Récits populaires/4

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 209-252).


DEUX VIEILLARDS
(1885)

La femme lui dit : Seigneur ! Je vois que tu es un prophète.

Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous dites, vous autres, que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem.

Jésus lui dit : Femme, crois-moi : le temps vient que vous n’adorerez plus le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem.

Vous adorez ce que vous ne connaissez point ; pour nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.

Mais le temps vient, et il est déjà venu, que les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car le Père demande de tels adorateurs.

Jean, iv, 19-23.

I

Deux vieillards se préparaient à aller en pèlerinage à Jérusalem. L’un d’eux, un riche paysan, s’appelait Efim Tarassitch Schevelev ; l’autre, qui n’était pas riche, s’appelait Elisée Bodrov.

Efim était un paysan rangé. Il ne buvait pas d’eau-de-vie, ne fumait pas, ne prisait pas, et il ne jurait jamais. C’était un homme grave et austère. Il avait été déjà deux fois staroste et avait quitté cette fonction sans avoir encouru d’amendes. Il avait une nombreuse famille : deux fils et un petit-fils mariés, et tous demeuraient ensemble. C’était un paysan barbu, vigoureux, droit, et il avait soixante-dix ans, que sa barbe commençait à peine à blanchir.

Elisée était un petit vieillard, ni riche, ni pauvre. Jadis il travaillait comme charpentier ; devenu vieux, il restait chez lui, il élevait des abeilles. Un de ses fils travaillait au dehors, l’autre à la maison. C’était un bonhomme jovial ; il buvait de l’eau-devie, prisait, aimait à chanter des chansons ; mais il était débonnaire, il vivait en bons termes avec ses parents et ses voisins. C’était un petit paysan, au teint bistré, avec une petite barbiche frisée, et comme son patron, le prophète Elisée, il avait la tête toute chauve.

Depuis longtemps les deux vieillards avaient fait le vœu de pèlerinage et s’étaient entendus pour partir ensemble. Mais Tarassitch remettait toujours : ses affaires le retenaient ; aussitôt l’une terminée, l’autre s’engageait. Tantôt c’était le petit-fils qu’il fallait marier ; tantôt c’était le fils cadet dont il voulait attendre le retour de l’armée, tantôt une nouvelle izba qu’il était en train de construire.

Un jour de fête, les deux vieillards se rencontrèrent. Ils s’assirent sur des poutres :

— Eh bien ! commença Elisée, à quand l’accomplissement de notre vœu ?

Efim fit la grimace.

— Mais il faut attendre encore un peu : cette année j’ai justement beaucoup à faire. Je viens de commencer la construction de cette izba. Je comptais y mettre une centaine de roubles, et voilà déjà la troisième centaine d’entamée. Et je n’ai pas fini ! Remettons la chose à l’été ; vers l’été, si Dieu le permet, nous partirons sans faute.

— À mon avis, il n’est pas bon de différer davantage, répondit Elisée. Il faut y aller maintenant. C’est le bon moment ; voici le printemps.

— Oui, sans doute, c’est le moment, mais comment abandonner une entreprise commencée ?

— N’as-tu donc personne ? Ton fils te remplacera.

— Et comment cela marchera-t-il ? Je n’ai pas trop de confiance en mon aîné : je suis sûr qu’il gâtera tout.

— Nous mourrons, mon cher, et ils devront vivre sans nous. Il faut bien que tes fils se tirent d’affaire.

— Oui ; c’est vrai. Mais je voudrais avoir l’œil à tout.

— Eh ! mon ami, tu ne saurais faire tout, ni voir tout. Ainsi, récemment, mes femmes nettoyaient pour la fête. C’était tantôt une chose, tantôt une autre. Je n’aurais jamais pu tout faire. L’aînée de mes brus, une femme intelligente, disait : « C’est bien heureux que la fête vienne à jour fixe, sans nous attendre ; car autrement, malgré tous nos efforts, nous n’aurions certainement jamais fini. »

Tarassitch resta rêveur, puis il reprit :

— J’ai dépensé beaucoup d’argent à cette construction, et pour se mettre en route, il ne faut pas avoir les mains vides. Cent roubles, c’est une somme !

Elisée se mit à rire.

— Ne fais pas de péché, mon cher, dit-il. Tu possèdes dix fois plus de biens que moi, et c’est toi qui t’arrêtes à la question d’argent. Donne seulement le signal du départ. Moi qui n’ai pas d’argent, j’en saurai bien trouver.

Tarassitch sourit aussi.

— Vovez-moi ce richard ! fit-il. Mais où en prendras-tu ?

— Je fouillerai la maison ; je ramasserai quelque chose, et pour compléter la somme, je vendrai une dizaine de ruches au voisin qui m’en demande depuis longtemps.

— Mais l’essaimage sera bon cette année, et tu auras des regrets.

— Des regrets ! Mon cher je n’ai rien regretté de ma vie, excepté mes péchés. Il n’y a rien de plus précieux que l’âme.

— C’est vrai ; mais ça ne va pas bien quand il y a du désordre dans la maison.

— Mais c’est pis quand il y a du désordre dans l’âme. Et puisque nous l’avons promis, partons ! Allons ! Partons !


II

Et Elisée persuada son ami. Efim réfléchit, réfléchit, et le lendemain matin il vint trouver Elisée :

— Eh bien ! soit, partons ! fit-il. Tu dis la vérité. Dieu est le maître de notre vie et de notre mort. Puisque nous sommes encore vivants et que nous avons des forces, il faut partir.

Dans la semaine qui suivit, les vieillards firent leurs préparatifs. Tarassitch avait de l’argent chez lui. Il prit pour lui cent roubles et en laissa deux cents à sa vieille.

Elisée, lui, vendit à son voisin dix ruches avec les essaims à naître ; il en tira soixante-dix roubles. Les trente qui manquaient, il se les procura par petites sommes chez tous les siens. Sa vieille lui donna ses derniers écus, qu’elle conservait pour son enterrement. Sa bru lui donna les siens.

