Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations/Livre 3/4

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Traduction par Germain Garnier, Adolphe Blanqui .
Guillaumin (tome Ipp. 504-518).

L’accroissement et la richesse des villes commerçantes et manufacturières ont contribué de trois manières différentes à l’amélioration et à la culture des campagnes auxquelles elles appartenaient.

Premièrement, en fournissant un marché vaste et rapproché pour le produit brut du pays, elles ont encouragé sa culture et ont engagé à faire de nouvelles amélio­rations. Cet avantage ne se borna pas même aux campagnes où la ville était située, mais il s’étendit plus ou moins à tous les pays avec lesquels elle faisait quelque com­merce. Elle ouvrait à tous un marché pour quelque partie de leur produit, soit brut, soit manufacturé et, par conséquent, encourageait à un certain point, chez tous, l’industrie et l’avancement. Cependant le pays même où la ville était située dut néces­sai­rement, par rapport à sa proximité, retirer le plus d’avantages de ce marché. Son produit brut se trouvant le moins chargé de frais de transport, les marchands purent en donner aux producteurs un meilleur prix, et néanmoins le fournir aux consommateurs à aussi bon compte que celui des pays les plus éloignes.

Secondement, les richesses que gagnèrent les habitants des villes furent souvent employées à acheter des terres qui se trouvaient à vendre, et dont une grande partie seraient souvent restées incultes. Les marchands sont, en général, jaloux de devenir propriétaires de biens de campagne, et quand ils le sont, ce sont ordinairement ceux qui s’occupent le plus d’améliorer leur propriété. Un marchand est habitué à employer de préférence son argent en projets utiles, tandis qu’un simple propriétaire de biens de campagne est le plus souvent accoutumé à employer le sien en pure dépense. L’un voit journellement son argent sortir de ses mains et y rentrer avec profit ; l’autre s’attend rarement à voir revenir celui qu’il a une fois déboursé. Cette différence d’ha­bi­tude influe naturellement, dans tous les genres d’affaires, sur leur caractère et sur leurs dispositions. Un négociant est communément hardi en entreprises, et le pro­priétaire de biens-fonds est timide. Le premier n’aura pas peur de placer à la fois un gros capital en amélioration sur sa terre, quand il aura la perspective probable qu’elle gagnera en valeur proportionnellement à la dépense. Que l’autre ait un capital, ce qui n’est pas fort ordinaire, il aura peine à se décider à en faire emploi de cette manière. S’il fait tout au plus quelque faible amélioration, ce ne sera pas volontiers avec un capital, mais avec ce qu’il aura épargné sur son revenu annuel. Quiconque a habité quelque temps une ville commerçante située dans un pays où la culture est peu avan­cée, a pu observer souvent combien, dans ce genre d’opérations, les gens de commer­ce sont plus entreprenants que les simples propriétaires de terres. D’ailleurs, les habitudes d’ordre, d’économie et d’attention qu’un commerçant contracte naturelle­ment dans la direction de ses affaires de commerce, le rendent bien plus propre à exécuter avec succès et avec profit des projets d’amélioration de toute espèce.

Troisièmement enfin, le commerce et les manufactures introduisirent par degrés un gouvernement régulier et le bon ordre, et avec eux la liberté et la sûreté indivi­duelle, parmi les habitants de la campagne qui avaient vécu jusqu’alors dans un état de guerre presque continuel avec leurs voisins, et dans une dépendance servile de leurs supérieurs. De tous les effets du commerce et des manufactures, c’est sans com­paraison le plus important, quoiqu’il ait été le moins observé. M. Hume est, autant que je sache, le seul écrivain qui en ait parlé jusqu’ici.

