Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations/Livre 4/3

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Traduction par Germain Garnier, Adolphe Blanqui .
Guillaumin (tome IIpp. 63-95).

Le second expédient au moyen duquel le système mercantile se propose d’aug­men­ter la qualité de l’or et de l’argent consiste à établir des entraves extraordinaires à l’importation de presque toute espèce de marchandises venant des pays avec lesquels on suppose que la balance du commerce est défavorable. Ainsi, dans la Grande-Bretagne, l’importation des linons de Silésie, pour la con­som­mation intérieure, est permise, à la charge de payer certains droits ; mais l’impor­tation des batistes et des linons de France est prohibée[1], excepté pour le port de Lon­dres, où ils sont déposés dans des magasins, à charge d’être réexportés. Il y a de plus forts droits sur les vins de France que sur ceux de Portugal, ou même de tout autre pays. Par ce qu’on appelle l’impôt de 1692[2], il a été établi un droit de 25 pour 100 de la valeur ou du prix au tarif sur toutes les marchandises de France, tandis que les mar­chandises des autres nations ont été, pour la plupart, assujetties à des droits beaucoup plus légers, qui rarement excèdent 5 pour 100. À la vérité, les vins, eaux-de-vie, sels et vinaigres de France ont été exceptés, ces denrées étant assujetties à d’autres droits très-lourds, soit par d’autres lois, soit par des clauses particulières de cette même loi. En 1696, ce premier droit de 25 pour 100 n’ayant pas été jugé un découragement suffisant, on en imposa un second, aussi de 25 pour 100, sur toutes les marchandises françaises, excepté sur les eaux-de-vie ; et en même temps, un nouveau droit de 25 livres par tonneau[3] de vin de France, et un autre de 15 livres par tonneau de vinaigre de France ; les marchandises de France n’ont été omises dans aucun de ces subsides généraux ou droits de 5 pour 100, qui ont été imposés sur toutes ou sur la plus grande partie des marchandises énoncées et détaillées dans le livre des tarifs. Si nous comptons le tiers et les deux tiers de subside comme faisant entre eux un subside entier, il y a eu cinq de ces subsides généraux ; de manière qu’avant le commencement de la guerre actuelle, on peut regarder 75 pour 100 comme le moindre droit auquel fussent assujetties la plupart des marchandises fabriquées ou produites en France. Or, sur la plupart des marchandises, de tels droits sont équivalents à une prohibi­tion. Les Français, de leur côté, ont, à ce que je crois, maltraité tout autant nos den­rées et nos manufactures, quoique je ne sois pas également au fait de toutes les char­ges et gênes qu’ils leur ont imposées. Ces entraves réciproques ont à peu près anéanti tout commerce loyal entre les deux nations, et c’est maintenant par les contrebandiers que se fait principalement l’importation des marchandises anglaises en France, ou des marchandises françaises en Angleterre. Les principes que j’ai examinés dans le chapitre précédent ont leur source dans l’intérêt privé et dans l’esprit de monopole ; ceux que je vais examiner maintenant ont la leur dans les préjugés et dans la haine nationale ; aussi sont-ils, comme on doit bien s’y attendre, beaucoup plus déraisonnables encore ; ils le sont, en partant même des propres principes du système que je combats.

Premièrement, quand même il serait constant que, dans le cas d’une liberté de com­merce entre la France et l’Angleterre, par exemple, la balance dût être en faveur de la France, il ne s’ensuivrait nullement pour cela qu’un tel commerce dût être désa­van­tageux à l’Angleterre, ou que la balance générale de la totalité du commerce anglais dût en être pour cela plus défavorable. Si les vins de France sont meilleurs et moins chers que ceux de Portugal, ou ses toiles meilleures ou moins chères que celles d’Allemagne, il sera plus avantageux à la Grande-Bretagne d’acheter de la France, plutôt que du Portugal et de l’Allemagne, les vins et les toiles qu’elle a besoin de tirer de l’étranger. Quoique par là la valeur de nos importations annuelles de France se trouvât fort augmentée, néanmoins la valeur de la somme totale de nos importations diminuerait de toute la quantité dont les marchandises françaises de même qualité seraient moins chères que celles des deux autres pays ; c’est ce qui arriverait même dans le cas où la totalité des marchandises françaises importées serait pour la con­som­mation de la Grande-Bretagne.

Mais, en second lieu, une grande partie de ces marchandises pourrait être exportée à d’autres pays, où, étant vendue avec profit, elle rapporterait un retour équivalant peut-être au premier achat du total des marchandises françaises importées. Ce qu’on a dit si souvent du commerce des Indes orientales pourrait peut-être avoir lieu pour celui de France ; quoique la plus grande partie des marchandises de l’Inde fussent achetées avec de l’or et de l’argent, la réexportation d’une partie de ces marchandises aux autres pays rapportait plus d’or et d’argent au pays qui faisait ce commerce, que ne lui en avait coûté le premier achat de la totalité. Aujourd’hui, une des branches les plus importantes du commerce de la Hollande consiste dans le transport des mar­chandises de France aux autres pays de l’Europe ; une partie même des vins de France qui se boivent en Grande-Bretagne sont importés en fraude de la Hollande et de la Zélande. S’il y avait liberté de commerce entre la France et l’Angleterre, ou seulement si l’on avait la faculté d’importer les marchandises françaises en payant les mêmes droits qu’on paye sur celles des autres nations de l’Europe, à charge de la restitution du droit lors de la réexportation, l’Angleterre pourrait alors avoir quelque part dans un commerce qui est regardé comme si avantageux à la Hollande.

Troisièmement, nous n’avons aucun indice certain sur lequel nous puissions juger de quel côté penche entre deux pays ce qu’on appelle la balance du commerce, ou lequel des deux exporte pour une plus grande valeur ; les préjugés et la haine natio­nale, excités toujours par l’intérêt particulier des marchands, sont les principes qui dirigent, en général, notre jugement sur toutes les questions relatives à ce sujet. Il y a cependant deux indices qu’on a souvent appelés en témoignage dans ces occasions, les registres des douanes et le cours du change.

Quant aux registres des douanes, je crois qu’il est généralement reconnu aujour­d’hui que c’est un indice fort incertain, à cause de l’inexactitude avec laquelle la plupart des marchandises y sont évaluées. Le cours du change est peut-être un indice tout aussi incertain.

Quand le change entre deux places, telles que Paris et Londres est au pair, c’est un signe, dit-on, que les sommes dues par Londres à Paris sont compensées par celles que Paris doit à Londres ; au contraire, quand on paye à Londres une prime pour avoir une lettre de change sur Paris, c’est signe, dit-on, que les sommes dues par Londres à Paris ne sont pas balancées par celles que Paris doit à Londres, mais que cette dernière place doit solder une balance en argent ; l’exportation de cette somme d’ar­gent offrait quelque risque à courir, de la peine à prendre et des frais à faire, on demande et on accorde une prime comme indemnité. Or, ajoute-t-on, le résultat ou la situation ordinaire des dettes et créances respectives entre ces deux villes doit nécessairement se régler sur le cours ordinaire des affaires qu’elles font l’une avec l’autre. Quand aucune des deux n’importe de chez l’autre pour une plus grande somme qu’elle ne lui exporte, les dettes et créances respectives de chacune d’elles doivent se balancer ; mais quand l’une des deux importe de chez l’autre pour une plus grande somme qu’elle ne lui exporte, la première devient nécessairement débitrice de la dernière d’une plus grande somme que celle-ci n’est débitrice envers elle ; les dettes et créances respectives de chacune ne se balancent plus les unes par les autres, et la place dont les dettes excèdent les créances est obligée d’envoyer de l’argent. Par conséquent, le cours ordinaire du change étant une indication de la situation ordinaire des dettes et créances respectives entre deux places, il doit être pareillement une indication du cours ordinaire de leurs exportations et importations respectives, celles-ci déterminant nécessairement l’état de situation des créances et des dettes.

Mais quand même on accorderait que le cours ordinaire du change pût être une indication suffisante de la situation ordinaire des dettes et créances respectives entre deux places, il ne s’ensuivrait pas de là que la balance du commerce penchât du côté de la place qui aurait en sa faveur l’état de situation ordinaire des dettes et créances. L’état de situation ordinaire des dettes et créances respectives entre deux places ne se règle pas toujours uniquement par le cours ordinaire des affaires de commerce qu’elles font l’une avec l’autre ; mais il se ressent souvent des affaires que peuvent faire l’une ou l’autre d’elles avec plusieurs autres places. Par exemple, si les com­merçants anglais sont dans l’usage de payer, en lettres de change sur la Hollande, les marchandises qu’ils achètent de Hambourg, Dantzick, Riga, etc., l’état de situation ordinaire des dettes et créances respectives entre l’Angleterre et la Hollande ne se réglera pas toujours uniquement sur le cours ordinaire des affaires de commerce faites entre ces deux pays, mais il se ressentira des affaires que l’Angleterre aura traitées avec les trois autres places. L’Angleterre pourrait être obligée d’envoyer chaque année de l’argent en Hollande, quoique ses exportations annuelles en ce pays excédassent de beaucoup la valeur de ce qu’elle en importerait annuellement, et quoique ce qu’on appelle la balance du commerce pût être de beaucoup en faveur de l’Angleterre.

D’ailleurs, de la manière dont le pair du change a été calculé jusqu’ici, le cours ordinaire du change ne peut pas fournir d’indication suffisante pour assurer si la situation ordinaire des dettes et créances respectives est en faveur du pays qui paraît avoir ou qui est supposé avoir en sa faveur le cours ordinaire du change, ou, en d’autres termes, le change réel peut être et est souvent, dans le fait, tellement différent du change tel qu’il est escompté dans le cours public des changes, que la plupart du temps on ne peut rien conclure de certains du cours de ce dernier, relativement à l’état du change véritable.