Efim Tarassitch trace d’avance à son fils aîné tout ce qu’il devra faire : où il faudra semer, où mettre le fumier, comment finir l’izba et la couvrir. Il songe à tout, il règle tout d’avance. Elisée dit seulement à sa vieille de mettre à part, pour les donner au voisin, honnêtement, les jeunes abeilles des ruches vendues. Quant aux affaires de la maison, il n’en parle pas. « Chaque chose amène sa solution. Vous êtes assez grands ; vous saurez faire pour le mieux. »

Les vieillards étaient prêts. On leur fit des galettes, on leur confectionna des sacs, on leur tailla des bandelettes neuves ; ils mirent des chaussures neuves, prirent encore une paire de lapti de rechange, et ils partirent.

Leurs parents les accompagnèrent jusqu’à la sortie du village, leur firent leurs adieux ; et les vieillards se mirent en route.

Elisée avait gardé sa bonne humeur : aussitôt hors du village, il oublia tous ses soucis. Il n’a qu’une pensée : être agréable à son compagnon, ne pas laisser échapper un mot pouvant le blesser ; aller en paix et en bonne union jusqu’au terme du voyage et revenir à la maison. Tout en marchant, il murmure quelques prières, ou ce qu’il se rappelle de la vie des saints. S’il rencontre un passant sur la route, ou quand il arrive quelque part pour la nuit, il s’efforce toujours d’être aimable avec tout le monde, et de dire à chacun un mot agréable. Il marche et se réjouit. Une seule chose n’a pu lui réussir : il voulait cesser de priser ; il avait même laissé chez lui sa tabatière, mais cela lui manquait. En route quelqu’un lui offre-t-il une prise ; alors chaque fois, il reste en arrière de son voisin pour ne pas lui donner l’exemple du péché, et il prise.

Efim Tarassitch marche d’un pas ferme. Il ne fait pas de mal, ne dit point de paroles inutiles, mais il ne se sent pas le cœur joyeux : il ne peut chasser de sa pensée les soucis domestiques. Il songe sans cesse à ce qui se passe chez lui. N’a-t-il pas oublié quelques recommandations à son fils ? Son fils fera-t-il comme il lui a été ordonné ?

Sur sa route il voit planter des pommes de terre, ou transporter du fumier, et il pense : « Fait-il comme je lui ai dit, le garçon ? »

Il retournerait volontiers lui montrer lui-même.


III

Les vieillards marchèrent cinq semaines. Les lapti dont ils s’étaient munis étaient usés. Ils durent en acheter d’autres. Ils arrivèrent en Ukraine. Depuis leur départ ils payaient leur gîte et leur nourriture. Une fois en Ukraine, ce fut à qui les inviterait le premier. On les logeait et les nourrissait sans vouloir accepter leur argent ; on remplissait leurs sacs de pain ou de galettes. Ils firent ainsi sept cents verstes.

Après avoir traversé une autre province, ils arrivèrent dans un pays où régnait la disette. Là, on les couchait encore pour rien, mais on ne leur offrait plus à manger. On ne leur donnait même pas un morceau de pain partout ; il leur arrivait de n’en pouvoir trouver même pour de l’argent. On leur disait que l’année d’avant rien n’avait poussé, que ceux qui étaient riches s’étaient ruinés, avaient tout vendu ; que ceux qui avaient juste de quoi vivre étaient devenus pauvres et que les pauvres avaient émigré, ou mendiaient ou périssaient de misère à la maison ; et que, pendant l’hiver, ils mangeaient du son et des graines d’arroche.

Dans un village où ils passèrent la nuit, les paysans achetèrent une quinzaine de livres de pain ; puis ils partirent le lendemain, avant l’aube, afin de parcourir une longue distance avant la chaleur. Ils firent une dizaine de verstes, et s’approchèrent d’une petite rivière. Là ils s’assirent, puisèrent de l’eau dans leurs gobelets, y trempèrent leur pain, mangèrent, et changèrent de chaussures. Ils restèrent ainsi un moment à se reposer. Elisée prit sa tabatière de corne. Efim Tarassitch hocha la tête.

— Comment ne te défais-tu point d’une si mauvaise habitude ? dit-il.

Elisée eut un geste de découragement :

— Le péché a eu raison de moi. Qu’y puis-je ? Ils se levèrent et poursuivirent leur chemin. Ils firent encore une dizaine de verstes et arrivèrent à un gros bourg, qu’ils traversèrent. Il faisait chaud. Elisée se sentit fatigué ; il voulut se reposer et boire un peu ; mais Tarassitch ne s’arrêta pas. Il était meilleur marcheur que son compagnon, qui le suivait avec peine.

— Je voudrais boire, dit-il.

— Eh bien ! bois ; moi, je n’ai pas soif.

Elisée s’arrêta.

— Ne m’attends pas, dit-il ; je vais courir jusqu’à cette petite izba, je boirai un coup, et te rattraperai bientôt.

— C’est bien.

Efim Tarassitch partit donc seul sur la route, pendant qu’Elisée se dirigeait vers l’izba.

Elisée s’approcha de l’izba. Elle était petite, en argile peinte, le bas en noir, le haut en blanc. L’argile s’effritait par endroits. Il y avait évidemment longtemps qu’on ne l’avait repeinte, et le toit était percé d’un côté. L’entrée de l’izba donnait sur la cour. Elisée entra dans la cour. Il vit, étendu le long de l’entrée, un homme sans barbe, maigre, la chemise dans son pantalon, à la manière petite-russienne. L’homme avait dû se coucher à l’ombre, mais le soleil dardait maintenant droit sur lui. Il était étendu et ne dormait pas. Elisée l’appela, lui demanda à boire ; pas de réponse.

« Il doit être malade, ou fort peu accueillant », pensa Elisée. Il se dirigea vers la porte. Il entendit deux voix d’enfants qui pleuraient dans l’izba. Il frappa avec l’anneau.

— Eh ! Patrons !

Personne ne bougea. Il frappa de nouveau avec son bâton :

— Eh ! Chrétiens ! Serviteurs de Dieu !

Pas de réponse. Elisée allait se retirer lorsqu’il entendit derrière la porte un gémissement.

« Il y a peut-être un malheur, là, derrière. Il faut voir. » Et Elisée revint vers l’izba.