Dans un pays où il n’existe ni commerce étranger ni manufactures importantes, un grand propriétaire ne trouvant pas à échanger la plus grande partie du produit de ses terres qui se trouve excéder la subsistance des cultivateurs, en consomme la totalité chez lui, en une sorte d’hospitalité rustique. Si ce superflu est en état de faire vivre un cent ou un millier de personnes, il n’y a pas d’autre moyen de l’employer, que d’en nourrir un cent ou un millier de personnes. Il est donc en tout temps environné d’une foule de clients et de gens à sa suite, qui, n’ayant aucun équivalent à lui donner en retour de leur subsistance, mais étant entièrement nourris de ses bienfaits, sont à ses ordres, par la même raison qui fait que des soldats sont aux ordres du prince qui les paye. Avant l’extension du commerce et des manufactures en Europe, l’hospitalité qu’exerçaient les grands et les riches, depuis le souverain jusqu’au moindre baron, est au-dessus de tout ce dont nous pourrions aujourd’hui nous faire idée. La salle de Westminster était la salle à manger de Guillaume le Roux, et peut-être souvent n’était-elle pas encore trop grande pour le nombre des convives qu’il y traitait. On a cité comme trait de magnificence de Thomas Becket, qu’il faisait garnir le plancher de sa salle de paille fraîche ou de joncs dans la saison, afin que les chevaliers et les écuyers qui ne pouvaient trouver de sièges ne gâtassent point leurs beaux habits quand ils s’asseyaient à terre pour dîner. On dit que le grand comte de Warwick nourrissait tous les jours dans ses différents châteaux trente mille personnes, et si on a exagéré ce nombre, il faut toujours qu’il ait été très-grand, pour comporter une telle exagération. Il n’y a pas beaucoup d’années qu’en plusieurs endroits des montagnes d’Écosse il s’exerçait une hospitalité du même genre. Il paraît qu’elle est commune à toutes les nations qui connaissent peu le commerce et les manufactures. Le docteur Pocock raconte avoir vu un chef arabe dînant en pleine rue dans une ville où il était venu vendre ses marchandises, et invitant tous les passants, même de simples mendiants, à s’asseoir avec lui et à partager son repas.

Les cultivateurs des terres étaient à tous égards autant dans la dépendance d’un grand propriétaire que les gens même de sa suite. Ceux même d’entre eux qui n’étaient pas dans la condition de vilains étaient des tenanciers à volonté, qui payaient une rente tout à fait disproportionnée à la subsistance que la terre leur fournissait. Il y a quelques années que, dans les montagnes d’Écosse, une couronne[1], une demi-couronne, une brebis, un agneau, étaient une rente ordinaire pour des portions de terre qui nourrissaient toute une famille. Il en est encore de même dans quelques endroits, où cependant l’argent n’achète pas plus de marchandises qu’ailleurs. Mais, dans un pays où il faut que le produit superflu d’un vaste domaine soit consommé sur le domaine même, il sera souvent plus commode pour le propriétaire qu’il y en ait une partie de consommée hors de sa maison, pourvu que ceux qui la consomment soient autant sous sa dépendance que ses domestiques ou les gens de sa suite. Cela lui épargne l’embarras d’une compagnie trop nombreuse ou celui de tenir trop grande maison. Un tenancier à volonté, qui tient autant de terre qu’il lui en faut pour nourrir sa famille, sans en rendre guère plus qu’un simple cens, est autant sous la dépendance du pro­priétaire qu’un domestique ou un suivant quelconque ; il est, tout aussi bien que celui-ci, obligé à une obéissance sans réserve. Ce propriétaire nourrit ses tenanciers dans leurs maisons, tout comme il nourrit ses domestiques et suivants dans la sienne. Les uns et les autres tiennent également leur subsistance de ses bienfaits ; il est le maître de la leur retirer quand il lui plaît.

L’autorité qu’a nécessairement un grand propriétaire, dans cet état de choses, sur ses tenanciers et les gens de sa suite, fut le fondement de la puissance des anciens barons. Ils devinrent nécessairement les juges en temps de paix et les chefs en temps de guerre de tous ceux qui vivaient sur leurs terres. Ils pouvaient maintenir le bon ordre et l’exécution de la loi dans leurs domaines respectifs, parce que chacun d’eux pouvait faire agir contre l’indocilité d’un seul habitant la force réunie de tous les autres. Aucune autre personne n’avait assez d’autorité pour cela. Le roi, en particulier, ne l’avait pas. Dans ces anciens temps, le roi n’était guère autre chose que le plus grand propriétaire du royaume, celui auquel les autres grands propriétaires rendaient certains honneurs, à cause de la nécessité d’une défense commune contre les ennemis communs. Pour contraindre quelqu’un au payement d’une petite dette, dans les terres d’un grand propriétaire, où tous les habitants étaient armés et habitués à se rassembler, il en aurait coûté au roi, s’il avait essayé de le faire de sa propre autorité, autant d’ef­forts que pour étouffer une guerre civile. Il fut donc obligé d’abandonner l’admi­nis­tration de la justice, dans la plus grande partie des campagnes, à ceux qui étaient en état de l’administrer, et par la même raison de laisser le commandement de la milice des campagnes à ceux auxquels elle consentait d’obéir.

