Réflexions sur l’esclavage des nègres/Chapitre VIII

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Société typographique (p. 31-37).

VIII.

Examen des raiſons qui peuvent empêcher la puiſſance légiſlatrice des Etats où l’eſclavage des Noirs eſt toléré, de remplir par une loi d’affranchiſſement général le devoir de juſtice qui l’oblige à leur rendre la liberté.


Pour que l’affranchiſſement n’entraînât après lui aucun déſordre, il faudroit :

1°. Que le gouvernement pût aſſurer la ſubſiſtance aux vieux Negres & aux Negres infirmes ; que dans l’état actuel, leurs maîtres ne laiſſent pas, du moins abſolument, mourir de faim[1].

2°. Qu’on pourvût à la ſubſiſtance des Negres orphelins.

3°. Qu’on aſſurât, du moins pour une année, le logement & la ſubſiſtance à ceux des Negres valides qui, dans cet inſtant de criſe, n’auroient pas trouvé à ſe louer, par un traité libre, à des poſſeſſeurs d’habitations.

A la vérité, on auroit droit d’exiger que les frais de ces établiſſemens fuſſent faits aux dépens des maîtres. Ils doivent des alimens aux Negres qui ont perdu, à leur ſervice, ou leur ſanté, ou la partie de leur vie qu’ils pouvoient donner au travail. Ils doivent des alimens aux enfans, dont les peres morts dans leurs fers, n’ont pu laisser d’héritage. Ils doivent des alimens pour un tems à tous leurs eſclaves, parce que la ſervitude les a empêchés de ſe procurer les avances néceſſaires pour attendre le travail. Ces obligations ſont ſtrictes, indiſpensables ; & ſi le gouvernement s’en chargeoit, à la place des maîtres, ce ſeroit une ſorte d’injuſtice qu’il feroit au reſte de la nation, en faveur des colons, il aggraveroit le fardeau des impôts ſur des innocens, pour épargner les coupables. Auſſi, le ſeul moyen juſte & compatible avec l’état où ſe trouveroient alors les poſſeſſeurs des Nègres, ſeroit un emprunt public, rembourſable par un impôt, levé sur les ſeules terres des colons.

4°. Comme il ſeroit à craindre que les Negres, accoutumés à n’obéir qu’à la force & au caprice, ne puſſent être contenus, dans le premier moment, par les mêmes loix que les Blancs ; qu’ils ne formaſſent des attroupemens, qu’ils ne se livraſſent au vol, à des vengeances particulieres & à une vie vagabonde dans les forêts & les montagnes ; que ces déſordres ne fuſſent fomentés en ſecret par les Blancs, qui eſpéreroient en tirer un prétexte pour obtenir le rétablissement de l’esclavage : il faudroit aſſujettir les Negres, pendant les premiers tems, à une discipline sévere, réglée par des loix ; il faudroit confier l’exercice du pouvoir à un homme humain, ferme, éclairé, incorruptible, qui ſut avoir de l’indulgence pour l’ivresse où ce changement d’état plongeroit les Negres ; mais sans leur laiſſer l’eſpérance de l’impunité, & qui mépriſât également l’or des Blancs, leurs intrigues & leurs menaces.

5°. Il faudroit peut-être se résoudre à perdre, en partie, la récolte d’une année. Ce n’est point par rapport aux propriétaires que nous conſiderons cette perte comme un mal. Si un homme a labouré ſon champ avec des chevaux qu’il a volés, & qu’on le force à les reſtituer, perſonne n’imaginera de le plaindre de ce que ſon champ reſtera en friche l’année d’après. Mais il réſulteroit, de cette diminution de récolte, un enchériſſement de la denrée, une perte pour les créanciers des colons. Nous ſentons que de pareilles raiſons ne peuvent contre-balancer les raiſons de juſtice, qui obligent le légiſlateur, ſous peine de crime, à détruire un uſage injuſte & barbare. Qui s’aviſeroit de tolerer le vol, parce que les effets volés ſe vendent meilleur marché ? Qui oſeroit mettre en balance l’obligation rigoureuſe de reſtituer, qu’on force un voleur de remplir, avec le riſque que cette reſtitution pourroit faire eſſuyer à ſes créanciers ? Nous n’ignorons point enfin que cette perte, auſſi bien que le défaut d’ouvrages, qui pourroit, dans les premiers inſtans, exposer une partie des Negres à la miſere ou au crime, ſeroit, non l’effet nécessaire de la révolution, mais la suite de l’humeur des propriétaires, & nous n’en parlons que pour ne paſſer ſous ſilence aucun des inconvéniens dont un affranchiſſement général pourroit être ſuivi.

6°. On ne peut diſſimuler que les Negres n’aient en général une grande ſtupidité : ce n’eſt pas à eux que nous en faiſons le reproche, c’eſt à leurs maîtres. Ils ſont baptiſés, mais dans les colonies romaines on ne les inſtruit point du peu de morale que renferment les catéchiſmes vulgaires de cette égliſe. Il ſont également négligés par nos miniſtres. On ſent bien que les maîtres n’ont eu garde de ſ’occuper de leur inſpirer une morale fondée sur la raiſon. Les relations de la nature ou n’exiſtent point, ou ſont corrompues dans les eſclaves. Les ſentimens naturels à l’homme, ou ne naiſſent point dans leur ame, ou ſont étouffés par l’oppreſſion. Avilis par les outrages de leurs maîtres, abattus par leur dureté, ils ſont encore corrompus par leur exemple. Ces hommes ſont-ils dignes qu’on leur confie le ſoin de leur bonheur & du gouvernement de leur famille ? ne ſont-ils pas dans le cas des infortunés, que des traitemens barbares ont, en partie, privés de la raiſon ; & dès lors, quelle que ſoit la cauſe qui les ait rendus incapables d’être hommes, ce que le légiſlateur leur doit, c’est moins de leur rendre leurs droits que d’aſſurer leur bien-être.

Telles ſont les raiſons qui nous ont fait croire, que le parti de ne point rendre à la fois, à tous les Negres, la jouiſſance de leurs droits, peut n’être pas incompatible avec la juſtice. Ces raiſons paroîtront, ſans doute, très-foibles aux amis de la raiſon, de la juſtice & de l’humanité. Mais un affranchiſſement général demanderoit des dépenſes, des préparatifs ; il exigeroit, dans ſon exécution, une ſuite & une fermeté, dont un très-petit nombre d’hommes ſeroient capables. Cependant il faudroit que pluſieurs hommes réuniſſent à ces qualités le désintéreſſement, l’amour du bien & le courage, il faudroit que ſa révolution fût l’effet de la volonté propre d’un Souverain, appuyée par l’opinion publique, ou de celle d’un corps légiſlatif dont l’eſprit fût constant. Car ſi le plan, ſi l’exécution dépendent de la volonté d’un ſeul homme, de l’activité de quelques coopérateurs, bientôt tous éprouveroient le sort que le genre humain, toujours ignorant & barbare, a fait éprouver à quiconque a oſé défendre le foible contre le fort, & oppoſer la juſtice à l’eſprit d’avidité & d’intérêt ; & cet exemple effrayant, joint aux préjugés que les partiſans des abus ont ſu répandre contre les nouveautés, ſuffiroit pour prolonger de pluſieurs ſiecles l’esclavage des Negres.

  1. Voyez l’ouvrage intitulé, Voyage à l’Isle de France, par un Officier du Roi : c’eſt un des ouvrages où la maniere dont les Negres ſont traités eſt expoſée avec le plus de vérité.