IV

Il tourna l’anneau non fixé, ouvrit la porte et pénétra dans le vestibule. La porte de la chambre était ouverte. À gauche se trouvait le poêle ; en face, dans le coin principal où étaient suspendues les icônes, une table ; devant la table un banc. Sur le banc était assise une vieille femme vêtue seulement d’une chemise, les cheveux dénoués, la tête appuyée sur la table. Un petit garçon maigre, pâle comme cire, le ventre enflé, se tenait près d’elle. Il tirait la vieille par la manche en poussant de grands cris : il lui demandait quelque chose. Elisée entre dans la chambre qu’empestent de mauvaises odeurs. Il regarde : derrière le poêle, sur la planche, il aperçoit une femme couchée. Elle est étendue sur le ventre, ne regarde rien et ne fait que râler. Sa jambe tantôt s’étend, tantôt se contracte, elle s’agite, se débat d’un côté sur l’autre et une odeur nauséabonde s’exhale d’elle. On voyait qu’elle avait fait sous elle ; et personne ne pouvait la nettoyer.

La vieille leva la tête et vit l’homme.

— De quoi as-tu besoin ? Que veux-tu ? Il n’y a rien ici.

Elisée comprit ce qu’elle disait, et s’approchant il dit :

— Je suis entré, servante de Dieu, pour demander à boire.

— Il n’y a personne pour apporter à boire ; et il n’y rien à prendre ici. Tu peux t’en aller.

— Mais comment ! demanda Elisée, vous n’avez donc personne de valide chez vous, pour nettoyer cette femme ?

— Personne. Mon homme se meurt dans la cour et nous ici.

À la vue d’un étranger le petit garçon s’était tu. Mais quand la vieille se mit à parler, il la tira de nouveau par la manche.

— Du pain, grand mère, donne-moi du pain !

Et il se remit à pleurer.

À peine Elisée avait-il eu le temps d’interroger la vieille que le paysan venait s’affaisser dans l’izba. Il se traîna le long des murs et voulut s’asseoir sur le banc ; mais il n’y réussit pas et tomba à terre. Sans se relever, il essaya de parler. Les mots sortaient avec peine, un par un ; il reprenait haleine après chacun.

— La maladie… et nous avons faim. Celui-là meurt de faim, dit-il, montrant d’un signe de tête le petit garçon. Et il se mit à pleurer.

Elisée secoua son sac derrière son épaule, l’ôta, le posa par terre, puis le souleva sur le banc, et le dénoua hâtivement. Il prit le pain, un couteau, coupa un morceau et le tendit au paysan. Celui-ci ne le prit point et montra le petit garçon et la petite fille comme pour dire : « Donne-le leur à eux. » Élisée le donna au garçon.

Le petit garçon, sentant le pain, le saisit de ses petites mains, et y enfonça jusqu’à son nez. Une petite fille sortit de derrière le poêle, et fixa ses yeux sur le pain. Elisée lui en donna aussi. Il coupa encore un morceau et le tendit à la vieille. La vieille le prit et se mit à mâcher.

— Il faudrait apporter de l’eau, ils ont la bouche sèche, dit Elisée.

— Hier ou aujourd’hui, je ne m’en souviens plus déjà, je voulais apporter de l’eau, dit la vieille, et je suis tombée. C’est à peine si j’ai pu me traîner jusqu’à la maison. Et le seau est resté là-bas si on ne l’a pas pris.

Elisée demanda où était le puits. La vieille le lui indiqua. Il sortit, trouva le seau, apporta de l’eau et fit boire tout le monde. Les enfants mangèrent encore du pain avec de l’eau ; la vieille mangea aussi ; mais le paysan ne mangea pas.

— Je ne peux pas, disait-il.

Quant à la femme, loin de se lever, elle ne revenait pas à elle et ne faisait que s’agiter sur sa planche.

Elisée se rendit dans le village, chez l’épicier, acheta du gruau, du sel, de la farine, du beurre. Il fit une espèce de soupe, prépara du gruau, et donna à manger à tout ce monde.


V

Le paysan mangea un peu, ainsi que la vieille. La petite fille et le petit garçon léchèrent le plat, puis s’endormirent dans les bras l’un de l’autre. Le paysan et la vieille racontèrent leur histoire :

« Auparavant, dirent-ils, nous ne vivions pas très grassement non plus. Mais justement, voilà que rien ne poussa. Vers l’automne nos récoltes étaient déjà épuisées. Tout étant mangé, nous demandâmes aux voisins, puis aux personnes charitables. D’abord on nous donna. Ensuite on commença à nous refuser. Ils auraient bien voulu nous donner, mais ils ne le pouvaient pas ; et puis nous commencions à avoir honte de demander sans cesse. Nous devons à tout le monde, et de l’argent, et de la farine, et du pain. J’ai cherché du travail, dit le paysan ; je n’en ai point trouvé. On travaille juste pour son pain ; pour trouver une journée de travail, il faut perdre deux jours. Alors la vieille et la gamine sont allées mendier… Elles ne recueillaient pas grand’chose ; personne n’avait de pain. Pourtant on mangeait tout de même. Nous comptions nous traîner ainsi jusqu’à la moisson prochaine. Mais depuis le printemps on a cessé de donner. Et par surcroît la maladie est tombée sur nous ! Ça allait de mal en pis : un jour nous mangions ; deux autres, rien. Nous nous sommes tous mis à manger de l’herbe. Est-ce l’herbe ou autre chose, le fait est que la maladie prit la femme. Elle s’alita… et moi, je n’ai plus de forces… Je ne sais comment nous sortirons de là. »

« Je suis restée seule, dit la vieille ; j’ai fait ce que j’ai pu, mais, ne prenant pas de nourriture, je me suis épuisée… La petite fille dépérit et devient peureuse… Nous voulions l’envoyer chez le voisin, elle s’y refusait… Elle se tenait tapie dans un coin et n’en bougeait pas… Avant-hier la voisine entra… mais nous trouvant affamés, et la femme malade, elle tourna les talons et s’en alla… Son homme lui-même est parti n’ayant pas de quoi donner à manger à ses petits enfants… C’est ainsi que nous étions couchés, attendant la mort. »

Elisée, ayant entendu ce récit, résolut de ne pas rejoindre son compagnon le même jour et de passer la nuit dans l’izba. Le lendemain matin, il se leva et s’occupa de tout dans la maison, comme s’il eût été le patron. Aidé de la vieille, il pétrit la pâte pour le pain et alluma le poêle. Il alla avec la petite fille chez le voisin chercher ce qu’il fallait. À chacune de ses demandes il s’apercevait qu’il n’y avait rien, pas plus pour le ménage que pour se vêtir ; tout était mangé. Alors Elisée, achetant une chose, en fabriquant une autre, se procura tout ce qui manquait. Il demeura ainsi une journée, une deuxième, puis une troisième. Le petit garçon se remit ; il se traînait sur le banc, et venait se frotter câlinement près d’Elisée. La petite fille, devenue tout à fait gaie, l’aidait en tout et sans cesse courait derrière lui en criant : « Grand-père ! petit grand-père ! » La vieille se rétablit aussi et alla chez sa voisine. Le paysan commença à longer les murs. Seule la femme était encore couchée ; mais le troisième jour, elle revint à elle et demanda à manger.