C’est une erreur de croire que ces juridictions territoriales prirent leur origine dans les lois féodales. Non-seulement la justice la plus étendue, tant au civil qu’au criminel, mais même le pouvoir de lever des troupes, de battre monnaie, et même celui de faire des espèces de lois pour le gouvernement de leurs vassaux, furent autant de droits possédés allodialement par les grands propriétaires de terre plusieurs siècles avant que le nom même des lois féodales fût connu en Europe. L’autorité et la juridiction des seigneurs saxons en Angleterre paraissent avoir été tout aussi étendues avant la conquête que le furent après cette époque celles d’aucun seigneur normand. Or, ce n’est que depuis la conquête, à ce qu’on croit, que les lois féodales devinrent le droit commun de l’Angleterre. C’est un fait hors de doute que, longtemps avant l’intro­duction des lois féodales en France, les grands seigneurs y possédaient allodialement l’autorité et la juridiction la plus étendue. Cette autorité et cette multitude de juridic­tions avaient toutes leur source dans l’état où étaient les propriétés, et dans les mœurs et usages que nous venons de décrire. Sans remonter aux époques les plus reculées des monarchies de France et d’Angleterre, nous pourrons trouver dans des temps plus récents que de semblables effets ont toujours été le résultat nécessaire de cette même cause. Il n’y a pas trente ans qu’un gentilhomme du Lochabar, en Écosse, M. Cameron de Lochiel, sans aucune espèce de titre légal quelconque, n’étant pas ce qu’on appelait alors lord de royauté[2], ni même tenant en chef, mais vassal du duc d’Argyle, et moins qu’un simple juge de paix, avait pris néanmoins l’usage d’exercer sur ses gens la juri­diction criminelle la plus absolue. On prétend qu’il exerçait ce pouvoir avec la plus stricte équité, quoique sans nulles formalités de justice, et il est assez vraisemblable que l’état de cette partie de la province, à cette époque, le mit dans la nécessité de s’emparer de cette autorité pour maintenir la tranquillité publique. Ce gentilhomme, dont le revenu n’alla jamais au-delà de 500 livres par an, entraîna avec lui huit cents hommes de sa suite dans la rébellion de 1745.

Bien loin d’avoir étendu l’autorité des grands seigneurs allodiaux, on doit regarder l’introduction des lois féodales comme une tentative faite pour la réprimer. Elles établirent une subordination réglée, avec une longue chaîne de services et de devoirs, depuis le roi jusqu’au moindre propriétaire. Pendant la minorité du propriétaire, les revenus et l’administration de sa terre tombaient dans les mains de son supérieur immédiat et, par conséquent, ceux des terres de tous les grands propriétaires tom­baient dans les mains du roi, qui était chargé de l’entretien et de l’éducation du pupille, et qui, en sa qualité de gardien, était censé avoir le droit de le marier à sa volonté, pourvu que ce fût d’une manière convenable à son rang. Mais quoique cette institution tendît nécessairement à renforcer l’autorité du roi et à affaiblir celle des grands propriétaires, cependant elle ne pouvait pas remplir assez ces deux objets pour établir l’ordre et un bon gouvernement parmi les habitants des campagnes, parce qu’elle n’apportait pas assez de changement dans l’état des propriétés, ni dans ces mœurs et usages qui étaient la source du désordre. L’autorité du gouvernement continua d’être toujours, comme auparavant, trop faible chez le chef et trop forte chez les membres subalternes, et c’était la force excessive de ces membres qui était cause de la faiblesse du chef. Après l’institution de la subordination féodale, le roi fut aussi hors d’état qu’auparavant de réprimer les violences des grands seigneurs. Ils continuèrent tou­jours de faire la guerre selon leur bon plaisir, presque sans cesse l’un contre l’autre, et très-souvent contre le roi, et les campagnes ouvertes furent toujours, comme aupara­vant, un théâtre de violences, de rapines et de désordres.

