Récits d’un Chasseur/4

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Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Ollendorf (p. 70-87).


IV


LE MÉDECIN DU DISTRICT


Un jour d’automne, en revenant d’un champ éloigné, je pris froid et tombai malade. La fièvre m’ayant saisi à l’auberge, dans le chef-lieu du district, j’envoyai chercher le médecin ; une demi-heure après, il était là. C’était un homme petit, brun, d’apparence chétive. Il me prescrivit une potion sudorifique, un sinapisme et fit descendre avec beaucoup de dextérité dans la poche du revers de sa manche mon billet de cinq roubles. Puis il toussota, regarda de côté et, tout en se disposant à se retirer, engagea je ne sais comment la conversation, si bien qu’il resta.

La chaleur m’incommodait, je prévoyais une insomnie et je n’étais pas fâché de causer un peu avec ce brave homme. On nous apporta du thé. Mon docteur parla. Ce n’était pas un sot. Il s’exprimait bien et il y avait plaisir à l’écouter. Chose étrange, tel homme dont on se croit l’ami, avec qui l’on vit depuis longtemps, n’aura jamais avec vous et ne vous inspirera jamais de pleine franchise et tel autre, dont on vient de faire la connaissance, vous dit ses secrets et connaît les vôtres. Je n’avais certes ni mérité, ni provoqué aucunement les confidences de mon nouvel ami. Je crois qu’il saisit tout simplement une occasion de parler. En tout cas, son récit n’étant pas dépourvu d’intérêt, je ne vois rien qui n’empêche d’en faire part au lecteur. Je tâcherai de reproduire le style du narrateur.

« Vous ne connaissez pas, commença-t-il d’une voix faible et tremblante, le juge d’ici, Milov, Pavel Loukitch ? Non ?… Eh bien, cela n’y fait rien… (Le docteur tousse et ferme les yeux.) Eh bien, voyez-vous, c’était vers le grand carême, en plein dégel, le soir. Je suis là chez le juge en train de faire ma partie de préférence[1] ; – pour ne pas vous mentir, le juge est bon garçon, mais grand amateur de la préférence. Tout à coup (le docteur affectionnait ce mot tout à coup), on vient me dire : « Il y a là un homme qui vous demande. – Que veut-il ? – Il porte une lettre, il s’agit sans doute d’un malade. – Donne la lettre. » Je l’ouvre : c’était cela. Je dis : « Très bien. » C’est que, voyez-vous, cela c’est le pain quotidien. Voici ce que c’était : une pomiéstchitsa veuve m’écrivait : « Ma fille se meurt : venez, au nom de Dieu, je vous envoie des chevaux. » Bon ; mais c’était à vingt verstes, il faisait nuit, des routes effondrées et c’était certainement une femme très pauvre. Il y a deux roubles au plus à attendre de là, et encore ! plutôt de la toile ou des gruaux. C’est égal, vous comprenez, le devoir avant tout : quelqu’un se meurt ! Je donne mes cartes à Kalliopine, membre indispensable de nos réunions, et je cours chez moi. À ma porte je regarde et je vois, devant le perron, une médiocre telejka attelée de ventrus chevaux moujiks, au pelage tel que du vieux feutre ; respectueux, le cocher siège immobile, la tête nue. Je me dis : « On voit, frère, que tes maîtres ne roulent pas sur l’or ! » Vous souriez, Monsieur ? C’est que, voyez-vous, nous autres, nous ne laissons échapper aucun détail. Quand le cocher se tient carrément assis comme un prince, ménage son bonnet, sourit, agite son fouet retenu par le manche sous la cuisse, je peux gager pour deux billets de dix roubles. Mais je vis bien là que ça ne sentait pas si bon… Allons, en avant le devoir ! Je prends avec moi les médicaments que je tiens pour indispensables dans de telles alertes, et je pars. Je n’arrivai pas sans peine, je vous assure. Une route atroce, des ruisseaux, des neiges, des boues et, pour m’achever, une digue rompue, un malheur. Cependant, j’aperçois une maison basse couverte de chaume, avec de la lumière aux fenêtres ; on nous attend. Une vieille vient à moi, une vénérable figure, en bonnet. « Sauvez-la, venez, elle se meurt. » Je dis : « Soyez calme ; où est-elle ? – Par ici, veuillez passer. » Je regarde : une petite chambre très propre, une veilleuse brûle dans un coin devant l’icône. Sur le lit, une demoiselle de vingt ans sans connaissance. Elle brûle, elle respire péniblement, c’est la fièvre chaude. Près du chevet se tiennent deux autres jeunes filles, ses sœurs éplorées. On me dit : « Hier, elle allait bien, elle avait bon appétit. Ce matin, elle souffrait d’un léger mal de tête, et, ce soir, voyez. » Je dis de nouveau : « Soyez calmes. » Que voulez-vous, Monsieur, c’est le langage obligé du médecin. Je saignai la malade. Je lui fis mettre des sinapismes, j’écrivis une ordonnance. Et cependant j’examine le sujet. Monsieur, je n’avais pas encore vu pareille beauté, une beauté, enfin ! Je me sentis pénétré de compassion. Elle avait une physionomie, des yeux !…