« Eh bien ! pensait Elisée, je ne croyais pas rester ici aussi longtemps. Maintenant il est temps de partir. »


VI

Le quatrième jour commençaient les fêtes de Saint-Pierre et Paul.

Elisée pensa : « Je vais leur acheter de quoi se régaler, je festoierai avec eux, et le soir je partirai. »

Il retourna au village acheter du lait, de la farine bien blanche, de la graisse. Il cuisina, fit des pâtisseries avec la vieille. Le matin il alla à la messe et, à son retour, le régal commença. Ce jour-là la femme se leva et marcha. Le paysan se fit la barbe, mit une chemise propre que lui avait lavée la vieille, et se rendit au village, pour demander un service à un riche paysan, auquel il avait engagé son pré et son champ. Il était allé le prier de lui rendre ses terres avant les travaux. Le paysan rentra dans la soirée, bien triste, et se mit à pleurer. Le riche paysan avait refusé : « Apporte d’abord l’argent ! » avait-il dit.

Elisée se reprit à réfléchir ! « Comment vont-ils vivre maintenant ? Les autres s’en iront faucher ; eux non : leur pré est engagé. Quand le seigle sera mûr, les autres s’en iront moissonner ; et le seigle sera bon cette année ; et eux n’auront rien, la récolte ne leur appartiendra pas. Si je pars, ils retomberont comme ils étaient. »

Elisée résolut de ne pas partir ce soir-là et remit son départ au lendemain matin. Il alla se coucher dans la cour ; il fit sa prière, s’étendit, mais ne put s’endormir : « Il faut que je parte : il me reste si peu d’argent, si peu de temps ! Et pourtant ces pauvres diables me font pitié… Mais, peut-on secourir tout le monde ? Je ne voulais que leur apporter de l’eau et donner un peu de pain à chacun, et voilà jusqu’où les choses en sont venues ? Il y a déjà le pré et le champ à dégager. Les terres dégagées, il faudra acheter une vache pour les enfants, puis un cheval au paysan, pour transporter les gerbes… Tu es allé un peu loin, mon ami Elisée Kouznitch. Tu as perdu la boussole et tu ne peux plus t’orienter ! »

Elisée se leva, retira son caftan de derrière sa tête ; ouvrit sa tabatière de corne, prisa, et chercha à voir clair dans ses pensées. Mais il avait beau réfléchir, il ne pouvait rien trouver.

Il fallait partir ; mais abandonner ces malheureux, quelle misère !

Il ne savait que décider. Il remit de nouveau son caftan sous sa tête et se recoucha. Il resta ainsi longtemps. Les coqs avaient déjà chanté quand il commença à s’endormir…

Tout à coup, il lui semble qu’il s’est réveillé. Il se voit tout habillé, avec sa besace et son bâton. Il va franchir la porte d’entrée ; elle est juste entrebâillée pour laisser passer un homme. Il marche vers la porte, mais son sac s’accroche d’un côté ; il veut le dégager et s’accroche de l’autre côté par son soulier ; le soulier se défait. À peine est-il libre qu’il se sent de nouveau retenu, non par la clôture, mais par la petite fille qui le tient en criant : « Grand’père ! Petit grand’père ! du pain ! » Il regarde son pied, c’est le petit garçon qui agrippe sa chaussette ; et, de la fenêtre, la vieille et le paysan le regardent.

Elisée s’éveilla : « Demain, se dit-il, je rachèterai le champ et le pré ; en outre j’achèterai un cheval pour l’homme, de la farine pour attendre la prochaine moisson, et une vache pour les enfants ; car autrement, je m’en irais chercher le Christ par delà les mers, mais je le perdrais en moi-même. Il faut s’entr’aider. »

Il s’endormit jusqu’au matin, se leva de bonne heure, se rendit chez le riche paysan et racheta les semailles et le pré. Il racheta aussi la faux, qui avait été vendue et la rapporta à la maison. Il envoya le paysan faucher, et lui-même s’en fut chez le cabaretier pour y trouver un cheval et une charrette à vendre. Il marchanda, acheta, fit emplette de farine, mit le sac sur la charrette, et partit ensuite pour acheter une vache. Tandis qu’il marchait dans la rue, Elisée vit devant lui deux femmes de l’Ukhraine qui cheminaient en bavardant entre elles. Elisée entendit qu’elles parlaient de lui. L’une d’elles disait : «D’abord on n’a pas su quel était cet homme ; il est très simple… On a pensé que c’était un pèlerin ordinaire… Il entra pour demander à boire, et demeura chez eux… On dit qu’il leur a acheté tout… Je l’ai vu moi-même aujourd’hui chez le cabaretier leur acheter un cheval et une charrette. Il existe donc au monde des gens pareils ! Il faut aller voir. »

Elisée entendit ces propos et comprit qu’on le louait. Alors il n’alla pas acheter la vache. Il revint chez le cabaretier, et lui paya le cheval. Il attela, chargea le sac de farine et prit le chemin de l’izba. Arrivé à la porte d’entrée, il s’arrêta et descendit de la charrette. Les habitants du logis aperçurent le cheval et s’étonnèrent. Ils pensaient bien que le cheval avait été acheté pour eux ; mais ils n’osaient le dire. Le paysan vint ouvrir la porte.

— Où t’es-tu procuré ce cheval, dit-il, mon bon vieux ?

