Récits d’un Chasseur/14

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Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Ollendorf (p. 310-330).


XIV


LÉBÉDIANE


Un des principaux plaisirs de la chasse, mes chers lecteurs, consiste en ce qu’elle fait perpétuellement passer le chasseur d’un lieu dans un autre, ce qui, pour un oisif, n’est certes pas sans agrément. Sans doute, surtout quand il pleut, il n’est pas très agréable d’errer par les chemins, d’aller au hasard et d’arrêter chaque moujik qui passe pour lui demander le chemin de Mordovka, puis, à Mordovka, de s’enquérir auprès d’une stupide baba (les hommes sont aux champs) quelle est la plus prochaine auberge, et enfin, après avoir parcouru dix verstes encore, d’arriver, non pas dans une auberge, mais dans quelque très pauvre village nommé Khoudoboubnovo, au grand étonnement d’un troupeau de porcs pataugeant dans l’ornière et plongés jusqu’aux oreilles dans une boue noirâtre. Il n’est pas amusant non plus d’être cahoté sur des ponts branlants, de descendre dans des ravins, et de passer à gué des ruisseaux marécageux. Elles sont sans charme les journées entières perdues à traverser les grandes routes envahies d’herbes, et à consulter quelque énigmatique poteau, qui porte le chiffre 22 sur un côté et 23 sur l’autre. Les œufs, le lait et le pain de seigle deviennent monotones à la fin ; mais auprès de ces petits désagréments, que de grands plaisirs !

Ce qui précède expliquera déjà comment, il y a cinq ans, je tombai, sans l’avoir voulu, à Lébédiane, un jour de foire. Nous autres chasseurs, il nous arrive de quitter le domaine paternel en nous promettant de rentrer le lendemain au soir, et, tout en marchant, tout en tuant cailles et bécasses, de nous arrêter, étonnés d’apercevoir la rive de la Petchora. On n’ignore pas, du reste, que tout chasseur est aussi grand amateur de chevaux…

J’arrivai donc, par hasard, à Lébédiane. Je descendis à l’auberge, je changeai de vêtements et me rendis à la foire. Le garçon de l’auberge, grand efflanqué de vingt ans, à voix de ténor nasillard, m’avait déjà appris, en me déshabillant, que le prince N…, remonteur du régiment ***, s’était arrêté dans leur traktir ; qu’il y avait actuellement dans Lébédiane beaucoup d’autres gentilshommes ; que, le soir, les tziganes chanteraient et qu’on donnerait au théâtre Pane Twordowski ; que les chevaux se vendaient cher, mais qu’il y en avait de très beaux.