Mais ce que les institutions féodales, toutes violentes qu’elles étaient, n’avaient pu effectuer, l’action lente et insensible du commerce étranger et des manufactures le fit graduellement. Ces deux genres d’industrie fournirent peu à peu aux grands proprié­taires des objets d’échange à acquérir avec le produit superflu de leurs terres, objets qu’ils pouvaient consommer eux-mêmes sans en faire part à leurs tenanciers et aux gens de leur suite. Tout pour nous et rien pour les autres, voilà la vile maxime qui paraît avoir été, dans tous les âges, celle des maîtres de l’espèce humaine. Aussi, dès qu’ils purent trouver une manière de consommer par eux-mêmes la valeur totale de leurs revenus, ils ne furent plus disposés à en faire part à personne. Une paire de boucles à diamants, ou quelque autre frivolité tout aussi vaine, fut l’objet pour lequel ils donnèrent la subsistance, ou ce qui est la même chose, le prix de la subsistance d’un millier peut-être de personnes pour toute une année, et avec cette subsistance toute l’influence et l’autorité qu’elle pouvait leur valoir ; mais aussi les boucles étaient pour eux seuls, aucune autre créature humaine n’en partageait la jouissance ; au lieu que, dans l’ancienne manière de dépenser, il fallait au moins faire part à mille per­sonnes d’une dépense qui eût été de même valeur. Pour des hommes tels que ceux qui avaient le choix à faire, cette différence était un motif absolument décisif ; et c’est ainsi que, pour gratifier la plus puérile, la plus vile et la plus sotte de toutes les vanités, ils abandonnèrent par degrés tout ce qu’ils avaient de crédit et de puissance

Dans un pays qui ne fait point de commerce étranger et ne possède aucune manufacture importante, il n’est guère possible à un homme qui a 10,000 liv. sterl. de rente d’employer autrement son revenu qu’à faire subsister un millier peut-être de familles, qui dès lors sont toutes nécessairement à ses ordres. Mais, dans l’état actuel de l’Europe, un homme qui a cette fortune peut dépenser tout son revenu et, en général, il le dépense sans entretenir directement vingt personnes, ou sans avoir à ses ordres plus de dix laquais qui ne valent pas la peine qu’on leur commande. Indirecte­ment peut-être fait-il subsister autant et même beaucoup plus de monde qu’il n’aurait fait par l’ancienne manière de dépenser ; car si la quantité de productions précieuses pour lesquelles il échange son revenu ne forme pas un grand volume, le nombre d’ouvriers employés à les recueillir et à les préparer n’en est pas moins immense. Le prix énorme qu’elles ont vient, en général, des salaires du travail de tous ces ouvriers et des profits de ceux qui les ont mis immédiatement en œuvre. En payant ce prix, il rembourse ces salaires et ces profits, et ainsi il contribue indirectement à faire subsis­ter tous ces ouvriers et ceux qui les mettent en œuvre. Néanmoins, il ne contribue, en général, que pour une très-faible portion à la subsistance de chacun d’eux ; il n’y en a que très-peu auxquels il fournisse même le dixième de toute leur subsistance annuelle ; à plusieurs il n’en fournit pas la centième, et à quelques-uns pas la millième ni même la dix-millième partie. Ainsi, quoiqu’il contribue à la subsistance de tous, ils sont néan­moins tous plus ou moins indépendants de lui, parce qu’en général ils peuvent tous subsister sans lui.

Quand les grands propriétaires fonciers dépensent leur revenu à faire vivre leurs clients, vassaux et tenanciers, chacun d’eux fait vivre en entier tous ses clients, tous ses tenanciers ; mais quand ils dépensent leurs revenus à faire vivre des marchands et des ouvriers, il peut bien se faire que tous ces propriétaires, pris collectivement, fas­sent vivre un aussi grand nombre et peut-être même, à cause du gaspillage qui accom­pa­gne une hospitalité rustique, un bien plus grand nombre de gens qu’auparavant. Néan­moins, pris séparément, chacun de ces propriétaires ne contribue souvent que pour une très-petite part à la subsistance d’un individu quelconque de ce grand nom­bre. Chaque marchand ou ouvrier tire sa subsistance de l’occupation que lui donnent, non pas une seule, mais cent ou mille pratiques différentes. Ainsi, quoiqu’à un certain point il leur ait à toutes ensemble obligation de sa subsistance, il n’est néanmoins dans la dépendance absolue d’aucune d’elles.

