Récits d’un Chasseur/3

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Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Ollendorf (p. 50-69).


III


L’EAU DE FRAMBOISE


Au mois d’août, les chaleurs de midi à trois heures sont tellement intolérables, que le chasseur le plus enragé se voit contraint de renoncer à son plaisir favori. Son chien, lui aussi, quelque dévoué qu’il soit, commence à lui lécher l’éperon ; il le suit pas à pas, tirant la langue, et les yeux mi-clos. Si le maître se retourne et lui adresse des reproches, il lève sur lui un regard confus, agite péniblement la queue, mais ne prend pas les devants. Je me mis pourtant en route un de ces jours-là ; une fois parti, longtemps, je résistai à la tentation d’abandonner la chasse et de m’étendre à l’ombre dans un endroit frais ; longtemps, mon infatigable chien continua de fouiller les buissons ; mais la chaleur devint tellement accablante que je dus aviser à la conservation du peu de forces qui nous restaient encore.

Je ne songeai plus qu’à gagner le bord de l’Ista, déjà connu de mes bienveillants lecteurs ; je dévalai de la berge jusqu’à une source bien connue dans tout le district sous le nom de l’Eau de Framboise. Cette source jaillit d’une gerçure de la berge que le temps a peu à peu transformée en un petit ravin assez profond et va de là tomber dans la rivière avec un bruit joyeux. Quelques bouquets vivaces de jeunes chênes viennent encore ajouter au pittoresque du ravin, et autour de la source verdoie une herbe courte et veloutée. Les rayons du soleil ne frappent que par échappées l’onde froide et argentine. Sur l’herbe, je trouvai une sébile de bouleau laissée là par quelque moujik philanthrope. Je me désaltérai, m’étendis à l’ombre, et de là mon regard explora le site.

Près de la baie formée à sa chute par le rapide courant que je dominais, couché comme une agreste divinité fluviale, et qui pullulait de menu poisson frétillant, deux vieillards, que je n’avais pu remarquer en passant à dix pas d’eux tout à l’heure, étaient assis le dos tourné au ravin. L’un, assez fort, de haute taille, était vêtu d’un cafetan vert foncé et coiffé d’une casquette de drap rembourrée de duvet ; il pêchait à la ligne. L’autre, maigre et chétif, affublé d’un veston rapiécé, tête nue, tenait le pot aux vers et, de temps en temps, couvrait de sa main sa tête grise comme pour parer à un coup de soleil. Je regardai ce dernier avec attention, et ne tardai pas à reconnaître en lui un nommé Stépouchka, de Choumîkhino. Voulez-vous, chez lecteur, me permettre de vous présenter ce brave homme ?

À quelques verstes de mon village, s’élève la commune de Choumîkhino, dominée par une église construite en pierre et dédiée aux bienheureux Kozma et Damian. Devant la façade de cette église, s’étalait jadis une ample maison seigneuriale, flanquée en retrait d’un nombre considérable de constructions : offices, ateliers, écuries, remises, salles de bains, cuisines, pavillons d’été, chambres d’hôtes et d’intendants, orangeries, escarpolettes et autres constructions plus ou moins utiles. Ce château avait été habité par de riches pomiéstchiks. Tout alla bien jusqu’au jour où un incendie vint tout détruire.

Les maîtres allèrent s’arranger plus loin une demeure provisoire sortable. Le manoir devint désert et l’espace incendié devint, au bout de quelque temps, un fort bon jardin potager, orné de ruines formées par les anciennes fondations. Des quelques poutres qu’on était parvenu à préserver du feu, on construisit tant bien que mal une petite isba ; on la recouvrit de planches achetées dix ans auparavant pour construire un pavillon de style gothique. On y logea le jardinier Mitrofane, sa femme Aksinia et leurs sept enfants. Mitrofane était chargé de fournir de légumes la table de son seigneur à 150 verstes de là. À Aksinia, on confia la garde d’une vache du Tyrol, achetée très cher à Moscou, et qui, malheureusement étant stérile, ne donnait pas de lait. À Aksinia fut confié aussi un canard huppé, couleur de fumier, unique volatile du « seigneur ». Aux enfants, à cause de leur extrême jeunesse, on ne demanda aucun travail.

