Révolution et contre-révolution en Allemagne (trad. Lafargue)/Texte entier

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Traduction par Laura Lafargue.
V. Giard & E. Brière (p. i-233).

PRÉFACE




La série d’articles sur la Révolution et la contre-Révolution en Allemagne qui, avec l’article sur le Procès Communiste de Cologne, forment le contenu de ce petit volume, furent écrits par Karl Marx en 1851-52, pour la New-York Daily Tribune. Ce journal anglo-américain, fondé en 1841 par Horace Greeley, ancien typographe, était fouriériste alors et préconisait la création de phalanstères. À l’heure présente la Tribune est un journal capitaliste ordinaire.

Par les soins d’Eleanor Marx, ces articles furent recueillis et réimprimés sous forme de volume, en 1896, à Londres, 45 ans après leur publication à New-York.

Notre traduction est faite sur cette édition anglaise qui reproduit le texte original.

Écrits à la même époque que la Lutte des classes en France, le Dix-huit brumaire de Louis Bonaparte et les Révélations sur le Procès Communiste de Cologne, ces articles portent la marque du moment révolutionnaire qu’ils exposent et d’où ils sont nés.

Les événements que Karl Marx y relate aussi puissamment que simplement et spirituellement, il les avait vécus, et dans l’analyse et la critique qu’il en fait, il fournit la preuve, une fois de plus, de ce, « don merveilleux », que lui reconnaît Engels, « de saisir le caractère, la portée et les conséquences nécessaires des grands événements historiques, à l’heure même où ces événements se déroulent encore sous les yeux ou ne viennent que de s’accomplir ».

Il étudie la Révolution comme un procès historique qui obéit à des lois historiques et au milieu de ce monde chaotique, de cette matière coulante et fluante, il sait discerner mieux que personne « la portion dans l’amas de faits apparemment fortuits, hétérogènes et incohérents, qui fera partie de l’histoire universelle ».


Laura Lafargue.

I

L’ALLEMAGNE À LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION

LONDRES, Septembre 1851.

Le premier acte du drame révolutionnaire joué sur le continent Européen est fini. Les « puissances d’hier », d’avant l’ouragan de 1848, sont de nouveau les « puissances du jour » ; et les maîtres éphémères, plus ou moins populaires, gouverneurs provisoires, triumvirs, dictateurs, avec leur queue de représentants, commissaires civils et militaires, préfets, juges, généraux, officiers et soldats, sont jetés sur des rives étrangères et « transportés au delà des mers », en Angleterre ou en Amérique, afin d’y établir de nouveaux gouvernements in partibus infidelium, des comités européens, des comités centraux, des comités nationaux, et d’annoncer leur avènement par des proclamations tout aussi solennelles que celles de n’importe quels potentats moins imaginaires.

Une défaite aussi insigne que celle subie par le parti révolutionnaire ou plutôt les partis révolutionnaires ne saurait s’imaginer. Mais qu’est-ce à dire ? La lutte de la bourgeoisie britannique pour la suprématie sociale et politique n’a-t-elle pas embrassé 48 ans, celle de la bourgeoisie française 40 ans de lutte sans exemple ? Et leur triomphe fut-il jamais aussi proche qu’à l’heure même où la monarchie restaurée se croyait plus solidement établie que jamais ? Les temps sont passés, il y a beaux jours, où la superstition attribuait les révolutions à la malveillance d’une poignée d’agitateurs. Tout le monde sait, à l’heure présente, que derrière toute convulsion révolutionnaire il doit exister quelque besoin social que les institutions surannées empêchent de satisfaire. Ce besoin peut ne pas se faire sentir assez profondément, assez généralement encore pour assurer un succès immédiat, mais toute tentative de le réprimer par la violence ne fera que le faire repousser avec plus de force jusqu’à ce qu’il brise ses entraves.

Si donc nous avons été battus, tout ce que nous avons à faire, c’est de recommencer par le commencement, et l’intervalle de répit, de courte durée, il est probable, qui nous est accordé entre la fin du premier et le commencement du second acte, nous laisse le temps, heureusement, pour une besogne des plus utiles : l’étude des causes qui nécessitèrent tout ensemble la récente révolution et sa défaite ; causes que l’on ne doit pas chercher dans les efforts, talents, fautes, erreurs ou « trahisons » de quelques-uns des chefs, mais dans l’état social général et la condition d’existence de chacune des nations bouleversées. »

C’est un fait généralement reconnu que les mouvements improvisés de Février et de Mars 1848, n’étaient pas l’œuvre d’individus isolés, mais des manifestations spontanées, irrésistibles, de besoins plus ou moins clairement compris, mais très distinctement sentis par nombre de classes en chaque pays ; or, lorsque vous vous enquerrez des causes des succès de la contre-révolution, vous recevez de tous côtés la facile réponse que c’est Monsieur un tel ou le citoyen tel autre qui a « trahi » le peuple. Laquelle réponse peut être vraie ou non, selon le cas ; mais en aucune circonstance elle n’explique quoi que ce soit, et ne montre même pas comment il s’est fait que le « peuple » se soit laissé trahir de la sorte. Et quelle piètre chance court un parti politique qui, pour tout bagage, n’a que la connaissance de ce fait solitaire que le citoyen A ou B n’est pas digne de confiance.

L’examen et l’exposition des causes aussi bien de la tourmente révolutionnaire que de sa répression sont d’ailleurs d’une importance capitale au point de vue historique. Toutes ces querelles, ces récriminations mesquines et personnelles, toutes ces assertions contradictoires, — que c’étaient Marrast ou Ledru-Rollin, ou Louis Blanc, ou tout autre membre du gouvernement provisoire, ou tous ensemble, qui avaient guidé la révolution au travers des rochers sur lesquels elle sombra — quel intérêt peuvent-elles avoir, quel éclaircissement peuvent-elles fournir à l’Américain ou à l’Anglais qui a observé tous ces mouvements divers de trop loin pour qu’il ait pu distinguer le détail des opérations ? Nul homme dans son bon sens ne croira jamais que onze, individus, pour la plupart médiocrement doués pour le bien comme pour le mal, aient pu, dans l’espace de trois mois, ruiner une nation de 36 millions, à moins que ces 36 millions d’hommes n’aient été tout aussi déroutés que les onze. Mais comment il se fit que 36 millions d’hommes, dont une partie tâtonnaient dans l’obscurité, fussent tout à coup appelés à déterminer eux-mêmes la voie à suivre et comment ils s’égarèrent alors, et comment leurs vieux chefs purent pour un instant reprendre la direction — voilà précisément ce dont il s’agit.

Si nous essayons d’exposer aux lecteurs de La Tribune les causes qui, tout en nécessitant la révolution allemande en amenèrent aussi inévitablement la répression en 1849 et 1850, on n’attendra pas de nous que nous fassions l’histoire complète des événements tels qu’ils se sont passés en ce pays. Des événements ultérieurs et le jugement des générations à venir auront à décider quelle portion de cet amas de faits, apparemment fortuits, hétérogènes et incohérents, doit faire partie de l’histoire universelle. L’heure n’est pas encore venue pour une tâche pareille. Il faut nous tenir dans les limites du possible, et nous contenter si nous réussissons à découvrir des causes rationnelles, fondées sur des faits indiscutables, pour expliquer les principaux événements et vicissitudes de ce mouvement et indiquer la direction que la prochaine explosion, peu éloignée peut-être, imprimera au peuple allemand.

Et premièrement, quelle était la situation de l’Allemagne au moment où éclata la révolution ?

La composition des différentes classes du peuple qui forment la base de toute organisation politique était plus compliquée en Allemagne que dans les autres pays. Tandis qu’en Angleterre et en France la féodalité était, ou complètement détruite, ou du moins réduite, comme dans le premier de ces pays, à quelques formes insignifiantes, par une riche et puissante bourgeoisie concentrée dans la capitale, la noblesse féodale en Allemagne avait conservé un grand nombre de ses anciens privilèges. Le système féodal de tenure dominait presque partout. Les seigneurs territoriaux avaient même conservé la juridiction sur leurs dépendants. Privés de leurs privilèges politiques, du droit de contrôle sur les princes, ils avaient gardé presque toute la suprématie du moyen âge sur les paysans de leurs domaines, aussi bien que l’exemption des taxes. Dans certaines localités la féodalité était plus florissante que dans d’autres, mais nulle part, sauf sur la rive gauche du Rhin, elle n’était ruinée entièrement. Cette noblesse féodale, extrêmement nombreuse alors, et en partie très opulente, était considérée officiellement comme le premier « état » du pays. Elle fournissait les hauts fonctionnaires du gouvernement et presque exclusivement les officiers de l’armée.

La bourgeoisie d’Allemagne était loin d’être aussi riche et aussi concentrée que celle de la France ou de l’Angleterre. Les anciennes manufactures de l’Allemagne avaient été ruinées par l’introduction de la vapeur et la rapide extension et prédominance de l’industrie anglaise. Les industries plus modernes, créées sous le système continental de Napoléon, établies dans d’autres parties du pays, ne compensaient pas la perte des anciennes et ne suffisaient pas pour donner à l’industrie une influence assez prépondérante pour forcer les gouvernements, jaloux de toute extension de richesses et de pouvoir autre que celle de la noblesse, à considérer ses besoins. Si la France sut conduire victorieusement son industrie de la soie à travers cinquante ans de révolutions et de guerre, l’Allemagne, pendant le même laps de temps, perdait, ou peu s’en fallait, son ancienne industrie de la toile. Les districts manufacturiers, d’ailleurs, étaient peu nombreux, disséminés, et situés tout à fait à l’intérieur du pays ; et comme ils se servaient généralement des ports étrangers, Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/15 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/16 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/17 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/18 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/19 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/20 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/21 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/22 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/23 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/24 dispute toujours à nouveau dans chaque localité, il faut s’attendre à voir la lutte se résoudre en un amas de combats isolés et sans liaison, où sera dépensée une quantité énorme de sang, d’énergie et de capitaux et où cependant aucun résultat définitif ne sera acquis.

Le démembrement politique de l’Allemagne en trois douzaines de principautés plus ou moins importantes, s’explique de même par cette confusion et multiplicité des éléments qui composent la nation et qui, par surcroît, varient dans chaque localité. Là où il n’y a pas d’intérêts communs, il ne saurait y avoir unité de but et encore moins d’action. Il est vrai que la confédération allemande fut déclarée indissoluble à perpétuité, mais la confédération et son organe, la Diète, n’ont jamais représenté l’unité allemande. Le plus haut degré de centralisation qu’on atteignit jamais en Allemagne, ce fut l’établissement du Zollverein, qui força les États de la mer du Nord à créer, eux aussi, une union douanière propre, tandis que l’Autriche continua de se retrancher derrière son tarif prohibitif particulier. L’Allemagne eut la satisfaction d’être partagée, pour tous les buts pratiques, entre trois pouvoirs indépendants seulement, au lieu de l’être entre trente-six. La prépotence souveraine du czar russe, telle qu’elle fut établie en 1814, n’en resta pas moins intacte.