Quand pour une somme d’argent payée en Angleterre, contenant, d’après le titre de la monnaie, un certain nombre d’onces d’argent fin, vous recevez une lettre de change pour une somme d’argent payable en France, contenant, d’après le titre de la monnaie de France, un pareil nombre d’onces d’argent fin, on dit que le change est au pair entre la France et l’Angleterre. Quand vous payez plus, vous êtes censé donner une prime, et alors on dit que le change est contre l’Angleterre et en faveur de la France ; quand vous payez moins, vous êtes censé gagner une prime, et alors on dit que le change est contre la France et en faveur de l’Angleterre.

Mais, premièrement, nous ne pouvons pas toujours juger de la valeur de la mon­naie courante de différents pays, par le titre et le poids de fabrication. En quelques pays, la monnaie est plus ou moins usée, plus ou moins rognée ou autrement dégra­dée de sa valeur primitive, que dans d’autres. Or, la valeur de la monnaie courante d’un pays, comparée avec celle d’un autre, est en proportion, non pas de la quantité d’argent fin qu’elle devrait contenir, mais bien de celle qu’elle contient en effet pour le moment. Avant la refonte de la monnaie d’argent au temps du roi Guillaume, le change entre l’Angleterre et la Hollande, calculé suivant la méthode ordinaire, d’après le titre et le poids de fabrication de leurs monnaies respectives, était de 25 pour 100 contre l’Angleterre. Mais la valeur de la monnaie courante d’Angleterre, comme nous l’apprend M. Lowndes, était à cette époque de plus de 25 pour 100 au-dessous de sa valeur de fabrication. Par conséquent, le change réel pouvait à cette époque être en faveur de l’Angleterre, encore que le change, tel qu’on le comptait sur la place, fût si fort contre elle ; il pouvait se faire que le nombre d’onces d’argent fin qu’on payait à cette époque en Angleterre pour l’achat d’une lettre de change sur la Hollande, achetât un nombre plus grand d’onces d’argent fin payable dans ce dernier pays, et que celui qui était censé donner la prime la reçût en réalité. Avant la dernière refonte de notre monnaie d’or, la monnaie de France était moins usée que la monnaie anglaise, et était peut-être de 2 ou 3 pour 100 plus près de son poids légal. Par conséquent, si le change au cours de la place n’était pas de plus de 2 ou 3 pour 100 pour la France contre l’Angleterre, alors le change réel pouvait être en notre faveur. Depuis la refonte de la monnaie d’or, le change a été constamment en faveur de l’Angleterre et contre la France.

Secondement, dans quelques pays la dépense du monnayage est défrayée par le gouvernement ; dans d’autres, elle se fait aux frais des particuliers, qui portent leurs lingots à la Monnaie, et le gouvernement tire même quelque revenu du monnayage. En Angleterre, cette dépense est défrayée par le gouvernement, et si vous portez à la Monnaie une livre pesant d’argent au titre, vous en retirez 62 schellings, contenant une pareille livre d’argent au titre. En France, on retient pour le monnayage un droit de 8 pour 100[4], qui non-seulement défraye la dépense de fabrication, mais qui rapporte encore un petit revenu au gouvernement[5]. En Angleterre, comme le monnayage ne coûte rien, la monnaie courante ne peut jamais avoir beaucoup plus de valeur que la quantité de métal qu’elle se trouve contenir pour le moment. En France, comme on paye pour la fabrication, elle ajoute à la valeur de la monnaie, comme la façon ajoute à celle de la vaisselle. Par conséquent, une somme de monnaie française, contenant un poids quelconque d’argent fin, a plus de valeur qu’une somme de monnaie anglaise contenant un pareil poids d’argent fin, et il faut plus de métal ou plus de toute autre marchandise pour acheter la première somme. Ainsi, quand même la monnaie cou­rante de chacun de ces deux pays se trouverait approcher également de son poids de fabrication respectif, une somme de monnaie anglaise ne pourrait guère acheter une somme de monnaie française, contenant le même nombre d’onces d’argent fin, ni, par conséquent, une lettre de change sur France de pareille somme. Si la somme payée en sus pour acheter cette lettre de change n’était tout juste que ce qu’il faut pour com­pen­ser les frais de fabrication de la monnaie française, alors il se pourrait que le change réel fût au pair entre les deux nations, que leurs créances et leurs dettes respectives se balançassent mutuellement les unes par les autres, tandis que le change au cours de la place paraîtrait être considérablement en faveur de la France. Si la somme payée en sus était moindre que l’équivalent de cette compensation, le change réel pourrait être en faveur de l’Angleterre, quoique le cours parût être en faveur de la France.

Troisièmement enfin, sur certaines places, telles que Amsterdam, Hambourg, Venise, etc., les lettres de change étrangères se payent en ce qu’on appelle argent de banque, tandis que sur d’autres places, comme Londres, Lisbonne, Anvers, Livourne, etc., elles se payent en espèces courantes du pays. Ce qui se nomme argent de banque est toujours d’une valeur supérieure à la même somme nominale en espèces cou­ran­tes. À Amsterdam, par exemple, mille florins en banque valent plus de mille flo­rins argent courant d’Amsterdam. La différence entre ces deux espèces de monnaie se nomme agio de la banque, lequel à Amsterdam est, en général, environ de 5 pour 100. Supposez que les espèces courantes de deux pays soient également rapprochées du poids de fabrication de leurs monnaies respectives, et que l’un paye les lettres de change étrangères avec ces espèces courantes, tandis que l’autre les paye en argent de banque, il est évident que le cours du change peut être en faveur du temps qui paye en argent de banque, quoique le change réel soit en faveur de celui qui paye en espèces courantes, par la même raison que le cours du change peut être en faveur du pays qui paye en argent de banque, quoique le change réel qui approche plus de son premier poids, quoique le change réel soit en faveur du pays qui paye en une monnaie infé­ri­eure. Avant la dernière refonte de notre monnaie d’or, le cours du change avec Amsterdam, Hambourg, Venise, et je crois, avec toutes les autres places qui payaient en ce qu’on nomme argent de banque, était, en général, contre Londres. Il ne s’ensuit pas pourtant pour cela que le change réel fût contre nous ; depuis la refonte de notre monnaie d’or, il a été en faveur de Londres, même avec ces places. Le cours était généralement en faveur de Londres avec Lisbonne, Anvers, Livourne, et je crois, à l’exception de la France, avec la plupart des autres pays de l’Europe qui payent en espèces courantes ; et il est assez vraisemblable que le change réel l’était aussi[6].


DIGRESSION


Sur les banques de dépôt, et en particulier sur celle d’Amsterdam.


Les espèces courantes d’un grand État tel que la France ou l’Angleterre, consistent en général presque en entier dans sa propre monnaie. S’il arrive donc, dans un temps, que ces espèces se trouvent usées, rognées ou détériorées de toute autre manière, l’État, par une refonte, parviendra sûrement à rétablir sa monnaie courante. Mais les espèces courantes d’un petit État, tel que Gênes ou Hambourg, ne peuvent guère con­sister entièrement dans sa propre monnaie ; elles se composent nécessairement en grande partie des monnaies de tous les États voisins avec lesquels ses habitants ont une communication continuelle. Ainsi, un tel État, en réformant sa propre monnaie, ne viendrait pas toujours à bout de réformer ses espèces courantes. Si les lettres de change étrangères y sont payées avec ces espèces courantes, l’incertitude de la valeur réelle de la somme qu’on recevra en une chose qui par sa nature est si peu certaine, doit rendre le cours du change toujours très-contraire à un État tel que celui-ci, tous les États étrangers évaluant sa monnaie courante nécessairement même au-dessous de ce qu’elle vaut.

Quand ces petits États ont commencé à porter leur attention sur les intérêts de leur commerce, pour obvier aux désavantages auxquels cette défaveur du change exposait leurs négociants, il leur est arrivé souvent de statuer que les lettres de change étrangères d’une certaine valeur ne seraient pas payées en espèces courantes, mais en un ordre ou transfert sur les livres d’une banque établie sur le crédit de l’État et sous sa protection, cette banque étant toujours tenue de payer en bon argent, exactement conforme au titre et au poids primitif de la monnaie de l’État. Il paraît que c’est dans cette vue qu’ont été originairement établies les banques de Venise, de Gênes, d’Ams­terdam, de Hambourg et de Nuremberg, quoique quelques-unes d’entre elles, par la suite, aient pu servir à d’autres destinations. La monnaie de ces banques étant meil­leure que les espèces courantes du pays, elle produisit nécessairement un agio qui fut plus ou moins élevé, selon que les espèces courantes étaient réputées plus ou moins dégradées au-dessous du poids primitif de leur fabrication. L’agio de la banque de Hambourg, par exemple, qu’on dit être communément de 14 pour 100 environ, est la différence qu’on suppose exister entre la bonne monnaie de l’État au titre et au poids primitif de sa fabrication, et les monnaies courantes usées, rognées et détériorées qui y sont versées par tous les États voisins.

Avant 1609, la grande quantité de monnaie étrangère usée et rognée, que le com­merce immense d’Amsterdam lui apportait de tous les coins de l’Europe, réduisit la valeur de sa monnaie courante à environ 9 pour 100 au-dessous de la valeur de la bonne monnaie neuve sortant de la fabrication ; celle-ci ne paraissait pas plutôt dans le commerce, qu’elle était fondue ou exportée, comme il arrive toujours en pareil cas. Les marchands, qui regorgeaient de monnaie courante, ne pouvaient pas toujours trouver assez de bonne monnaie pour acquitter leurs lettres de change, et la valeur de ces lettres de change devint variable jusqu’à un certain point, en dépit de plusieurs règlements qu’on fit pour l’empêcher.