« Grâce au ciel, la voilà plus tranquille, elle a transpiré ; elle reprend peu à peu conscience d’elle-même, regarde, sourit, se passe la main sur la figure ; ses sœurs se penchent sur elle et lui demandent : « Qu’as-tu ? – Rien. » Elle se tourne vers le mur, je l’observe ; la voilà assoupie. « Allons, dis-je, laissons-la reposer. »

« Et nous sortons doucement ; une domestique reste seule à la veiller. Dans le salon, je vis avec plaisir, sur la table, un samovar fumant et la bouteille de Jamaïque. Pardon, mais vous concevez, dans notre état, il faut cela. Après le thé, on me pria de passer la nuit et je consentis : où aller maintenant ? La vieille ne cessant de gémir. « Qu’avez-vous donc ? lui dis-je. Je vous affirme qu’elle vivra, ne vous inquiétez pas ; faites comme elle, dormez. Il est une heure passée. – Vous me ferez réveiller s’il arrive quelque chose ? – Mais oui ; mais oui. » La vieille dame sortit avec les jeunes filles. On me dresse un lit, je m’y couche, mais je ne puis dormir. Je ne sais ce que j’ai, quelque chose m’inquiète, la pensée de ma malade ne me quitte pas. Enfin, n’y tenant plus, je me lève, songeant : « Il faut absolument que j’aille la voir. » La chambre de la patiente était contiguë à la salle que j’occupais. J’entrouvris la porte sans bruit : j’avais, je ne sais pourquoi, comme des palpitations de cœur. Je cherche la domestique et je la vois dans un fauteuil, à deux pas du lit : elle dormait, la bouche ouverte ; elle ronflait même, la canaille ; la malade était tournée de mon côté, les bras écartés, la pauvre. Je la regardais d’un peu plus près, quand elle ouvrit les yeux et s’accrocha à moi en me disant : « Qui es-tu ? – Ne vous effrayez pas, Mademoiselle, répondis-je tout interdit, je suis le médecin, je suis venu voir comment vous êtes. – Le médecin ? – Mais oui ; votre mère m’a envoyé chercher à la ville. Nous vous avons soignée. Tâchez de dormir maintenant, et dans deux ou trois jours, Dieu aidant, nous vous remettrons sur pied. – Oh ! oui ; le médecin… Ne me laissez pas mourir, je vous en prie, je vous en prie ! – Que dites-vous là ? que Dieu vous soit en aide !… » La fièvre va recommencer, pensai-je ; je lui tâtai le pouls : je ne m’étais pas trompé. La jeune fille me regarda, puis me saisit le bras : « Je vais vous dire pourquoi je ne veux pas mourir ; je vais vous le dire tout de suite. Nous sommes seuls… pas un mot, de grâce ! Comprenez-vous ?… Écoutez… »

