Redgauntlet/Chapitre 19

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume XXp. 411-428).


CHAPITRE XIX.

SUITE DES AVENTURES DE DARSIE LATIMER.

LES DEUX AMIS.


Abandonné à ses réflexions solitaires, Darsie (car nous continuerons de désigner sir Arthur Darsie Redgauntlet de Redgauntlet par le nom auquel le lecteur est habitué), Darsie s’étonna non-seulement du changement arrivé dans son état et dans sa position, mais encore de l’égalité d’âme avec laquelle il se sentait disposé à voir toutes ces vicissitudes.

Son accès d’amour avait disparu comme un songe du matin, et n’avait laissé après lui qu’un pénible sentiment de honte, et une résolution d’être plus prudent à l’avenir avant de se laisser aller à ces visions romanesques. Sa position dans la société n’était plus celle d’un jeune homme errant, inconnu, à qui personne ne semblait prendre d’intérêt, sauf les étrangers qui l’avaient élevé ; c’était l’héritier d’une maison noble, possédant un crédit et des biens tellement considérables, que sa résolution particulière pouvait être favorable ou contraire à des événements politiques de grande importance. Cette élévation soudaine, qui comblait plus que les désirs dont il s’était bercé depuis qu’il était capable de former un souhait à ce sujet, n’était contemplée par Darsie, tant son caractère était léger, qu’avec le sentiment d’une vanité satisfaite.

Il est vrai qu’il se trouvait, dans sa situation présente, des circonstances qui contre-balançaient de si hauts avantages. Se voir prisonnier entre les mains d’un homme aussi déterminé que son oncle n’était pas une considération agréable, quand il songeait au biais à prendre pour s’opposer au bon plaisir de M. Redgauntlet, et refuser de se joindre à lui dans l’entreprise qu’il semblait méditer. Darsie ne pouvait douter que son oncle, proscrit lui-même, et ne reconnaissant aucune loi, ne fût entouré d’hommes capables de tout, — qu’il ne fût sourd à toute considération personnelle. En conséquence, le degré de violence auquel il devait recourir contre le fils de son frère, et la manière dont il se croirait en droit de punir son refus de s’attacher à la cause jacobite, dépendaient entièrement de la conscience de Redgauntlet. Or, qui pouvait répondre de la conscience d’un enthousiaste obstiné qui regarde toute opposition au parti qu’il a épousé comme une trahison envers son pays ?

Ces méditations duraient depuis quelques moments, lorsque Cristal Nixon jugea convenable de jeter quelque lumière sur le sujet qui agitait Darsie.

Ce farouche satellite vint cheminer sans cérémonie aux côtés de Darsie. Aussitôt le jeune homme sentit un frisson d’horreur parcourir tout son corps, tant il était incapable de supporter la présence de ce valet, depuis que l’histoire de Lilias avait encore ajouté à sa haine instinctive contre lui. La voix de Cristal retentit donc à son oreille comme celle d’un hibou, lorsqu’il dit : « Ainsi, mon jeune coq du Nord, vous savez tout maintenant, et sans doute vous bénissez votre oncle de vous avoir mis à même d’acquérir tant d’honneur ?

— J’instruirai mon oncle de mes sentiments à ce sujet, avant de les faire connaître à personne, » répliqua Darsie, ne parvenant qu’à grand’peine à prononcer même ce peu de mots d’un ton civil.

« Hum ! » murmura Cristal entre ses dents ; « serré comme la cire, à ce que je vois, et moins flexible peut-être. — Mais prenez garde, mon joli jeune homme, » ajouta-t-il avec dédain, « Hugues Redgauntlet réussira bien à dompter un poulain indocile. — Il n’épargnera ni le fouet, ni l’éperon, je vous le promets.

— Je vous ai déjà dit, M. Nixon, que je discuterai les matières dont ma sœur m’a donné connaissance avec mon oncle lui-même, et avec aucune autre personne.

— Soit : mais un mot d’avis amical ne vous fera pas de mal, mon jeune maître. Le vieux Redgauntlet frappe mieux qu’il ne parle ; — il mord avant d’aboyer : — il est bien homme à donner un avertissement à la Scarborough, à vous jeter par terre, puis à vous dire de prendre garde à vous. — Il me semble donc qu’il est assez nécessaire de vous avertir des conséquences, de peur que vous ne les encouriez avant de les connaître.