En vue de porter remède à ces inconvénients, on établit, en 1609, une banque sous la garantie de la ville. Cette banque reçut tant les monnaies étrangères que la monnaie du pays, usée et hors de poids, sur le pied de leur valeur intrinsèque, payable en bonne monnaie au titre et au poids légal, en déduisant seulement ce qui était nécessaire pour payer les frais du monnayage et les autres dépenses indispensables de l’administration. Pour la valeur qui restait après cette légère déduction, elle donnait un crédit sur ses livres. Ce crédit s’appela argent de banque ; et comme il représentait précisément la monnaie suivant son poids primitif de fabrication, il conservait toujours sa même valeur réelle, et il valait mieux intrinsèquement que la monnaie cou­rante. Il fut statué en même temps que toutes les lettres de change tirées sur Amsterdam ou négociées dans cette place, de la valeur de 600 florins et au-delà, seraient payées en argent de banque, ce qui ôta dès lors toute espèce d’incertitude dans la valeur de ces lettres[7]. En conséquence de ce règlement, tout commerçant fut obligé de tenir un compte avec la banque, à l’effet de payer ses lettres de change de l’étranger ; ce qui nécessairement donna lieu à une demande assez considérable d’argent de banque.

Outre sa supériorité intrinsèque sur la monnaie courante et la valeur additionnelle que lui donne nécessairement cette demande, l’argent de banque a encore quelques autres avantages. Il ne craint ni le feu, ni les voleurs, ni les autres accidents ; la ville d’Amsterdam est engagée au payement ; on peut payer avec cet argent par un simple transfert[8], sans avoir la peine de compter et sans courir le risque du transport d’un lieu dans un autre[9]. D’après tous ces divers avantages, il paraît que dès le commencement il a produit un agio, et on croit, en général, que toutes les sommes d’argent déposées originairement dans la banque y ont été laissées, personne ne se souciant de deman­der le payement d’une créance qu’il pouvait vendre sur la place avec bénéfice. En demandant son payement à la banque, le propriétaire d’un crédit sur la banque per­drait ce bénéfice. Un schelling tout neuf sortant de dessous le balancier, n’achètera certainement pas plus de marchandises au marché qu’un de nos vieux schellings ordinaires, tout usés qu’ils sont ; de même, la bonne monnaie de poids qui serait sortie des coffres de la banque pour aller dans ceux d’un particulier, étant une fois mêlée et confondue avec la monnaie courante ordinaire du pays, n’aurait pas eu plus de valeur que cette monnaie courante, de laquelle il n’y aurait plus eu moyen de la distinguer. Tant que cette monnaie restait dans les coffres de la banque, sa supériorité était con­nue et légalement constatée. Mais, une fois versée dans les coffres d’un particulier, il n’était plus guère possible d’en constater la supériorité, à moins de prendre plus de peine que peut-être n’eût valu la différence. D’ailleurs, étant une fois sortie des coffres de la banque, elle perdait encore tous ses autres avantages d’argent de banque, sa sûreté, sa facilité à être transportée sans peine et sans risque, sa faculté de servir au payement des lettres de change étrangères. Pardessus tout cela enfin, on ne pouvait pas la faire sortir de ces coffres, comme on va le voir tout à l’heure, sans payer préalablement quelque chose pour frais de garde.

Ces dépôts d’argent monnayé, ou ce que la banque était obligée de rendre en bon argent monnayé, constituaient le capital originaire de la banque, ou la valeur totale de ce qui était représenté par ce qu’on appelait argent de banque. Aujourd’hui, cela est censé n’en constituer qu’une très-petite partie. Dans la vue de faciliter le commerce des lingots, la banque a adopté, depuis plusieurs années, la pratique de donner crédit sur ses livres, moyennant un dépôt d’or ou d’argent en lingots. Ce crédit est, en général, de 5 pour 100 environ au-dessous du prix pour lequel ces lingots passent à la Monnaie. La banque délivre en même temps ce qu’on nomme un reçu ou un récépissé, portant que « la personne dépositaire ou le porteur du récépissé pourra retirer en une seule fois, dans un terme de six mois, les lingots déposés, en refaisant un transfert, au profit de la banque, d’une quantité d’argent de banque, égale à celle pour laquelle il lui a été donné crédit sur les livres lors du dépôt, et à la charge de payer un quart pour 100 pour la garde si le dépôt a été fait en argent, et un demi pour 100 s’il a été fait en or[10] » ; mais portant aussi déclaration que, « à défaut de ce paye­ment, à l’expiration dudit terme, le dépôt appartiendra à la banque, au prix pour lequel il a été reçu, ou pour lequel il a été accordé crédit par transfert sur les livres ». Ce qui est ainsi payé pour la garde du dépôt peut être regardé comme une sorte de loyer de magasin ; et si ce loyer de magasin est ainsi fixé beaucoup plus haut pour l’or que pour l’argent, on en a donné plusieurs raisons différentes. Le degré de fin de l’or, a-t-on dit, est plus difficile à constater que celui de l’argent. La fraude est plus aisée sur ce métal, et attendu son plus grand prix, elle entraîne plus de perte. D’ailleurs, l’argent étant le métal qui sert de mesure à l’autre, l’État, a-t-on dit, veut encourager à faire des dépôts d’argent plutôt que des dépôts d’or.

Les dépôts de lingots se font le plus communément quand le prix du lingot est de quelque chose plus bas qu’à l’ordinaire, et on les retire quand ce prix vient à hausser. En Hollande, le prix de marché du lingot est, en général, au-dessous du prix qu’en donne la Monnaie, par la même raison qu’il en était ainsi en Angleterre avant la dernière refonte de la monnaie d’or. On dit que la différence va ordinairement de 6 à 16 stivers[11] environ par marc[12] ou par 8 onces d’argent à 11 deniers de fin. Le prix de la banque ou le crédit que la banque donne pour des dépôts d’argent à ce titre (quand le dépôt est fait en monnaies étrangères, dont le degré de fin est bien connu et bien constaté, tels que les dollars du Mexique), est de 22 florins le marc. Le prix, à la Monnaie, est à environ 23 florins, et le prix du marché est depuis 23 florins 6 stivers, jusqu’à 23 florins 16 stivers, ou de 2 à 3 pour 100 au-dessous du prix qu’on en donne à la Monnaie[13]. Les prix du lingot d’or à la banque, à la Monnaie et au marché sont, entre eux trois, en proportion à peu près pareille à celle ci-dessus. En général, une personne peut vendre son récépissé pour la différence de prix entre le prix du marché du lingot et son prix à la Monnaie. Un récépissé pour lingot vaut toujours quelque chose et, par conséquent, il arrive rarement que quelqu’un laisse expirer son récépissé, ou bien laisse tomber ses lingots à la banque au prix qui en a été donné, soit faute de les retirer avant l’expiration des six mois, soit faute d’avoir l’attention de payer le quart ou le demi pour 100, à l’effet d’obtenir un nouveau récépissé pour six autres mois. Ce­pen­dant, quoique cela arrive rarement, cela se voit quelquefois, et plus souvent à l’égard de l’or qu’à l’égard de l’argent, à cause du droit plus fort qui se paye pour la garde du métal le plus précieux.

La personne qui, au moyen d’un dépôt de lingots, obtient un crédit sur la banque et un récépissé, paye ses lettres de change à leur échéance avec son crédit sur la banque et, quant à son récépissé, elle le vend ou elle le garde, selon qu’elle présume que le prix du lingot est dans le cas de baisser ou de hausser. Le récépissé et le crédit sur la banque restent rarement longtemps dans la même main, et il n’est pas besoin qu’ils y restent. La personne qui a un récépissé et qui veut retirer des lingots trouve toujours en abondance des crédits sur la banque ou de l’argent de banque à acheter au prix ordinaire, et la personne qui a de l’argent de banque et qui a besoin de retirer des lingots trouve toujours des récépissés en aussi grande abondance.

Les propriétaires de crédits sur la banque et les porteurs des récépissés forment deux différentes sortes de créanciers à l’égard de la banque.

Le porteur d’un récépissé ne peut retirer le lingot pour lequel ce récépissé a été délivré, sans rétrocéder à la banque une somme, en argent de banque, égale au prix auquel le lingot a été reçu. S’il n’a pas d’argent de banque, il faut qu’il en achète de ceux qui en ont. Le propriétaire d’argent de banque ne peut retirer de lingots, à moins de présenter à la banque des récépissés représentant la valeur des lingots dont il a besoin. S’il n’a pas de récépissé, il faut qu’il en achète de ceux qui en ont. Quand le porteur d’un récépissé achète de l’argent de banque, il achète la faculté de retirer une quantité de lingots qui valent, au prix de la Monnaie, 5 pour 100 au-dessus du prix donné par la banque. Ainsi, l’agio de 5 pour 100 qu’il paye communément pour avoir cet argent de banque, il ne le paye pas pour une valeur imaginaire, mais bien pour une valeur réelle. Quand le propriétaire d’argent de banque achète un récépissé, il achète la faculté de retirer une quantité de lingots, qui valent, au prix de marché, communé­ment de 2 à 3 pour 100 au-dessus du prix qu’on en donne à la Monnaie. Le prix qu’il donne pour ce récépissé est donc également payé pour une valeur réelle. Le prix du récépissé et le prix de l’argent de banque composent ou complètent entre eux la valeur entière ou le prix du lingot.