« Je me penchai. Elle remuait ses lèvres contre mon oreille, ses cheveux me chatouillaient la joue. J’avoue que moi-même je sentais ma tête me tourner. Elle marmottait je ne sais quoi. Je n’y compris pas un mot. « Elle bat la campagne », pensais-je. Elle parlait, parlait très vite et comme si elle n’eût pas parlé en russe. Elle cessa, eut un frisson, laissa tomber sa tête sur l’oreiller et me dit en me menaçant du doigt : « Prenez garde, docteur…, à personne. » J’eus peine à la calmer. Je la fis boire, je réveillai la domestique et sortis. »

Ici le docteur absorba une prise de tabac avec violence et resta un moment absorbé.

« Le lendemain, contre mon attente, la malade ne fut pas mieux. Et je pensais, je pensais… Je résolus de rester, quoique je fusse à la ville attendu par mes malades – et vous savez qu’on ne néglige pas ses malades sans s’exposer à perdre leur pratique. Mais d’abord cette pauvre jeune fille était dans un état désespéré et puis, à vrai dire, elle m’intéressait vivement ; ajoutez encore que toute la famille me plaisait, des gens peu aisés, mais bien élevés, des gens rares. Le père avait été un savant, un érudit : il va sans dire qu’il était mort misérable ; mais il avait réussi à donner à ses enfants une excellente instruction. Il leur avait laissé toute une bibliothèque. Est-ce parce que je m’agitais tant autour de la patiente, est-ce pour quelque autre motif, on m’avait pris en affection dans la maison et on me traitait comme un proche parent. Cependant, le temps devenant de plus en plus affreux, les communications étaient interrompues et ce n’était pas sans grande peine qu’on parvenait à faire venir de la ville les médicaments. La malade n’allait pas mieux et les jours se passaient. Mais voilà… (Le médecin s’interrompit.) Je ne sais comment vous expliquer cela… »

Il prisa de nouveau, toussa, but une gorgée de thé.

« Je vous parlerai sans détour. Ma malade se mit, dirai-je, à m’aimer ? Ce n’est peut-être pas aimer ; du reste, je ne sais ce que c’est. »

Il se tut et rougit.

« Eh ! non, reprit-il avec vivacité. Quel amoureux, allons donc ! Il faut me regarder ! C’était une jeune fille intelligente, instruite, avec beaucoup de lecture, et moi je perdais même ce que j’avais appris de latin. Quant à mon physique (il se regarda en souriant), je ne crois pas avoir à m’en féliciter. Seulement, Dieu a permis que je ne fusse pas un imbécile, je distingue le noir du blanc et j’entends les choses. Par exemple, je comprenais très bien qu’Alexandra – car elle s’appelait Alexandra Andréïevna – n’avait pas pour moi de l’amour précisément, que c’était plutôt de l’amitié, de l’estime, quoi ! Elle se méprenait sans doute sur ses propres sentiments, dans sa position, vous comprenez…, ajouta le médecin qui débitait toutes ces choses avec une étrange volubilité, sans prendre le temps de respirer, avec une sorte de fièvre. – Du reste, il me semble que j’exagère et vous ne pouvez rien comprendre. Eh bien, permettez, je vous dirai tout par ordre. »

