troupes luttaient encore. Vers 1 heure, la brigade de cavalerie Margueritte reçoit l’ordre de charger. Son général est tué tandis qu’il s’avance pour reconnaître le terrain ; le général de Galliffet le remplace. Il prend le commandement de ces braves escadrons et, sous un feu épouvantable d’artillerie et de mousqueterie, il leur fait faire pendant une demiheure ces belles charges d’une intrépidité si héroïque qu’elles arrachèrent au roi Guillaume un cri d’admiration : « Ah ! les braves gens, » s’ écria-t-il en les voyant courir à la mort ; mais il était trop tard. Le général Margueritte avait inutilement demandé dans la matinée, à plusieurs reprises, l’autorisation de charger au moment où les Prussiens passaient la Meuse et où il aurait pu jeter dans le fleuve quelques régiments qui venaient de le traverser. Ses demandes réitérées étaient restées sans réponse et l’ordre arrivait quand le dévouement devait être inutile.

Après l’échec de la cavalerie française, les Prussiens se portèrent à l’attaque du calvaire d’Illy. Les sommets avaient été garnis de tranchées-abris qui furent admirablement défendues ; l’infanterie allemande fit de grandes pertes en montant à l’assaut des pentes escarpées qui conduisent au plateau. Comme toujours, la position fut tournée. Les positions, prises à revers du côté gauche, durent être abandonnées. Le calvaire d’Illy fut occupé par l’infanterie prussienne, tandis que la garde pénétrait dans le bois de la Garenne et y ramassait par milliers des soldats de tous les corps, désarmés, découragés, épuisés de fatigue et de faim. Un seul bataillon du 17e régiment se rallia et résista vaillamment. À ce bel exemple un certain nombre de soldats débandés qui avaient encore leurs fusils et des cartouches se groupèrent autour de lui. La mitraille et les feux croisés de plusieurs régiments eurent bien vite raison de cette poignée de braves, qui furent anéantis.

Le cercle fatal se resserrait autour de Sedan. Le général de Wimpffen, reconnaissant l’impossibilité de s’ouvrir la route de Mézières, voulut essayer de se frayer un passage sur Carignan. Il expédia à tous les chefs de corps l’ordre de se porter dans cette direction et fit demander à l’Empereur de venir se mettre à la tête de ses troupes pour forcer le passage. « Sire, disait-il, je donne l’ordre au général Lebrun de tenter une trouée dans la direction de Carignan et je le fais suivre de toutes les troupes disponibles. Je prescris au général Ducrot d’appuyer ce mouvement et au général Douay de couvrir la retraite. Que Votre Majesté vienne se mettre au milieu des troupes, elles tiendront à honneur de lui ouvrir un passage. » Puis il réunit quelques milliers d’hommes et se jeta sur Balan. Sous cet assaut furieux les Bavarois qui l’occupaient se rejettent en désordre en arrière du village, qui est enlevé impétueusement. Les fuyards allemands empêchent leurs troupes de soutien d’arriver.

Il y eut un moment de trouble chez l’ennemi, mais il fut court. Les ordres envoyés par le général de Wimpffen n’étaient pas parvenus ou n’étaient arrivés que trop tard. Ils ne furent pas exécutés et l’Empereur ne vint pas.

Sorti de Sedan le matin, Napoléon III, après être resté quelque temps sous le feu, était rentré à la sous-préfecture et y attendait les événements. Les nouvelles les plus funestes arrivaient d’instant en instant ; lorsqu’il reçut la dépêche du général de Wimpffen, il tenta de sortir de nouveau, mais les portes étaient encombrées, les obus éclataient dans les rues jonchées de cadavres, il ne put passer. L’état-major allemand, comprenant que le plus court moyen d’en finir était de bombarder Sedan, où se trouvaient l’Empereur et une immense quantité de soldats, dirigeait sur la ville la plus grande partie de sa formidable artillerie. L’Empereur revint et, dans un accès de désespoir, donna ordre de hisser le drapeau blanc au-dessus de la ville.