Il m’est arrivé deux fois de passer la nuit chez ce jardinier, et parfois aussi, en passant, je lui achetais des concombres, qui, Dieu sait pourquoi, se distinguaient chez lui, même en été, par leur grosseur et par leur tégument épais et jaunâtre. C’est chez lui que je vis Stépouchka pour la première fois.

Tout homme a une position quelconque dans la société humaine et quelques relations ; à tout dvorovi on donne sinon des gages, tout au moins quelques sous pour ses besoins. Stépouchka ne recevait rien de personne, n’était parent ni allié de personne, et personne ne semblait avoir à s’inquiéter de son existence. Cet homme n’avait pas même un passé à lui ; on ne parlait point de Stépouchka ; je crois vraiment qu’il n’avait pas été compris dans le recensement. On avait ouï dire vaguement que Stépouchka avait été en un certain temps valet de chambre de quelqu’un qu’on ne nommait pas, sans qu’on pût expliquer ni quelle était son extraction, ni comment il était tombé parmi les sujets du seigneur de Ghoumîkhino, ni comment il s’était procuré le veston qu’on voyait sur ses épaules depuis un temps immémorial. Où vivait-il ? de quoi ? personne ne le savait, et, d’ailleurs, ces questions n’intéressaient personne.

Il y avait dans le village un vieillard centenaire du nom de Trofimitch, qui connaissait la généalogie de tous les dvorovi jusqu’à la quatrième génération ; tout ce qu’il put se rappeler, c’est que Stépouchka avait dû naître d’une femme turque, que son feu maître, le général Alexéï Romanitch, avait amenée avec lui.

Même aux jours de grande fête, jours de libéralité seigneuriale et de bombance où, selon l’ancienne coutume russe, on mangeait des pâtés au gruau et où l’on buvait de la vodka verte, Stépouchka ne paraissait point autour des grandes tables et des tonneaux montés sur chevalet ; il n’osait ni saluer les distributeurs, ni approcher de la main du seigneur en buvant tout d’un trait à sa santé et à sa gloire un verre rempli par la main grasse de l’intendant ; il n’aspirait à rien et n’avait rien, à moins que quelque bonne âme, en passant, ne donnât au pauvre diable le reste d’un pâté. Le jour de Pâques, tout le monde s’embrasse, et on l’embrassait comme les autres, parce qu’après tout il avait figure d’homme ; mais il ne retroussait pas sa manche graisseuse, il ne retirait pas du fond de sa basque un œuf rouge ; il ne le présentait pas en clignant des yeux et haletant aux jeunes maîtres ou à la bârinia, leur mère.

Il vivait, l’été, derrière une cage à poulets dans une grange ; l’hiver, dans l’entrée du bain villageois ; à l’époque des plus grands froids, il se hissait dans un grenier à foin. On l’avait accoutumé à toutes les humiliations, aux coups même, sans qu’il songeât à formuler une plainte ; il semblait en vérité n’avoir de sa vie desserré les dents, ni pour demander, ni pour se plaindre.

Après l’incendie, le pauvre abandonné se blottit chez le jardinier Mitrofane. Celui-ci ne lui dit pas : « Tu vivras chez moi, » mais il ne lui dit pas non plus : « Va-t’en. » Au reste, vivre chez le jardinier était bien au-dessus de l’ambition de Stépouchka ; il planait sur le potager. Il opérait ses mouvements et ses déplacements sans être entendu ni vu de personne ; il éternuait et toussait dans sa main, et cela d’un air effrayé. Toujours soucieux et silencieux, il allait et venait, comme la fourmi, pour avoir à manger, seulement à manger.