Il acheva son verre de thé et reprit d’un ton plus calme : « C’était comme cela : ma pauvre malade allait de mal en pis. Vous n’êtes pas médecin, Monsieur. Vous ne pouvez vous figurer avec exactitude ce qui se passe dans l’âme du médecin quand il commence à reconnaître que la maladie est plus forte que lui. Que devient son assurance en sa propre habileté ? On se sent confus, craintif. Il semble qu’on ait oublié tout ce qu’on savait, et que le malade a perdu confiance, et que les assistants remarquent que le docteur perd la tête ; qu’il s’imagine qu’on ne daigne plus lui communiquer les symptômes, qu’on le regarde de travers, qu’on chuchote sur son compte… Ça va mal ! et il pense : « Il y a pourtant un remède, il faut le trouver. N’est-ce pas celui-ci ? » Puis on fait l’expérience ; ce n’est pas cela, alors tu te hâtes d’arrêter l’effet du médicament, tu emploies quelque autre moyen, puis un autre encore, tu fouilles tes livres, et cependant le malade se meurt. Un autre médecin la sauverait et on se dit : « Il faut une consultation, je dois songer à ma responsabilité. » Ah ! quelle tête de sot on a dans ces occasions ! Mais on s’y fait : le malade meurt, ce n’est pas la faute du médecin, il a procédé régulièrement. Une chose cruelle encore : le médecin voit qu’on a en lui une confiance absolue et, d’autre part, on se sent impuissant, et c’était précisément cette confiance qu’avait en moi toute la famille d’Alexandra Andréïevna. On en oubliait que la fille était en danger. Je ne leur avais que trop facilement fait croire qu’il n’y avait rien à craindre, tandis que j’étais moi-même plein d’anxiété. D’ailleurs, il ne fallait pas songer à s’échapper. Un temps abominable, il fallait vingt-quatre heures au cocher pour aller chercher les médicaments et les rapporter. Et je ne sors plus de la chambre de la malade, pas moyen de m’en arracher ! Et qu’est-ce que j’y fais ? Je raconte des anecdotes, je joue aux cartes avec la mourante, je passe la nuit dans un fauteuil et cela fait tant plaisir à la mère qu’elle ne cesse de me remercier, les larmes aux yeux, et moi je pense : « Comme je mérite mal ta reconnaissance ! » Je l’avoue du reste (et pourquoi vous le cacherais-je maintenant), j’étais amoureux de ma malade. Alexandra s’était également attachée à moi. Elle ne laissait pénétrer personne dans la chambre que moi, et alors elle me questionnait, elle voulait savoir par le menu où j’avais fait mes études, quelle vie j’ai menée, mes habitudes, ma parenté, mes relations. Je sentais bien que j’aurais dû éviter ces entretiens, lui défendre de parler. Mais non, je n’avais pas la force de rien lui défendre. Parfois, je prenais ma tête entre mes deux mains et je me disais : « Que fais-tu, misérable ? » Elle me saisissait la main, me regardait longtemps, longtemps, puis se détournait en soupirant et me disait : « Que vous êtes bon ! » Ses mains étaient brûlantes, ses grands yeux languissants. « Oui, continuait-elle, vous êtes bon, vous êtes un excellent homme, vous ne ressemblez pas à vos voisins, vous êtes bien différent d’eux, vous. Pourquoi ne vous ai-je pas connu jusqu’ici. – Alexandra Andréïevna, lui répondais-je, calmez-vous, je ne sais comment j’ai mérité votre amitié ; mais calmez-vous et tout ira pour le mieux, la santé reviendra. »

« Je vous dirai, reprit-il en se penchant vers moi et en levant les sourcils, que ces dames n’avaient pas de relations avec leurs voisins : les uns, pauvres comme elles, n’étaient pas de leur monde. Et quant aux riches, la fierté de ces dames leur défendait toute liaison avec eux. C’était une famille très honorable, et, que voulez-vous ? leurs égards pour moi me flattaient ; Alexandra ne prenait ses potions que de ma main. Elle se soulève, la pauvrette et, avec mon aide, elle boit, puis me regarde – un regard à fendre l’âme.