Ayant déduit ces conséquences préliminaires de nos prémisses, nous verrons par la suite comment ces diverses classes du peuple allemand furent mises en branle les unes après les autres, et quel caractère prit le mouvement quand éclata la Révolution française de 1848.

II

LE ROI DE PRUSSE ET L’OPPOSITION

LONDRES, Septembre 1851.

Le mouvement politique de la bourgeoisie en Allemagne date de 1840. Des symptômes précurseurs avaient montré, que la classe capitaliste et industrielle de ce pays atteignait un degré de maturité qui ne lui permettrait plus de rester inerte et apathique sous la pression d’une monarchie anti-féodale, mi-bureaucratique. Les principicules allemands, dans le but, d’une part, de se rendre plus indépendants de la suprématie de l’Autriche et de la Prusse, ou de l’influence de la noblesse de leurs propres États, d’autre part, de consolider en un tout les provinces isolées, réunies sous leur domination par le congrès de Vienne, octroyèrent, les uns après les autres, des constitutions plus ou moins libérales. Ils le pouvaient sans se nuire à eux-mêmes. Car dans le cas où la Diète de la confédération, cette simple marionnette dans les mains de l’Autriche et de la Prusse, aurait essayé de porter atteinte à leur indépendance souveraine, ils étaient sûrs, s’ils lui résistaient, d’être soutenus par l’opinion publique et les Chambres que si, au contraire, les Chambres devenaient trop puissantes, il leur était loisible de se servir du pouvoir de la Diète pour mater l’opposition. Les constitutions de la Bavière, du Würtemberg, de Bade et du Hanovre ne pouvaient, dans ces circonstances, donner lieu à une lutte sérieuse pour le pouvoir politique. C’est pourquoi la grande majorité de la bourgeoisie allemande demeura généralement étrangère aux disputailleries qui s’élevaient dans les assemblées législatives des petits États, sachant bien que tout effort, toute victoire secondaire serait inefficace sans une transformation fondamentale de la politique et de la constitution des deux grandes puissances d’Allemagne. Or, à cette même époque, surgissait dans ces petites assemblées une race d’avocats libéraux, professionnels de l’opposition, les Rotteck, les Welcker, les Roemer, les Jordan, les Stieve et les Eisenmann, ces grands « hommes populaires » (Volksmänner) qui, après une opposition plus ou moins bruyante, mais toujours malheureuse, de plus de vingt ans, furent portés au faîte du pouvoir par la marée montante de 1848, et qui après y avoir fourni la preuve de leur parfaite impéritie et insignifiance, furent jetés à bas en un instant. Ces premiers spécimens, sur le sol allemand, de trafiquants en matière de politique et d’opposition, accoutumèrent les oreilles allemandes au langage du constitutionnalisme, et de par leur simple existence firent pressentir un temps prochain où la bourgeoisie s’emparerait, en leur restituant leur véritable signification, des phrases politiques que ces avocats et professeurs babillards employaient couramment sans bien se rendre compte du sens qu’on y attachait à l’origine.

La littérature allemande, elle aussi, subissait l’influence de l’agitation politique qui travaillait l’Europe depuis les événements de 1830. Presque tous les écrivains de l’époque préconisaient un constitutionnalisme informe ou un républicanisme plus informe encore. De plus en plus il devenait courant, notamment chez les gens de lettres de second ou de troisième ordre, de racheter la médiocrité des œuvres littéraires par des allusions politiques, toujours sûres d’attirer l’attention. La poésie, le Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/30 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/31 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/32 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/33 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/34 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/35 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/36 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/37 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/38 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/39 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/40 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/41 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/42 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/43 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/44 profonde. Tandis que la haute noblesse et les officiers civils et militaires constituaient le seul appui sûr du système établi tandis que la petite noblesse, la bourgeoisie commerciale, les universités, les instituteurs de tous degrés, et même une partie des rangs inférieurs de la bureaucratie et des officiers militaires, étaient tous ligués contre le gouvernement tandis que derrière ceux-ci se tenaient les masses mécontentes des paysans et des prolétaires des grandes villes qui, pour l’heure, soutenaient l’opposition libérale, mais qui déjà marmottaient de singulières menaces de vouloir prendre eux-mêmes la direction des affaires tandis que la bourgeoisie était prête à jeter à terre le gouvernement et que les prolétaires étaient prêts à jeter à terre la bourgeoisie à son tour, le gouvernement s’obstinait à suivre la marche qui devait amener une collision. Au commencement de 1848, l’Allemagne était à la veille d’une révolution et cette révolution serait arrivée sûrement, alors même que la Révolution française de février n’en eût pas hâté l’explosion.

Nous allons voir les effets que produisit cette révolution française sur l’Allemagne.


III

L’UNITÉ ALLEMANDE

LONDRES, Septembre 1851.

Dans notre dernier article, nous nous sommes borné presque exclusivement à l’État qui de 1840 à 1848 était de beaucoup le plus important dans le mouvement allemand, c’est-à-dire la Prusse. Il importe cependant de jeter un rapide coup d’œil sur les autres États d’Allemagne pendant la même période.

Dès le mouvement révolutionnaire de 1830, les petits États étaient tombés sous la dictature de la Diète, c’est-à-dire de l’Autriche et de la Prusse. Les diverses constitutions avaient été concédées autant comme moyens de défense contre la dictature des grands États, que pour assurer la popularité de leurs auteurs princiers et l’unité des assemblées hétérogènes de province, formées par le congrès de Vienne sans aucun principe directeur. Quelque illusoires que fussent ces constitutions, elles s’étaient pourtant montrées dangereuses pour l’autorité des petits princes pendant la période agitée de 1830 et 1831. Elles furent supprimées à peu de choses près, car le peu qu’on en laissa subsister était moins qu’une ombre, et il fallait toute la suffisance loquace d’un Welcker, d’un Rotteck, d’un Dahlmann, pour s’imaginer que l’humble opposition, mêlée de basses flagorneries, dont il leur fut permis de faire montre dans les Chambres impuissantes des petits États, donnerait jamais des résultats quelconques.

La partie la plus énergique de la bourgeoisie de ces petits États, peu après 1840, abandonna tout l’espoir qu’elle avait fondé sur le développement d’un gouvernement parlementaire dans ces dépendances de l’Autriche et de la Prusse. À peine la bourgeoisie prussienne et les classes alliées à elle avaient-elles manifesté une résolution sérieuse de lutter pour un gouvernement parlementaire en Prusse, qu’on leur laissa prendre la direction du mouvement constitutionnel dans toute l’Allemagne non autrichienne.

Un fait qui ne sera plus contesté aujourd’hui, c’est que les premiers éléments de ces Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/48 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/49 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/50 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/51 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/52 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/53 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/54 et notamment celle de la province rhénane. D’un autre côté, des gouvernements en désaccord sur nombre de points, se méfiant les uns des autres et surtout de la Prusse, sur la protection de laquelle il leur fallait pourtant compter en Prusse, un gouvernement abandonné par l’opinion publique, abandonné même par une partie de la noblesse, s’appuyant sur une armée et une bureaucratie qui de jour en jour s’inoculaient davantage les idées de la bourgeoisie de l’opposition, et en subissaient toujours davantage l’influence, un gouvernement, par surcroît, sans le sou, dans l’acception la plus littérale du mot, et incapable de se procurer le premier centime pour couvrir un déficit croissant, sans capituler devant l’opposition de la bourgeoisie.

La classe moyenne d’un pays eut-elle jamais une plus splendide position dans sa lutte pour le pouvoir contre le gouvernement établi ?


IV

L’AUTRICHE

LONDRES, Septembre 1851.

Il nous faut maintenant considérer l’Autriche, ce pays qui, jusqu’en mars 1848, était presque aussi caché aux yeux des nations étrangères que l’était la Chine avant la récente guerre avec l’Angleterre.

Il va de soi que nous ne pouvons ici prendre en considération que l’Autriche allemande. Les affaires des Autrichiens polonais, hongrois ou italiens sont en dehors de notre sujet et nous n’en tiendrons compte par la suite qu’en tant que, depuis 1848, elles ont influé sur les destinées des Autrichiens allemands.

Le gouvernement du prince Metternich tournait sur deux pivots ; premièrement, il s’efforçait de tenir en échec chacune des nations soumises à l’autorité autrichienne par toutes les autres nations se trouvant dans une situation analogue deuxièmement, et cela a toujours été le principe fondamental des monarchies absolues, il s’appuyait sur deux classes, les propriétaires terriens féodaux et les grands financiers, tout en cherchant à tenir la balance égale entre ces deux classes, de façon à laisser une entière liberté d’action au gouvernement. La noblesse foncière, qui vivait exclusivement des revenus féodaux de toutes sortes, devait forcément appuyer un gouvernement qui était son unique sauvegarde contre la classe d’esclaves opprimés, de l’exploitation de laquelle elle vivait. Toutes les fois que la partie la moins riche de ces nobles s’élevait contre le gouvernement, comme en Galicie en 1846, Metternich déchaînait aussitôt contre eux ces mêmes serfs qui, coûte que coûte, profitaient de l’occasion pour tirer une vengeance terrible de leurs oppresseurs les plus directs.

D’un autre côté les grands capitalistes de la Bourse étaient liés au gouvernement de Metternich par les vastes sommes qu’ils avaient prêtées à l’État. L’Autriche ayant reconquis toute sa puissance en 1815, ayant rétabli et maintenu la monarchie absolue en Italie depuis 1820, et débarrassée d’une partie de ses Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/58 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/59 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/60 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/61 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/62 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/63 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/64 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/65 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/66 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/67 présomptueux ou un supérieur stupide et dictatorial. Bref, il n’y avait pas une seule classe de satisfaite, car les légères concessions que le gouvernement fut contraint, de ci, de là, de faire, n’étaient pas faites à ses propres frais, le Trésor n’y aurait pas suffi, mais aux dépens de la haute noblesse et du clergé quant aux grands banquiers et aux porteurs de fonds publics, les récents événements en Italie, l’opposition croissante de la Diète hongroise, les clameurs pour des réformes, et l’esprit inaccoutumé de mécontentement qui se manifestait dans tout l’Empire, n’étaient pas de nature à fortifier leur confiance dans la solidité et la solvabilité de l’Empire autrichien.

Ainsi l’Autriche s’acheminait lentement mais sûrement vers un changement profond, quand soudain un événement éclata en France qui déchaîna l’orage menaçant et donna un démenti au dire du vieux François que l’édifice durerait bien aussi longtemps que lui et Metternich.


V

L’INSURRECTION DE VIENNE

LONDRES, Octobre 1851.