En effet, si mon Stépouchka n’eût point été occupé depuis le matin jusqu’à la nuit close de sa nourriture, il serait mort de faim. Mauvaise affaire : ne pas savoir le matin si on mangera le soir. Un jour, on le voit assis derrière une palissade, dévorant un gros radis, suçant une carotte, ou bien mettant en menus morceaux un chou de rebut. D’autre fois, il geint sourdement en traînant un seau d’eau, allume du feu sous un pot, tire de sa poitrine on ne sait quoi de noirâtre et le jette dans la gamelle. Tantôt dans son recoin, il remue quelque objet en bois, puis il met des clous quelque part, se faisant peut-être un petit rayon pour son pain, et il fait tout cela dans le plus grand silence possible, en cachette ; vous regardez… il a disparu ; tantôt il s’absente pour deux jours, et, bien entendu, personne ne s’occupe de cette absence ; puis, tout à coup, il se trouve qu’il est là, à l’abri d’une palissade, occupé à rassembler tout doucement des copeaux sous un vieux trépied de fer.

Son visage est petit, ses yeux jaunâtres, sa chevelure surabonde au-dessus des sourcils et aux tempes ; il a le nez très pointu et les oreilles larges, longues, transparentes comme celles de la chauve-souris, une barbe d’homme qui ne s’est pas rasé depuis quinze jours, jamais plus, jamais moins longue. Tel était le Stépouchka que je rencontrai sur la rive de l’Ista, assis près d’un autre vieillard.

Je les accostai, les saluai et m’assis à côté d’eux. Dans le compagnon de Stépouchka, j’avais distingué une figure qui m’était aussi connue. C’était un affranchi du comte Petr Illitch N. ; son nom était Mikhaïlo Savelitch, surnommé Touman (le Brouillard). Il demeurait chez le mestchanine phtisique de Bolkhovo, aubergiste ; je descendais souvent dans son auberge. Ceux qui passent par la grande route d’Orel : jeunes fonctionnaires et autres oisifs – les marchands enfouis dans leurs lits de plume n’ont pas le temps de s’y arrêter – peuvent encore remarquer, à peu de distance de Troïtski, une énorme maison en bois à deux étages, ou plutôt la carcasse d’une maison totalement abandonnée, à toiture effondrée, à volets barricadés, située juste sur le bord de la route. Même en plein midi, par une belle journée de soleil, il ne peut y avoir de spectacle plus triste que celui de cette ruine. C’est là pourtant qu’habitait jadis le comte Petr Illitch, riche grand seigneur à la manière du siècle dernier, fameux par son hospitalité. Tout le gouvernement d’Orel se donnait rendez-vous chez lui ; on s’y divertissait, on s’y régalait, on y dansait à cœur joie, au tonnerre assourdissant de son orchestre privé, à l’éclat des bombes lumineuses et des chandelles romaines. Il est probable que plus d’une vieille, en passant devant cette demeure de boyard, déserte, soupire au souvenir cruel et doux de ces temps évanouis. Là, pendant bien des années, le comte a mené joyeuse vie ; là, il marchait le front radieux, le sourire sur les lèvres, parmi des flots de conviés et de convives qui lui témoignaient presque de l’adoration. Malheureusement, sa fortune s’épuisa à ce train de vie. Se voyant totalement ruiné, il se rendit à Pétersbourg pour demander un emploi, et… il mourut dans une chambre d’hôtel, sans avoir eu le temps d’attendre une réponse définitive. Touman, qui l’avait servi au temps de ses splendeurs, avait reçu des lettres d’affranchissement du vivant du comte. C’était un homme de soixante-dix ans, ayant encore assez bonne mine. Il souriait presque continuellement, agréablement, comme on ne sourit plus, comme sourient seuls les gens du temps de Catherine, d’un sourire de bon aloi ; en causant, il ouvrait et refermait les lèvres d’une manière lente, les yeux mi-clos ; il prononçait un peu du nez ; il se mouchait et prenait son tabac sans nulle hâte, solennellement.

– Eh bien, Mikhaïlo Savelitch, tu as pris du poisson ?

– Ayez la bonté de voir dans le panier : deux perches, cinq cabots… Montre, Stépan.

Stépouchka me tendit le panier.

– Comment te portes-tu, Stépan ? demandai-je à celui-ci.

– E e e eh ! mais… mais…, bi bi bien, batiouchka, répondit Stépouchka en bégayant ; chaque mot à prononcer semblait lui peser des poudes.

– Et Mitrofane ? va-t-il bien ?