La dépense personnelle des grands propriétaires s’étant successivement augmentée par ce moyen, il leur fut impossible de ne pas aussi diminuer successivement le nom­bre des gens de leur suite, jusqu’à finir-par la réformer tout entière. La même cause les amena, aussi par degrés, à congédier toute la partie inutile de leurs tenan­ciers. On étendit les fermes et, malgré les plaintes que firent les cultivateurs sur la dépopulation des terres, ils furent réduits au nombre purement nécessaire pour cultiver, selon l’état imparfait de culture et d’amélioration où étaient les terres dans ce temps-là. Le propriétaire, en écartant ainsi toutes les bouches inutiles, et en exigeant du fermier toute la valeur de la ferme, obtint un plus grand superflu, ou, ce qui est la même chose, le prix d’un plus grand superflu ; et ce prix, les marchands et manufacturiers lui fournirent bientôt les moyens de le dépenser sur sa personne, de la même manière qu’il avait déjà dépensé le reste. La même cause agissant toujours, il chercha à faire monter ses revenus au-dessus de ce que ces terres, dans l’état où était leur culture, pouvaient lui rapporter. Ses fermiers ne purent s’accorder avec lui là-dessus, qu’à la seule condition d’être assurés de leur possession pendant un terme d’années assez long pour avoir le temps de recouvrer, avec profit, tout ce qu’ils pourraient placer sur la terre en améliorations nouvelles. La vanité dépensière du propriétaire le fit souscrire à cette condition, et de là l’origine des longs baux.

Un tenancier, même un tenancier à volonté, qui paye de la terre tout ce qu’elle vaut, n’est pas absolument sous la dépendance du propriétaire. Les gains que ces deux personnes font l’une avec l’autre sont égaux et réciproques, et un pareil tenancier n’ira exposer ni sa vie ni sa fortune au service du propriétaire. Si le tenancier a un bail à long terme, il est alors tout à fait indépendant, et il ne faut pas que son propriétaire s’avise d’en attendre le plus léger service au-delà de ceux qui sont expressément stipulés par le bail, ou auxquels le fermier sait bien être obligé par la loi du pays.

Les tenanciers étant ainsi devenus indépendants, et les clients congédiés, les grands propriétaires ne furent plus en état d’interrompre le cours ordinaire de la justice, ni de troubler la tranquillité publique dans le pays. Après avoir ainsi vendu le droit de leur naissance, non pas comme le fit Ésaü, dans un moment de faim et de nécessité, pour un plat de lentilles, mais dans le délire de l’abondance, pour des colifi­chets et des niaiseries plus propres à amuser des enfants qu’à occuper sérieusement des hommes, ils devinrent aussi peu importants que l’est un bon bourgeois ou un bon artisan d’une ville. Il s’établit dans la campagne une forme d’administration aussi bien réglée que dans la ville, personne n’ayant plus, dans l’une non plus que dans l’autre, le pouvoir de mettre des obstacles à l’action du gouvernement.

je ne puis m’empêcher de faire ici une remarque qui est peut-être hors de mon sujet, c’est qu’il est très-rare de trouver, dans des pays commerçants, de très-anciennes familles qui aient possédé de père en fils, pendant un grand nombre de générations, un domaine considérable. Il n’y a, au contraire, rien de plus commun dans les pays qui ont peu de commerce, tels que le pays de Galles ou les montagnes de l’Écosse. Les histoires arabes sont, à ce qu’il paraît, toutes remplies de généalogies, et il y a une histoire écrite par un khan de Tartares[3], qui a été traduite en plusieurs langues d’Eu­rope, et qui ne contient presque pas autre chose ; preuve que chez ces peuples les anciennes familles sont très-communes. Dans des pays où un homme riche ne peut dépenser son revenu qu’à faire vivre autant de gens qu’il en peut nourrir, il n’est pas dans le cas de se laisser aller trop loin, et il est bien rare que sa bienveillance l’em­porte au point de lui en faire entretenir plus qu’il ne peut. Mais dans les pays où il a occasion de dépenser pour sa personne les revenus les plus considérables, il arrive souvent que sa dépense n’a pas de bornes, parce que souvent sa vanité ou cet amour pour sa personne n’en a aucunes. C’est pourquoi, dans les pays commerçants, il arrive rarement que les richesses demeurent longtemps dans la même famille, en dépit de tous les moyens forcés que prend la loi pour en empêcher la dissipation. Chez les peuples simples, au contraire, cela se voit communément, et sans le secours de la loi ; car, parmi les nations de pasteurs, tels que les Tartares et les Arabes, la nature péris­sable de leurs propriétés rend nécessairement impraticables toutes les lois de cette espèce.

Ainsi, une révolution qui fut si importante pour le bonheur public fut consommée par le concours de deux différentes classes de gens qui étaient bien éloignés de penser au bien général. Le motif des grands propriétaires fut de satisfaire une ridicule vanité. Les marchands et manufacturiers, beaucoup moins ridicules, agirent purement en vue de leur intérêt, et d’après ce principe familier à toute la classe marchande, qu’il ne faut pas négliger un petit profit dès qu’il y a moyen de le réaliser. Pas un d’eux ne sentait ni ne prévoyait la grande révolution que l’extravagance des uns et l’industrie des au­tres amenaient insensiblement à la fin.