Le 24 février Louis-Philippe fut chassé de Paris et la République Française proclamée. Le 13 mars suivant les Viennois brisèrent le pouvoir du Prince Metternich et le forcèrent à s’enfuir honteusement du pays. Le 18 mars le peuple de Berlin prit les armes et, après une lutte opiniâtre de 18 heures ; il eut la satisfaction de voir le roi capituler devant lui. Des soulèvements simultanés plus ou moins violents, mais tous couronnés de succès, eurent lieu dans les capitales des petites villes d’Allemagne. Le peuple allemand, s’il n’avait pas mené à bien sa première révolution, était du moins pleinement lancé dans la carrière révolutionnaire.

Nous ne pouvons entrer ici dans les détails des divers incidents de ces insurrections, mais nous avons à en expliquer le caractère, ainsi que l’attitude que prirent vis-à-vis d’elles les différentes classes de la population.

La révolution (le Vienne s’était faite, on peut dire, par une population presque unanime. La bourgeoisie (a l’exception des banquiers et des agioteurs), les petits commerçants, les ouvriers, tous se levèrent d’un seul coup contre un gouvernement haï de tous, un gouvernement si universellement détesté, que la petite minorité de nobles et de capitalistes qui l’avaient soutenu s’éclipsèrent à la première attaque. La bourgeoisie avait été maintenue par Metternich dans un tel état d’ignorance politique, qu’elle ne comprenait absolument rien aux nouvelles de Paris qui annonçaient le règne de l’anarchie, du socialisme et de la terreur, les luttes imminentes la classe des capitalistes et la classe des travailleurs. Dans son innocence politique, ou bien elle n’attachait pas de sens à ces nouvelles, ou bien elle les regardait comme des inventions diaboliques de Metternich pour la contraindre à l’obéissance par la peur. Jamais, d’ailleurs, elle n’avait vu les ouvriers agir comme classe, ou se lever pour défendre leurs propres intérêts de classe. Elle ne pouvait, d’après son expérience, concevoir l’idée que des différends pussent surgir entre des classes naguère encore si cordialement unies pour renverser un gouvernement exécré de tous. Elle voyait le peuple d’accord avec elle sur tous les points sur une constitution, le jury, la liberté de la presse, etc. Aussi était-elle, du moins en mars 1848, corps et âme avec le mouvement ; et le mouvement, de l’autre côté, érigea immédiatement, en théorie tout au moins, la bourgeoisie en classe prépondérante de l’État.

Mais c’est le sort de toutes les révolutions, que cette union de différentes classes, qui jusqu’à un certain point est la condition nécessaire de toute révolution, ne peut être de longue durée. La victoire n’est pas plutôt remportée sur l’ennemi, que les vainqueurs se divisent en camps opposés et tournent leurs armes les uns contre les autres. C’est ce développement rapide et passionné de l’antagonisme des classes qui, dans les organismes vieux et compliqués, fait d’une révolution un si puissant agent de progrès social et politique c’est cet incessant et vif jaillissement de partis nouveaux, se relayant au pouvoir, qui, pendant ces commotions violentes, fait franchir à une nation plus d’étapes en cinq années qu’elle n’eût fait du chemin en cent ans dans des circonstances ordinaires. Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/72 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/73 se tourna pas en hostilité ouverte, c’est parce que le ministère et, en particulier, la cour, dans leur impatience de rétablir l’ancien état des choses, ne cessaient de justifier la défiance et l’activité bruyante des partis les plus révolutionnaires et qu’ils agitaient constamment, même aux yeux de la bourgeoisie, le spectre du vieux despotisme à la Metternich. Ainsi, le gouvernement ayant essayé de saper ou de porter atteinte à quelques-unes des libertés nouvellement conquises, il y eut de nouveaux soulèvements le 15 et le 26 mai, et, à chaque occasion, l’alliance entre la garde nationale ou la bourgeoisie armée et les ouvriers fut de nouveau cimentée pour un temps.

Quant aux autres classes de la population, l’aristocratie et la ploutocratie avaient disparu, et les paysans étaient occupés partout à balayer jusqu’aux derniers vestiges de la féodalité. Grâce à la guerre avec l’Italie et l’occupation que Vienne et la Hongrie donnaient à la cour, on les laissait faire et ils réussirent mieux dans leur œuvre de libération en Autriche que dans n’importe quelle autre partie de l’Allemagne. Le Reichstag autrichien, un peu plus tard, n’eut qu’à ratifier les choses déjà accomplies par les paysans ; et quelles que soient les institutions que le gouvernement du Prince Schwartzenberg puisse réussir à rétablir, jamais il n’aura le pouvoir de rétablir la servitude féodale des paysans. Si l’Autriche est présentement encore une fois relativement calme et même forte, c’est avant tout parce que la grande majorité du peuple, les paysans, ont réellement profité de la Révolution, et que, en dépit de toutes les entreprises du gouvernement, ces palpables, ces substantiels avantages conquis par les agriculteurs restent jusqu’à ce jour intacts.


VI

L’INSURRECTION DE BERLIN

LONDRES, Octobre 1851.

Berlin était le second centre du mouvement révolutionnaire, et d’après ce qui a été dit dans les articles précédents, on devine que là ce mouvement était loin de trouver l’appui unanime de presque toutes les classes qu’il rencontra à Vienne. En Prusse la bourgeoisie avait déjà été mêlée à des luttes positives avec le gouvernement ; la Diète réunie avait déterminé une rupture ; une révolution bourgeoise était imminente et, au moment où elle éclata, cette révolution aurait pu être tout aussi unanime que celle de Vienne, si la révolution parisienne de février n’était pas survenue.

Cet événement précipita tout, bien qu’il s’effectuât sous une bannière tout autre que celle sous laquelle la bourgeoisie prussienne se préparait à braver son gouvernement. La révolution de février renversa, en France, le même genre de gouvernement que la bourgeoisie de Prusse allait établir dans son pays. La révolution de février s’annonça comme une révolution de la classe ouvrière contre la classe bourgeoise elle proclama la chute du gouvernement et l’émancipation de l’ouvrier. Or, la bourgeoisie venait d’en avoir assez de l’agitation ouvrière dans son propre pays. Elle avait même essayé, une fois la première terreur inspirée par les émeutes silésiennes dissipée, de tirer profit de cette agitation mais toujours elle avait gardé une salutaire horreur du socialisme et du communisme révolutionnaire c’est pourquoi, quand elle vit à la tête du gouvernement, à Paris, des hommes qu’elle considérait comme les plus dangereux ennemis de la propriété, de l’ordre, de la religion, de la famille et des autres pénates du bourgeois moderne, elle sentit sa propre ardeur révolutionnaire se refroidir considérablement. Elle savait qu’il fallait saisir l’occasion que sans le secours des classes ouvrières elle serait vaincue et malgré cela le courage lui manqua. De sorte qu’elle appuya les gouvernements dans les premiers soulèvements partiels, et essaya Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/78 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/79 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/80 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/81 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/82 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/83 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/84 gardèrent également de la soutenir et c’est ainsi qu’après trois mois d’émancipation, après des luttes sanguinaires et des exécutions militaires, notamment en Silésie, la féodalité fut rétablie par la bourgeoisie, hier encore anti-féodale.

Il n’y a pas de fait à leur reprocher qui les condamne plus irrémissiblement que celui-là. Une trahison semblable de ses meilleurs amis, de soi-même, jamais aucun parti dans l’histoire ne l’a commise, et quelles que soient les humiliations, quels que soient les châtiments réservés à ce parti bourgeois, par ce seul acte, il les aura mérités tous.


VII

L’ASSEMBLÉE NATIONALE DE FRANCFORT

LONDRES, Janvier 1852.

Le lecteur se rappellera peut-être que dans les six articles qui précèdent, nous avons suivi le mouvement révolutionnaire en Allemagne jusqu’aux deux grandes victoires du 13 mars à Vienne et du 18 mars à Berlin. En Autriche comme en Prusse, nous l’avons vu, des gouvernements constitutionnels furent établis et des principes libéraux ou bourgeois proclamés la règle de toute politique future ; la seule différence appréciable entre les deux grands centres de l’action consistait en ceci, c’est qu’en Prusse la bourgeoisie libérale, dans les personnes de deux riches commerçants, MM. Camphausen et Hansemann, s’emparait directement des rênes du pouvoir, tandis qu’en Autriche, où la bourgeoisie, au point de vue politique était beaucoup moins instruite, ce fut la bureaucratie libérale qui entrait en fonction et déclarait exercer le pouvoir pour le compte de celle-là.

Nous avons vu, en outre, comment les partis et les classes de la société qui jusqu’alors étaient unis dans l’opposition à l’ancien gouvernement, se divisèrent après la victoire ou au cours de la lutte même et comment cette bourgeoisie libérale, qui fut seule à profiter de la victoire, se retourna brusquement contre ses alliés d’hier, prit une attitude hostile envers chaque classe ou parti plus avancé, et conclut une alliance avec les éléments féodaux et bureaucratiques vaincus. De fait, il était manifeste dès le commencement du drame révolutionnaire, que la bourgeoisie libérale ne pourrait tenir tête aux partis féodaux et bureaucratiques, vaincus mais non détruits, sans l’appui des partis populaires plus avancés, et qu’elle aurait également besoin de l’aide de la noblesse féodale et de la bureaucratie contre l’assaut de ces masses radicales. Il était clair que la bourgeoisie en Autriche ne possédait pas la force nécessaire pour maintenir son pouvoir et pour adapter lés institutions du pays à ses besoins et à ses idées, Le ministère bourgeois libéral n’était Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/88 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/89 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/90 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/91 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/92 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/93 gouvernement imaginaire de sa propre création, et elle votait des résolutions imaginaires dont personne ne s’inquiétait tandis qu’en Autriche et en Prusse les corps constituants étaient du moins des parlements réelss qui renversaient et créaient des ministères réels, et qui imposaient, momentanément au moins, leurs résolutions aux princes qu’ils eurent à combattre. Eux aussi étaient lâches et manquaient de vues larges sur le mouvement révolutionnaire eux aussi trahissaient le peuple et remettaient le pouvoir entre les mains du despotisme féodal, bureaucratique et militaire. Mais, du moins, fallait-il qu’ils discutassent des questions pratiques, d’un intérêt immédiat, et qu’ils vécussent terre à terre avec d’autres hommes, tandis que les farceurs de Francfort n’étaient jamais plus heureux que lorsqu’ils pouvaient errer dans « le royaume aérien des rêves ». C’est pourquoi les travaux des assemblées constituantes de Berlin et de Vienne forment une partie importante de l’histoire de la révolution allemande, tandis que les élucubrations de la nigauderie collective de cette assemblée de Francfort intéressent tout au plus le collectionneur de curiosités littéraires et antiquaires.