— Mais je l’ai acheté, répondit Elisée… C’est une occasion ; fauche-lui un peu d’herbe pour la nuit ; et ôte le sac.

Le paysan détela le cheval, porta le sac dans la grange, faucha de l’herbe et en remplit le râtelier. On se mit au lit. Elisée coucha dans la cour où il avait dès le soir transporté son bissac. Tous s’étaient endormis. Elisée se leva, fit son paquet, se chaussa, enfila son caftan et s’en alla à la recherche d’Efim.


VII

Elisée fit cinq verstes. Le jour commençait à poindre. Il s’arrêta sous un arbre, défit son paquet et compta son argent. Il lui restait dix-sept roubles et vingt kopeks : « Eh bien ! pensa-t-il, avec cela, impossible de passer la mer, et faire ce voyage en mendiant au nom du Christ, serait peut-être un péché de plus. Notre ami Efim saura bien s’y rendre tout seul, et il est possible qu’il mette un cierge pour moi. Quant à moi, mon vœu restera inaccompli jusqu’à ma mort. Mais le Seigneur est miséricordieux ; il m’en relèvera. »

Elisée se leva, équilibra son sac derrière ses épaules et revint sur ses pas ; seulement il contourna le village pour n’être pas vu. Bientôt il arriva chez lui. En partant il lui avait semblé difficile, pénible même, de suivre Efim. Au retour, Dieu lui accordait de marcher sans fatigue. Il s’avançait sans s’en apercevoir, en jouant avec son bâton ; et il faisait jusqu’à soixante-dix verstes dans une journée.

Elisée arriva chez lui. Les travaux des champs étaient terminés. Les siens se réjouirent fort de le revoir. On commença par l’interroger. Comment et pourquoi avait-il perdu son compagnon ? Pourquoi, au lieu d’aller jusqu’au bout, était-il revenu au logis ? Elisée ne donnait pas de détails.

— C’est que Dieu ne l’a pas voulu, répondit-il. J’ai dépensé l’argent en route et j’ai laissé mon compagnon me dépasser. Et voilà… Je n’y suis pas allé. Pardonnez-moi au nom du Christ.

Elisée remit à sa vieille le reste de l’argent, et s’enquit des affaires de la maison. Tout allait bien : les choses s’étaient arrangées pour le mieux ; le ménage ne manquait de rien et tout le monde vivait en paix et en bon accord.

Les Efimov, ayant appris dans la journée le retour d’Elisée, vinrent demander des nouvelles de leur vieux. Élisée leur fit la même réponse :

— Votre vieux, dit-il, allait très bien. Nous nous sommes quittés trois jours avant la Saint-Pierre. J’ai voulu le rattraper, mais il m’est alors survenu force événements : j’ai perdu de l’argent, et il ne m’en restait plus assez pour continuer ma route. Alors je suis revenu…

On s’étonna qu’un homme aussi sage eût commis une pareille sottise : « Il est parti, il n’a pas atteint le but, et a dépensé pour rien son argent. » On s’étonna, puis on n’y pensa plus. Elisée lui-même finit par l’oublier. Il reprit ses occupations ; coupa du bois pour l’hiver avec son fils ; battit le blé avec les femmes ; couvrit le hangar et soigna les ruches. Il remit au voisin les dix essaims de jeunes abeilles. Sa vieille eût voulu lui cacher le compte des nouvelles abeilles, mais Elisée savait bien quelles ruches étaient pleines, lesquelles ne l’étaient pas ; et, au lieu de dix, il donna dix-sept essaims à son voisin.

Elisée régla toutes ses affaires, envoya ses fils travailler au dehors et se mit lui-même à tresser des souliers d’écorce et à fabriquer des ruches.


VIII

Toute cette journée qu’Elisée passa dans l’izba près des gens malades, Efim attendit son compagnon. Il fit halte tout près du village, attendit, attendit, dormit un moment, se réveilla, demeura assis encore un peu, et ne le vit point venir. Il se fatiguait les yeux à regarder. Déjà le soleil disparaissait derrière les arbres, et Elisée ne paraissait pas. « Il a peut-être passé devant moi, à pied ou en charrette, pendant que je dormais, et ne m’aura point remarqué, pensait-il. Mais non, ce n’est pas possible, on voit loin dans la steppe… Je vais revenir sur mes pas… Mais nous pourrions nous manquer, et ce serait pire… Je vais m’en aller en avant, nous nous rencontrerons à la première nuitée. »

Il arriva dans un village, et pria le garde champêtre, s’il voyait venir un petit vieillard de telle et telle manière, de le conduire là où il était. Elisée ne parut point pour le coucher. Efim, poursuivant sa route, demandait à chacun s’il n’avait pas vu un petit vieillard tout chauve. Personne ne l’avait vu. Efim s’étonna et continua seul son chemin. « Nous nous rencontrerons quelque part à Odessa, ou sur le bateau », pensait-il.

Et il n’y songea plus.

En route, il rencontra un pèlerin. Ce pèlerin, vêtu de bure, avec de longs cheveux, était allé au Mont Athos, et faisait déjà pour la seconde fois le voyage de Jérusalem. Ils se rencontrèrent dans une auberge, lièrent conversation et firent route ensemble. Ils arrivèrent sans incident à Odessa. Là, ils attendirent le bateau pendant trois jours, en compagnie d’une foule de pèlerins. Il en venait de tous les côtés. Efim s’informa d’Elisée ; personne ne l’avait vu.

Efim prit un passeport pour l’étranger, ce qui lui coûta cinq roubles, paya quarante roubles pour son billet d’aller et retour, et acheta du pain et des harengs pour la route. Le bateau une fois chargé, les fidèles, et avec eux Tarassitch et le pèlerin, s’embarquèrent.