Au champ de foire, je vis d’interminables rangées de telegas et des chevaux de toutes sortes, trotteurs, chevaux de haras, chevaux de charroi, de roulage, de trait, rosses de moujiks. Les meilleurs, bien nourris et luisants, étaient assortis par nuances de pelage, couverts de housses bariolées, attachés court à la traverse du fond des telegas, et tous rangeaient craintivement leur train de derrière sous l’ombre du fouet du maquignon. Les chevaux de pomiéstchiks, envoyés par les nobles des steppes sous la garde de quelque vieux cocher et de deux ou trois garçons de haras, secouaient leur crinière, piétinaient d’ennui et rongeaient les dossiers des telegas. Les juments de Viatka, au pelage rouan vineux, se serraient les unes contre les autres ; immobiles et majestueux comme des lions, s’isolaient, au contraire, des trotteurs aux larges croupes, aux queues onduleuses, aux jambes velues, à la robe gris-pommelé, noire ou alezan. Devant eux les amateurs s’arrêtaient avec respect. Dans les rues formées par les chariots, pullulaient des groupes d’hommes de toutes conditions, maquignons en cafetan bleu, en haut bonnet, qui clignaient malicieusement de l’œil en attendant le chaland, Bohémiens aux yeux de loup, à la chevelure bouclée, s’agitant comme des enragés, regardant les chevaux aux dents, leur relevant les pieds et la queue, etc. Et tous criaient, juraient, tiraient au sort, et faisaient leur manège autour d’un remonteur en casquette et en manteau militaire à collet de castor. Un fort cosaque, à cheval sur un hongre maigre à cou de cerf, le vendait tel quel, c’est-à-dire sellé et bridé. Des moujiks en touloupe déchirée à l’aisselle s’efforçaient désespérément de se faire jour au travers de la foule, et montaient par dix dans une telega attelée d’un cheval qu’il s’agissait d’essayer… Ailleurs, des gens, avec le secours d’un Tzigane, discutaient un marché, topaient cent fois de suite au sujet d’une méchante rosse couverte d’une natte, tandis que la rosse clignotait tranquillement, comme s’il n’eût pas été question d’elle. Et que lui importe, en effet, par qui elle sera bâtonnée ? Ailleurs encore, des pomiéstchiks au front large, aux moustaches teintes, aux grands airs fiers, vêtus de vestons de camelot, une manche passée, l’autre ballante, causaient cordialement avec des marchands ventrus en chapeaux de feutre et en gants verts. Des officiers de divers régiments se pressaient aussi à la foire. Un long cuirassier, d’origine allemande, demandait avec flegme à un maquignon boiteux combien il voulait d’un rouan. Un hussard blondasse, qui n’avait pas vingt ans, assortissait une pristiajnaïa à sa maigre haquenée. Un yamstchik, au chapeau très bas et rond entouré d’une plume de paon, cherchait une korrennaïa. Les cochers tressaient la queue de leurs bêtes, mouillaient de salive leurs crinières et paraissaient donner à leurs bârines de respectueux conseils. Des gens qui venaient de conclure un marché couraient au traktir[1] ou au cabaret, selon leur condition. Et tout cela remuait, criait, grouillait, se disputait, faisait la paix, s’injuriait, riait, dans la boue jusqu’aux genoux. Je voulais faire l’acquisition d’une troïka passable pour ma voiture. J’avais trouvé deux chevaux, mais il m’était impossible d’assortir le troisième. Après un douloureux dîner, je me rendis au café – si j’ose parler ainsi – où chaque soir s’assemblent les commissaires aux remontes, les propriétaires de haras et les voyageurs. Dans la salle de billard, tout inondée des ondes plombées de la fumée de tabac, se trouvaient une vingtaine de personnes – jeunes pomiéstchiks en vestons à brandebourgs et à pantalons gris, aux tempes allongées, aux petites moustaches huilées, regardant autour d’eux d’un air fier et noble ; d’autres, en casaquins, aux cous courts et aux yeux noyés de graisse, soufflaient avec difficulté. Des officiers causaient librement entre eux. Le prince N…, jeune homme de vingt ans, à la mine joviale, en tunique déboutonnée, en chemise de soie rouge et en large culotte de velours noir, jouait au billard avec Victor Khlopakov, sous-lieutenant en retraite.

Victor Khlopakov, homme petit, aux cheveux noirs, aux yeux châtains, au nez épaté et relevé, sautille en marchant, porte le bonnet sur l’oreille, retourne les manches de son surtout militaire qui est doublé de calicot gris, et agite sans cesse ses bras dans des gestes ronds. M. Khlopakov a le talent particulier de s’insinuer très vite parmi les riches écervelés de Pétersbourg ; il boit, fume, joue avec eux et les tutoie. Pourquoi est-il aimé d’eux ? C’est assez difficile à expliquer. Il n’a point d’esprit, il n’est pas même drôle ; ce serait le dernier des bouffons. Il est vrai qu’on le traite comme un bon enfant vulgaire et sans importance. On va avec lui deux ou trois semaines durant ; puis, tout à coup, on ne le salue plus. Une singularité de Khlopakov consiste à employer un ou deux ans de suite une expression unique qu’il place partout, et une expression excessivement sotte, qui, Dieu sait pourquoi ! fait rire tous ceux qui l’entendent. Il y a une huitaine d’années, il ne cessait de dire : « Je vous salue humblement ; je vous remercie humblement. » Et ses protecteurs se pâmaient. Plus tard, il employa cette phrase plus compliquée : « Non, vous déjà, qu’est-ce que c’est ? Ça se trouve comme ça », avec le même éclatant succès. Plus tard encore, ce fut : « Ne vous échauffez pas, homme du bon Dieu, cousu dans une peau de mouton », etc. Eh bien, ces méchants bons mots si peu amusants le nourrissent et l’habillent depuis longtemps (car il a mangé son patrimoine et vit au compte de ses amis). Notez qu’il n’a aucune qualité, sauf pourtant qu’il peut fumer cent pipes en un jour, jouer au billard en levant la jambe droite plus haut que la tête tout en visant, limer pendant deux minutes avant de frapper la bille. Mais on conviendra que ce sont là des mérites rarement appréciés. Il boit sec, mais en Russie cela n’est pas très caractéristique. Bref, son succès fut toujours pour moi une énigme. N’oublions pourtant pas de noter qu’il est prudent, qu’il ne médit jamais de personne, qu’il ne porte pas, comme on dit, les ordures hors de l’isba.