La banque donne pareillement des récépissés, aussi bien que des crédits, sur des dépôts de monnaie courante du pays ; mais ces récépissés sont souvent sans valeur ou n’ont pas de prix au marché. Par exemple, sur les ducatons, qui passent dans la mon­naie courante pour 3 florins 3 stivers chacun, la banque donne un crédit de 3 florins seulement, ou de 5 pour 100 au-dessous de leur valeur courante. Elle délivre pareillement un récépissé qui autorise le porteur à retirer en une fois, et dans un terme de six mois, le nombre de ducatons déposés, en payant pour la garde le droit d’un quart pour 100. Le plus souvent, ce récépissé n’aura point de valeur au marché. Trois florins, argent de banque, se vendent généralement sur la place 3 florins 3 stivers, valeur totale des ducatons, s’ils étaient retirés de la banque ; et encore il faudrait, avant de pouvoir les retirer, payer le quart pour le droit de garde, ce qui serait en pure perte pour le porteur du récépissé. Cependant, si l’agio de la banque venait une fois à tomber à 3 pour 100, alors ces sortes de récépissés pourraient avoir un prix au mar­ché, et ils pourraient se vendre à un et trois quarts pour 100. Mais l’agio de la banque étant aujourd’hui, en général, à 5 pour 100 environ, on laisse souvent ces sortes de récépissés expirer, ou, comme on dit, tomber à la banque. Les récépissés qui sont délivrés pour des dépôts de ducats d’or, y tombent encore plus fréquemment à cause du droit de dépôt plus fort, ou du demi pour 100 qu’il faut payer pour leur garde avant de pouvoir les retirer. Les 5 pour 100 que gagne la banque quand on laisse ces dépôts de monnaie ou de lingots tomber à la banque, peuvent être considérés comme un loyer de magasin pour la garde à perpétuité de ces dépôts.

L’argent de banque dont les récépissés sont expirés doit faire une somme très-considérable. Il faut y comprendre tout le capital originaire de la banque qui y a été laissé, à ce qu’on suppose généralement, depuis le temps où il a été déposé d’abord, personne ne se souciant ni de renouveler son récépissé ni de reprendre son dépôt, attendu que, par les raisons qui ont été exposées plus haut, on ne pouvait faire ni l’un ni l’autre sans perte. Mais quel que puisse être le montant de cette somme, elle est fort petite, à ce qu’on croit, si on la compare à la masse totale de l’argent de banque. Il y a déjà bien des années que la banque d’Amsterdam est le grand magasin de dépôt de toute l’Europe pour les lingots, et il arrive rarement qu’on laisse les récépissés pour lingots expirer, ou, comme on dit, tomber à la banque. On croit que la très-grande partie de l’argent de banque ou des crédits sur les livres de la banque ont été créés, depuis tout ce temps, par des dépôts de ce genre que les commerçants en lingots font et retirent sans cesse.

On ne peut faire aucune demande à la banque qu’en vertu d’un reçu ou récépissé. La portion bien plus petite d’argent de banque dont les récépissés sont expirés se trouve mêlée et confondue avec la portion, beaucoup plus grande, dont les récépissés sont encore en vigueur ; de manière que, quoiqu’il puisse y avoir une somme très-considérable d’argent de banque pour laquelle il n’y a point de récépissés, cependant il n’y a aucune somme ou portion spécifique d’argent de banque qui ne soit pas sujette à être demandée à tout moment en vertu d’un récépissé. La banque ne peut devoir la même chose à deux personnes à la fois, et le propriétaire d’argent de banque qui n’a pas de récépissé ne peut demander de payement à la banque, à moins qu’il n’en achète un. Dans les temps calmes et ordinaires, il ne doit pas être difficile d’en trouver un à acheter au prix courant de la place, qui, en général, correspond au prix auquel il pourra vendre le lingot ou les espèces que ce récépissé l’autorise à retirer de la banque.

Il n’en serait pas de même au moment d’une calamité publique, d’une invasion, par exemple, telle que celle qui eut lieu de la part des Français en 1672. Les propriétaires d’argent de banque, en pareil cas, étant tous très-pressés de retirer leurs fonds de la banque, pour les avoir eux-mêmes entre leurs mains, la demande de récépissés serait telle qu’elle pourrait en faire monter le prix à un taux exorbitant. Les porteurs de récépissés pourraient faire la loi et spéculer sur des profits excessifs ; ils pourraient, au lieu de 2 ou 3 pour 100, exiger la moitié de l’argent de banque dont il a été donné crédit sur les dépôts pour lesquels les récépissés respectifs ont été délivrés. L’ennemi même, connaissant la constitution de la banque, pourrait faire acheter sur la place tous les récépissés possibles, afin d’empêcher que le trésor ne disparût. Dans des circonstances pareilles, on présume que la banque s’affranchirait de sa règle ordinaire, de ne payer qu’aux porteurs des récépissés. Les porteurs de récépissés qui n’ont pas d’argent de banque, ont dû nécessairement déjà toucher, à 2 ou 3 pour 100 près, toute la valeur des dépôts pour lesquels leurs récépissés respectifs ont été délivrés. En conséquence, dit-on, la banque, en pareil cas, ne se ferait pas scrupule de payer en espèces ou en lingots la totalité des valeurs pour lesquelles seraient crédités sur ses livres les propriétaires d’argent de banque qui n’auraient pu se procurer de récépissés, mais en payant en même temps 2 ou 3 pour 100 aux porteurs de récépissés, qui n’auraient pas d’argent de banque ; ce qui est tout ce qu’on peut présumer leur revenir avec justice dans un pareil état de choses.

Même dans les temps calmes et ordinaires, l’intérêt des porteurs de récépissés est de faire baisser l’agio, afin de pouvoir acheter d’autant meilleur marché l’argent de banque et, conséquemment, le lingot que leurs récépissés les mettraient pour lors en état de retirer de la banque, ou bien afin de pouvoir vendre d’autant plus cher leurs récépissés à ceux qui, n’ayant que de l’argent de banque sans récépissé, voudraient retirer des lingots, le prix du récépissé étant, en général, équivalent à la différence entre le prix de l’argent de banque au cours de la place, et celui des espèces ou lingots pour lesquels le récépissé a été délivré. L’intérêt des propriétaires d’argent de banque, au contraire, est de faire monter l’agio, afin de pouvoir vendre d’autant plus cher leur argent de banque, ou acheter le récépissé d’autant meilleur marché.

Pour empêcher toutes les manœuvres d’agiotage auxquelles ce conflit d’intérêts opposés pouvait quelquefois donner heu, la banque a pris, depuis quelques années, le parti de vendre en tout temps de l’argent de banque pour les espèces courantes, à l’agio de 5 pour 100, et de le racheter aussi, en tout temps, à 4 pour 100 d’agio. D’après cette résolution de la banque, l’agio ne peut jamais ni monter au-dessus de 5 pour 100, ni baisser au-dessous de 4, et la proportion entre le prix de l’argent de ban­que et celui des espèces courantes se maintient en tout temps sur la place, très-près de la véritable proportion de leurs valeurs intrinsèques. Avant que cette résolu­tion eût été prise, habituellement le prix de l’argent de banque, sur la place, tantôt montait jusqu’à 9 pour 100 d’agio, tantôt baissait jusques au pair, suivant que l’in­fluence de l’un ou de l’autre de ces deux intérêts opposés venait à dominer sur la place.

La banque d’Amsterdam fait profession de ne pas prêter la moindre partie des fonds qu’elle a en dépôt, mais de garder dans ses coffres, pour chaque florin dont elle donne crédit sur ses livres, la valeur d’un florin en argent ou lingot. Qu’elle garde dans ses coffres tout l’argent ou lingot dont il y a des récépissés en circulation, que par conséquent on peut lui demander d’un moment à l’autre, et qui dans le fait va et revient sans cesse dans ses coffres, c’est ce dont on ne peut guère douter. Mais qu’elle en fasse de même à l’égard de cette partie de son capital pour laquelle il n’y a que des récépissés, expirés depuis longtemps, qu’on ne peut jamais lui demander dans les temps calmes et ordinaires, et que vraiment on peut s’attendre à y voir rester pour toujours ou au moins aussi longtemps que subsisteront les États des Provinces-Unies, c’est ce qui paraîtra peut-être plus douteux. Cependant on croit à Amsterdam, comme à l’article de foi le mieux établi, que chaque florin qui circule comme argent de banque a son florin correspondant qu’on trouvera en tout temps en or ou argent dans le trésor de la banque ; c’est ce dont la ville est garante. La banque est sous la direction des quatre bourgmestres régnants, qui changent chaque année. À chacune de ces mu­ta­tions, les quatre bourgmestres nouveaux entrant en fonctions visitent le trésor, le vérifient en le comparant avec les livres, le reçoivent sous serment, et le délivrent l’année suivante avec les mêmes solennités et les mêmes formes, aux quatre fonc­tionnaires qui leur succèdent ; et chez cette nation sage et religieuse, les serments sont encore comptés pour quelque chose. Cette rotation continuelle d’administrateurs serait elle seule, à ce qu’il semble, une garantie suffisante contre toute manœuvre qui ne serait pas de nature à être avouée. Au milieu de toutes les révolutions que les diver­ses factions ont fait naître dans le gouvernement d’Amsterdam, en aucun temps on n’a vu le parti dominant accuser ses prédécesseurs d’infidélité dans l’administration de la banque. Aucun chef d’accusation n’eût été plus propre à porter au parti abattu des coups mortels pour son crédit et ses ressources, et s’il y avait eu moyen de soutenir un pareil grief, on peut être bien sûr qu’il aurait été mis en avant. En 1672, quand le roi de France était à Utrecht, la banque d’Amsterdam fit ses payements de manière à ne pas laisser de doute sur la fidélité avec laquelle elle avait respecté ses engagements. Quelques-unes des pièces qui furent alors retirées de ses coffres portaient encore l’empreinte du feu qui les avait attaquées lors de l’incendie arrivé à l’hôtel de ville peu de temps après l’établissement de la banque. Ainsi, ces pièces y étaient restées depuis cette époque.