On leva l’ancre et l’on partit. La journée fut bonne, mais, vers le soir, un grand vent s’éleva ; la pluie se mit à tomber, les vagues balayaient, inondaient le bateau. Les hommes avaient peur, les femmes pleuraient, quelques passagers couraient çà et là, cherchant un abri. Efim se sentit, lui aussi, gagné par la peur, mais il n’en laissa rien voir. Toute la nuil et toute la journée du lendemain, il resta immobile à sa place, auprès des vieillards de Tambov, chacun retenant son sac et ne disant rien. Le troisième jour, la mer s’apaisa, le cinquième, on arriva devant Constantinople. Quelques-uns débarquèrent et visitèrent l’église de Sainte-Sophie, qui est maintenant aux Turcs. Tarassitch ne descendit pas à terre ; il resta sur le bateau et n’acheta qu’un pain blanc. Après une escale de vingt-quatre heures, le bateau reprit la mer, toucha la ville de Smyrne, puis une autre ville, Alexandrie, et atteignit, sans accident, la ville de Jaffa. Là, tous les pèlerins devaient débarquer. Il n’y a que soixante-dix verstes pour se rendre à pied à Jérusalem.

Pendant le débarquement, les fidèles eurent un moment de peur : le navire était haut ; on jetait les passagers dans des barques, tout en bas ; et comme les barques oscillaient, on risquait de tomber à côté. Deux d’entre eux se mouillèrent quelque peu ; au bout du compte, tous débarquèrent sains et saufs. Aussitôt on se mit en route, et le troisième jour, à l’heure du dîner, on atteignit Jérusalem. Ils s’arrêtèrent hors de la ville, à l’auberge russe, firent viser les passeports, dînèrent, et s’en allèrent visiter les lieux saints

Au Saint-Sépulcre, on ne laissait pas encore entrer. Ils se rendirent d’abord au monastère du Patriarche. Tous les pèlerins étaient réunis : d’un côté les femmes, de l’autre les hommes. On leur ordonna de se déchausser et de s’asseoir en cercle. Alors parut un moine avec une serviette ; il se mit à laver les pieds à tout le monde. Il lave les pieds, les essuie, les baise et fait ainsi le tour des pèlerins. Il essuie les pieds d’Efim et les baise aussi. On récite des prières ; on célèbre une grand’ messe et une messe basse, on brûle des cierges et l’on prie pour les parents. On leur servit à manger et on leur donna du vin. Le matin, ils visitèrent la cellule où Marie l’Égyptienne avait fait son salut. On brûla des cierges et l’on chanta la messe.

De là les pèlerins allèrent visiter le monastère d’Abraham et virent le jardin de Savek, où Abraham voulut immoler son fils à Dieu. Puis ils virent l’endroit où le Christ apparut à Marie-Magdeleine, et l’église de Jacob, le frère du Seigneur. Le pèlerin lui montrait tout, et partout lui disait combien il fallait donner.

Ils s’en retournèrent à l’auberge pour le dîner. Au moment de se coucher, le pèlerin, fouillant ses poches, s’écria :

— On m’a volé mon porte-monnaie avec mon argent ; il y avait vingt-trois roubles : deux billets de dix roubles et trois roubles de monnaie !

Il se lamentait, se lamentait, mais que faire ? Et il se coucha.


IX

Une fois couché, Efim fut troublé par un doute. « On ne lui a point volé son argent, au pèlerin, pensa-t-il. Je crois qu’il n’en avait pas. Il ne donnait nulle part. Il me disait bien de donner, mais lui-même ne donnait rien. Il m’a même emprunté un rouble. » Mais aussitôt il se reprocha cette pensée : « Pourquoi porter des jugements téméraires sur un homme ? C’est un péché. Je ne le ferai plus. »

Mais dès qu’il s’assoupissait, il se rappelait de nouveau que le pèlerin regardait l’argent d’un certain air, et combien il paraissait peu sincère en disant qu’on lui avait soustrait sa bourse.

« Il n’avait pas d’argent sur lui. C’est une invention. »

Le lendemain, ils se levèrent de bonne heure et se rendirent à l’office du matin, dans le grand temple de la Résurrection, au Saint-Sépulcre. Le pèlerin ne quittait pas Efim et le suivait partout. Ils arrivèrent au temple. Il y avait là des pèlerins : des Russes, des Grecs, des Arméniens, des Turcs, des Syriens, à ne pouvoir les dénombrer. Efim parvint avec la foule jusqu’à la Sainte-Porte. Un moine les conduisait. Il les fit passer à travers la garde turque, à l’endroit où le Christ fut descendu de la croix et oint d’huile. Là brûlaient neuf grands chandeliers. Le moine montrait et expliquait tout. Efim y déposa son cierge Puis le moine les mena à droite, en haut, par un escalier, sur le Golgotha, là où fut la croix. Efim fit sa prière. Puis on montra la fissure qui déchira la terre jusqu’à l’enfer ; ensuite l’endroit où furent cloués à la croix les pieds et les mains du Christ ; puis le sépulcre d’Adam, dont les ossements furent humectés par le sang du Christ ; puis la pierre sur laquelle s’assit le Christ, quand on posa sur son front la couronne d’épines ; et le poteau auquel on attacha le Christ pour le flageller. Ensuite on fit voir à Efim les deux creux laissés dans la pierre par les genoux du Christ On voulait encore montrer quelque chose, mais il se fit une poussée dans la foule : tous se hâtaient vers la grotte du Saint-Sépulcre. Un office orthodoxe allait succéder à une messe non orthodoxe.

Efim suivit la foule à la grotte. Il voulait planter là le pèlerin, contre lequel il péchait toujours en pensée ; mais l’autre s’attachait à lui ; il le suivit à l’office de la grotte du Saint-Sépulcre. Il eût voulu se mettre tout près ; mais ils étaient venus trop tard. La foule était si dense qu’on ne pouvait ni avancer ni reculer. Efim resta donc sur place, regardant devant lui et faisant ses prières. Par moments, il tâtait s’il avait encore sa bourse et il ne cessait de penser : « Le pèlerin me trompe… Et si pourtant il ne m’avait pas trompé… Si on lui avait en effet volé son porte-monnaie !… Mais alors, pourvu qu’il ne m’arrive pas la même chose ! »


X

Efim, immobile et priant, fixe ses regards sur la chapelle où se trouve le Saint-Sépulcre, au-dessus duquel trente-six lampes sont suspendues. Il regarde par-dessus les têtes, et — quelle merveille ! — voici que juste au-dessous des lampes, en avant de la foule, il aperçoit un petit vieillard en cafetan de bure dont la tête, entièrement chauve, luit comme celle d’Elisée Bodrov. « Il ressemble à Elisée, pense-t-il, mais ce ne doit pas être lui. Il n’a pu être ici avant moi : le bateau précédent était parti huit jours avant le nôtre ; il est impossible qu’il ait pu me devancer ainsi, et il n’était point sur notre bateau. J’ai bien examiné tous les fidèles. »

