Raison et sensibilité/XXVI

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Raison et Sensibilité, ou les Deux Manières d’aimer (1811)
Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus-Bertrand (tome I et IIp. 107-127).

CHAPITRE XXVI.

La prudente Elinor ne pouvait pas se trouver dans l’équipage de madame Jennings, commençant un voyage sous sa protection et devant vivre chez elle, sans s’étonner beaucoup de cette situation. Une si courte connaissance, tant de différence dans leurs âges, dans leurs manières, dans leur état, lui auraient paru des objections insurmontables. Mais ces objections avaient cédé sans la moindre difficulté à la passion de sa sœur, au désir de sa mère. La bonne Elinor en dépit de ses réflexions et de ses doutes sur la constance de Willoughby, ne pouvait pas être témoin, du ravissement de Maria, de l’espoir du bonheur qui brillait dans ses yeux, sans se rappeler douloureusement combien son sort était différent, et que tout espoir, tout bonheur étaient anéantis pour elle. Il ne lui restait pas même le doute. Elle excusait d’autant plus volontiers Maria, qu’elle sentait combien ce voyage aurait eu aussi de charmes pour elle, s’il avait été animé par la même perspective ; elle était aussi bien aise d’accompagner sa sœur, ou pour partager son bonheur si son Willoughby était fidèle et lui offrait sa main, ou pour adoucir ses peines dans le cas contraire. La chose serait bientôt décidée ; suivant les apparences il était à Londres, puisque Maria était si pressée de s’y rendre. Elinor qui n’avait plus d’autre objet en vue et qui prenait un si vif intérêt au bonheur de sa sœur, était bien décidée à tâcher d’acquérir toutes les lumières possibles sur le vrai caractère d’un homme qui avait autant d’influence sur sa sœur et de surveiller sa conduite avec tout le zèle de l’amitié. Si le résultat de ses observations n’était pas favorable à Willoughby, elle voulait à tout prix éclairer sa sœur sur les dangers de son attachement ; si au contraire elle l’en jugeait digne, elle voulait se préserver elle-même de faire des comparaisons, et d’envier son sort, et pouvoir se livrer entièrement à la satisfaction de la voir heureuse.

Leur voyage dura trois jours. La conduite de Maria pendant ce temps là fut la preuve de ce que madame Jennings pouvait attendre d’elle, si elles avaient été en tête à tête. Dans ses regards animés brillaient, il est vrai, la joie et l’espérance ; mais toute entière à ses sentimens, à ses pensées, plongée dans ses tendres méditations, elle n’ouvrait la bouche que pour s’informer de la distance où on était de Londres, dire au cocher d’aller plus vite, ou s’extasier sur quelques points de vue romantiques, et ne s’adressait alors qu’à sa sœur. En échange, Elinor prit le parti d’être polie pour deux, et de tâcher à force d’attentions que madame Jennings ne remarquât pas la conduite de sa sœur ; elle causait avec elle, riait avec elle, écoutait des histoires triviales cent fois répétées ; et madame Jennings de son côté leur témoignait à toutes deux toute la bonté imaginable, était en continuelle sollicitude pour leur bien-être et leur plaisir, consultait leurs goûts pour commander leur dîner aux auberges, et ne se fâchait contre Maria que lorsqu’elle se refusait à le dire ou qu’elle ne mangeait pas.

Elles arrivèrent à la ville le troisième jour, à quatre heures de l’après-midi, charmées de sortir de leur voiture où elles étaient fort sérrées, et de se reposer auprès d’un bon feu.

La maison était belle ; les appartemens meublés avec élégance ; tout annonçait le bien-être d’une riche veuve. Mesdemoiselles Dashwood furent mises en possession des chambres que lady Middleton et madame Palmer occupaient avant leur mariage. Elles étaient encore ornées de paysages brodés en soie, en chenille, preuve parlante de la bonne éducation qu’elles avaient reçue dans les meilleures pensions de Londres. Comme l’heure du dîner de madame Jennings était fixée à sept, Elinor voulut employer cet intervalle à écrire à sa mère, et s’assit pour cet effet devant une table. Maria vint bientôt la joindre et se plaça vis-à-vis d’elle, en prenant aussi une feuille de papier et en choisissant une plume.