« Cependant, elle empire, elle mourra certainement. Voyez-vous, c’était comme si j’aurais voulu être en bière à sa place. La mère et les sœurs ne me quittent plus, je perds toute assurance. « Comment va-t-elle ? – Ça ira… » Quel « ça ira ! » alors que mon esprit se détraque. Une nuit, je suis assis près de la malade, seul. Il y avait une domestique, mais elle ronflait. On ne pouvait lui en faire un crime. Elle avait bien du mal, elle aussi. Alexandra Andréïevna avait eu la fièvre toute la soirée. Pas un moment de calme jusqu’à minuit. À minuit, un peu d’assoupissement ; du moins, elle est étendue comme morte. La veilleuse brûle devant l’icône. Peu à peu, ma tête s’incline et voilà que je m’endors aussi. Tout à coup, je me sens heurté. Je tourne la tête, Seigneur Dieu ! Alexandra Andréïevna, les yeux grands ouverts, la bouche béante, les joues pourpres : « Qu’avez-vous ? – Docteur, je vais mourir, n’est-ce pas ? – Que dites-vous là ? – Non, non, ne me dites pas que je puis vivre, ne me le dites pas. Si vous saviez… Écoutez, pour Dieu, ne me cachez pas la vérité… » Elle est haletante ; elle ajoute en précipitant ses paroles : « Si je suis certaine de mourir, je vous dirai tout. – Alexandra Andréïevna, que dites-vous ! – Écoutez, je ne dormais pas, tout à l’heure, il y a une heure que je vous regarde. Au nom de Dieu, je vous croirai, je sais que vous êtes bon et sincère. Je vous supplie, vous ne pouvez savoir combien c’est important pour moi. Docteur, dites, je suis en danger, n’est-ce pas ? – Qu’est-ce que vous voulez me faire dire là ? – Je vous en supplie. – Eh bien, je ne vous cacherai pas qu’en effet vous n’êtes pas hors de danger, Alexandra Andréïevna ; mais Dieu est bon et… – Je vais mourir, je vais mourir ! » Elle semblait réjouie, son visage rayonnait d’une étrange gaieté. « N’ayez pas peur, je ne crains pas la mort. » Elle se souleva brusquement, s’appuya sur le coude gauche et reprit : « Maintenant, c’est bien ; maintenant je puis vous dire que je suis très reconnaissante, que vous êtes très bon et que je vous aime. » Je la regardai, je me sentais devenir fou. « Je vous aime, entendez-vous, je vous aime. – Alexandra Andréïevna, comment mériterai-je ? – Vous ne me comprenez donc pas ? Est-ce que tu ne me comprends pas ? » Et tout à coup, elle me prit la tête et me baisa. Je faillis crier.

« Je me glissai à genoux et je cachai ma tête sous l’oreiller. Elle se tait, ses doigts frémissent dans mes cheveux. J’écoute, elle pleure. Je me mets à la consoler, à la rassurer. Certes, j’aurais peine à me rappeler les mots que j’ai pu lui dire : « Vous éveillerez la domestique… je vous remercie… croyez… tranquillisez-vous…

« – Cesse donc ! Que me fait tout ce qui n’est pas toi ? Qu’on s’éveille, qu’on vienne, qu’importe, je vais mourir. Tu as peur, et de quoi ? Lève donc la tête… ou bien serait-ce que vous ne m’aimez pas ? me serais-je trompée ? Pardon, alors ! – Alexandra Andréïevna, que dites-vous ? Mais je vous aime, Alexandra Andréïevna ! » Elle me regarda dans les yeux et ouvrit ses bras : « Prends-moi ! »

« Je vous dirai franchement que je ne sais comment je ne suis pas devenu fou. Je sentais bien que ma malade se tuait, qu’elle avait le délire, je savais que si elle n’eût pas été au moment de mourir elle n’aurait pas pensé à moi ; c’est que cela paraît dur de mourir à vingt-cinq ans sans avoir aimé. Voilà le sentiment qui lui tenait le cœur. Voilà pourquoi, dans son suprême désespoir, Alexandra s’en prenait au moins à moi. Comprenez-vous, maintenant ?… Elle ne me laissait pas me dégager de ses bras. « Ayez pitié de moi, Alexandra Andréïevna : ayez pitié de vous-même », lui disais-je sans cesse. « Et à quoi bon, me répondait-elle, puisque je dois mourir ? Ah ! si j’avais à vivre encore, si je devais appartenir au monde, je rougirais. – Mais qui vous a dit que vous mourriez ? – Eh ! mon ami, tu ne sais pas mentir, regarde-toi donc ! – Vous vivrez, Alexandra Andréïevna, je vous guérirai. Nous irons demander à votre mère sa bénédiction, nous serons unis et heureux… – Non, non, j’ai ta parole : je dois mourir, tu me l’as promis toi-même. »