Tandis qu’il réfléchissait, le petit vieillard priait et faisait trois saluts : le premier devant lui, à Dieu ; les autres aux fidèles, à droite et à gauche. Quand le petit vieillard tourna la tête à droite, Efim le reconnut aussitôt. « C’est bien Bodrov, voilà bien sa barbe noirâtre, frisée, ses poils blancs sur les joues, ses sourcils, ses yeux, son nez, et tout son visage, enfin. C’est lui. C’est bien Elisée Bodrov. »

Efim était heureux d’avoir retrouvé son compagnon ; il s’étonnait seulement qu’il eût pu arriver avant lui. « Comment ce Bodrov a-t-il pu se glisser en avant de tous les fidèles ? pensa-t-il. Il aura sans doute fait la connaissance de quelqu’un qui l’aura amené là. Je le retrouverai à la sortie, et m’en irai avec lui après m’être débarrassé de mon pèlerin. Peut-être saura-t-il me conduire, moi aussi, au premier rang. »

Efim ne quittait point des yeux Elisée, pour ne pas le manquer. L’office terminé, la foule s’ébranla. On se poussait pour aller s’agenouiller. Efim se trouva refoulé dans un coin. De nouveau il eut peur qu’on ne lui volât sa bourse. Il y porta la main et chercha à se frayer un passage pour gagner un endroit libre. Il se dégagea, marcha et chercha partout Elisée. Il sortit du temple sans l’avoir pu retrouver. Après la cérémonie, Efim courut d’auberge en auberge, en quête d’Elisée. Il ne le trouva nulle part. Ce même soir, le pèlerin ne vint pas non plus ; il avait disparu sans lui rendre son rouble. Efim resta seul.

Le lendemain, il retourna au Saint-Sépulcre en compagnie d’un vieillard de Tambov rencontré sur le bateau. Il voulut se porter en avant, mais de nouveau fut refoulé et resta près d’un pilier, à prier. Comme la veille, il regarda devant lui, et comme la veille, sous les lampes, tout près du Saint-Sépulcre, Elisée était là, les mains étendues, comme un prêtre à l’autel ; et son crâne chauve luisait.

« Eh bien ! pensa Efim, cette fois, je ne le manquerai point. » Il se faufila jusqu’au premier rang. Pas d’Elisée. Il avait dû sortir. Le troisième jour, il se rendit encore à la messe, et, de nouveau, regarda. Elisée, tout à fait en avant, était encore là, les yeux levés comme s’il contemplait quelque chose au-dessus de lui ; et sa tête chauve luisait. « Eh bien ! pensa Efim, cette fois-ci, je ne le manquerai plus. Je me tiendrai à la porte de sortie et je le verrai sûrement. »

Il sortit et attendit, attendit… Toute la foule s’écoula. D’Elisée, point. Efim demeura six semaines à Jérusalem, visitant les lieux consacrés, et Bethléem, et Béthanie, et le Jourdain. Il fit mettre le sceau du Saint-Sépulcre sur une chemise neuve destinée à l’ensevelir ; il prit de l’eau du Jourdain dans une petite bouteille, et de la terre, et des cierges dans le lieu saint, et il inscrivit l’ordre des prières en huit endroits différents. Quand il eut dépensé tout son argent, qu’il ne lui resta que juste de quoi retourner, Efim se mit en route. Il gagna Jaffa, prit le bateau, arriva à Odessa et reprit à pied le chemin de sa demeure.


XI

Efim revint par le même chemin. À mesure qu’il se rapprochait du logis, ses inquiétudes le reprenaient : Comment ça allait-il chez lui, sans lui ? « En une année, pensait-il, il passe beaucoup d’eau sous le pont. Une maison, labeur d’un siècle, peut être détruite en un moment… Comment mon fils a-t-il mené les affaires ? Comment le printemps a-t-il commencé ? Comment le bétail a-t-il passé l’hiver ? A-t-on terminé heureusement l’izba ? »

Efim atteignit le lieu où, à l’aller, il s’était séparé d’Elisée. Impossible de reconnaître les habitants du pays. Là où l’année précédente ils étaient misérables, ils vivaient aujourd’hui dans l’aisance. Les récoltes avaient été excellentes, et les paysans, oubliant leurs misères, s’étaient relevés. Le soir, Efim arriva à ce même village où, l’année dernière, Elisée l’avait quitté. À peine y était-il entré qu’une petite fille en chemise blanche sortit d’une izba et courut vers lui :

— Petit grand-père ! petit vieillard ! Viens chez nous !

Efim poursuivit son chemin, mais la fillette l’appela de nouveau, le saisit par la manche et l’entraîna en riant vers l’izba. Une femme et un petit garçon parurent sur le seuil et, de la main, lui firent signe de venir.

— Viens, petit vieillard, viens souper et passer la nuit.

Efim se rendit à leur invitation. « À propos, pensa-t-il, je m’informerai d’Elisée. M’est avis que c’est précisément l’izba où, l’an passé, il alla demander à boire. »

Efim entra. La femme le débarrassa de son sac, lui donna de quoi se débarbouiller et le fit asseoir à table. On lui donna du lait, de la galette, du gruau. Tarassitch remercia et loua les gens de l’izba de leur hospitalité envers les pèlerins. La femme hocha la tête.

— Comment ne leur ferions-nous pas bon accueil ? dit-elle. C’est d’un pèlerin que nous avons appris ce que c’est que la vie. Nous vivions, nous avions oublié Dieu, et Dieu nous punit ; et nous attendions la mort. Oui, au printemps dernier, nous étions arrivés à un tel point que nous étions tous couchés, sans avoir rien à manger, et malades. Et nous serions morts si Dieu ne nous avait envoyé un petit vieillard comme toi. Il entra, dans la journée, pour boire. En nous voyant, il fut pris de pitié et resta avec nous. Il nous donna à boire, nous donna à manger, nous remit sur pied, racheta notre terre et nous acheta un cheval avec une charrette, qu’il nous a laissés.