– Bi bi bi bien, certes, batiouchka.

Et le pauvre homme se détourna.

– Ça mord mal, fit Touman ; il fait trop chaud pour la pêche, tout le poisson s’en est allé maintenant dormir à l’ombre des herbes. Hé, Stépan, mets-moi un ver.

Stépan saisit un ver dans le pot, se le mit dans le creux de la main gauche, le tapota, en chaussa l’hameçon, cracha dessus, puis le présenta à Touman.

– Merci, Stépan. Et vous, batiouchka, oui, reprit-il, en s’adressant à moi, vous chassez ?

– Tu le vois.

– C’est ça. Ce chien que vous avez là, est-ce un Anglais ou un Finlandais ? (Le vieillard ne manquait jamais une occasion de montrer qu’il avait un peu vu le monde.)

– Je ne sais pas s’il est de race, mais il est bon.

– C’est ça. Et vous chassez toujours avec des chiens ?

– J’ai deux meutes.

Touman sourit et branla la tête.

– Oui, c’est ça ; il y a tel qui est amateur de chiens et tel autre qui ne prendrait pas les meilleurs si on les lui donnait. Je pense, selon mon tout petit brin de bon sens, que c’est principalement pour la parade qu’il faut tenir des chiens, aussi des chevaux et pour avoir tout et en ordre : et que les chevaux soient tenus en ordre et les piqueurs en ordre, enfin, tout. Le feu comte, Dieu lui fasse grâce ! n’avait, il est vrai, de sa vie été chasseur, et il tenait des chiens, et deux fois l’an il daignait faire la frime de partir en grand-chasse. Voilà tous les piqueurs rassemblés dans la cour en habits rouges galonnés, et les trompettes qui sonnent… Sa Sérénité paraît : c’est bien, c’est animé, et on présente un cheval à Sa Sérénité ; Sa Sérénité monte : le premier piqueur lui chausse les étriers, il ôte son bonnet et lui présente la bride posée sur le bonnet. Sa Sérénité daigne faire claquer sa chambrière, les piqueurs gloussent à la meute et tout se met en marche. L’écuyer suit le comte ; il tient en mains de belles laisses de soie ; c’est merveille que cela, savez-vous ? L’écuyer est assis, vous savez, bien haut, bien haut, sur une selle cosaque ; il a les joues écarlates, les yeux écarquillés. Les visiteurs sont là, cela va sans dire : c’est amusant ; c’est bien comme il faut… Ah ! l’asiatique, il m’a échappé ! ajouta-t-il tout à coup en retirant sa ligne.

– Il paraît que, comme on le dit, le comte avait un grand train de maison.

Le vieillard cracha sur son appât et jeta l’hameçon.

– C’était un vrai seigneur, on le sait. On peut dire que tous les grands personnages de Pétersbourg venaient chez lui, et les plus grands de l’empire mettaient leur grand cordon de Saint-André[1] pour venir à sa table. C’est qu’il était passé maître pour recevoir. Il lui arrivait de m’appeler, il me disait : « Touman, il me faut pour demain des sterlets vivants, il en faut ; ordonne qu’on en trouve, tu as entendu ? – J’ai entendu, Sérénité. » Il fait venir de Paris des cafetans brodés, des perruques, des cannes, des parfums, la décolonne[2], première qualité, des tabatières et de grands tableaux, grands, grands. S’il donnait des banquets ? Ah ! Seigneur Dieu de ma vie !… des fédartfices[3], des promenades en voiture, des salves même de canon. Il avait quarante musiciens d’orchestre. Il leur avait donné un chef allemand ; mais celui-là était aussi par trop fier ; il voulut manger à la table de Sa Sérénité, et il insista si fort que Sa Sérénité l’envoya dîner avec Dieu[4]. Et Sa Sérénité disait : « Mes musiciens connaissent leur affaire sans lui. » C’est son droit de seigneur, il n’y a pas à dire. On se mettait à danser, on s’en donnait jusqu’au jour ; c’était surtout, attendez… l’acossaize matradoura… Hé, hé, hé ! te voilà pris, toi, frère ! (Et il retirait de l’eau une petite perche.) Tiens, prends, Stépan.