« Allons, pensai-je en voyant Khlopakov, quel est son « mot » ? »

Le prince fit la blanche.

– Trente à rien, cria le marqueur, un phtisique au visage sombre et aux yeux plombés.

Le prince bloqua la jaune dans la poche du coin.

– Hé ! toussota approbativement de tout son ventre un gros marchand assis dans un coin, buvant devant une petite table chancelante.

Il s’intimida lui-même d’avoir fait tant de bruit ; mais, ayant constaté que personne ne l’avait observé, il respira et se caressa la barbe.

– Trente-six à très peu, nasilla le marqueur.

– Eh bien, qu’en dis-tu, frère ? demanda le prince à Khlopakov.

– Eh bien, c’est comme un rrrakalioon, positivement un rrrakalioon.

– Quoi, quoi ? s’esclaffa le prince, répète un peu.

– Un rrrakalioon.

« Voilà le mot », pensai-je.

Le prince mit la rouge dans la poche.

– Hé ! prince, ce n’est pas le jeu, balbutia tout à coup un petit officier blond, aux yeux rouges, au nez court, au visage d’enfant assoupi ; vous ne jouez pas le jeu… il aurait fallu… ce n’est pas cela.

– Comment donc ? dit le prince en regardant par-dessus son épaule.

– Il aurait fallu… au triplé.

– Vraiment ? marmotta le prince entre ses dents.

– Alors, prince, ira-t-on voir les Tziganes ? se hâta de dire le jeune homme, confus. Stechka chantera… Iliouchka…

Le prince ne répondit pas.

– Rrrakalioon, frère, dit Khlopakov en fermant malicieusement l’œil gauche.

Le prince rit aux éclats.

– Trente-neuf à rien ! annonça le marqueur.

– Rien ? Regarde un peu si je fais la jaune (Khlopakov visa, lima et manqua de touche). Hé ! hé ! Rrrakalioon ! cria-t-il avec dépit.

Le prince rit de nouveau.

– Comment ? comment ?

Mais Khlopakov ne répéta pas son mot : il faut de la coquetterie.

– Vous avez daigné manquer de touche : cela fait quarante à très peu. Permettez que je vous donne un peu de craie.

– Oui, Messieurs, dit le prince, en s’adressant à tout le monde sans regarder personne, vous savez qu’on est convenu aujourd’hui d’acclamer au théâtre la Verjembizkaïa ?

– Comment donc ! comment donc ! absolument, s’écrièrent plusieurs personnes, flattées de répondre au prince.

– La Verjembizkaïa est une actrice excellente, bien supérieure à la Sopniakova, dit de son coin un petit homme chétif, à moustaches courtes et à lunettes.

Le malheureux soupirait pour la Sopniakova – et le prince ne le remercia même pas d’un regard.

– Gâçon, hé ! une pipe, dit un grand monsieur aux traits réguliers, l’air digne, le visage dévoré aux deux tiers par une immense cravate, tous les indices d’un Grec.

Le garçon courut chercher une pipe, et, en rentrant, il annonça au prince que le yamstchik Baklaga le demandait.

– Qu’il m’attende, et porte-lui de la vodka.

– À votre service.

Baklaga était un jeune yamstchik de jolie figure ; le prince l’aimait, lui donnait des chevaux, l’emmenait dans de longues promenades et passait avec lui des nuits entières… Ce prince, qui a été un grand écervelé, n’est plus reconnaissable aujourd’hui : il est parfumé, sanglé ; et comme il s’occupe du service ! et comme il est sérieux !

Cependant, la fumée du tabac commençait à me cuire les yeux. Après avoir entendu une fois encore l’exclamation de Khlopakov et le rire du prince, je regagnai ma chambre, où déjà, sur un étroit divan de crin à dossier cintré, mon domestique avait fait mon lit.