— J’écris à maman, lui dit Elinor, qui avait déjà commencé ; ne feriez-vous pas mieux, Maria, de différer votre lettre d’un jour ou deux ?

— Je ne veux pas écrire à la Chaumière, dit Maria ; et commençant très-vîte comme pour éviter les questions. Elinor n’en fit point, persuadée sans qu’elle l’eût demandé, qu’elle écrivait à Willoughby, et concluant de-là que quelque mystérieuse que fût leur correspondance, elle existait certainement, et que Maria était sûre de ses intentions, et vraisemblablement engagée avec lui. Cette idée qui traversa rapidement sa pensée lui fit un grand plaisir et anima son style. Elle voulut le faire partager à sa bonne mère. «  Maria, lui dit-elle, vous écrira par le premier courrier, et vous dira sans doute combien elle est heureuse, » etc., etc., etc. Sa lettre se remplissait des détails de leur voyage et de leur arrivée, etc. Celle de Maria qui n’était qu’un billet fut bientôt finie, pliée et cachetée. Elinor jeta un regard sur l’adresse et distingua un grand W, qui ne lui laissa plus de doute. Maria sonna, et pria le laquais qui vint de porter cette lettre à la petite poste ; elle continua à être très-animée ; mais c’était plutôt de l’agitation que de la gaîté, et cette agitation s’augmentait graduellement. Elle pût à peine manger quelque chose, et, quand elles furent rentrées dans le salon, elle n’écoutait pas même ce qu’on disait, n’était attentive qu’au roulement des carrosses et courait sans cesse du coin du feu à celui de la fenêtre, où elle resta enfin debout, pour voir tout ce qui se passait dans la rue. Elinor était charmée que madame Jennings occupée ailleurs, n’en fût pas témoin.

L’heure du thé les réunit. Maria était alors dans un état d’émotion presque douloureux à force d’être vif. Chaque coup de marteau dans les maisons voisines la faisait rougir et pâlir, lorsqu’elle voyait qu’elle s’était trompée. Enfin un beaucoup plus fort fut l’annonce d’une visite. Aucune autre personne que celle à qui elle avait écrit ne pouvait savoir encore leur arrivée. Elinor ne douta pas qu’on ne vînt annoncer M. Willoughby ; et Maria s’approcha de la porte par un mouvement involontaire, l’ouvrit, écouta au-dessus de l’escalier et entendit une voix d’homme demander si mesdames Dashwood étaient au logis ; elle rentra dans un trouble qui tenait presque du délire, et s’approchant d’Elinor, elle lui dit en se jetant dans ses bras : Oh ! c’est lui, c’est bien lui ! Elinor lui avait à peine dit : Au nom du ciel ! chère Maria, calmez-vous,… que la porte s’ouvre, et… le colonel Brandon paraît. Maria au désespoir, sort de la chambre, même sans le saluer. Il la suivit des yeux avec un étonnement douloureux ; mais se remettant promptement, il s’approcha d’Elinor, et lui souhaita le bonjour, ayant l’air content de la revoir. Elinor était fâchée sans doute du désapointement de sa sœur ; mais elle l’était encore plus de son impolitesse pour un homme aussi estimable. Il était cruel pour lui d’être reçu de cette manière par une femme à qui il était si tendrement attaché. Elle espéra que peut-être il n’y avait pas fait attention ; mais à peine l’eût-elle salué avec l’air de l’amitié, qu’il lui demanda d’une voix altérée si mademoiselle Maria était malade.

— Oui, monsieur, lui dit-elle, en saisissant cette idée, elle est sujète à des vertiges ; et la fatigue du voyage a augmenté cette disposition : c’est sans doute ce qui l’a obligée à sortir. Il l’écouta avec la plus grande attention, tomba dans une sorte de rêverie dont il sortit tout-à-coup en parlant à Elinor de leur séjour à Londres, du plaisir qu’il avait eu à l’apprendre, et en lui donnant des nouvelles de madame Dashwood, d’Emma, de ses amis du Parc.