La vieille entra et interrompit le récit de la femme.

— Était-ce un homme ? Était-ce un ange du Seigneur ? Nous l’ignorons nous-mêmes. Il aimait tout le monde, plaignait tout le monde, et il partit sans rien dire. Nous ne savons même pas pour qui prier Dieu. Je le vois comme si c’était maintenant : je suis couchée, attendant la mort ; tout à coup, je vois entrer un petit vieillard quelconque, tout chauve, qui demande à boire. Croiriez-vous que moi, pécheresse, j’ai pensé : « Que nous veut-il, celui-là ? » Mais lui, voici ce qu’il a fait : dès qu’il nous eut vus, il ôta son sac, le posa là, à cet endroit, et le dénoua.

La petite fille se mêla à la conversation.

— Non, grand’mère, dit-elle : c’est ici ; d’abord il a posé son sac au milieu de la chambre, puis sur le banc.

Et ils discutèrent, se rappelant toutes ses paroles, tous ses actes : où il s’asseyait, où il dormait, ce qu’il faisait, ce qu’il disait à l’un ou à l’autre.

À la nuit tombante, le paysan rentra, à cheval. Lui aussi se mit à parler du séjour d’Elisée chez eux,

— S’il n’était pas venu chez nous, nous mourions avec nos péchés, nous mourions dans le désespoir, en maudissant Dieu et les hommes. Et c’est lui qui nous a sauvés ; c’est grâce à lui que nous avons reconnu Dieu, que nous avons cru en la bonté des hommes. Que le Christ le sauve ! Auparavant nous vivions comme des bêtes ; il a fait de nous des hommes.

On fit manger, boire et coucher Efim ; et les paysans se couchèrent aussi. Efim ne pouvait dormir. La pensée d’Elisée, tel qu’il l’avait vu trois fois au premier rang, à Jérusalem, le hantait : « Voilà comment il m’aura devancé, pensait-il. Mes efforts ont-ils été bénis ? Je l’ignore. Mais les siens, Dieu les a bénis. »

Le lendemain les gens de l’izba laissèrent partir Efim, après l’avoir comblé de gâteaux pour la route, et eux s’en allèrent au travail. Efim poursuivit son chemin.


XII

Il y avait juste une année qu’Efim était parti de chez lui, quand il y revint, au printemps. Il arriva à sa demeure vers le soir. Son fils n’était pas là ; il était au cabaret. Il revint ivre. Efim l’interrogea. Il reconnut bien vite que son fils n’avait pas fait son devoir. Il avait gaspillé l’argent et délaissé les affaires. Le père se répandit en reproches, mais le fils lui répondit grossièrement :

— Tu aurais mieux fait de t’occuper de ta maison, au lieu de t’en aller en emportant encore avec toi tout l’argent. Et voilà qu’à présent tu me fais des reproches !

Le vieux se fâcha et frappa son fils.

Le matin, Efim Tarassitch sortit pour aller chez le staroste, à cause de son fils. Il passa devant la maison d’Elisée. La vieille était sur sa porte. Elle le salua.

— Bonjour, grand-père, dit-elle. As-tu fait bon voyage ?

Efim s’arrêta.

— Grâce à Dieu, je suis arrivé au but ; j’ai perdu ton vieux, mais j’ai appris qu’il est retourné au logis.

Et la vieille, qui aimait bavarder, se mit à raconter :

— Oui, dit-elle, il est revenu, notre patron ; il y a longtemps qu’il est revenu. C’était vers l’Assomption. Quelle joie quand Dieu nous l’a ramené ! Le temps nous paraissait si long sans lui ! Sa besogne n’est point considérable ; il n’est plus jeune, mais c’est toujours lui la tête de la maison ; et c’est plus gai, avec lui. Et le garçon comme il était content ! Sans lui, dit-il, la maison est comme un œil sans lumière. Nous nous ennuyons quand il n’est pas là. Que nous l’aimons et le dorlotons !

— Est-il chez lui maintenant ?

— Oui, grand-père, il est aux ruches, à soigner ses abeilles. Le miel abonde. Dieu a donné tant de force aux abeilles, que mon vieux n’a pas souvenance d’en avoir vu autant. La bonté de Dieu ne se mesure pas à nos péchés. Viens le voir, il sera tout aise.

Efim traversa le corridor et la cour et rejoignit Elisée au rucher. Il entra et vit Elisée, vêtu d’un cafetan gris, qui se tenait sous un petit bouleau, sans filet ni gants, les mains étendues, les yeux levés, sa tête chauve et luisante, tel qu’il lui était apparu à Jérusalem, près du Saint-Sépulcre. Au-dessus de sa tête, à travers le petit bouleau, le soleil jouait, comme à Jérusalem la lumière des lampes ; et autour de sa tête les abeilles dorées, volant sans le piquer, lui faisaient une auréole.

Efim s’arrêta. La vieille appela son mari.

— L’ami est là ! dit-elle.

Elisée se retourna, poussa un cri de joie et alla au-devant de son compagnon, en retirant avec précaution les abeilles de sa barbe.

— Bonjour, vieux ! bonjour, mon ami ! As-tu fait bon voyage ?

— Oh ! j’ai bien usé mes jambes. Je t’ai apporté de l’eau du Jourdain. Viens chez moi la chercher. Mais je ne sais pas si Dieu a béni mes efforts…

— Eh bien ! que Dieu soit loué ! que le Christ te sauve !

Après un moment de silence Efim reprit :

— J’y ai été de mes jambes, mais y ai-je été de mon âme ? N’est-ce point plutôt un autre…

— C’est l’affaire de Dieu, mon ami ! C’est l’affaire de Dieu !

— En revenant, je me suis arrêté dans l’izba où tu étais entré.

Elisée, effrayé, lui coupa la parole :

— C’est l’affaire de Dieu, mon cher ! C’est l’affaire de Dieu !… Viens chez nous, j’apporterai un peu de miel.

Et Elisée, pour détourner la conversation, parla des choses domestiques.

Efim poussa un soupir. Il s’abstint de rappeler à Elisée les gens de l’izba et ce qu’il avait vu à Jérusalem. Il comprit que Dieu n’exige de nous qu’une seule chose ici-bas : l’amour et les bonnes œuvres.