– C’était un bârine, un vrai bârine, reprit le vieillard en jetant de nouveau sa ligne, et de plus, une bonne âme. Il me battait parfois ; il tournait la tête, il avait oublié. Une seule chose, c’est qu’il entretenait des matresques[5], et voilà, ce sont ces matresques qui l’ont ruiné ; il les prenait toutes dans la basse classe. Eh bien, qu’est-ce qu’il leur fallait donc tant ? Ce qu’il leur fallait, eh bien, oui, tout ce qui coûtait le plus cher dans toute l’Europe. Dame, on peut suivre son plaisir, et c’est bien ; cela va aux seigneurs ; seulement, il ne faut pas s’y ruiner. Tenez, il y en avait une, elle s’appelait Akoulina ; à présent elle est morte, Dieu lui fasse grâce ! C’était une fille à la douzaine, une fille d’un déciatski[6] de Sitov ; mais une méchante créature, allez. Elle donnait des soufflets à Sa Sérénité, figurez-vous ! Elle l’avait tout à fait ensorcelé, oui. J’avais un neveu à qui elle a rasé le front[7]… Il lui avait versé du tchécolat[8] sur sa robe neuve, et il n’est pas le seul qu’elle ait fait raser. Et, tout de même, je dirai que c’était là le bon petit vieux temps ! ajouta le vieillard en poussant un profond soupir. Il baissa la tête et se tut.

– Eh ! ton bârine, on voit ça, était un homme sévère, repris-je après un silence.

– C’était le goût et la manière de ce temps-là, répondit Touman en branlant la tête.

– Aujourd’hui, ce sont des choses qui ne se font plus, ajoutai-je en l’observant avec attention.

Il me jeta un coup d’œil oblique.

– Oui, aujourd’hui, à la bonne heure, c’est… mieux, murmura-t-il.

Et il lança sa ligne plus loin.

Nous étions assis à l’ombre et nous n’en suffoquions pas moins de chaleur ; le visage enflammé appelait les vents ; mais il n’y avait pas un souffle à espérer ; le soleil dardait impitoyablement ses rayons sous un azur foncé. Droit devant nous, sur la rive opposée, était un champ d’avoine jaunissante coupée de quelques tiges d’absinthe, et là, pas un épi ne bougeait. Plus bas, je voyais un cheval de paysan plongé dans l’eau jusqu’aux genoux et se fouettant paresseusement de sa queue mouillée ; quelquefois, à vingt pas de nous, sous le panache d’un buisson penché sur la rivière, surnageait un grand poisson qui exhalait de l’air montant en bulles à la surface, puis il se laissait couler au fond en soulevant une petite houle. Le grillon grinçait dans l’herbe rousse ; la caille criait paresseusement ; les autours planaient sur les champs et souvent s’arrêtaient immobiles dans l’air au moyen d’une rapide agitation des ailes et de leur queue déployée en éventail. Nous étions alors sans mouvement, brisés sous le poids de la chaleur. Tout à coup, derrière nous, dans le ravin, nous entendîmes un bruit. Quelqu’un dévalait vers la source. Je regardai et vis là-haut un moujik de quelque cinquante ans, plein de poussière, la chemise par-dessus le pantalon, chaussé de laptis, l’armiak et le sac sur le dos.

Il s’accroupit vers la source, s’abreuva avec une grande rapidité et se redressa :

– Hé, Vlass ! lui cria Touman, qui le reconnut au premier coup d’œil ; bonjour, frère… D’où Dieu t’apporte ?

– Bonjour, Mikhaïlo Savelitch, répondit le paysan en approchant. Je viens de loin.

– Et où diable étais-tu caché ? dit Touman.

– Eh, à Moscou donc, trouver le bârine.

– Pourquoi ?

– Lui faire une grande prière.

– Oh ! quelle prière ?

– Pour réduire ma redevance, ou bien le prier de me mettre à la corvée, quoi… Mon garçon est mort, et, à moi seul, je ne viendrai jamais à bout de payer.

– Ton fils est mort ?

– Mort. À Moscou ; le brave garçon s’employait comme cocher, et, il faut le dire, il payait la redevance pour moi.