Une question qui a longtemps exercé la curiosité des oisifs, c’est de savoir quel est le montant du trésor de la banque. On ne peut offrir là-dessus que de pures conjec­tures. En général, on compte qu’il y a environ deux mille personnes qui tiennent des comptes avec la banque, et en accordant que, l’une dans l’autre, elles aient en crédit sur leurs comptes respectifs 1500 livres sterling, ce qui est beaucoup, la totalité de l’argent de banque et, par conséquent, du trésor en caisse, s’élèverait à environ 3 mil­lions sterling, ou à 33 millions de florins. Cette somme est considérable et suffisante pour soutenir une circulation très-étendue ; mais il y a bien loin de là aux idées folles que quelques personnes se sont faites de ce trésor.

La ville d’Amsterdam tire de la banque un revenu considérable, outre ce qu’on peut appeler le loyer de magasin ou droit de dépôt, dont nous avons parlé. Chaque personne qui ouvre pour la première fois un compte avec la banque paye un droit de 18 florins, et pour chaque nouveau compte, 3 florins 3 stivers ; pour chaque transfert sur les livres, on paye 2 stivers, et si le transfert est pour une somme au-dessous de 300 florins, on paye 6 stivers ; ce qui a eu pour objet d’empêcher que les petites opéra­tions ne devinssent trop multipliées[14]. Une personne qui néglige de régler son compte deux fois par an paye, par forme d’amende, 25 florins. Une personne qui passe à l’or­dre de quelqu’un un transfert pour une somme qui excède le crédit porté à son comp­te, est obligée de payer 3 pour 100 de l’excédant, et par-dessus le marché son ordre est mis au rebut[15]. On pense aussi que la banque fait un gros profit sur la vente des espèces étrangères ou des lingots qu’on lui laisse quelquefois faute de renouveler les récé­pissés, et qu’elle garde toujours jusqu’à ce qu’elle trouve le moment de les vendre avantageusement. Elle fait encore un profit en vendant l’argent de banque à 5 pour 100 d’agio, et le rachetant à 4. Ces divers bénéfices s’élèvent bien au-dessus de ce qui est nécessaire pour payer les gages des employés et défrayer les autres dépenses d’administration. Ce qui se paye seulement pour la garde des lingots sur récépissés monte, par année, à un revenu net de 150 à 200,000 florins. D’ailleurs, l’objet de cette institution a été l’utilité publique, et non le projet d’en tirer aucun revenu. Son but était de soulager le commerce des inconvénients d’un change défavorable ; le revenu qui en résulterait n’entrait pas dans le calcul, et on peut le regarder comme accidentel.

Mais il est bien temps de terminer cette longue digression, dans laquelle je me suis insensiblement laissé entraîner en cherchant à expliquer les raisons pour les­quelles, entre les pays qui payent en ce qu’on appelle argent de banque, et ceux qui payent en espèces courantes, le change paraît généralement être en faveur des pre­miers et contre les autres. Les premiers payent en une espèce de monnaie dont la valeur intrinsèque est toujours la même, et précisément conforme aux titre et poids de fabrication de leurs monnaies respectives ; les autres payent en une espèce de monnaie dont la valeur intrinsèque est dans le cas de varier sans cesse, et se trouve presque toujours plus ou moins au-dessous de ce poids de fabrication.


DEUXIÈME SECTION,
Où l’absurdité des règlements de commerce est démontrée d’après d’autres principes.


Dans la première partie de ce chapitre, j’ai cherché à faire voir combien, d’après les principes mêmes du système mercantile, il est inutile de mettre des entraves extra­or­dinaires à l’importation des marchandises tirées des pays avec lesquels on suppose la balance défavorable.

Mais toute cette doctrine de la balance du commerce, sur laquelle on fonde, non-seulement ces mesures, mais encore presque tous les autres règlements de commerce, est la chose la plus absurde qui soit au monde. Elle suppose que quand deux places commercent l’une avec l’autre, si la balance est égale des deux parts, aucune des deux places ne perd ni ne gagne ; mais que si la balance penche d’un côté à un certain de­gré, l’une de ces places perd, et l’autre gagne en proportion de ce dont la balance s’é­car­te du parfait équilibre. Ces deux suppositions sont également fausses. Un com­merce forcé, que l’on soutient à l’aide de primes et de monopoles, peut bien être et est même pour l’ordinaire désavantageux au pays en faveur duquel on s’est proposé de l’établir, comme je chercherai à le démontrer bientôt[16]. Mais un commerce qui se fait naturellement et régulièrement entre deux places, sans moyens de contrainte, est un commerce toujours avantageux à toutes les deux, quoiqu’il ne le soit pas toujours autant à l’une qu’à l’autre.

Par avantage ou gain, je n’entends pas dire un accroissement dans la quantité de l’or et de l’argent du pays, mais un accroissement dans la valeur échangeable du pro­duit annuel de ses terres et de son travail, ou bien un accroissement dans le revenu de ses habitants.

Si la balance est égale des deux parts, et si le commerce entre ces deux places ne consiste uniquement que dans l’échange respectif de leurs marchandises nationales, alors, dans la plupart des circonstances, non-seulement elles gagneront l’une et l’autre, mais encore elles gagneront toutes deux autant ou presque autant l’une que l’autre ; chacune fournira un marché à l’excédant de produit de l’autre ; chacune servira à remplacer un capital que l’autre aura employé à faire naître cet excédant de produit, capital qui aura été distribué entre une partie des habitants de cette dernière, et qui leur aura fourni un revenu et un moyen de subsister. Ainsi, chacune d’elles aura une partie de ses habitants qui tireront de l’autre leur subsistance et leur revenu. Comme des marchandises qu’on échange ensemble sont d’ailleurs censées de valeur égale, les capitaux employés dans le commerce seront équivalents ou à peu près équivalents des deux parts ; et l’un et l’autre de ces capitaux se trouvant employés dans chacun des deux pays à y faire naître des marchandises nationales, le revenu et la subsistance que la distribution de ces capitaux fournira aux habitants, seront égaux dans chacun de ces pays. À proportion de l’étendue des affaires qu’ils feront l’un avec l’autre, ce qu’ils se fournissent mutuellement de revenus et de subsistances sera plus ou moins con­sidérable. Si ces affaires, par exemple, montaient annuellement à 100,000 livres ou à un million de chaque côté, chacun de ces pays fournirait à l’autre un revenu annuel de 100,000 livres dans le premier cas, ou d’un million dans le second.

Si la nature du commerce de ces deux pays était telle que l’un d’eux n’exportât chez l’autre que des marchandises nationales, tandis que les retours de l’autre seraient composés uniquement de marchandises étrangères, dans ce cas on pourrait regarder la balance comme au pair, puisque ce seraient des marchandises payées en entier avec des marchandises. Dans cette supposition, pourtant, ils gagneraient bien tous les deux, mais ils ne gagneraient pas autant l’un que l’autre ; et le pays qui n’exporterait que des marchandises produites chez lui serait celui qui tirerait le plus grand revenu de ce commerce.

Si, par exemple, l’Angleterre n’importait de France que des marchandises pro­duites dans ce pays, et que, n’ayant pas de son côté de marchandises nationales qui fussent demandées en France, elle payât ses importations annuelles en y envoyant une grande quantité de marchandises étrangères, comme du tabac ou des marchandises des Indes, un tel commerce aurait bien l’avantage de fournir un revenu à quelques habitants de l’un comme de l’autre pays, mais il en fournirait plus à ceux de la France qu’à ceux de l’Angleterre. La totalité du capital français employé annuellement à ce commerce se distribuerait annuellement entre des Français seulement ; mais il n’y aurait de distribué annuellement entre des Anglais que cette seule partie du capital anglais qui aurait été employée à produire les marchandises anglaises avec lesquelles auraient été achetées les marchandises étrangères. La majeure partie de ce capital irait remplacer les capitaux qui auraient été employés en Virginie, à l’Indostan, dans la Chine, et qui auraient donné des revenus et des subsistances aux habitants de ces pays lointains. Ainsi, les capitaux étaient égaux ou a peu près égaux, cet emploi du capital français augmenterait beaucoup plus la masse des revenus du peuple français, que l’emploi du capital anglais n’augmenterait celle des revenus du peuple anglais. Dans ce cas, la France ferait avec l’Angleterre un commerce étranger de consommation direct, tandis que l’Angleterre ferait avec la France un commerce de même nature, mais par circuit. Or, nous avons déjà expliqué fort au long[17] la différence des effets d’un capital employé au commerce étranger de consommation direct, et d’un capital employé dans celui qui se fait indirectement et par circuit[18]