Ils continuèrent à s’entretenir en apparence avec calme, mais tous les deux occupés de tout autre chose que de leur conversation. Elinor mourrait d’envie de lui demander si Willoughby était à Londres ; mais elle craignait d’augmenter sa peine, en lui parlant de son rival ; enfin pour amener peut-être l’entretien sur ce sujet, elle lui demanda si lui-même avait toujours habité Londres depuis qu’il avait quitté Barton-Park.

— Oui, répliqua-t-il, avec quelque embarras, presque toujours ; j’ai été deux ou trois fois à Delafort pour peu de jours ; mais bien malgré moi, je vous assure, je n’ai pu retourner au Parc.

La manière de répondre triste, embarrassée, rappela à Elinor le moment de son départ et toutes les conjectures de madame Jennings. Elle craignait d’avoir témoigné une curiosité indiscrète, et se tut.

Madame Jennings entra, et salua le colonel avec sa gaîté accoutumée. — Je suis enchantée de vous voir, cher colonel, et bien fâchée de ne m’être pas trouvée là quand vous êtes entré ; j’avais comme vous comprenez mille choses à faire et à ranger chez moi, après une si longue absence ; mais à présent je puis sortir de mon salon quand je voudrai, on ne le trouvera pas vide, et personne ne s’apercevra que la vieille maman Jennings n’est pas là. N’est-ce pas, colonel, que j’ai fait de jolies recrues ? Mais, je vous en conjure, comment avez-vous appris que nous étions à la ville ; je n’ai pas encore vu une âme ?

— J’ai eu le plaisir de l’apprendre chez madame Palmer où j’ai dîné.

— Ah ! ah ! chez ma Charlotte : donnez m’en bien vite des nouvelles. Aurai-je bientôt un petit fils ?

— Madame Palmer est très-bien ; et je suis chargé de vous dire qu’elle viendra sûrement vous voir demain.

— Je l’espère. Où donc est Maria ? Vous ne l’avez pas vue encore, colonel ? Ne suis-je pas bonne de vous l’avoir amenée ? Mais comment vous arrangerez vous avec M. Willoughby ? J’ai grand peur pour vous, colonel. Ah ! la charmante chose que d’être jeune et belle ! J’ai été jeune aussi, et si je n’étais pas belle comme Maria, ni jolie comme Elinor, je n’en ai pas moins eu un bon mari qui m’aimait de tout son cœur. Qu’aurais-je pu avoir de mieux avec la plus grande beauté ? Si seulement il vivait encore ! Voici huit ans que je le pleure : (et sa physionomie épanouie de joie comme à l’ordinaire, prit une expression un peu moins animée, ses yeux brillans de gaîté s’humectèrent.) Allons, allons ne parlons plus de cela, c’est inutile, les larmes ne me le rendront pas, parlons plutôt des vivans. Vous êtes-vous bien amusé, colonel, depuis que vous nous avez quittés si cruellement à Barton ? Eh bien ! après avoir bien crié contre vous, on prit son parti de votre absence, et on s’amusa tout autant : demandez à mademoiselle Maria si elle s’en aperçut. Je devinai à l’instant où elle était allée avec son beau conducteur ; mais pour votre affaire si pressante, je n’ai que des conjectures : à présent, que tout est fini, dites-moi ce que c’était. Point de secrets entre amis.

Il répondit avec sa douceur et sa politesse accoutumées, mais sans satisfaire en rien sa curiosité. Elinor se mit à préparer le thé. Madame Jennings fit appeler Maria qui fut obligée de paraître. Elle salua le colonel avec une profonde tristesse et une parfaite indifférence. Il devint peu-à-peu tout aussi triste et aussi absorbé qu’elle, et malgré les persécutions de madame Jennings pour qu’il passât la soirée avec ces dames, il s’en alla immédiatement après le thé.

Aucune autre visite ne se présenta. L’abattement de Maria augmentait à mesure qu’elle perdait l’espoir ; et de très-bonne heure chacune alla se coucher.