Le lendemain, j’allai voir les chevaux dans les cours des maisons et je commençai par ceux d’un maquignon fameux, nommé Sitnikov. J’entrai dans une cour. Devant la porte grande ouverte de l’écurie, j’aperçus Sitnikov lui-même, homme déjà sur le retour, gros et grand, en petite touloupe de lièvre, le collet relevé.

À ma vue, il se dirigea lentement vers moi, souleva de ses deux mains son bonnet, et me dit en traînant :

– Ah ! je vous salue bien. Vous venez voir de petits chevaux ?

– Oui, de petits chevaux.

– Et quelle sorte de chevaux précisément, si j’ose le demander ?

– Montrez-moi ce que vous avez.

– Avec plaisir.

Nous entrâmes dans l’écurie. Trois ou quatre chiens blancs se levèrent du foin et vinrent à nous en remuant la queue ; un vieux bouc s’éloigna mécontent ; trois palefreniers en épaisses touloupes crasseuses nous saluèrent. À droite et à gauche, les stalles, bien aménagées, contenaient une trentaine de chevaux lavés, peignés, étrillés. Sur les cloisons roucoulaient des pigeons.

– Voulez-vous un cheval de trait ou de haras ?

– De trait et de haras.

– Nous comprenons, nous comprenons.

– Petia, amène Gornostaï.

Nous retournâmes dans la cour.

– Voulez-vous un banc ?… Non ?… Comme il vous plaira.

On entendit des pas de cheval dans l’écurie, un bruit de fouet ; puis Petia, homme de quarante ans, grêlé et hâlé, s’élança, tapant par la bride un bel étalon gris, le fit lever sur ses pieds de derrière, courut avec lui deux fois autour de la cour et l’arrêta adroitement dans l’endroit le plus avantageux. Gornostaï s’étira, s’ébroua, hennit, balança la queue et fit une courbette à notre intention.

« Voilà un oiseau bien dressé », pensai-je.

– Lâche-lui la bride, dit Stinikov, qui m’observait. Qu’en pensez-vous ?

– Ce n’est pas un mauvais cheval, mais les jambes de devant sont faibles.

– Tout ce qu’il y a de plus solides, répliqua le maquignon péremptoirement. Et la croupe, hein ? voyez un peu cela ! Un vrai dessus de poil à donner envie de s’y coucher.

– Les pâturons sont trop longs.

– Quoi ! trop longs ? Eh ! Petia, fais courir au trot ! Au trot ! on te dit : ne le laisse pas galoper.

Petia recommença son manège.

– Reconduis-le dans sa stalle, dit Sitnikov, me voyant silencieux, et amène-nous Sokol.

Sokol, étalon marron, de sang hollandais, à croupe cambrée et à panse levrettée, me parut meilleur que Gornostaï. Mais il était de ces chevaux dont les chasseurs disent : « Ils sabrent, massacrent et font prisonnier » – c’est-à-dire ils se tortillent en marchant, jettent les pieds de devant à droite et à gauche et font peu de chemin. Les marchands mûrs affectionnent cette sorte de chevaux, dont le trot rappelle l’allure d’un agile garçon de restaurant. Ils sont bons à être attelés seuls, pour une promenade d’après-dîner. Élégants, penchant la tête de côté, ils tirent courageusement une lourde drojka chargée d’un cocher qui a mangé à ne plus pouvoir parler et d’un marchand en compagnie de sa femme, un monceau de chair enveloppé de soie bleu de ciel couronné d’un mouchoir lilas.

Je renonçai à Sokol. Sitnikov me fit voir encore quelques chevaux. À la fin, un gris-pommelé des haras de Voëikov me plut. Je ne pus me refuser le plaisir de lui caresser la tête. Aussitôt Sitnikov affecta la plus grande indifférence.

– Marche-t-il bien ? demandai-je.

– Oui, il marche, répondit tranquillement le maquignon.

– Ne pourrait-on pas voir ?

– Pourquoi pas. Hé, Kousia, attelle vite Dogoniaï à la drojka.

Kousia, très habile en ces sortes d’épreuves, passa trois fois devant nous dans la rue. Le cheval courait bien, ne butait ni ne ruait, avait le jeu du jarret libre et correct, et la queue bien portée.