C’est ainsi que, dans la majeure partie de l’Europe, le commerce et les manufac­tures des villes, au lieu d’être l’effet de la culture et de l’amélioration des campagnes, en ont été l’occasion et la cause.

Toutefois cet ordre, étant contraire au cours naturel des choses, est nécessairement lent et incertain. Que l’on compare la lenteur des progrès des pays de l’Europe, dont la richesse dépend en grande partie de leur commerce et de leurs manufactures, avec la marche rapide de nos colonies américaines, dont la richesse est toute fondée sur l’agriculture. Dans la majeure partie de l’Europe, il faut au moins, à ce qu’on prétend, cinq cents ans pour doubler le nombre des habitants, tandis que dans plusieurs de nos colonies de l’Amérique septentrionale, il double, dit-on, en vingt ou vingt-cinq ans. En Europe, la loi de primogéniture et toutes celles qui tendent à perpétuer les biens dans les familles empêchent la division des grands domaines, et par là s’opposent à ce que les petits propriétaires se multiplient. Cependant, un petit propriétaire qui connaît tous les recoins de son petit territoire, qui les surveille tous avec cette attention soi­gneuse qu’inspire la propriété, et surtout une petite propriété, et qui, pour cette raison, se plaît non-seulement à la cultiver, mais même à l’embellir, est en général, de tous ceux qui font valoir, celui qui y apporte le plus d’industrie et le plus d’intelli­gence, et aussi celui qui réussit le mieux. D’ailleurs, ces mêmes règlements tiennent hors du marché une si grande quantité de terres, qu’il y a toujours plus de capitaux qui en cherchent qu’il n’y a de terres à vendre, en sorte que celles qu’on vend se vendent toujours à un prix de monopole[4]. La rente ne paye jamais l’intérêt du prix de l’achat et, d’ailleurs, elle est diminuée par des frais de réparations et d’autres charges acciden­telles auxquelles l’intérêt de l’argent n’est pas assujetti. Une acquisition de biens-fonds est, dans toute l’Europe, le moins avantageux de tous les placements pour de petits capitaux. À la vérité, un homme d’une fortune médiocre, qui se retire des affaires, préférera quelquefois placer son petit capital en terres, parce qu’il y trouve plus de sûreté. Souvent aussi un homme de profession, qui tire son revenu d’une autre source, aime à assurer ses épargnes par un pareil placement. Mais un jeune homme qui, au lieu de s’adonner au commerce ou à quelque profession, emploierait un capital de 2 ou 3,000 liv. sterl. à acheter et à faire valoir une petite propriété territoriale, pourrait, à la vérité, espérer de mener une vie fort heureuse et fort indépendante ; mais il faudra qu’il dise adieu pour jamais à tout espoir de grande fortune ou de grande illustration, ce qu’un autre emploi de son capital eût pu lui donner la perspective d’acquérir dans une autre sphère. Il y a aussi telle personne qui, ne pouvant pas aspirer à devenir propriétaire, dédaignera de se faire fermier.

Ainsi, la petite quantité de terres disponibles sur le marché, et le haut prix de celles qui y sont mises, détournent de la culture et de l’amélioration de la terre un grand nombre de capitaux qui, sans cela, auraient pris cette direction. Dans l’Améri­que septentrionale, au contraire, on trouve souvent que 50 ou 60 liv. sterl. sont un fonds suffisant pour commencer une plantation. Là, l’acquisition et l’amendement d’une terre inculte sont l’emploi le plus avantageux pour les plus petits capitaux com­me pour les plus gros, et ils offrent le chemin le plus direct pour arriver à tout ce que le pays peut offrir de fortune et d’honneurs. Ces sortes de terres, à la vérité, s’obtien­nent presque pour rien dans l’Amérique septentrionale, ou du moins à un prix fort au-dessous de ce que vaut le produit naturel ; chose impossible en Europe, et vérita­ble­ment dans tout pays où toutes les terres sont depuis longtemps des propriétés privées. Cependant, si les biens-fonds se partageaient par égales portions entre tous les enfants, alors, à la mort d’un propriétaire, chef d’une famille nombreuse, le bien se trouverait généralement mis en vente. Il viendrait au marché assez de terres pour qu’elles ne fussent plus vendues à un prix de monopole ; la rente nette de la terre se rapprocherait bien davantage de l’intérêt du prix d’achat, et on pourrait employer un petit capital en acquisition de biens-fonds, avec autant de profit que de toute autre manière.