À ce signal le combat s’arrête des deux côtés, mais le chef d’état-major, général Faure, fait abattre le pavillon parlementaire. Pressé par l’Empereur de signer l’ordre de cesser le feu, il répond avec énergie : « Je viens de faire abattre le drapeau blanc, ce n’est pas pour signer un ordre pareil. » Les généraux Douay, Lebrun, Ducrot ne consentent pas davantage à traiter avec l’ennemi. Ducrot propose d’attendre la nuit pour tenter une sortie, mais il y a encore cinq ou six heures de jour. Pendant ce temps, le malheureux commandant en chef voyait le village de Balan écrasé de projectiles et attaqué par des forces immenses. La petite colonne qu’il avait amenée diminue rapidement sous ces attaques multipliées. Son élan désespéré avait fait reculer l’ennemi ; mais, n’étant pas soutenue, elle fut décimée et dispersée. Tout était bien fini.

Après Sedan

L’Empereur fit de nouveau hisser le drapeau blanc et le feu s’arrêta vers quatre heures. Le général de Wimpffen dut exercer jusqu’au bout son pénible commandement et se charger des négociations relatives à la reddition de l’armée. Il se rendit à Donchery, au quartier général prussien. L’état-major allemand se montra impitoyable. MM. de Moltke et de Bismarck étaient décidés à tirer de leur victoire toutes les conséquences possibles. L’armée devait se rendre tout entière prisonnière de guerre avec armes et bagages. En raison du courage montré par l’armée, les officiers gardaient leurs armes et pouvaient rentrer en France en donnant leur parole de ne plus servir contre l’Allemagne pendant la durée de la guerre.

Le général de Wimpffen tenta inutilement d’obtenir du vainqueur un adoucissement à ces conditions. Il se retira pour en conférer avec l’Empereur. Le lendemain de grand matin, l’Empereur eut une entrevue avec M. de Bismarck et lui demanda si l’on ne pouvait pas faire passer l’armée française en Belgique pour l’y faire désarmer et interner.

M. de Bismarck, qui avait étudié la question la veille avec M. de Moltke, n’y consentit pas, et le 2 septembre, après un conseil de guerre qui eut lieu à neuf heures et où il fut reconnu qu’il fallait subir la volonté du vainqueur, le général de Wimpffen signa la désastreuse capitulation dont voici la teneur :

« Entre les soussignés, le chef d’état-major du roi Guillaume, commandant en chef des armées d’Allemagne, et le général commandant l’armée française, tous deux munis des pleins pouvoirs de Leurs Majestés le roi Guillaume et l’empereur Napoléon, la convention suivante a été conclue :

« Art. 1er. L’armée française, placée sous les ordres du général de Wimpffen, se trouvant actuellement cernée par des troupes supérieures autour de Sedan, est prisonnière de guerre.

« Art. 2. Vu la défense valeureuse de cette armée française, exemption pour tous les généraux et officiers ; ainsi que pour les employés supérieurs ayant rang d’officiers qui engagent leur parole d’honneur par écrit de ne pas porter les armes contre l’Allemagne et de n’agir d’aucune manière contre ses intérêts jusqu’à la fin de la guerre actuelle. Les officiers et employés qui acceptent ces conditions conserveront leurs armes et les effets qui leur appartiennent personnellement.

« Art. 3. Toutes les armes, ainsi que le matériel de l’armée, consistant en drapeaux, aigles, canons, munitions, etc., seront livrés, à Sedan, à une commission militaire instituée par le général en chef, pour être remis immédiatement aux commissaires allemands.

« Art. 4. La place de Sedan sera livrée, dans son état actuel. et au plus tard dans la soirée du 2, à la disposition de S. M. le roi Guillaume.

« Art. 5. Les officiers qui n’auront pas pris l’engagement mentionné à l’article 2, ainsi que les troupes désarmées, seront conduits, rangés d’après leur régiment ou corps, en ordre militaire.