Vraisemblablement on ne trouverait pas d’exemple d’un commerce entre deux pays, consistant uniquement en échanges de marchandises nationales des deux parts, ou bien d’un commerce consistant uniquement en marchandises nationales d’une part, et en marchandises étrangères de l’autre. Presque tous les pays commercent entre eux, partie en marchandises nationales, partie en marchandises étrangères. Cependant, le pays dans les cargaisons duquel les marchandises nationales seront dans la plus forte proportion, et les marchandises étrangères dans la plus faible, sera toujours celui qui gagnera le plus. Si ce n’était pas avec du tabac ou des marchandises de l’Inde que l’Angleterre payât ses importations annuelles de France, mais que ce fût avec de l’or ou de l’argent, alors, dans une telle supposition, la balance serait censée inégale, les marchandises ne se trouvant plus soldées en marchandises, mais en or ou en argent. Néanmoins, dans ce cas ainsi que dans le précédent, ce commerce aurait l’avantage de fournir un revenu aux habitants des deux pays, quoique plus grand à ceux de France qu’à ceux d’Angleterre[19]. Il rapporterait un revenu à l’Angleterre ; le capital qui aurait été employé à produire les marchandises anglaises avec lesquelles cet or et cet argent auraient été achetés, capital qui serait distribué entre quelques habitants de l’Angle­terre et leur aurait fourni un revenu, se trouverait être par là remplacé et mis à même de continuer la même fonction. La masse totale du capital de l’Angleterre ne serait pas plus diminuée par cette exportation d’or et d’argent, que par l’exportation d’une valeur égale en toute autre marchandise. Au contraire, en plusieurs cas, elle en serait augmentée. On n’envoie hors d’un pays que les marchandises pour lesquelles on présume qu’il y a plus de demande au-dehors qu’au-dedans du pays, et dont on attend, par conséquent, des retours qui, à l’intérieur, auront plus de valeur que les mar­chan­dises exportées. Si une cargaison de tabac, valant en Angleterre seulement 100,000 livres, peut acheter, quand elle sera envoyée en France, une cargaison de vin valant en Angleterre 110,000 livres, un pareil échange augmentera de 10,000 livres la masse du capital de l’Angleterre. De même, si une valeur de 100,000 livres en or anglais achète des vins de France qui vaudront en Angleterre 110,000 livres, cet échange augmentera pareillement la masse du capital anglais d’une valeur de 10,000 livres. Si un marchand qui a pour 110,000 livres de vin dans ses caves est plus riche que celui qui n’a que pour 100,000 livres de tabac dans son magasin, il est également plus riche que celui qui n’a que 100,000 livres en or dans ses coffres. Il peut mettre en activité une plus grande quantité d’industrie, et donner de l’emploi et des moyens de subsister, fournir enfin un revenu à un plus grand nombre de personnes qu’aucun des deux autres ne pourrait faire. Or, le capital d’un pays est égal à la somme des capitaux de tous ses divers habitants, et la quantité d’industrie qu’on peut y entretenir annuelle­ment est égale à ce qu’en peuvent entretenir tous ces différents capitaux ensemble. Ainsi, en général, un échange de ce genre doit augmenter à la fois et le capital du pays, et la somme d’industrie qu’on peut y entretenir annuellement. Il vaudrait mieux, à la vérité, pour le profit de l’Angleterre, qu’elle pût acheter les vins de France avec ses quincailleries ou avec ses draps, que de les acheter avec le tabac de Virginie ou avec l’or et l’argent du Brésil et du Pérou. Un commerce étranger de consommation qui est direct est toujours plus avantageux que celui qui se fait par circuit[20]. Mais un commerce étranger de consommation fait par circuit, par l’intermédiaire de l’or et de l’argent, ne parait pas être moins avantageux que tout autre commerce du même genre qui se fait par un égal circuit. Il n’y a pas plus à craindre qu’un pays qui n’a pas de mines vienne à s’épuiser d’or et d’argent par l’exportation annuelle qu’il fait de ses métaux, qu’il n’est à craindre qu’une pareille exportation annuelle de tabac n’épuise de cette plante un pays qui n’en produit pas. Si un pays qui a de quoi acheter du tabac n’a jamais grande peine à s’en procurer, de même celui qui a de quoi acheter de l’or et de l’argent n’attendra pas longtemps après ces métaux, sitôt qu’il voudra en avoir.

C’est dit-on, un commerce à perte que celui qu’un ouvrier fait avec le cabaret ; et le commerce qu’une nation manufacturière ferait naturellement avec un pays vignoble, peut être regardé comme un commerce du même genre. je réponds à cela que le commerce qu’on fait avec le cabaret n’est pas nécessairement un commerce à perte ; il est, par sa nature, tout aussi avantageux que quelque autre commerce que ce soit, quoique peut-être un peu plus sujet à être porté jusqu’à l’abus. Le métier du brasseur, celui même du détaillant de liqueurs fermentées, sont des divisions de travail aussi nécessaires que toute autre. En général, l’ouvrier trouve plus de profit à acheter du brasseur la provision dont il a besoin, que de la faire par lui-même ; et si c’est un ou­vrier pauvre, il trouvera, en général, plus de profit à l’acheter petit à petit du mar­chand en détail, qu’à acheter une provision chez le brasseur. Sans contredit, il peut acheter beaucoup trop chez l’un et chez l’autre, tout comme il peut trop dépenser chez tout autre marchand de son quartier ; chez le boucher, s’il est glouton, ou chez le marchand de drap, s’il aime à briller parmi ses camarades. Néanmoins, il est avanta­geux pour la masse des ouvriers que tous ces genres de négoce soient libres, quoiqu’il soit possible, dans tous, d’abuser de cette liberté, et dans quelques-uns peut-être avec plus de probabilité que dans d’autres. D’ailleurs, quoique des particuliers puissent quelquefois dissiper toute leur fortune par une consommation excessive de liqueurs fermentées, il n’y a pas de risque, à ce qu’il semble, qu’il en puisse arriver autant à une nation. Si dans tout pays il se trouve beaucoup de gens qui dépensent, en liqueurs de ce genre, plus que leur fortune ne le leur permet, il y en a toujours bien davantage qui font sur cet article moins de dépense qu’ils ne pourraient en faire.

C’est aussi une chose à remarquer, si l’on consulte l’expérience, que le bon marché du vin paraît être une cause de sobriété plutôt que d’ivrognerie. Les peuples des pays vignobles sont, en général, les plus sobres de l’Europe, témoin les Espagnols, les Italiens et les habitants des provinces méridionales de France ; rarement les gens sont sujets à faire excès des choses dont ils font un usage journalier. Personne n’affectera, pour se donner un air de magnificence, ou pour bien traiter ses amis, de faire pro­fusion d’une liqueur à bas prix, comme la petite bière ; au contraire, l’ivrognerie est un vice commun dans les pays qui, à cause de la chaleur ou du froid excessif du climat, ne produisent pas de raisins et où, par conséquent, le vin est cher et passe pour une boisson recherchée, comme chez les peuples du Nord, ou chez ceux qui vivent entre les tropiques, tels que les nègres de la côte de Guinée. On m’a dit avoir souvent observé que lorsqu’un régiment français, au sortir de quelque province du nord de la France, où le vin est un peu cher, vient à être envoyé en garnison dans celles du midi où il est à très-bon marché, les soldats sont d’abord assez portés à la débauche par la nouveauté de trouver le vin bon et à bas prix, mais qu’après quelques mois de séjour ils deviennent pour la plupart aussi sobres que le reste des habitants. Si l’on venait à supprimer tout d’un coup tous les droits sur les vins étrangers, ainsi que l’accise sur la drêche, la bière et l’ale, cet événement pourrait de même occasionner dans la Grande-Bretagne un goût général et passager pour l’ivrognerie dans toutes les classes moyen­nes et inférieures, lequel serait vraisemblablement bientôt suivi d’une dispo­si­tion per­ma­nente et presque universelle à la sobriété. Actuellement, l’ivrognerie n’est nulle­ment le défaut des gens du bon ton ou de ceux qui peuvent aisément faire la dépense des boissons les plus chères ; un gentleman ivre d’ale est une chose qui ne se voit presque jamais. D’ailleurs, les restrictions mises en Angleterre au commerce du vin ont eu bien moins pour objet, selon toute apparence, de détourner les gens d’aller, pour ainsi dire, au cabaret, que de les empêcher d’aller là où ils pourraient se procurer le vin le meilleur et à meilleur compte ; ces règlements favorisent le commerce des vins de Portugal et entravent celui des vins de France. Il est vrai qu’on répond à cela que les Portugais sont de meilleurs chalands que les Français pour nos manufactures, et qu’il faut de préférence encourager leur commerce ; puisqu’ils nous donnent leur pratique, dit-on, il est bien juste de leur donner la nôtre. Ainsi, c’est la routine gros­sière et mesquine de la plus basse classe des artisans qu’on érige en maximes politi­ques pour diriger la conduite d’une grande monarchie ; car il n’y a que les artisans de la dernière classe qui se fassent une règle d’employer de préférence leurs pratiques. Un bon fabricant achète ses marchandises sans avoir égard à de petites vues d’intérêt de cette sorte ; il les prend toujours où il les trouve les meilleures et au meilleur compte.

C’est pourtant avec de pareilles maximes qu’on a accoutumé les peuples à croire que leur intérêt consistait à ruiner tous leurs voisins ; chaque nation en est venue à jeter un oeil d’envie sur la prospérité de toutes les nations avec lesquelles elle com­merce, et à regarder tout ce qu’elles gagnent comme une perte pour elle. Le commerce, qui naturellement devait être, pour les nations comme pour les individus, un lien de concorde et d’amitié, est devenu la source la plus féconde des haines et des querelles. Pendant ce siècle et le précédent, l’ambition capricieuse des rois et des ministres n’a pas été plus fatale au repos de l’Europe, que la sotte jalousie des mar­chands et des manufacturiers. L’humeur injuste et violente de ceux qui gouvernent les hommes est un mal d’ancienne date, pour lequel j’ai bien peur que la nature des choses humaines ne comporte pas de remède ; mais quant à cet esprit de monopole, à cette rapacité basse et envieuse des marchands et des manufacturiers, qui ne sont, ni les uns ni les autres, chargés de gouverner les hommes, et qui ne sont nullement faits pour en être chargés, s’il n’y a peut-être pas moyen de corriger ce vice, au moins est-il bien facile d’empêcher qu’il ne puisse troubler la tranquillité de personne, si ce n’est de ceux qui en sont possédés[21].