Le peuple allemand, qui sentait profondément la nécessité d’en finir avec la détestable division du territoire émiettant et anéantissant la force collective de la nation, croyait, pendant un temps, voir poindre dans l’Assemblée nationale une ère nouvelle. Mais la conduite puérile de cet assemblage de Salomons calma vite l’enthousiasme national. Les procédés honteux auxquels donna lieu l’armistice de Malmoë (septembre 1848) firent éclater l’indignation populaire contre une assemblée qui, on l’avait espéré, ouvrirait à la nation un champ libre pour l’action, et qui, au contraire, emportée par une lâcheté sans égale, rendait seulement leur solidité première aux fondements sur lesquels est bâti le système contre-révolutionnaire actuel.


VIII

POLONAIS, TCHÈQUES ET ALLEMANDS

LONDRES, Février 1852.

Des faits relatés dans les précédents articles il ressort clairement qu’à moins qu’une nouvelle révolution ne succédât à celle de mars 1848, les circonstances en Allemagne reviendraient forcément au point où elles étaient avant cet événement. Mais le phénomène historique sur lequel nous nous efforçons de jeter quelque lumière est d’une nature tellement compliquée que les événements ultérieurs ne pourront être parfaitement compris que si l’on tient compte de ce qu’on peut appeler les relations extérieures de la Révolution allemande. Et ces relations extérieures étaient de nature aussi compliquée que les affaires à l’intérieur.

La moitié Est tout entière de l’Allemagne Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/97 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/98 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/99 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/100 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/101 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/102 de Slaves, parlant la langue tchèque, avait de grands souvenirs historiques, qui se rattachaient presque tous à l’ancienne suprématie des Tchèques. Or, la force de cette branche de la famille slave avait été brisée dès les guerres des Hussites au XVe siècle. La province parlant la langue tchèque fut divisée une portion, formait le royaume de la Bohême une autre, la principauté de Moravie une troisième, les monts Karpathes des Slovaques, faisait partie de la Hongrie. Les Moraves et les Slovaques avaient depuis longtemps perdu tout vestige de sentiment et de vitalité nationales, quoique pour la plupart conservant leur langue. La Bohême de trois côtés sur quatre, était entourée de pays entièrement allemands. L’élément allemand avait fait de grands progrès sur son propre territoire dans la capitale même, à Prague, les deux nationalités se contrebalançaient à peu près, et partout, le capital, le commerce, l’industrie et la culture intellectuelle étaient entre les mains des Allemands. Le grand champion des Tchèques, le professeur Polacky n’est lui-même qu’un savant allemand détraqué, et qui, à cette heure, ne sait pas encore parler la langue tchèque avec correction et sans accent. Mais ainsi qu’il arrive souvent, la nationalité tchèque mourante, mourante d’après le témoignage de tous les faits connus de l’histoire des derniers quatre cents ans, tenta, en 1848, un dernier effort pour recouvrer sa vitalité première ; un effort dont l’insuccès, en dehors de toutes considérations révolutionnaires, devait prouver que la Bohême ne saurait désormais exister que comme une partie constituante de l’Allemagne, quoiqu’une portion de ses habitants puisse, continuer, pendant quelques siècles encore, de parler une langue autre que l’allemand.


IX

PANSLAVISME. LA GUERRE DE SLESVIG-HOLSTEIN

LONDRES, Février 1852.

La Bohême et la Croatie (autre membre détaché de la famille slave, sur lequel le Hongrois agit comme l’Allemand agit sur la Bohême) étaient les foyers de ce que, sur le continent européen, on appelle le Panslavisme. Ni la Bohême, ni la Croatie, n’étaient assez fortes pour exister comme nations autonomes. Leurs nationalités respectives, minées peu à peu par des causes historiques, grâce auxquelles elles sont fatalement absorbées par des races plus énergiques, ne pouvaient espérer recouvrer quelque indépendance que par l’alliance avec d’autres nations slaves. Il y avait 22 millions de Polonais, 45 millions de Russes, 8 millions de Serbes et de Bulgares pourquoi ne pas former une puissante confédération des 80 millions de Slaves, et repousser et exterminer l’intrus sur le sol slave sacré, le Turc, le Hongrois et par dessus tout, le détesté, mais indispensable Niemetz, l’Allemand ?

C’est ainsi que fut élaboré dans les cabinets de travail de quelques Slaves, dilettanti en science historique, ce mouvement absurde et anti-historique, mouvement qui ne prétendait à rien moins qu’à soumettre l’occident civilisé à l’orient barbare, la ville à la campagne, le commerce, la manufacture, l’intelligence à l’agriculture primitive des serfs slaves. Mais derrière cette grotesque théorie se dressait la terrible réalité de l’empire russe de l’empire qui par chacun de ses mouvements émet la prétention de considérer toute l’Europe comme le domaine de la race slave, et spécialement de la seule partie énergique de cette race, des Russes de l’empire qui, avec deux capitales telles que St-Pétersbourg et Moscou, n’aura pas trouvé son centre de gravité aussi longtemps que la « Cité du Czar » (Constantinople, en russe Tzarigrad, la cité du czar), considérée par tout paysan russe comme la véritable métropole de sa religion et de sa nation, ne sera pas effectivement la résidence de son empereur de l’empire qui, pendant les 150 ans n’a jamais perdu, mais toujours gagné du territoire dans toutes les guerres qu’elle a entreprises. Et bien connues dans l’Europe centrale sont les intrigues « de la politique russe pour soutenir le système panslaviste de la dernière mode, et qui mieux que tout autre système imaginable remplissait son but. Les Panslavistes bohémiens et croates travaillaient donc, les uns délibérément, les autres inconsciemment, dans l’intérêt direct de la Russie ; ils trahissaient la cause révolutionnaire pour l’ombre d’une nationalité qui, dans le meilleur cas, aurait subi le sort de la nationalité polonaise sous la domination russe. Toutefois, il convient de dire pour l’honneur des Polonais, qu’ils ne se sont jamais laissé sérieusement prendre à ces pièges panslavistes ; et si un petit nombre d’aristocrates étaient des Panslavistes enragés, c’est qu’ils savaient qu’ils avaient moins à perdre par leur sujétion à la Russie que par une révolte de leurs propres paysans asservis.

Les Bohémiens et les Croates convoquèrent alors un congrès slave à Prague, à l’effet de préparer l’alliance slave universelle. Ce congrès eut été un fiasco même sans l’intervention de la force armée autrichienne. Les différentes langues slaves se distinguent entre elles Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/108 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/109 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/110 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/111 et pendant qu’on dirigeait le « trop-plein patriotique » (comme dit Heine) de la jeunesse, révolutionnaire, mais de vue courte, sur le Slesvig et la Lombardie pour se faire écraser par la mitraille de l’ennemi, l’armée régulière, l’instrument réellement efficace pour la Prusse comme pour l’Autriche, était mise à même de reconquérir la faveur publique par ses victoires à l’extérieur. Mais, encore une fois, ces armées, renforcées par les libéraux comme un moyen d’action contre le parti avancé, n’eurent pas plutôt retrouvé dans une certaine mesure leur assurance et leur discipline, qu’elles se retournèrent contre les libéraux et rétablirent au pouvoir les hommes de l’ancien régime.

Quand Radetsky, dans son camp d’au delà de l’Adige, reçut les premiers ordres des « ministres responsables » de Vienne, il s’écria « Quels sont ces ministres ? Ils ne sont pas le gouvernement d’Autriche ; l’Autriche, à cette heure, n’existe pas hors de mon camp moi et mon armée, nous sommes l’Autriche. Quand nous aurons battu les Italiens, nous reconquerrons l’empire pour l’empereur ».

Et le vieux Radetsky avait raison mais les imbéciles « ministres responsables » ne prirent pas garde à lui.


VIII

LA RÉVOLUTION DE PARIS ET LA CONTRE-RÉVOLUTION EN ALLEMAGNE

LONDRES, Février 1852.

Dès le commencement d’avril 1848, le torrent révolutionnaire se trouva arrêté sur tout le continent Européen par la ligue que les classes de la société qui avaient bénéficié de la première victoire formèrent aussitôt avec les vaincus. En France les petits commerçants et la fraction républicaine de la bourgeoisie s’étaient unis à la bourgeoisie monarchiste contre les prolétaires en Allemagne et en Italie, la bourgeoisie victorieuse avait recherché avec empressement l’appui de la noblesse féodale contre la masse du peuple et des petits commerçants. Bientôt les partis conservateurs et contre-révolutionnaires coalisés reprirent l’ascendant. En Angleterre, une manifestation intempestive et mal préparée (le 10 avril) aboutit à une complète et décisive défaite du parti populaire. En France, deux mouvements semblables (le 16 avril et le 15 mai) échouèrent également. En Italie, le roi Bomba reconquit son autorité par un seul coup, le 15 mai. En Allemagne, les différents gouvernements nouveaux et leurs assemblées constituantes respectives se, consolidèrent et si le 15 mai, si fertile en événements, donnait lieu à Vienne à une victoire populaire, ce fut là un événement d’importance secondaire et qui peut être considéré comme la dernière étincelle que jeta l’énergie populaire.

En Hongrie, le mouvement semblait être canalisé dans les voies d’une parfaite légalité, et les baïonnettes prussiennes, nous venons de le voir, avaient étouffé dans le germe le mouvement polonais. Quant à la tournure éventuelle que prendraient les choses, rien n’était déterminé encore, et chaque pouce de terrain que perdaient les révolutionnaires dans les différents pays ne faisait que les inciter à serrer les rangs pour l’action décisive.

La bataille décisive approchait. Elle ne pouvait se livrer qu’en France, car la France, tant que l’Angleterre ne participait pas au Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/115 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/116 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/117 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/118 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/119 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/120 contribuèrent au dénouement, devra occuper une si large place dans les colonnes de La Tribune, que nous sommes obligé de lui consacrer un article spécial.

XI

LA RÉVOLUTION DE VIENNE

LONDRES, Mars 1852.

Nous arrivons maintenant aux événements qui formèrent la contre partie révolutionnaire en Allemagne de l’insurrection parisienne de juin et qui d’un seul coup firent pencher la balance en faveur du parti contre-révolutionnaire, à l’insurrection d’octobre, 1848, à Vienne.

Nous avons vu quelle était la position des différentes classes à Vienne après la victoire du 12 mars. Nous avons vu, en outre, comment le mouvement de l’Autriche allemande se trouvait impliqué dans les événements des provinces non-allemandes de l’Autriche, et en fut entravé. Il ne nous reste qu’à jeter un rapide coup d’œil sur les causes qui déterminèrent ce dernier et plus formidable soulèvement de l’Autriche allemande.