Maria se leva le lendemain rayonnante d’espérance ; son désappointement de la veille était oublié. Il était impossible que cette journée ne fût pas plus heureuse. Le déjeûner était presque fini quand madame Palmer entra en riant aux éclats, et pouvant à peine dire et répéter combien elle était contente de revoir sa bonne mère et ses chères amies. Elle était à-la-fois surprise de leur arrivée, en colère de ce qu’elles avaient refusé son invitation, bien aise qu’elles eussent accepté celle de sa mère. Et M. Palmer, ajouta-t-elle, comme il s’impatiente de vous voir ! Il n’a jamais voulu venir, quoi qu’il n’eût rien autre chose à faire ; mais il était de mauvaise humeur, il est toujours si drôle, M. Palmer.

Après une heure ou deux passées à causer sans rien dire, à rire sans sujets, à parler de plusieurs individus dont les demoiselles Dashwood ne connaissaient pas le nom, madame Palmer leur proposa de les mener dans quelques magasins pour faire leurs emplettes. Maria aurait préféré de rester ; mais enfin désirant aussi d’acheter quelques parures, espérant faire quelque heureuse rencontre, elle se laissa entraîner. Partout où elles allèrent, son unique occupation fut de veiller à la porte des magasins où elles entraient sur tout ce qui passait dans la rue. Ses yeux étaient sans cesse en activité, attachés sur les trottoirs, et pénétraient au fond des voitures ; et quand elle était forcée de venir donner son opinion sur quelque objet de mode, c’était avec une telle distraction, qu’il était facile de voir qu’elle pensait à toute autre chose. Les couleurs de son teint variaient à chaque instant. Sa sœur souffrait presqu’autant qu’elle de la voir dans cette agitation, On ne put obtenir son avis sur aucune emplète ; rien ne lui plaisait, rien n’attirait son attention. Elle ne témoignait qu’une extrême impatience de retourner à la maison. Elinor qui voyait à regret sa sœur se donner en spectacle, aurait aussi désiré la ramener ; mais il n’était pas facile de l’obtenir de madame Jennings et de sa fille. La première causait avec tous les marchands, s’informait des modes, des nouvelles, etc. ; l’autre se faisait tout montrer, essayait tout, admirait tout, n’achetait rien et riait sans cesse. Il était donc assez tard lorsqu’elles rentrèrent au logis. Maria courut à perdre haleine ; et quand Elinor entra, elle la trouva avec un mélange de dépit de ce que Willoughby n’était pas venu, et de plaisir de ne l’avoir pas manqué.

— Est-ce qu’il n’est venu aucune lettre pour moi ? dit-elle au laquais qui apportait les papiers. — Non, madame. — En êtes-vous sûr ? informez-vous s’il n’est venu personne me demander. Il ressortit, et revint bientôt en disant : non, madame, personne. C’est cruel, c’est étonnant, dit-elle à voix basse en retournant vers la fenêtre. Elinor la regarda avec inquiétude. Oh ma mère ! pensait-elle ? combien vous avez eu tort de permettre un engagement de cœur entre une fille si jeune et si passionnée et un jeune homme si peu connu et si mystérieux. — Chère Maria, dit-elle à sa sœur, vous êtes mal à votre aise, je le vois, et je le comprends.

— Pas du tout, dit Maria en s’efforçant de sourire, je n’éprouve qu’une impatience très-naturelle en vérité ; mais je n’ai pas le moindre doute, et je serais très-blessée qu’on me témoignât la moindre défiance sur un ami que j’estime autant que j’aime, et qui m’expliquera sûrement aujourd’hui ce qui m’étonne sans me fâcher. Elinor se tut ; qu’aurait-elle pu dire ? mais elle se promit si Willoughby ne paraissait pas de quelques jours de représenter à sa mère la nécessité de parler à Maria.

Madame Palmer et une amie intime de madame Jennings, qu’elle avait rencontrée, vinrent dîner et passer la soirée avec elles. La complaisante Elinor consentit à faire un wisk avec ces dames. Maria ne savait aucun jeu, et n’était pas complaisante. Sa soirée, bien plus pénible que celle de sa sœur, s’écoula dans le trouble, l’anxiété, et le tourment d’une attente sans cesse trompée. Elle essaya de lire, mais sans le pouvoir ; son ouvrage de broderie n’eut pas plus de succès. Elle rêva au coin du feu, se promena, de la porte à la fenêtre, soupira beaucoup, et fit bien pitié à sa sœur.