– Qu’en voulez-vous ? demandai-je.

Sitnikov me fit un prix extravagant.

Nous marchandions dans la rue, quand tout à coup une troïka magistralement dirigée s’arrêta devant la porte de Sitnikov. Dans une élégante telega de chasse était assis le prince N… ; près de lui se dressait Khlopakov, Baklaga menait… et comme il menait ! Il aurait pu, le brigand, passer à travers une boucle d’oreille. Les pristiajnaïas, chevaux bais, petits, vifs, aux jambes et aux yeux noirs, sont comme du feu. Ils tiennent à peine en place. La korrennaïa a un cou de cygne, la poitrine saillante, des jambes qui sont des flèches et ne fait qu’agiter la tête et cligner des yeux. Quel bel attelage !

– Votre Sérénité ! je vous prie d’entrer, cria Sitnikov.

Le prince sauta à terre, Khlopakov descendit lentement de l’autre côté.

– Bonjour, frère : as-tu des chevaux ?

– Comment n’en aurais-je pas pour Votre Sérénité ? Entrez donc, je vous prie. Petia, amène-nous Pavline, et dis qu’on prépare Pokhvalni. Quant à vous, batiouchka, ajouta-t-il en s’adressant à moi, nous finirons une autre fois. Foma, un banc à Sa Sérénité !

D’une écurie particulière que je n’avais pas remarquée on fit sortir Pavline. C’était un beau bai brun, un animal puissant. Il s’élança en l’air des quatre pieds. Sitnikov détourna même la tête et ferma les yeux.

– Rrrakalioon ! s’écria Khlopakov, j’aime ça.

Le prince rit. On se rendit maître de Pavline, non sans peine. Il traîna le palefrenier. À la fin on le mit contre un mur. Il soufflait, tressaillait, levait les pieds, et Sitnikov l’irritait encore avec le fouet.

– Où regardes-tu, hein, drôle ? Je t’arrangerai, moi !… disait le maquignon d’un ton de menace caressante en contemplant lui-même avec fierté son cheval.

– Combien ? demanda le prince.

– Pour Votre Sérénité, cinq mille.

– Trois.

– Impossible, voyez Sérénité.

– On te dit trois, Rrrakalioon ! dit Khlopakov.

Je n’attendis pas la conclusion de l’affaire, et je sortis.

Au bout de la rue, je vis sur la porte cochère d’une petite maison grise un grand écriteau ou était dessiné à la plume un cheval qui avait la queue en trompette et le cou infini ; sous les sabots du cheval étaient inscrites les paroles suivantes, d’une écriture ancienne : « Ici se vendent des chevaux de différentes robes, provenant des haras stepniaques d’Anastasi Ivanitch Tchernobaï, de Tambov. Ces chevaux sont de première qualité, dressés en perfection et d’une humeur docile. Messieurs les amateurs sont priés de s’adresser à Anastasi Ivanitch lui-même, qui est ici, et en cas d’absence au cocher Nazarov. Que Messieurs les acheteurs honorent le vieillard de leur clientèle ! »

« Allons ! pensai-je, je vais examiner les sujets de M. Tchernobaï. »

Je voulus pousser la petite porte, mais contre l’usage général elle était fermée au verrou : je frappai.

– Qui est là ? Un acheteur ? dit une voix de femme.

– Un acheteur.

– Tout de suite, batiouchka, tout de suite !

La petite porte s’ouvrit, et je vis une baba de cinquante ans, la tête nue, une touloupe flottant sur les épaules et les jambes dans des bottes.

– Entrez, batiouchka. Je vais vous annoncer à Anastasi Ivanitch.

– Nazarov ! eh ! Nazarov !

– Quoi ? chevrota du fond de l’écurie une voix de septuagénaire.

– Prépare les chevaux : il est venu un acheteur.

Elle entra dans la maison.

– Un acheteur ! murmura Nazarov ; et moi qui ne leur ai pas encore lavé la queue.

« Ô Arcadie ! » pensai-je.

– Bonjour, batiouchka ; je te prie d’entrer, dit derrière moi une voix très douce.

Je me retournai. J’avais devant moi un vieillard de moyenne taille, en manteau bleu ; ses cheveux étaient absolument blancs ; il avait un sourire avenant et de très beaux yeux bleus.