La haute aristocratie et la Bourse qui avaient constitué les principaux étais non-officiels du gouvernement de Metternich, avaient pu, même après les événements de Mars, maintenir une influence prépondérante sur le gouvernement, grâce, non seulement à la cour, l’armée et la bureaucratie, mais grâce surtout à l’horreur de l’anarchie qui se répandait rapidement parmi la bourgeoisie, Bientôt ils essayèrent de tâter le terrain, sous la forme d’une loi sur la presse, d’une constitution aristocratique amorphe et d’une loi électorale basée sur l’ancienne division en « États ». Le soi-disant ministère constitutionnel, compose de timides et incapables bureaucrates, demi-libéraux, osèrent même, le 15 mai, risquer une attaque directe contre les organisations révolutionnaires des masses, en faisant dissoudre le comité central des délégués de la garde nationale et de la Légion académique, un corps formé dans le but formel de contrôler le gouvernement et, au besoin, d’en appeler contre lui aux forces populaires. Or, cet acte ne servit qu’à provoquer l’insurrection du 15 mai qui força le gouvernement à reconnaître le comité, à abroger la constitution et la loi électorale, Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/124 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/125 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/126 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/127 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/128 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/129 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/130 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/131 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/132 mars et de mai alors la confusion était dans le camp des contre-révolutionnaires et la seule force organisée était celle créée par la Révolution. Il ne pouvait guère y avoir de doute sur l’issue de la lutte et si quelque doute pouvait subsister encore, il fut dissipé par les événements du 30 et 31 octobre et du premier novembre.


XII

LA CHUTE DE VIENNE

LONDRES, Mars 1852.

Quand enfin l’armée concentrée de Windischgrätz ouvrit l’attaque sur Vienne, les forces que pouvait opposer la défense étaient tout à fait insuffisantes. Une partie seulement de la garde nationale devait être amenée aux retranchements. Il est vrai qu’une garde prolétarienne avait été formée à la hâte, au dernier moment, mais la tentative d’utiliser ainsi la classe la plus nombreuse, la plus courageuse, la plus énergique de la population ayant été trop tardive, elle se trouvait trop peu rompue aux maniements des armes et trop ignorante des premiers éléments de la discipline pour opposer une résistance victorieuse. En sorte que la légion académique, forte de trois à quatre mille hommes, bien exercés, et Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/135 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/136 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/137 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/138 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/139 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/140 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/141 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/142 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/143 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/144 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/145 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/146 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/147 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/148 prit aussitôt son parti, renonça à toute idée de retraite, accepta un commandement dans l’armée révolutionnaire et fit preuve d’un sang-froid et d’une fermeté extraordinaires. Ce fut lui qui retarda pour un temps considérable la prise de la ville et qui protégea l’un de ses côtés contre une attaque, en mettant le feu au pont Tabor sur le Danube.

Il est généralement connu comment, après l’assaut, il fut arrêté, jugé par cour martiale, et fusillé. Il mourut en héros. L’Assemblée de Francfort, quoique frappée d’horreur, accepta cependant ce sanglant outrage avec une bonne grâce apparente. Elle vota une résolution qui, par la mansuétude et la décence diplomatique de la forme, était bien plutôt un outrage à la tombe du martyr assassiné qu’une flétrissure mortelle infligée à l’Autriche. Mais on né pouvait demander de cette assemblée méprisable de ressentir l’assassinat d’un de ses membres, surtout du leader de la gauche.


XIII

LES ASSEMBLÉES ALLEMANDES

LONDRES, Mars 1852.

Le 1er novembre Vienne tomba et le 9 du même mois la dissolution de l’Assemblée constituante à Berlin montra combien cet événement avait du coup ranimé les esprits et les forces du parti contre-révolutionnaire.

On a bientôt fait de raconter les événements de 1848 en Prusse. L’Assemblée constituante, ou plutôt « l’assemblée élue pour s’entendre avec la couronne sur une constitution », et sa majorité de représentants des intérêts bourgeois, avaient depuis longtemps perdu l’estime publique, pour s’être prêtées à toutes les intrigues de la cour, par crainte des éléments les plus énergiques de la population. Elles avaient confirmé ou plutôt rétabli les privilèges détestés de la féodalité et trahi Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/151 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/152 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/153 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/154 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/155 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/156 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/157 comme à Berlin, on décida du sort de la révolution, que dans ces deux capitales on régla les questions les plus graves, les plus vitales, sans que jamais on s’occupât le moins du monde de l’existence de l’Assemblée de Francfort, ce seul fait suffit pour démontrer que ce corps n’était qu’un simple club, composé d’un tas de dupes qui permettaient au gouvernement de se servir d’eux comme de pantins parlementaires que l’on exhibait pour amuser les boutiquiers et les petits commerçants des petits États et des petites villes, aussi longtemps que l’on jugeait utile de divertir ce monde. Nous verrons bientôt pour combien de temps cela fut considéré chose utile.

Un fait qui vaut d’être noté, c’est que parmi tous les hommes « éminents » de cette assemblée, il n’y en avait pas un seul qui eût le moindre soupçon du rôle qu’on leur faisait jouer et que jusqu’à l’heure présente les anciens membres du club de Francfort possèdent invariablement des organes de perception historique d’un genre tout particulier.


XIV

LA RÉACTION

LONDRES, Avril 1852.

Les premiers mois de l’année 1849 furent employés par les gouvernements de l’Autriche et de la Prusse à poursuivre les avantages obtenus en octobre et novembre 1848. Le Reichstag autrichien, depuis la prise de Vienne, n’existait plus que de nom dans une petite ville de campagne en Moravie, appelée Kremsir. Là les députés slaves, qui avec leurs constituants avaient principalement contribué à relever le gouvernement autrichien de sa prostration, furent punis de leur trahison de la révolution européenne. Le gouvernement, dès qu’il eut recouvré ses forces, traita le Reichstag avec le plus parfait mépris, et lorsque les premiers succès des armes impériales faisaient prévoir une prompte terminaison de Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/160 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/161 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/162 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/163 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/164 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/165 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/166 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/167 douaniers et une institution militaire communs, écartant par là toute barrière et toute distinction entre les provinces allemandes et non-allemandes. Cette déclaration fut faite contrairement aux résolutions et articles de la constitution fédérale projetée que déjà l’Assemblée de Francfort avait adoptée. L’Autriche lui avait jeté le gant et la pauvre assemblée n’avait pas d’autre choix que de le relever. Elle le fit avec accompagnement de fanfaronnades que l’Autriche, consciente de sa force et du parfait néant de rassemblée, pouvait bien laisser passer. Et cette représentation du peuple allemand, comme elle s’intitulait, dans le but de se venger de cette insulte de l’Autriche, ne trouva rien de mieux que de se jeter pieds et poings liés aux genoux du gouvernement prussien. Quelque incroyable que cela paraisse, elle plia l’échiné devant les ministres précisément quelle avait flétris comme inconstitutionnels et impopulaires et desquels elle avait vainement exigé le renvoi.

Les détails de cette honteuse transaction et les événements tragi-comiques qui suivirent feront l’objet de notre prochain article.


XV

LE TRIOMPHE DE LA PRUSSE

LONDRES, Juillet 1852.

Nous voici parvenu au dernier chapitre de l’histoire de la révolution allemande ; au conflit de l’Assemblée nationale avec les gouvernements des différents États, notamment de la Prusse à l’insurrection du midi et de l’ouest de l’Allemagne et sa défaite finale par la Prusse.

Nous avons vu rassemblée de Francfort à l’œuvre. Nous l’avons vue traitée a coups de pieds par l’Autriche, insultée par la Prusse, désobéie par les petits États, dupée par son propre infirme « gouvernement » central qui, à son tour, fut la dupe de tous les princes du pays sans exception. Enfin les choses devenaient menaçantes pour ce corps législatif si faible, vacillant et insipide. Il dut arrivera cette conclusion que « la réalisation de la sublime idée de l’unité allemande était menacée » ce qui revenait à dire que l’assemblée de Francfort et tout ce qu’elle avait l’ait et comptait faire s’en irait probablement en fumée. C’est pourquoi elle se mit sérieusement à l’ouvrage, afin de produire le plus tôt possible sa grande œuvre la « constitution impériale ». Il y avait pourtant une difficulté. Quel genre de gouvernement exécutif convenait-il d’avoir ? Un conseil exécutif ? Non pas c’eut été, pensèrent-ils dans leur haute sagesse, faire de l’Allemagne une république. Un président ? Cela reviendrait au même. Il fallait faire revivre l’ancienne dignité impériale. Mais, comme l’empereur devait naturellement être un prince que) prince ? À coup sur aucun des Dei minorum gentium de Reuss — Schleitz — Greitz — Lobenstein — Ebersdorf jusqu’à la Bavière : ni l’Autriche, ni la Prusse n’eussent jamais toléré cela. Ce ne pouvait être que l’Autriche ou la Prusse. Mais laquelle des deux ? Sans doute, si les circonstances eussent été plus favorables, l’auguste assemblée siégerait encore a l’heure actuelle occupée a discuter cette grave question, sans jamais aboutir à une conclusion, si l’Autriche en tranchant le nœud gordien ne leur en eût épargné la peine. Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/171 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/172 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/173 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/174 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/175 image des idées politiques confuses, contradictoires et embryonnaires de Messieurs les démocrates. Et si leurs propres paroles et écrits pour autant qu’ils savaient écrire – n’en fournissaient pas une preuve suffisante, leurs actions la fourniraient car il est bien entendu qu’on doit juger un homme non sur ses prétentions, mais sur ses actions, non sur ce qu’il prétend être, mais sur ce qu’il est et fait réellement or, les actions de ces héros de la démocratie allemande parlent assez haut par elles-mêmes, comme nous le verrons parla suite. Cependant la constitution impériale avec tout son attirail et ses accessoires fut définitivement votée, et le 28 mars le roi de Prusse, par 290 votes, contre 248 abstentions et 200 absents, fut élu empereur d’Allemagne, minus l’Autriche. L’ironie historique était complète ; la farce impériale jouée dans les rues de Berlin stupéfait, trois jours après la révolution du 18 mars 1898, par Frédéric-Guillaume IV, dans un état qui partout ailleurs l’aurait fait tomber sous le coup de la loi contre l’ivrognerie cette dégoutante farce fut sanctionnée exactement un an après par la prétendue assemblée représentative de toute l’Allemagne.

C’était donc là le résultat de la révolution allemande.

XVI

L’ASSEMBLÉE NATIONALE ET LES GOUVERNEMENTS

LONDRES, Juillet 1852.