Il n’y a pas de doute que c’est l’esprit de monopole qui, dans l’origine, a inventé et propagé cette doctrine, et ceux qui la prêchèrent les premiers ne furent certainement pas aussi sots que ceux qui y crurent. En tout pays, l’intérêt de la masse du peuple est toujours et doit être nécessairement d’acheter tout ce dont elle a besoin, près de ceux qui le vendent à meilleur marché. La proposition est d’une évidence si frappante, qu’il paraîtrait ridicule de prendre la peine de la démontrer, et si les arguties intéressées des marchands et des manufacturiers n’étaient pas venues à bout d’embrouiller les idées les plus simples, elle n’aurait jamais été mise en question ; leur intérêt à cet égard est directement opposé à celui de la masse du peuple. Comme l’intérêt des maîtres qui composent un corps de métier consiste à empêcher le reste des habitants d’employer d’autres ouvriers qu’eux, de même l’intérêt des marchands et des manufacturiers de tout pays consiste à s’assurer le monopole du marché intérieur ; de là ces droits extra­ordinaires établis, dans la Grande-Bretagne et dans la plupart des autres pays de l’Europe, sur presque toutes les marchandises importées par des marchands étrangers ; de là ces droits énormes et ces prohibitions sur tous les ouvrages de fabrique étran­gère qui peuvent faire concurrence à ceux de nos manufactures ; de là aussi ces entra­ves extraordinaires mises à l’importation des marchandises de presque toutes les espèces, quand elles viennent des pays avec lesquels on suppose que la balance du commerce est défavorable, c’est-à-dire, de ceux contre lesquels il se trouve que la haine et la jalousie nationales sont le plus violemment animées.

Cependant, si l’opulence d’une nation voisine est une chose dangereuse sous le rapport de la guerre et de la politique, certainement, sous le rapport du commerce, c’est une chose avantageuse. Dans un temps d’hostilité, elle peut mettre nos ennemis en état d’entretenir des flottes et des armées supérieures aux nôtres ; mais quand fleu­ris­sent la paix et le commerce, cette opulence doit aussi les mettre en état d’échanger avec nous pour une plus grande masse de valeurs, de nous fournir un marché plus étendu, soit pour le produit immédiat de notre propre industrie, soit pour tout ce que nous aurons acheté avec ce produit. Si, pour les gens qui vivent de leur industrie, un voisin riche doit être une meilleure pratique qu’un voisin pauvre, il en est de même d’une nation opulente. À la vérité, un homme riche qui se trouve être aussi lui-même un manufacturier, est un voisin fort dangereux pour les personnes qui exercent la même industrie. Malgré cela, tout le reste du voisinage, le plus grand nombre sans comparaison, trouve son profit dans le bon débit que sa dépense lui fournit. Il trouve même son profit à ce qu’il puisse vendre au-dessous du manufacturier moins riche qui exerce la même industrie. Par la même raison, les manufacturiers d’une nation riche peuvent être, sans contredit, des rivaux très-dangereux pour ceux de la nation voisine. Cependant, cette concurrence même tourne au profit de la masse du peuple, qui trouve encore d’ailleurs beaucoup d’avantage au débit abondant que lui ouvre, dans tous les autres genres de travail, la grande dépense d’une telle nation. Les particuliers qui cherchent à faire leur fortune ne s’avisent jamais d’aller se retirer dans les provinces pauvres et reculées, mais ils vont s’établir dans la capitale ou dans quelque grande ville de commerce. Ils savent très-bien que là où il circule peu de richesses, il y a peu à gagner, mais que dans les endroits où il y a beaucoup d’argent en mou­ve­ment, il y a espoir d’en attirer à soi quelque portion. Cette maxime, qui sert de guide au bon sens d’un, de dix, de vingt individus, devrait aussi diriger le jugement d’un, de dix ou de vingt millions d’hommes ; elle devrait également apprendre à toute une nation à voir dans la richesse de ses voisins une occasion et des moyens probables de s’enrichir elle-même. Une nation qui voudrait acquérir de l’opulence par le commerce étranger, a certainement bien plus beau jeu pour y réussir, si ses voisins sont tous des peuples riches, industrieux et commerçants. Une grande nation, entourée de toutes parts de sauvages vagabonds et de peuples encore dans la barbarie et la pauvreté, pourrait, sans contredit, acquérir de grandes richesses par la culture de ses terres et par son commerce intérieur, mais certainement pas par le commerce étranger. Aussi est-ce, à ce qu’il semble, par la culture et par le commerce intérieur que les anciens Égyptiens et les Chinois ont acquis leurs immenses richesses. On dit que les anciens Égyptiens ne faisaient nul cas du commerce étranger ; et quant aux Chinois, on sait avec quel mépris ils le traitent, et qu’à peine daignent-ils lui accorder cette simple protection que les lois ne peuvent refuser nulle part[22]. Les maximes modernes sur le commerce étranger tendent toutes a l’avilissement et à l’anéantissement même de ce commerce, en tant du moins qu’il leur serait possible d’arriver au but qu’elles se proposent, qui est d’appauvrir tous les peuples voisins.

C’est d’après ces maximes que le commerce entre la France et l’Angleterre a été assujetti, dans l’un et l’autre de ces royaumes, à tant d’entraves et de découragements de toute espèce. Cependant, si les deux nations voulaient ne consulter que leurs véritables intérêts, sans écouter la jalousie mercantile et sans se laisser aveugler par l’animosité nationale, le commerce de France pourrait être plus avantageux pour la Grande-Bretagne que celui de tout autre pays, et par la même raison celui de la Grande-Bretagne pour la France. La France est le pays le plus voisin de la Grande-Bretagne. Le commerce entre les côtes méridionales de l’Angleterre et les côtes du nord et nord-ouest de la France pourrait promettre des retours qui, comme dans le commerce intérieur, seraient répétés quatre, cinq ou six fois dans l’espace d’une année. Ainsi, le capital employé dans ce commerce pourrait, dans chacun de ces deux royaumes, entretenir en activité quatre, cinq ou six fois autant d’industries, et fournir de l’occupation et des moyens de subsistance à quatre, cinq ou six fois autant de personnes que le pourrait faire un pareil capital dans la plupart des autres branches du commerce étranger. Entre les parties de la France et de la Grande-Bretagne qui sont les plus éloignées l’une de l’autre, on pourrait s’attendre à des retours au moins répétés une fois par an, et ce commerce même offrirait déjà par là tout au moins autant d’avan­tage que la plupart des autres branches de notre commerce étranger de l’Europe. Il serait au moins trois fois plus avantageux que notre commerce tant vanté avec nos colonies d’Amérique, dans lequel les retours se font rarement en moins de trois ans, et très-souvent pas en moins de quatre ou cinq. En outre, la France est réputée contenir vingt-quatre millions d’habitants. On n’en a jamais compté dans nos colonies de l’Amérique septentrionale plus de trois millions ; et la France est un pays beaucoup plus riche que l’Amérique septentrionale, quoique, à raison de la plus grande inégalité dans la distribution des richesses, le premier de ces pays présente plus de misère et de pauvreté que l’autre. Ainsi, la France pourrait nous ouvrir un marché au moins huit fois plus étendu, et à cause de la supériorité dans la fréquence des retours, vingt-quatre fois plus avantageux que celui que nous ont jamais fourni nos colonies de l’Amérique septentrionale[23]. Le commerce de la Grande-Bretagne serait tout aussi avantageux pour la France, et, en proportion de la richesse, de la population et de la proximité respective des deux pays, il aurait la même supériorité sur celui que fait la France avec ses colonies. Telle est pourtant l’énorme différence qui se trouve entre le commerce que la sagesse de ces deux nations a jugé à propos de décourager, et celui qu’elle a le plus favorisé.

Mais ces circonstances mêmes, qui auraient rendu si avantageux un commerce libre et ouvert entre ces deux peuples, sont précisément celles qui ont donné nais­sance aux principales entraves qui l’anéantissent. Parce qu’ils sont voisins, ils sont nécessairement ennemis, et sous ce rapport la richesse et la puissance de l’un est d’autant plus redoutable aux yeux de l’autre ; ce qui devrait servir à multiplier les avantages d’une bonne intelligence entre les deux nations ne sert qu’à enflammer la violence de leur animosité mutuelle. Chacune d’elles est riche et industrieuse : les marchands et les manufacturiers de l’une craignent la concurrence de l’activité et de l’habileté de ceux de l’autre. La jalousie mercantile est excitée par l’animosité natio­nale, et ces deux passions s’enflamment réciproquement l’une par l’autre. Des deux côtés, les marchands de ces deux royaumes, avec cette assurance que des hommes passionnés et mus par l’intérêt mettent à soutenir leurs fausses assertions, ont annoncé la ruine infaillible de leur pays, comme conséquence nécessaire de cette balance défavorable que la liberté des transactions avec le pays voisin ne manquerait pas, sui­vant eux, de leur donner.

Il n’y a pas de pays commerçant en Europe dont la ruine prochaine n’ait été souvent prédite par les prétendus docteurs de ce système, d’après l’état défavorable de la balance du commerce. Cependant, malgré toutes les inquiétudes qu’ils ont inspirées sur ce point, malgré tous les vains efforts de presque toutes les nations commerçantes pour tourner cette balance en leur faveur et contre leurs voisins, il ne paraît pas qu’aucune nation de l’Europe ait été le moins du monde appauvrie par ce moyen. Au contraire, à mesure qu’un pays, qu’une ville a ouvert ses ports aux autres nations, au lieu de trouver sa ruine dans cette liberté de commerce, comme on devait le craindre d’après les principes du système, elle y a trouvé une source de richesses ; quoique pourtant, s’il y a en Europe quelques villes qui, à certains égards, méritent le nom de ports libres, il n’y pas de pays auquel on puisse donner absolument ce nom. La Hollande peut-être est celui qui est le plus près d’en avoir le caractère, quoiqu’elle en soit encore extrêmement loin, et il est reconnu que c’est du commerce étranger que la Hollande tire non-seulement toute sa richesse, mais même une grande partie de ce qui lui est indispensable pour subsister.