« Cette mesure commencera le 2 septembre et sera terminée le 3. Ces détachements seront conduits sur le terrain bordé par la Meuse, près d’Iges, pour être remis aux commissaires allemands par leurs officiers, qui céderont alors leur commandement à leurs sous-officiers.

« Les médecins-majors, sans exception, resteront en arrière pour soigner les blessés.

« À Fresnois, le 2 septembre 1870.

« Signé : Moltke et de Wimpffen. »


M. de Bismarck rend justice aux efforts que fit le général pour obtenir de meilleures conditions. On lit en effet dans le rapport qu’il adressa au roi Guillaume les lignes suivantes :

« L’attitude du général de Wimpffen était très digne, comme celle des généraux français, la nuit précédente. Ce brave officier ne put s’empêcher de m’exprimer la profonde douleur qu’il éprouvait, vingt-quatre heures après son arrivée d’Afrique, et une demi-journée après qu’il eut pris le commandement, de devoir mettre sa signature sur une capitulation si pénible pour les armes françaises. Toutefois le manque de nourriture et de munitions, l’impossibilité absolue de prolonger la défense, imposaient au général le devoir de faire taire ses sentiments personnels, parce que l’effusion du sang ne pouvait plus rien changer à l’état des choses. »

Voici le rapport dans lequel le général rend compte au ministre de la guerre des derniers moments de la bataille et des négociations de la capitulation :

« … À quatre heures un officier m’apporta une lettre par laquelle l’Empereur me prévenait que le drapeau blanc avait été hissé sur la citadelle, m’invitait à cesser le feu et à me charger de négocier avec l’ennemi. Je refusai, à plusieurs reprises, d’obtempérer à cette injonction.

« Malgré les pressantes instances de Sa Majesté, je n’en crus pas moins devoir tenter un suprême effort et je rentrai en ville pour appeler à moi toutes les troupes qui s’y trouvaient accumulées ; mais, soit fatigue provenant d’une lutte de douze heures sans prendre de nourriture, soit instructions mal comprises, soit ignorance des suites dangereuses que pourrait avoir leur agglomération dans une ville impropre à la défense, peu d’hommes répondirent à mon appel. C’est avec 2000 soldats seulement, aux-quels se joignirent quelques gardes mobiles et un certain nombre de courageux habitants de Sedan, que je chassai l’ennemi du village de Balan.

« Ce fut le dernier effort de la lutte ; l’effectif de ces troupes était trop peu considérable pour tenter la seule retraite qui fût possible, eu égard à la disposition des troupes ennemies.

« À six heures je rentrai le dernier dans la ville encombrée de caissons, de voitures, de chevaux qui arrêtaient toute circulation. Les soldats, entassés dans les rues avec le matériel de l’artillerie, étaient exposés aux plus grands périls en cas de bombardement.

« J’apprenais de plus qu’il restait un seul jour de vivres dans les magasins de la place, les approvisionnements amenés de Mézières par le chemin de fer ayant été renvoyés à Mézières au premier coup de canon.

« Dans ces conditions et sur un nouvel ordre de l’Empereur, je me résignai à aller négocier près de M. le comte de Moltke les conditions d’une capitulation. Dès les premiers mots de notre entretien, je reconnus que le comte de Moltke avait malheureusement une connaissance très exacte de notre situation et de notre complet dénuement en toutes choses. Il me dit qu’il regrettait de ne pouvoir accorder à l’armée tous les avantages mérités par sa conduite valeureuse, mais que l’Allemagne était obligée de prendre des mesures exceptionnelles à l’égard d’un gouvernement n’offrant, disait-il, aucune chance de stabilité ; qu’en raison des attaques répétées et du mauvais vouloir de la France à l’égard de son pays, il lui était indispensable de prendre des garanties matérielles. En conséquence, il se voyait contraint d’exiger que l’armée fût faite prisonnière.