L’assemblée nationale de Francfort, après qu’elle eut élu le roi de Prusse empereur d’Allemagne (minus l’Autriche), envoya une députation à Berlin pour lui offrir la couronne et puis s’ajourna. Le 30 avril, Frédéric-Guillaume reçut les députés. Il leur déclara que quoiqu’il acceptât le droit de préséance sur tous les autres princes d’Allemagne, concédé par le vote des représentants du peuple, il ne pouvait accepter la couronne impériale sans être sûr que les autres princes reconnaîtraient sa suprématie, ainsi que la constitution qui lui avait confire ses droits. Ce serait aux gouvernements, ajouta-t-il, de voir s’ils pouvaient ratifier cette constitution. En tout cas, conclua-t-il, empereur ou non, on le trouverait toujours prêt à tirer l’épée contre l’ennemi du dedans ou du dehors. Nous verrons qu’il tint cette promesse d’une façon assez déconcertante pour l’Assemblée nationale.

Les Salomons de Francfort, après une profonde enquête diplomatique, arrivèrent à la conclusion que cette réponse équivalait à un refus. Ils votèrent alors (le 12 avril) la résolution que la constitution impériale était la loi du pays et devait être maintenue, et dans leur embarras, ils élurent un comité de 30 membres, chargés de faire des propositions sur les moyens de la mise en vigueur de la constitution.

Cette résolution donna le signal du conflit entre l’Assemblée de Francfort et les gouvernements allemands qui, dès lors, éclata. La bourgeoisie, et spécialement la petite bourgeoisie, s’étaient soudain déclarées pour la nouvelle constitution de Francfort. Elles ne pouvaient attendre le moment qui devait « clore la révolution ». En Autriche et en Prusse la révolution avait été arrêtée pour l’heure par l’intervention de la force armée. Les classes sus-dites auraient préféré une manière moins violente de pratiquer cette opération, mais elles n’avaient pas eu de choix ; la chose était faite et il fallait en prendre son Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/179 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/180 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/181 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/182 convoqué pour statuer sur cette constitution qui déjà avait été promulguée. Et au même moment la Prusse concentrait des troupes à Kreuznach, à 3 jours de marche de Francfort et invitait les petits États à suivre son exemple et à dissoudre leurs chambres, aussitôt que celles-ci auraient donné leur adhésion à l’Assemblée de Francfort. Cet exemple fut rapidement suivi par le Hanovre et la Saxe.

Il était clair qu’une décision de la lutte par la force des armes ne pouvait être évitée. L’hostilité des gouvernements, l’agitation dans le peuple se manifestaient tous les jours plus intenses. Le militaire était partout travaillé par les citoyens démocrates, et dans le Sud de l’Allemagne avec grand succès. Partout se tenaient de grandes réunions des masses populaires qui votèrent des résolutions de soutenir à main armée, s’il était besoin, la constitution impériale et l’Assemblée nationale. À Cologne une réunion de députés de tous les conseils municipaux de la Prusse rhénane eut lieu dans le même but. Dans le Palatinat, à Bergen, Fulda, Nuremberg, dans le Odenwald, les paysans s’assemblèrent par milliers et s’exaltèrent jusqu’à l’enthousiasme. L’Assemblée constituante de la France se séparait à la même heure et les nouvelles élections se au milieu de la plus grande agitation, tandis que sur la frontière est de l’Allemagne, les Hongrois, en moins d’un mois, par une série de brillantes victoires, avaient refoulé le torrent de l’invasion autrichienne du Theiss jusqu’à la Leitha et que l’on s’attendait de jour en jour à les voir prendre Vienne d’assaut. Partout l’imagination populaire étant ainsi montée au plus haut degré et la politique agressive des gouvernements se dessinant tous les jours plus nettement, une collision violente devenait inévitable, et seule l’imbécillité couarde pouvait se persuader que la lutte aurait un dénouement pacifique. Or cette couarde imbécillité était largement représentée dans l’Assemblée de Francfort.


XVII

INSURRECTION

LONDRES, Août 1852.

L’inévitable conflit entre l’Assemblée nationale de Francfort et les gouvernements des États allemands éclata enfin en hostilités ouvertes pendant les premiers jours de mai 1849— Les députés autrichiens, rappelés par leurs gouvernements, avaient déjà quitté l’Assemblée et s’en étaient retournés chez eux, sauf quelques membres de la gauche ou parti démocratique. La majorité des membres conservateurs, au courant de la tournure que prenaient les choses, se retirèrent avant même que leurs gouvernements respectifs leur en eussent donné l’ordre. Indépendamment même des causes exposées dans les précédents articles, qui grandissaient l’influence de la gauche, il suffisait que les membres de la droite eussent déserté leurs postes pour que l’ancienne minorité se transformât en majorité de l’Assemblée. La nouvelle majorité qui n’avait jamais, à aucun moment, rêvé un bonheur pareil, avait profité de ses sièges sur les bancs de l’opposition pour déclamer contre la faiblesse, l’indécision, l’indolence de l’ancienne majorité et de son vicaire impérial. Et maintenant, c’était elle, la gauche, qui tout à coup se trouvait appelée à remplacer cette ancienne majorité. C’était à elle maintenant de montrer ce dont elle était capable. Son régime, cela allait sans dire, serait un régime énergique, actif, résolu. Elle, l’élite de l’Allemagne, réussirait promptement à faire marcher le sénile vicaire et ses ministres vacillants au cas où elle n’y réussirait pas, elle renverserait — il n’y avait pas à en douter — cet impuissant gouvernement, au nom du droit souverain du peuple, et le remplacerait par un pouvoir exécutif énergique, infatigable, qui assurerait le salut de l’Allemagne. Pauvres sires ! Leur gouvernement — si l’on peut parler de gouvernement là où personne n’obéissait — c’était une chose plus ridicule encore que même celui de leurs prédécesseurs.

La nouvelle majorité déclara que malgré Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/187 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/188 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/189 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/190 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/191 jusqu’à supprimer par leur opposition tous les mouvements insurrectionnels qui se préparaient. C’est ce que fit, par exemple, M. Karl Vogt à Nuremberg. Ils laissèrent supprimer les insurrections de la Saxe, de la Prusse rhénane et de la Westphalie, sans autrement leur venir en aide que par une protestation sentimentale posthume contre la brutale violence du gouvernement prussien. Ils entretenaient des rapports diplomatiques secrets avec les insurrections dans le midi de l’Allemagne, mais se gardèrent bien de leur donner l’appui d’une reconnaissance ouverte. Ils savaient que lé vicaire était partisan des gouvernements et néanmoins ils s’adressèrent à lui, qui ne bougeait pas, pour contrecarrer les intrigues de ces gouvernements. Les ministres de l’empire, de vieux conservateurs, ne manquaient pas, dans chaque séance, de tourner en ridicule cette Assemblée impuissante, et elle les laissait faire. Et quand Wilhelm Wolff (4), un député silésien, et l’un des rédacteurs de la Neue Rheinische Zeitung, les somma de mettre hors la loi le vicaire de l’empire, lequel, disait-il avec juste raison, était le premier et le plus grand traître envers l’empire, il fut hué par l’unanime et vertueuse indignation de ces démocrates révolutionnaires. Bref, ils continuèrent de parler, protester et proclamer, sans jamais trouver ni le courage, ni l’esprit d’agir, pendant que les troupes hostiles des gouvernements s’avançaient toujours et que leur propre pouvoir exécutif, le vicaire de l’empire, complotait activement avec les princes allemands leur perte prochaine. C’est ainsi que cette méprisable Assemblée tomba définitivement dans le discrédit les insurgés qui s’étaient levés pour la défendre cessèrent désormais de s’intéresser à elle et quand plus tard elle eut, comme nous le verrons, une fin ignominieuse, elle mourut sans que personne se souciât de sa disparition sans honneur.


XVIII

PETITS BOURGEOIS

LONDRES, (sans date).

Dans notre dernier article nous avons montré que la lutte entre les gouvernements allemands d’un côté et le Parlement de Francfort de l’autre avait atteint un tel degré de violence que dans les premier jours de mai une grande partie de l’Allemagne éclata en insurrection ouverte d’abord Dresde, puis le Palatinat de la Bavière, une partie de la Prusse rhénane, et enfin Bade.

Et partout les vrais combattants parmi les insurgés, ceux qui dès l’abord prirent les armes et livrèrent bataille aux troupes, se composaient de la classe ouvrière des villes. Une portion de la population pauvre des campagnes, les laboureurs et petits fermiers, s’unirent à eux, en règle générale, après l’explosion du conflit. La majorité des jeunes gens de toutes les classes au-dessous de la classe capitaliste se trouvait, pour un temps du moins, dans les rangs des armées insurrectionnelles, mais cet assemblage tant soit peu mêlé de jeunes gens s’éclaircissait rapidement au fur et à mesure que les événements prenaient une tournure un peu plus sérieuse. Les étudiants notamment, ces « représentants de l’intelligence », comme ils aimaient à s’appeler, furent les premiers à abandonner leurs drapeaux, à moins qu’ils ne fussent retenus par la promotion au grade d’officier, pour lequel, comme de juste, ils ne possédaient, le plus souvent, aucune des qualités requises.

La classe ouvrière prit part à cette insurrection, comme elle l’eût fait à toute autre qui eût promis où d’écarter quelque obstacle dans son acheminement vers le pouvoir politique et la révolution sociale, ou du moins de pousser les classes de la société les plus influentes, nais les moins courageuses, dans une voie plus résolue et plus révolutionnaire que celle qu’elles avaient suivie jusqu’alors. En prenant les armes, la classe ouvrière se rendait parfaitement compte que cette lutte n’était as directement la sienne, mais elle suivit la tactique, seule bonne pour elle, de ne permettre à aucune classe qui s’était élevée sur ses épaules (comme la bourgeoisie l’avait fait en 1848) de consolider sa domination de classe, sans ouvrir tout au moins un large champ à la classa ouvrière où il lui fut possible de lutter pour ses propres intérêts et, dans tous les cas, de provoquer une crise qui, ou bien lancerait la nation pleinement et irrésistiblement dans une carrière révolutionnaire, ou bien rétablirait autant que possible le statu quo d’avant la république et par là rendrait inévitable une nouvelle révolution. Dans les deux cas la classe ouvrière représentait les intérêts véritables et bien compris de la nation tout entière, en hâtant autant que possible ce mouvement révolutionnaire, qui pour les vieilles sociétés de l’Europe civilisée est devenue désormais une nécessité historique avant qu’aucune d’elles pourra.de nouveau aspirer1r à un développement plus tranquille et plus régulier dé ses ressources.

Quant aux hommes de la campagne qui se joignirent à l’insurrection, ils furent jetés principalement dans les bras du parti révolutionnaire, d’une part par le poids relativement énorme des impôts, d’autre part par les servitudes féodales qui pesaient sur eux.

Sans initiative propre, ils formèrent la Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/197 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/198 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/199 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/200 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/201 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/202 satisfaction qu’une force de quatre fois son nombre n’était pas considérée comme suffisante pour la mettre en déroute et que cent mille hommes de troupe de ligne, dans une campagne contre 20.000 insurgés, la traitaient militairement avec autant d’égards que s’ils eussent eu à combattre la vieille garde de Napoléon.