« Je me sentais amer et j’avais bien des causes d’amertume. Quelles étranges choses peuvent arriver ! Un détail misérable et pourtant douloureux : Alexandra Andréïevna s’avisa de me demander mon nom, pas de famille, mais de baptême, et j’ai le désagrément de m’appeler Trifon. Oui, Trifon, Trifon Ivanovitch. Je lui répondis qu’à la maison on m’appelait le docteur, mais comme elle insistait : « Je m’appelle Trifon, Mademoiselle. » Alors elle ferma à demi les paupières, hocha la tête et marmotta je ne sais quoi en français, quelque chose de méchant, puis elle rit. Voilà, Monsieur, l’histoire de ma nuit avec elle.

« Au matin, je sortis de la chambre comme étourdi. Je ne rentrai chez la malade que dans la journée, après le thé. Dieu ! elle était méconnaissable. On en met en bière de plus vivantes. Parole ! je ne comprends pas comment j’ai pu supporter cette torture. Trois jours encore et trois nuits, la patiente végéta. Quelles nuits ! et ce qu’elle me disait !… La dernière nuit, je suis assis à son chevet, suppliant Dieu de la rappeler à lui le plus tôt possible et moi avec elle. La mère entre. Je lui avais dit le soir qu’il y avait peu d’espoir, qu’il serait prudent d’appeler le prêtre. La malade en apercevant sa mère s’écria : « Tu as bien fait de venir voir tes enfants ; regarde-nous ; nous nous aimons, nous nous sommes donné parole l’un à l’autre. – Qu’est-ce qu’elle dit, docteur, qu’est-ce qu’elle dit ? – Elle délire », répondis-je. Je me sentais défaillir. « Allons, dit la malade, tu me disais à l’instant autre chose, tu as pris mon anneau, pourquoi mentir ? Ma mère est très bonne, elle pardonnera, elle voit bien que je meurs ; pourquoi lui mentirai-je, moi ? Ami, donne-moi la main. » Je m’élançai hors de la chambre. Il va sans dire que la mère devina.

« Je ne vous ferai pas languir plus longtemps. Il n’est pas si doux pour moi d’insister sur ces détails cruels. La malade mourut le lendemain. Que le Ciel lui appartienne ! dit le médecin en mots entrecoupés de soupirs. Avant d’expirer, elle pria les siens de se retirer et de me laisser seul avec elle. « Pardon, me dit-elle, peut-être suis-je très coupable envers vous, la maladie… Mais sachez que je n’ai jamais aimé personne plus que vous… Ne m’oubliez pas… gardez mon anneau. »

Le médecin se détourna, je lui pris la main.

– Hé, dit-il, parlons d’autre chose. Ne feriez-vous pas volontiers une petite préférence ? Il ne convient guère, à nous autres, de nous livrer à ces sentiments poétiques. Nous ne devons avoir, nous autres, qu’une préoccupation si nous voulons la paix. Que les enfants se taisent et la mère ne grogne pas. Vous saurez que j’ai trouvé le temps et le courage de me marier pour de bon. Comment donc ! j’ai pris une fille de marchand. Sept mille roubles de dot. Comme elle s’appelle Akoulina, je ne rougis pas devant elle de m’appeler Trifon. C’est, entre nous, une très méchante baba ; mais ce qui me console, c’est qu’elle dort tout le jour. Allons, la préférence !

Nous jouâmes une préférence à un kopek la fiche. Trifon Ivanovitch me gagna deux roubles et demi et s’en alla un peu tard, mais ravi de sa victoire.

  1. Jeu de cartes.