L’Angleterre, par la fertilité naturelle de son sol, la grande étendue de ses côtes, relativement à celle de tout le pays, et par la quantité de rivières navigables qui la traversent et qui donnent à quelques-unes de ses parties les plus enfoncées dans les terres la commodité du transport par eau, est un pays aussi bien disposé peut-être par la nature qu’aucun grand pays de l’Europe, pour être le siège d’un grand commerce étranger, de manufactures destinées aux marchés éloignés, et de tous les autres genres d’industrie qui peuvent en résulter.

De plus, depuis le commencement du règne d’Élisabeth, la législature a mis une attention particulière aux intérêts du commerce et des manufactures et, dans le fait, il n’y a pas de pays en Europe, sans en excepter même la Hollande, dont les lois soient, en somme, plus favorables à cette espèce d’industrie. Aussi, depuis cette période, le commerce et les manufactures ont-ils fait des progrès continuels. La culture et l’amélioration des campagnes ont fait aussi, sans contredit, des progrès successifs ; mais ceux-ci semblent n’avoir fait que suivre lentement et de loin la marche plus rapide du commerce et des manufactures. Vraisemblablement, la majeure partie des terres étaient cultivées avant le règne d’Élisabeth ; il en reste encore une très-grande quantité qui est inculte, et la culture de la très-majeure partie du reste est fort au-des­sous de ce qu’elle pourrait être. Cependant la loi d’Angleterre favorise l’agriculture, soit indirectement en protégeant le commerce, soit même par plusieurs encoura­ge­ments directs. Hors les temps de cherté, l’exportation des grains est non-seulement libre, mais encouragée par une prime. Dans les temps d’une abondance moyenne, l’importation du blé étranger est chargée de droits qui équivalent à une prohibition. L’importation des bestiaux vivants, excepté d’Irlande, est prohibée en tout temps, et ce n’est que récemment qu’elle a été permise de ce dernier pays. Ainsi, les cultiva­teurs des terres ont un privilège de monopole contre leurs concitoyens, pour les deux articles les plus forts et les plus importants du produit de la terre, le pain et la viande de boucherie. Ces encouragements, quoique peut-être au fond absolument illusoires, comme je tâcherai de le faire voir par la suite[5], sont au moins une preuve de la bonne intention qu’a la législature de favoriser l’agriculture. Mais un encouragement qui est d’une bien plus grande importance que tout le reste, c’est qu’en Angleterre la classe des paysans jouit de toute la sûreté, de toute l’indépendance et de toute la considé­ration que lui peut procurer la loi. Ainsi, pour un pays où le droit de primogéniture a lieu, où on paye la dîme, et où la méthode de perpétuer les propriétaires, quoique contraire à l’esprit de la loi, est admise en certains cas, il est impossible de donner à l’agriculture plus d’encouragement que ne lui en donne l’Angleterre ; telle est pourtant, malgré tout cela, l’état de sa culture. Que serait-il donc si la loi n’eût pas donné d’encouragement direct à l’agriculture, outre celui qui procède indirectement des pro­grès du commerce, et si elle eût laissé la classe des paysans dans la condition où on les laisse dans la plupart des pays de l’Europe ? Il y a aujourd’hui plus de deux cents ans d’écoulés depuis le commencement du règne d’Élisabeth, et c’est une période aussi longue que puisse la supporter habituellement le cours des prospérités humaines.

La France paraît avoir eu une partie considérable du commerce étranger, près d’un siècle avant que l’Angleterre fût distinguée comme pays commerçant. La marine de France est importante, suivant les connaissances qu’on pouvait avoir alors, dès avant l’expédition de Charles VIII à Naples. Néanmoins, la culture et l’amélioration sont, en France, généralement au-dessous de ce qu’elles sont en Angleterre. C’est que les lois du pays n’ont jamais donné le même encouragement direct à l’agriculture.

Le commerce étranger de l’Espagne et du Portugal avec les autres nations de l’Europe, quoiqu’il se fasse principalement par des vaisseaux étrangers, est néanmoins considérable. Ces deux pays font le commerce de leurs colonies sur leurs propres bâ­ti­ments, et ce commerce est encore beaucoup plus grand que l’autre, à cause de la richesse et de l’étendue de ces colonies ; mais tout ce commerce n’a jamais introduit, dans aucun de ces deux pays, de manufactures considérables pour la vente au loin, et la majeure partie de l’un et de l’autre reste encore sans culture. Le commerce étranger du Portugal date d’une plus ancienne époque que celui d’aucun autre pays de l’Europe, l’Italie exceptée.