L’insurrection avait éclaté en mai ; au milieu de juillet 1849 elle était complètement vaincue et la première révolution allemande était close.


XIX

DISPARITION DU PARLEMENT ET FIN DE L’INSURRECTION

LONDRES, 24 Septembre 1852.

Pendant que le Sud et l’Ouest de l’Allemagne étaient en insurrection ouverte et pendant que les gouvernements, depuis le commencement des hostilités à Dresde jusqu’à la capitulation de Rastatt, mettaient plus de dix semaines à étouffer les dernières flammes jetées par la première Révolution allemande, l’Assemblée nationale disparut de la scène politique, sa^s que personne prît garde à sa sortie.

Nous avions laissé ce corps auguste à Francfort, rendu perplexe par les insolents attentats des gouvernements contre sa dignité, par l’incapacité et l’inertie traîtresse du pouvoir central créé par lui, par le soulèvement de la petite bourgeoisie pour sa défense et par celui de la classe ouvrière pour un but ultime plus révolutionnaire. La désolation et le désespoir régnaient en maître parmi ses membres, les événements avaient subitement pris une forme si nette et si arrêtée qu’en peu de jours les illusions de ces doctes législateurs sur leur pouvoir et leur influence réels s’étaient complètement écroulées. Les conservateurs, au signal donnée par les gouvernements, s’étaient déjà retirés d’une assemblée qui désormais ne pouvait continuer d’exister qu’au mépris des autorités constituées. Les libéraux, en pleine déconfiture, jetèrent le manche après la cognée, et déposèrent, eux aussi, leurs mandats de députés. Les honorables députés décampèrent par centaines. De 8 à 900 qu’ils étaient au début, leur nombre se réduisit avec une telle rapidité que, peu de jours après, il suffisait de cent députés pour être en nombre pour délibérer. Et on eut de la peine à atteindre ce chiffre, quoique le parti démocratique tout entier fût demeuré au poste.

La voie à suivre par ces débris d’un parlement était toute tracée. Ils devaient s’allier ouvertement et résolument avec l’insurrection, lui prêter ainsi toute la force que pouvait conférer la légalité, en même temps qu’ils s’assuraient une armée pour leur propre défense. Ils devaient sommer le pouvoir central de cesser immédiatement les hostilités, et si, comme c’était à prévoir, ce pouvoir ne voulait ni ne pouvait le faire, le déposer aussitôt et le remplacer par un gouvernement plus énergique. Que s’il était impossible d’amener les troupes insurgées à Francfort (chose facile dans les commencements, alors que les gouvernements des États étaient peu préparés et encore hésitants), l’assemblée devait se porter de suite au centre même du lieu insurgé. Tout cela exécuté promptement et énergiquement, pas plus tard que vers le milieu ou la fin de mai et il y avait chance de succès à la fois pour l’insurrection et l’Assemblée nationale.

Agir aussi énergiquement n’était pas le fait des représentants de la boutiquocratie allemande. Ces ambitieux hommes d’État ne s’étaient pas du tout affranchis de leurs illusions. Les députés qui avaient perdu leur croyance fataliste dans la force et l’inviolabilité du parlement, avaient déjà déguerpi les démocrates qui restaient, n’étaient nullement disposés à renoncer aux rêves de puissance et de grandeur qu’ils avaient caressés douze mois durant. Fidèles à la méthode qu’ils avaient suivie dans le passé, ils reculèrent Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/207 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/208 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/209 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/210 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/211 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/212 l’esprit pusillanime et irrésolu qui caractérise ses opérations commerciales et qu’elle apporte dans la politique. En mai 1849, elle avait, grâce à ce procédé, perdu la confiance de la véritable armée militante des insurrections européennes, de la classe ouvrière. Et pourtant, tout n’était pas encore perdu pour elle.

Le parlement allemand lui appartenait exclusivement depuis le départ des réactionnaires et des libéraux. Elle avait pour elle la population rurale. Deux tiers des armées des petits États, un tiers de la Landwehr (la réserve ou la milice) étaient prêts à se joindre à elle, à la seule condition qu’elle agirait avec la détermination et le courage qui sont le résultat d’une vue nette de la situation. Or, les politiciens à la tête de cette classe n’étaient pas plus perspicaces que la masse des petits bourgeois qui les suivaient. Ils se montraient plus aveuglés, plus opiniâtrement attachés à des illusions nourries délibérément, plus crédules, plus incapables de compter résolument avec les faits que les libéraux eux-mêmes. Leur influence politique est également tombée au-dessous de zéro. Cependant, comme ils n’avaient pas effectivement mis à exécution leurs banals principes, ils auraient pu dans des circonstances très favorables ressusciter momentanément, quand ce dernier espoir leur fut ravi, tout comme il fut ravi à leurs collègues de la « démocratie pure » en France, par le coup d’État de Louis Bonaparte.

La défaite de l’insurrection dans le sud-ouest de l’Allemagne et la dispersion du Parlement allemand clôt l’histoire de la première insurrection allemande. Il nous reste à jeter un coup d’œil sur les membres victorieux de l’alliance contre-révolutionnaire. Nous le ferons dans notre prochain article.

(Cet article n’a pu être retrouvé s’il a été écrit, ce qui est probable, il n’a pas été publié).


XX

LE PROCÈS DES COMMUNISTES À COLOGNE

LONDRES, 1er Décembre 1852.

Par les journaux Européens vous aurez déjà reçu de nombreux rapports sur le procès monstre des communistes à Cologne et son dénouement. Mais comme aucun des rapports ne trace un tableau tant soit peu fidèle des faits, et comme ces faits jettent une lumière crue sur les moyens politiques à l’aide desquels le continent Européen est maintenu sous le joug, je crois devoir revenir sur ce procès.

Le parti communiste ou prolétarien, de même que les autres partis, avait perdu, par suite de la suppression des droits d’association et de réunion, les moyens de se donner une organisation légale sur le continent. De plus, ses chefs avaient été exilés de leurs pays. Mais aucun parti politique ne peut exister sans organisation, et si la bourgeoisie libérale et la petite bourgeoisie, grâce à leur position sociale, à leurs moyens matériels et aux relations journalières, établies dé longue date, entre leurs membres, pouvaient jusqu’à un certain point suppléer au défaut de cette organisation, la classe prolétarienne, privée de cette position sociale et de ces moyens pécuniaires, devait nécessairement la chercher dans l’association secrète.

C’est pourquoi, en France, comme en Allemagne, surgissaient ces nombreuses sociétés secrètes, qui dès 1849 ont toutes, les unes après les autres, été découvertes par la police et poursuivies comme des conspirations. Or, si un grand nombre étaient réellement des conspirations faites avec l’intention formelle de renverser le gouvernement du jour et lâche serait celui qui ne conspirerait pas en certaines circonstances, comme serait imbécile celui qui le ferait en d’autres il existait aussi des sociétés créées dans un but plus élevé et plus large. Celles-là savaient que le renversement d’un gouvernement établi ne serait qu’une étape passagère dans la grande lutte imminente, et elles avaient pour but de préparer et consolider le parti, dont elles formaient le noyau, pour le dernier combat décisif Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/217 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/218 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/219 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/220 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/221 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/222 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/223 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/224 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/225 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/226 politique directe — comme une preuve que l’opposition libérale bourgeoise était prête à faire alliance avec les révolutionnaires les plus extrêmes — le verdict eût été un acquittement.

En l’occurrence, l’application rétroactive du nouveau code prussien permit au gouvernement de condamner sept prisonniers tandis que quatre seulement furent acquittés la peine prononcée contre les condamnés était la prison, variant de 3 à 6 ans. Vous avez sans doute déjà reçu et publié cette nouvelle (5).


NOTES DU TRADUCTEUR




I


Le Zollverein prusso-allemand commença à fonctionner en 1834. En abattant les barrières des petits États qui dressaient des obstacles à chaque pas, il ouvrit au commerce à l’intérieur un territoire de près de 8.000 lieues, occupées par 33 millions d’habitants, et créa ainsi un tout compact et unifié en face des puissances commerciales étrangères. Il excita beaucoup d’enthousiasme. On peut s’en rendre compte en relisant les paroles du voyageur, son compatriote, à Heine, devant la ligne douanière prussienne :

« Le Zollverein, disait-il, fondait notre nationalité, c’est lui qui fera un tout compact de notre patrie morcelée ».

« Il nous donne l’unité extérieure, l’unité matérielle ; la censure nous donne l’unité spirituelle, l’unité vraiment idéale ».

« Elle nous donne l’unité intime, l’unité de pensée et de conscience. Il nous faut une Allemagne une et unie, unie à l’extérieur et à l’intérieur » (Conte d’hiver).


II


La Rheinische Zeitung, journal politique et commercial, fut fondée en janvier 1842, à Cologne, comme l’organe de MM. Hansemann et Camphausen, riches commerçants. À côté de bourgeois libéraux, des « jeunes hégéliens » y collaboraient, parmi lesquels Bruno Bauer, Nauwerk, Stirner, Moses Hess et, plus tard, Karl Marx. Le journal soutenait le Zollverein, sur lequel, disait-il, était fondé le droit de l’État prussien à l’hégémonie sur l’Allemagne ; il revendiquait le progrès économique, politique et intellectuel.

Avec l’entrée de Marx, à qui l’on offrit la direction dans le courant de l’année, le journal prit une attitude plus radicale. Marx y critique les délibérations du Landtag rhénan en 1841 sur la liberté de la presse et sur la loi sur les vols forestiers : il dénonce les entreprises de la Féodalité et de la Bourgeoisie sur les biens communaux et le droit coutumier des pauvres, ainsi que la conduite du gouvernement à l’égard des misérables paysans de la Moselle.

L’opposition que faisait ce diable de journal devenant de jour en jour plus nette, malgré le censeur supplémentaire qu’avec une royale libéralité on lui avait octroyé, le gouvernement trouva que le plus court encore était de le supprimer. Ce qui fut fait en mars 1843.


III


Le premier numéro de la Neue Rheinische Zeitung parut le 1er juin 1848. La direction de la Neue Rheinische Zeitung, dit Engels, était la simple dictature de Marx, dont la clairvoyance et l’attitude sûre avaient fait de cette feuille le journal allemand le plus célèbre des années de la Révolution.

Ce fut une rude année de lutte que l’année que vécut le journal et c’était une vaillante et brillante jeune avant-garde qui combattait avec Marx. On attaquait le gouvernement, on attaquait la Russie, on attaquait la réaction et la contre-révolution dans tous les pays.

Marx, au lendemain de la défaite de la Révolution française de 48, glorifiait les vaincus de Juin dans un article enflammé qui horripilait à la fois l’absolutisme féodal, la bourgeoisie libérale et la bourgeoisie démocratique. Engels prenait à partie le panslavisme ; Wilhelm Wolff flétrissait la féodalité et se moquait des petites misères des petits États et de leurs petits régents ; Freiligrath donnait ses chansons révolutionnaires et Weerth narrait dans le feuilleton les aventures authentiques de Schnapphahnski-Crapulinski-Lichnowski.