– Tu as donc été mis au régime de la redevance ?

– À la redevance.

– Eh bien, ton maître ?…

– Quoi, le maître ?… il m’a chassé, disant : « Comment oses-tu venir jusqu’à moi ? et pourquoi ai-je donc là-bas un intendant ? Ton devoir est de t’adresser d’abord à lui. Tu me parles de corvée ; et où veux-tu que je te mette à la corvée, moi ? Paye avant tout l’arriéré. » Il était fort en colère.

– Alors tu es revenu ?

– Eh oui ! je voulais d’abord savoir si le défunt avait laissé par hasard des effets et quelque argent ; mais je n’ai pu avoir aucun renseignement. Je suis allé dire à son patron : « C’est moi qui suis Vlass, le père de Philippe. » Et lui : « Mais, qu’est-ce que j’en sais ? Et d’ailleurs, ton fils n’a rien laissé, rien laissé ; avec ça qu’il me doit à moi. » C’est alors que je suis reparti.

Le moujik nous débitait tout cela du ton d’un homme qui parlerait d’un autre ; mais dans ses petits yeux roulait une larme, et il avait la lèvre tremblante.

– Tu vas maintenant à la maison ?

– Où irais-je ? À la maison, il y a là une femme que la faim fait siffler dans son poing[9].

– Tu devrais…, bégaya soudain Stépouchka, mais, s’étant troublé, il prit le parti de se taire, et il fouilla dans le pot aux vers.

– Est-ce que tu iras trouver l’intendant ? demanda Touman en observant avec quelque étonnement Stépan.

– Qu’est-ce que j’irais faire là ? Songe donc que j’ai à payer des arriérés… Mon garçon, avant de mourir, a été tout un an malade, et lui-même n’a pas payé sa redevance. Bah ! c’est pour moi un demi-mal, on ne prend rien à qui n’a rien… Tortille-toi comme tu voudras, frère. Eh bien, quoi, ma tête est un triste gage et il n’y a que ça… (Il rit d’un singulier rire.) Il a beau s’ingénier, Kintilian Sémionitch, c’est comme cela… Et il rit de nouveau.

– Ah ! frère Vlass, c’est… mauvais cela, mauvais, oui, marmotta Touman avec pose.

– En quoi si mauvais ? non… La voix de Vlass s’arrêta puis il reprit : « Voilà des chaleurs ! » et il s’essuya le visage de sa manche.

– Quel est votre seigneur ? demandai-je au moujik.

– Le comte ***, Valérian Pétrovitch.

– Fils de Petr Illitch ?

– Oui, le fils de Petr, répondit Touman. Feu Petr Illitch, de son vivant, avait, en faveur de son fils, détaché de sa terre le village de Vlassovo. Se porte-t-il bien ?

– Il se porte à merveille, Dieu merci, répondit Vlass ; il est devenu si beau qu’il n’est plus reconnaissable.

– Voyez, batiouchka, reprit Touman, en s’adressant à moi ; les paysans mis à la redevance, cela se comprend près de Moscou ; mais ici ?

– À combien est fixée la taille ?

– À quatre-vingt-quinze roubles, murmura Vlass.

– Eh bien, songez, bârine ; à Vlassovo, la terre n’est presque rien ; il n’y a que la forêt du seigneur qui peut avoir du rapport.

– Et on dit partout qu’elle est vendue, reprit le moujik.

– Oui, vous voyez. Stépan, un ver ! Est-ce que tu dors, quoi donc ?

Stépouchka se secoua. Le moujik s’assit près de nous. Nous étions tous également pensifs et silencieux. Sur l’autre rive, quelqu’un entonna une chanson triste. Notre pauvre Vlass était tout abattu.

Une demi-heure après, nous nous quittions.

  1. La plus haute décoration des tsars.
  2. De l’eau de Cologne.
  3. Feux d’artifice.
  4. Le congédia.
  5. Maîtresses.
  6. Garde-ville dizainier.
  7. C’est-à-dire qu’on l’avait fait soldat en punition de quelque faute.
  8. Chocolat.
  9. Expression russe.