L’Italie est le seul grand pays de l’Europe qui paraisse avoir été cultivé et amélio­ré, dans toutes ses parties, par le moyen du commerce étranger et des manufactures destinées aux marchés éloignés. L’Italie, suivant Guichardin, était, avant l’invasion de Charles VIII, aussi bien cultivée dans les endroits les plus montagneux et les plus stériles que dans les plus unis et les plus fertiles. La situation avantageuse du pays, le grand nombre d’États indépendants qui y subsistaient alors, ne contribuèrent pas peu, vraisemblablement, à cette grande culture. Il n’est pas non plus impossible, malgré cette expression générale d’un des plus judicieux et des plus circonspects de nos histo­riens modernes, que l’Italie ne fût pas alors mieux cultivée que ne l’est aujourd’hui l’Angleterre.

Cependant, le capital acquis à un pays par le commerce et les manufactures n’est toujours pour lui qu’une possession très-précaire et très-incertaine, tant qu’il n’y en a pas quelque partie d’assurée et de réalisée dans la culture et l’amélioration de ses terres. Un marchand, comme on l’a très-bien dit, n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier. Il lui est, en grande partie, indifférent en quel lieu il tienne son commerce, et il ne faut que le plus léger dégoût pour qu’il se décide à emporter son capital d’un pays à un autre, et avec lui toute l’industrie que ce capital mettait en acti­vité. On ne peut pas dire qu’aucune partie en appartienne à un pays en particulier, jusqu’à ce que ce capital y ait été répandu, pour ainsi dire, sur la surface de la terre en bâtiments ou en améliorations durables. De toutes ces immenses richesses qu’on dit avoir été possédées par la plupart des villes hanséatiques, il ne reste plus maintenant aucuns vestiges, si ce n’est dans les chroniques obscures des treizième et quatorzième siècles. On ne sait même que très-imparfaitement où quelques-unes d’entre elles fu­rent situées, ou à quelles villes de l’Europe appartiennent les noms latins qui sont donnés à certaines de ces villes. Mais quoique les calamités qui désolèrent l’Italie sur la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième aient extrêmement dimi­nué le commerce et les manufactures des grandes villes de la Lombardie et de la Toscane, ces pays n’en sont pas moins encore au nombre des plus peuplés et des mieux cultivés de l’Europe. Les guerres civiles de la Flandre et le gouvernement espa­gnol qui leur succéda chassèrent le grand commerce qui se faisait dans les villes d’Anvers, de Gand et de Bruges. Mais la Flandre continue toujours d’être une des provinces de l’Europe les plus riches, les plus peuplées et les mieux cultivées. Les révolutions ordinaires de la guerre et des gouvernements dessèchent les sour­ces de la richesse qui vient uniquement du commerce. Celle qui procède des progrès plus solides de l’agriculture est d’une nature beaucoup plus durable, et, pour la détrui­re, il ne faut rien moins que ces convulsions violentes causées par un siècle ou deux de déprédations continuelles et d’incursions de peuples guerriers et barbares, telles que celles qui eurent lieu dans la partie occidentale de l’Europe, quelque temps avant et après la chute de l’empire romain.


  1. Pièce de monnaie d’argent qui vaut 5 sterling, ou environ 6 francs.
  2. Lord of Regality. On nommait ainsi des seigneurs qui avaient la prétention de ne pas reconnaître la juridiction royale, et d’exercer de leur chef divers droits régaliens. On peut consulter, sur la nature et l’origine de cette usurpation, la note 23e de l’Introduction à l’Histoire de Charles V, par Robertson.
  3. Histoire généalogique des Tartares, par Abulghazi Rahadur, kan de Khowaresm ; traduite en français. Leyde, 1729 ; 1 vol. in-12.
  4. Les idées que le Dr Smith exprime dans ce passage sont d’une profondeur et d’une générosité que l’on chercherait en vain dans le plus grand nombre de ses disciples et de ses commentateurs. Citoyen d’un pays gouverné par une aristocratie dont le pouvoir et l’existence reposent sur la grande propriété, Adam Smith n’en a pas moins reconnu les avantages et la justice de la division des propriétés foncières, qui donne naissance à la petite propriété. A. B.
  5. Liv. IV, chap. 2, 5 et 8.