Critiques et batailleurs, aussi fougueux et prompts à l’action que patients et méthodiques dans les recherches historiques et économiques, les rédacteurs de la N. R. Z. faisaient allègrement leur besogne révolutionnaire.

Après que le gouvernement prussien eût prononcé la dissolution de l’Assemblée de Berlin et que l’Assemblée eût voté une résolution déclarant illégale la levée des taxes, la N. R. Z. publia un appel au peuple où il l’engageait à refuser les taxes et à répondre à la force par la force. Le journal fut poursuivi pour « excitation à la rébellion ». Le jury de Cologne, au bout d’une demi-heure de délibérations, acquitta à l’unanimité les trois accusés : Karl Marx, rédacteur en chef, Karl Schapper, correcteur du journal, Schneider, avocat, et à la fin du procès l’un des jurés, au nom de ses collègues, fit des remerciements à Marx, qui avait au nom de la défense prononcé un brillant discours, pour sa très-instructive leçon.

Suspendu une première fois au mois de septembre, le journal fut définitivement supprimé le 19 mai 1849.

Dans le dernier numéro, imprimé en caractères rouges, les rédacteurs, en faisant leurs adieux aux ouvriers, les précautionnaient contre toute échauffourée : « Étant donné la situation militaire de Cologne, vous seriez perdus sans retour. Vous avez vu à Elberfeld comment la Bourgeoisie vous envoie au feu, quitte à vous trahir ensuite de la manière la plus infâme. L’état de siège à Berlin démoraliserait la province rhénane tout entière, et l’état de siège suivrait nécessairement tout soulèvement de votre part en ce moment. Votre calme fera le désespoir des Prussiens. En prenant congé de vous, les rédacteurs de la N. R. Z. vous remercient des témoignages de votre sympathie. Leur dernier mot sera partout et toujours l’Émancipation de la classe ouvrière ».


IV


C’est à Wilhelm Wolff, « à son inoubliable ami, au courageux, fidèle et noble champion du prolétariat » que Karl Marx a dédié le premier volume du Capital.

Né en 1809 à Tarnau, fils d’un paysan silésien serf, Wolff a nourri toute sa vie une implacable haine contre les oppresseurs de sa classe.

Dans la Neue Rheinische Zeitung il ouvrit la campagne contre les seigneurs féodaux, laquelle culmina dans la Schlesische Milliarde (milliard silésien). Dans une série de huit articles il flétrissait la féodalité d’une façon qui flétrissait à la fois bourgeois, seigneurs et gouvernants. Ces articles produisirent un effet extraordinaire et furent répandus par milliers en Silésie. Ses écrits sur les émeutes des tisserands silésiens témoignent de son grand sens des questions économiques et de son profond amour pour le prolétariat.

Dans l’introduction à la Schlesische Milliarde Engels fait un portrait vivant du petit paysan trapu « dont la physionomie dénotait autant de bienveillance que de tranquille décision » ; de l’ami qui, à partir de 1846, où Marx, Engels et Wolff se virent pour la première fois à Bruxelles, jusqu’à sa mort, en exil, en 1864, resta fidèle aux deux amis, ses frères d’armes : Engels et Marx. « Pendant plusieurs années, écrit Engels, Wolff était le seul coréligionnaire (Gesinnungs-Genosse) que j’avais à Manchester ; nous nous voyions presque tous les jours et là encore « j’eus l’occasion d’admirer la justesse pour ainsi dire instinctive du jugement qu’il portait sur les événements du jour ».

Voici les paroles prononcées par Wolff dans la mémorable séance de l’Assemblée Nationale dont il est parlé p. 200.

Wolff (Breslau) : « Messieurs, je me suis fait inscrire contre la Proclamation au Peuple, rédigée par la majorité et dont lecture a été donnée ici, parce que je ne la trouve nullement à la hauteur de la situation actuelle, parce que je la trouve beaucoup trop faible — propre tout au plus à être publiée comme un article de journal dans les feuilles du jour qui représentent le parti duquel émane cette Proclamation, mais non pas comme une Proclamation au Peuple allemand… Non Messieurs, si vous tenez à conserver une influence quelconque sur le peuple, vous ne devez pas lui parler comme vous le faites dans votre Proclamation. Vous ne devez pas lui parler de légalité et de terrain légal, et autres choses semblables, mais bien d’illégalité, à la façon des Russes, et par Russes j’entends les Prussiens, les Autrichiens, les Bavarois, et les Hanovriens (bruit et rires). Tous ceux-là sont compris sous la dénomination commune de Russes (hilarité). Oui, Messieurs, les Russes sont représentés aussi dans cette assemblée. Il faut leur dire : nous nous plaçons sur le terrain légal tout comme vous vous y placez. C’est le terrain de la force, et expliquez leur, entre parenthèse, que ce que vous entendez par la légalité, c’est opposer la force, des colonnes d’attaque bien organisées aux canons des Russes. Si l’on doit publier une Proclamation, que c’en soit une où dès l’abord on déclare hors la loi le premier traître du peuple, le vicaire de l’empire ! (À l’ordre. Vifs applaudissements dans les galeries). Qu’il en soit de même de tous les ministres ! (Bruit). Oh, je ne me laisserai pas troubler. Il est le premier traitre du peuple.

Le Président Reh : M Wolff a, je le crois, blessé toutes les convenances. Il ne peut, dans cette Chambre, appeler l’archiduc, le vicaire de l’empire, traître au peuple et je dois le rappeler à l’ordre.

Wolff : Pour moi, j’accepte ce rappel à l’ordre et je déclare que j’ai voulu enfreindre l’ordre et que lui et ses ministres sont des traîtres (À l’ordre c’est de la grossièreté).

Président : Je vous retire la parole.

Wolff : C’est bien, mais je proteste. J’ai voulu parler ici au nom du peuple et vous dire comment on pense dans le peuple. Je proteste contre toute Proclamation rédigée dans le sens de celle de la majorité.


V


Dans les Révélations sur le Procès communiste de Cologne dont la publication suivit de près le procès, Marx clouait au pilori le gouvernement prussien : « Dans la personne, dit-il, des accusés le prolétariat révolutionnaire se trouvait sans armes en face des classes régnantes, représentées par le jury : les accusés étaient donc condamnés parce qu’ils se trouvaient devant ce Jury. Ce qui aurait pu, un instant, ébranler la conscience du jury, comme cela avait ébranlé l’opinion publique, c’était l’intrigue gouvernementale mise à nu, la corruption du gouvernement prussien qui s’était dévoilée sous leurs yeux. Mais, se disaient les jurés, mais si le gouvernement ose user contre les accusés de moyens aussi téméraires et aussi infâmes, c’est que les accusés — petit parti tant qu’on voudra — doivent être diablement dangereux et qu’en tout cas leur doctrine doit être une force. Le gouvernement a violé toutes les lois du code criminel à seule fin de nous protéger contre le criminel monstre : de notre côté, faisons violence à notre brin de point d’honneur pour sauver l’honneur du gouvernement. Soyons reconnaissants. Condamnons.

« En prononçant leur coupable, noblesse rhénane et bourgeoisie rhénane mêlèrent leur voix au cri qu’avait poussé la bourgeoisie française après le deux décembre : « il n’y a plus que le vol pour sauver la propriété, le parjure pour sauver la religion, la bâtardise pour sauver la famille, le désordre pour sauver l’ordre ! »

« L’édifice de l’État tout entier s’est prostitué en France. Mais nulle institution n’est tombée dans les bas fonds de la prostitution où sont tombés les juges et les jurés français. Surpassons les jurés et les juges français : s’écrièrent jury et cour de justice de Cologne.

« Lors du procès Cherval, au lendemain du coup d’État, le jury de Paris avait acquitté Nette, contre qui il y avait plus de charges que contre n’importe lequel des accusés. Surpassons le coup d’État du 2 décembre. Dans la personne de Rôser, Bürger, etc., condamnons Nette après coup.

« C’est ainsi que la croyance dans le jury, qui florissait encore dans la Prusse rhénane, fut tuée à jamais. On comprit que le jury est un tribunal des classes privilégiées, organisé pour combler les lacunes de la loi par l’ampleur de la conscience bourgeoise.

« Et dans une postface à une réédition des Révélations dans le Volksstaat en 1875, Marx écrit :

« Après la défaite de la révolution de 1848 le mouvement ouvrier allemand n’existait plus que sous la forme de la propagande théorique, et encore de la propagande confinée dans d’étroites limites. Elle ne présentait pas le moindre danger pratique, et le gouvernement ne s’y trompait pas un seul instant ; la persécution des communistes n’était pour lui que le prélude à la croisade réactionnaire contre la bourgeoisie libérale ; et la bourgeoisie elle-même trempait l’arme principale de cette réaction, — la police politique — en condamnant les représentants des ouvriers et en acquittant Hincketdey-Stieber. C’est ainsi que Stieber gagna ses éperons de chevalier aux assises de Cologne. En ce temps là Stieber était le nom d’un politicien en sous-ordre qui faisait une chasse folle à l’augmentation de traitement et à l’avancement : aujourd’hui Stieber signifie la domination illimitée de la police politique dans le nouveau saint royaume prusso-allemand. Il s’est ainsi, en quelque sorte, métamorphosé en une personne morale, morale au sens figuré, comme, par ex., le Reichstag est un être moral.

« Et cette fois la police politique ne frappe pas l’ouvrier pour atteindre le bourgeois. Au contraire. C’est précisément en sa qualité de dictateur de la bourgeoisie libérale allemande que Bismarck s’imagine être assez fort pour pouvoir, à l’aide des Stieber, chasser hors du monde le parti ouvrier. À la croissance de la grandeur de Stieber le prolétariat peut mesurer le progrès qu’il a lui-même accompli depuis le procès de Cologne.

« Le procès de Cologne stigmatise l’impuissance de l’État dans sa lutte contre le développement social. Le procureur général du royaume de la Prusse fondait, en dernier ressort, la culpabilité des accusés sur la propagation secrète des principes du Manifeste communiste, qui constituaient un danger pour l’État.

« Et, malgré cela, ces principes, vingt ans après, ne sont-ils pas proclamés sur les places publiques en Allemagne ? Ne résonnent-ils pas du haut de la tribune même du Reichstag ? N’ont-ils pas, sous la forme du Programme de l’Association Internationale des Travailleurs, fait leur tour du monde, au mépris de tous les mandats d’arrêt gouvernementaux ?

« C’est, aussi bien, que la société ne trouve pas son équilibre jusqu’à ce qu’elle tourne autour du soleil, le travail. »