– Il te faut des petits chevaux ? Bien, batiouchka. Mais ne veux-tu pas d’abord prendre du thé ?

Je remerciai et refusai.

– À ta volonté, batiouchka ; excuse-moi, je suis du vieux temps. (M. Tchernobaï parlait sans hâte, en accentuant la lettre o.) J’agis en toute simplicité, sais-tu. Nazarov ! ajouta-t-il sans élever la voix.

Nazarov, vieillard au visage tout strié de rides, au nez en bec de vautour et à la barbe pointue, se montra sur le seuil de l’écurie.

– Quelle sorte de chevaux désires-tu, batiouchka ? me dit M. Tchernobaï.

– Pas trop cher. De trait, pour la kibitka.

– Fort bien, à ta guise. Nazarov, montre au bârine le hongre gris ; tu sais, au fond à gauche, le bai brun et le bai, né de Krassotka. (Nazarov rentra dans l’écurie.) Et amène-les tels quels, avec le lien, entends-tu ? Chez moi, batiouchka, poursui-vit-il en me regardant en face avec modestie, tu n’es pas chez les maquignons, que Dieu bénisse ! Eux, ils emploient gingembre, marc de vin, sel, quoi encore ! Qu’ils restent avec Dieu ! Chez moi, batiouchka, tout est sur la main.

On fit tour à tour sortir les chevaux : aucun ne me plut.

– Eh bien, remets-les au râtelier avec Dieu, dit Anastasi Ivanitch, et montres-en d’autres.

On en fit paraître trois encore.

Mon choix tomba sur un cheval dont on ne me demanda pas cher. Je marchandai un peu : M. Tchernobaï ne s’échauffait pas et parlait avec tant de bonté et de gravité que je me rendis bientôt et donnait les arrhes.

– Eh bien, à présent, dit Anastasi Ivanitch, permets que nous suivions l’ancien usage de cession du pan au pan. Tu me remercieras de cette bête-là. C’est frais comme la noisette, un vrai stepniak, et bon à tout brancard.

Il fit le signe de la croix, mit sur son avant-bras droit le pan de son manteau, la main couverte tenant le licou, et passa le cheval.

– Possède-le maintenant avec Dieu… Et tu ne veux pas prendre le thé ?

– Non, merci : j’ai hâte de rentrer.

– Comme il te plaira. Veux-tu que mon petit cocher te mène le cheval maintenant ?…

– Oui, maintenant, je vous prie.

– Soit, batiouchka, soit… Vassili ! Hé ! Vassili ! va avec le bârine, mène lui le cheval, et reçois l’argent. Adieu, batiouchka, avec Dieu !

– Adieu, Anastasi Ivanitch !

Le cheval fut amené à mon auberge. Le lendemain même, il était fiévreux et boiteux. Je le fis atteler : il reculait en arrière ; on le frappa du fouet : il rouait et se couchait par terre. Je retournai chez M. Tchernobaï.

– Le patron est-il à la maison ?

– À la maison.

– Eh bien, lui dis-je, vous m’avez vendu un cheval malade.

– Malade ? Dieu m’en garde !

– Il a la fièvre, il boite, il est rétif.

– Je ne sais pas : c’est sans doute ton cocher qui l’a gâté ; quant à moi, je prends Dieu à témoin…

– Anastasi Ivanitch, il est juste que vous repreniez ce cheval.

– Non, batiouchka, ne vous fâchez pas : une fois hors de la cour, c’est fini. Vous deviez examiner avant de conclure.

Je me soumis et partis en riant, me félicitant de n’avoir pas payé la leçon trop cher.

Le surlendemain, je partis. Trois semaines plus tard, je revis Lébédiane. Au café, fréquenté par mes anciennes connaissances, le prince N… jouait au billard. Mais la destinée de Khlopakov avait déjà subi sa péripétie ordinaire : le petit officier blond lui avait succédé dans les bonnes grâces du prince.

Khlopakov essaya une dernière fois devant moi son petit mot naguère magique, espérant que peut-être il réveillerait un gai souvenir ; mais le prince fronça les sourcils et haussa les épaules : Khlopakov baissa la tête, se retira dans un coin et se mit silencieusement à bourrer sa pipe.

  1. Auberge.