À la vérité, il y a une autre balance dont j’ai déjà parlé[24], qui est très-différente de la balance du commerce, et qui occasionne, selon qu’elle se trouve être favorable ou défavorable, la prospérité ou la décadence d’une nation. C’est la balance entre le produit annuel et la consommation. Comme on l’a déjà observé, si la valeur échan­geable du produit annuel excède celle de la consommation annuelle, le capital doit nécessairement grossir annuellement en proportion à cet excédent. Dans ce cas, la société vit sur ses revenus, et ce qu’elle en épargne annuellement s’ajoute naturelle­ment à son capital, et s’emploie de manière à faire naître encore un nouveau surcroît dans le produit annuel. Si, au contraire, la valeur échangeable du produit annuel est au-dessous de la consommation annuelle, le capital de la société doit dépérir annuel­le­ment en proportion de ce déficit. Dans ce cas, la société dépense au-delà de ses revenus, et nécessairement entame son capital. Son capital doit donc nécessairement aller en diminuant, et avec lui en même temps la valeur échangeable du produit annuel de l’industrie nationale.

Cette balance de la production et de la consommation diffère totalement de ce qu’on nomme la balance du commerce. Elle pourrait s’appliquer à une nation qui n’aurait point de commerce étranger, mais qui serait entièrement isolée du reste du monde. Elle peut s’appliquer à la totalité des habitants du globe pris en masse, dont la richesse, la population et les progrès dans les arts et l’industrie peuvent aller en croissant par degrés, ou en déclinant de plus en plus.

La balance entre la production et la consommation peut être constamment en fa­veur d’une nation, quoique ce qu’on appelle la balance du commerce soit, en général, contre elle. Il est possible qu’une nation importe pendant un demi-siècle de suite pour une plus grande valeur que celle qu’elle exporte ; l’or et l’argent qu’on lui apporte pendant tout ce temps peut être en totalité immédiatement envoyé au-dehors ; la quan­tité d’argent en circulation chez elle peut aller toujours en diminuant successi­vement, et céder la place à différentes sortes de papier-monnaie ; les dettes même qu’elle contracte envers les autres nations avec lesquelles elle fait ses principales affaires de commerce peuvent aller toujours en grossissant, et cependant, malgré tout cela, pendant la même période, sa richesse réelle, la valeur échangeable du produit annuel de ses terres et de son travail, aller toujours en augmentant dans une proportion beau­coup plus forte. Pour prouver qu’une telle supposition n’est nullement impossible, il suffit de jeter les yeux sur l’état de nos colonies de l’Amérique septentrionale et de leur commerce avec la Grande-Bretagne avant l’époque des derniers troubles[25].


  1. Les linons et batistes français sont maintenant importés, même pour la consommation intérieure, moyennant un droit de 6 schellings pour une pièce de 8 yards de longueur, et six huitièmes de largeur. Cette proportion est maintenue pour les pièces d’un aunage plus considérable. Mac Culloch.
  2. Tous les impôts, tant directs qu’indirects, se nomment taxes en Angleterre ; cependant on emploie quelquefois le mot impôt pour désigner particulièrement un droit sur l’importation d’une denrée étrangère.
  3. Le tonneau contient quatre muids ou huit barils anglais.
  4. L’auteur a été induit en erreur sur ce fait. (Note du traducteur.)
  5. En Angleterre il n’y a pas de droit de monnayage sur l’or ; mais depuis 1816 un droit de 6 pour 100 a été établi sur le monnayage de l’argent. En France le droit ne dépasse pas un tiers pour 100 sur l’or, et 1 1/2 pour 100 sur l’argent.
    Mac Culloch.
  6. Pour avoir une exposition plus complète de la théorie et de la pratique du change, on peut consulter la célèbre brochure de M. Blake intitulée : Observations on exchange.
  7. Ce règlement n’était pas en vigueur. De tous les pays du Nord on a tiré sur Amsterdam argent courant, et les lettres ont été payées sans l’entremise de la banque.
  8. Ce transfert ou transport d’argent de banque sur les livres se nomme aussi assignation. Le créancier de la banque cesse de l’être dès qu’il assigne sa partie à une autre personne, et celle-ci est alors couchée sur les livres, comme créancière.
  9. Une loi expresse interdit tout arrêt juridique, direct ou indirect, sur les sommes ou valeurs en banque appartenant à qui que ce soit.
  10. Depuis 1776, le droit a été d’un quart pour 100 sur dépôt de toutes espèces, or ou argent, sauf les ducatons, pour dépôt desquels on a payé demi pour cent seulement. Les lingots, or ou argent, ont payé demi pour 100.
  11. Le stiver est la vingtième partie du florin. Le florin est à peu près égal à 2 fr. 10 cent.
  12. Le marc de Hollande excède de douze grains notre marc de France : leur rapport est 1 et 1/384 à 1.
  13. Voici les prix auxquels la banque d’Amsterdam reçoit aujourd’hui (septembre 1775) les lingots et les différentes monnaies.
    ARGENT.


    Dollars du Mexique ou piastres, 22 flor. par marc.

    Écus de France, 22 flor. par marc.

    Monnaie d’argent d’Angleterre, 22 flot. par marc.

    Piastres du Mexique, au nouveau coin, 21 flor. 10 stiv. par marc.

    Ducatons, 3 flot. pièce.

    Rixdallers, 2 flot. 8 stiv. pièce.

    Le lingot d’argent, à 11 den. de fin, 21 flor. par marc, et dans cette proportion, jusqu’à un quart ou 3 den. de fin, dont on donne 5 flot.

    Lingots fins, 23 flot. par marc.


    OR.

    Portugaises, 310 flot. par marc.

    Guinées, 310 flot. par marc.

    Louis d’or neufs, 310 flot. par marc.

    Louis d’or vieux, 300 flot. par marc.

    Ducats neufs, 4 flot. 10 stiv. 8 penn. par ducat.

    Le lingot d’or est reçu à raison du degré de fin comparé à celui des monnaies ci-dessus.

    On donne, sur l’or fin, 340 flot. par marc.

    En général cependant on donne un peu plus sur une monnaie dont le titre est connu, que sur des lingots d’or ou d’argent dont on ne peut constater le degré de fin que par la fonte et l’essai. (Note de l’auteur.)

  14. In en coûte aussi 6 stiv. pour chaque partie qu’on veut faire écrire en banque passé onze heures du matin.
  15. Mais si le même jour il entre en banque, à son compte, une somme suffisante, l’amende est réduite à un demi pour 100. Au reste, toutes les amendes pour corrections de compte ou retard d’heure sont au profit des pauvres.
  16. Chapitres v et vii, section iii.
  17. Liv. II, chap. v.
  18. Mais, dans le cas supposé, la France aurait un plus grand capital employé à ce commerce ; car elle serait obligée d’employer un capital à la production des marchandises envoyées en Angleterre, tandis que la dernière n’aurait pas de capital employé à la production de celles qu’elle envoie en France, mais seulement i leur transport ; et sur cette portion de son capital elle ferait les mêmes profits que la France*. Mac Culloch.
  19. Il ne donnerait pas plus de revenu à un pays qu’à l’autre. L’exportation de l’or et de l’argent n’affecte pas plus le capital que l’exportation d’une valeur équivalente de toute autre espèce de marchandise, et ne peut par conséquent apporter de plus grand changement à l’industrie du pays. Mac Culloch.
  20. Il est plus avantageux aux consommateurs, parce que moins la distance d’où les marchandises sont amenées est grande, moins les frais de transport sont élevés, et, par conséquent, plus le prix est réduit ; mais, sous d’autres rapports, il est à peu près indifférent que nous trafiquions avec nos voisins les plus rapprochés, ou avec les peuples situés au bout du monde.
    Mac Culloch.
  21. Les marchands ont aujourd’hui des vues plus libérales et plus larges, et en même temps plus exactes de leurs véritables intérèts. Nous en trouvons la preuve dans cette fameuse pétition signée par les premiers marchands de Londres, et soumise à la Chambre des communes en 1820. Elle reconnaît de la manière la plus évidente les avantages supérieure d’une concurrence sans entraves, et elle demande le rappel de toutes les prohibitions et règlements qui ont pour objet de protéger l’industrie nationale, et non de créer un revenu à l’État. La présentation d’une pétition semblable signale une ère nouvelle dans l’histoire du commerce, car elle nous fait voir qu’il n’existe plus désormais de désaccord sur ce sujet entre les idées des théoriciens rationnels, et les hommes pratiques les plus intelligents*.
    Mac Culloch.
  22. Mac Culloch prétend, nous ne savons trop sur quels documents, que les anciens Égyptiens n’avaient pas de répugnance pour le commerce étranger et la navigation. Il dit la même chose des Chinois actuels. « Ce sont, dit-il, les compagnies privilégiées qui ont un intérêt à nous représenter le commerce avec la Chine comme très-difficile ; mais depuis que ce commerce est librement ouvert à toutes les nations, l’expérience a prouvé que les Chinois n’ont de répugnance ni pour les étrangers, ni pour le commerce, et que, bien que leur gouvernement soit corrompu et ignorant, leurs habitudes et règlements très-différents des nôtres, il n’en est pas moins possible de traiter les affaires à Canton avec autant de facilité, de sécurité, de promptitude, qu’à Londres ou à New-York. » Il faut avoir un optimisme bien robuste, pour trouver que tout est bien, même en Chine. A. B.
  23. Que dirait Adam Smith aujourd’hui ?
  24. Liv. II, chap. iii.
  25. Ce paragraphe a été écrit en 1775. (Note de l’auteur.)