« Je ne crus pas devoir accepter de telles conditions. On me prévint que le lendemain matin la ville serait bombardée, et je me retirai avec la menace de voir le bombardement commencer à neuf heures si la convention n’était point arrêtée avec l’ennemi.

« Le 2 septembre, au point du jour, les généraux de corps d’armée et de division se réunirent en conseil de guerre, et, après examen des ressources de la place, il fut décidé à l’unanimité que l’on ne pouvait éviter de traiter avec l’ennemi.

« Le même jour, à neuf heures, je me rendis au quartier général du comte de Moltke, où j’obtins quelques adoucissements aux mesures proposées.

« Je ne connais pas encore le chiffre exact de nos pertes, mais j’évalue de 15 à 20 000 hommes le nombre de morts et de blessés pour les deux journées de Beaumont et de Sedan.

« L’ennemi assure nous avoir fait 30 000 prisonniers dans ces deux mêmes journées. À la bataille livrée sur le plateau d’Illy, nous avions de 60 à 65 000 combattants. M. de Moltke lui-même a reconnu que nous avons lutté contre 220 000 hommes, et que la veille, à 5 heures du soir, un corps prussien d’un effectif supérieur à celui de notre armée était déjà placé sur notre ligne de retraite. Une lutte soutenue pendant quinze heures contre des forces très supérieures me dispense de faire l’éloge de l’armée. Tout le monde a noblement fait son devoir.

« Je regrette profondément de n’être arrivé à l’armée que le soir d’un insuccès, et de n’en avoir pris le commandement que le jour où une grande infériorité numérique et les conditions dans lesquelles étaient placées les troupes rendaient la défaite inévitable.

« C’est le cœur brisé que j’ai apposé ma signature au bas d’un acte qui consacre un désastre pour la France, sacrifice que mes compagnons d’armes et d’infortune sont peut-être seuls susceptibles de bien comprendre.

« J’avais fait connaître tout d’abord au général de Moltke que je ne séparais point mon sort de celui de l’armée. Je suis en route pour Aix-la-Chapelle, où je vais me constituer prisonnier, accompagné de mon état-major particulier et de l’état-major général du 5e corps, qui, pendant toute la bataille, en l’absence de l’état-major général du maréchal de Mac-Mahon, a rempli près de moi les fonctions d’état-major général de l’armée.

« D’Aix-la-Chapelle, je compte me rendre en Wurtemberg, à Stuttgard, ville qui m’a été désignée pour lieu de mon internement.

« Le général commandant en chef,
« De Wimpffen. »


Il ne restait plus qu’à exécuter la fatale capitulation. Le 3 septembre, l’armée française, laissant ses armes dans Sedan, se rendit dans la presqu’île d’Iges, formée par un repli de la Meuse et un canal qu’un seul pont traverse au village de Claire. « C’est, dit M. le commandant Corbin dans son journal de marche du 1er corps d’armée, c’est dans cet espace étroit, détrempé par des pluies abondantes qui commencèrent le 3 septembre et durèrent plusieurs jours sans interruption, que 70 000 hommes devaient être détenus pendant près de dix jours, dans la boue, sans abri, sans vivres, ayant pour toutes ressources les pommes de terre qu’ils trouvaient dans les champs et qui furent rapidement épuisées. »

Lorsque le vainqueur daigna donner l’ordre du départ, nos malheureux soldats furent acheminés en colonnes vers les places fortes de l’Allemagne, où ils devaient subir pendant de longs mois les horreurs de la captivité. « Pendant longtemps les malheureuses populations de l’Est virent défiler lentement sur les routes des convois de soldats français, amaigris par les souffrances de la campagne, avec leurs vêtements en loques, leurs chaussures usées et la longue barbe des captifs. Ils étaient conduits par des détachements d’infanterie bavaroise. Les soldats allemands, tout joyeux de cette victoire inespérée, ne craignaient plus de représailles et se conduisaient envers leurs prisonniers en garde-chiourme plutôt qu’en vainqueurs [1]. »

  1. Camille Farcy, Histoire de la guerre de 1870-71.