— Si cet avis est réellement amical, M. Nixon, je l’écouterai avec reconnaissance. Mais, aussi bien, il faut que je l’écoute bon gré mal gré, puisque je n’ai à présent ni le choix de la compagnie, ni le choix de la conversation.

— Voyons, j’ai peu de choses à dire, » répliqua Nixon, affectant de donner à ses manières sombres et bourrues l’apparence d’une honnête brusquerie ; « je suis aussi peu propre que personne à débiter des phrases, mais voici la question : — Vous joindrez-vous corps et âme à votre oncle, oui ou non ?

— Qu’arriverait-il, si je disais oui ? » demanda Darsie, déterminé à cacher, s’il était possible, sa résolution à cet homme.

« Eh bien, dans ce cas, » répliqua Nixon, un peu surpris de la promptitude de cette réponse, « tout ira naturellement. — Vous prendrez part à cette noble entreprise, et quand elle aura réussi, vous échangerez peut-être votre casque de baronnet contre une couronne de comte.

— Mais si elle ne réussit pas ?

— Advienne ce qui pourra : — ceux qui jouent à la boule doivent s’attendre à perdre.

— Bien. Mais je suppose maintenant que j’aie un sot attachement pour cette vie, et que mon oncle me proposant cette aventure, je réponde non, qu’arrivera-t-il alors, M. Nixon ?

— Ma foi, dans ce cas, je vous conseillerais de prendre garde à vous, mon jeune maître. Il y a en France de sévères lois contre les pupilles réfractaires ; — des lettres de cachet s’obtiennent facilement quand des hommes tels que nous ont intérêt à les obtenir.

— Mais nous ne sommes pas en France, » dit le pauvre Darsie, dans les veines duquel le sang se glaçait à l’idée d’une prison française.

— Un bâtiment fin voilier vous y conduira bientôt, logé à fond de cale comme un baril de contrebande.

— Mais les Français sont en paix avec nous, et ils n’oseraient…

— Ma foi ! qui entendrait jamais parler de vous ? interrompit Nixon. Vous imaginez-vous qu’on prendrait la peine de vous juger et de mettre la sentence d’emprisonnement dans le Courrier de l’Europe, comme on fait pour celle de l’Old Bailey ? — Non, non, jeune homme. — Les portes de la Bastille, du mont Saint-Michel et du château de Vincennes tournent sur de maudits gonds bien glissants quand elles se referment sur un homme, — et ne crient pas le moins du monde. Il y a dans ces prisons des cellules fraîches pour les têtes échauffées, — des cellules aussi calmes, aussi tranquilles, aussi noires qu’on pourrait les souhaiter à Bedlam. — Et l’on n’en sort que quand le menuisier apporte le cercueil du détenu, pas plus tôt.

— Hé bien ! M. Nixon, » répliqua Darsie affectant une gaieté qu’il était loin d’éprouver, « ma position est critique ; — mon cas est pendable, vous en conviendrez, — puisqu’il faut ou que j’offense le gouvernement établi et que je coure risque de ma vie en agissant ainsi, ou que je sois renfermé dans les donjons d’un autre pays dont je n’ai jamais enfreint les lois, puisque je n’y ai jamais mis le pied. — Dites, que feriez-vous à ma place ?

— Je vous le dirai quand j’y serai, » répliqua Nixon, et arrêtant son cheval, il se replaça à l’arrière-garde de la petite troupe.

« Il est évident, pensa le jeune homme, que le misérable me croit complètement dupe ; et peut-être a-t-il l’extrême impudence de supposer que ma sœur doit hériter éventuellement des richesses qui ont causé la perte de ma liberté, et que sa propre influence sur les destinées de notre malheureuse famille peut lui assurer la possession de l’héritière. Mais il périra de ma main auparavant ! — Il faut maintenant que je guette l’occasion de m’échapper avant qu’on m’entraîne de force à bord d’un vaisseau. — Willie l’aveugle ne m’abandonnera pas, je pense, sans faire un effort pour me servir, surtout s’il apprend que je suis le fils de son malheureux et dernier maître. — Quel changement pour moi ! Lorsque je n’avais ni rang ni fortune, je vivais inconnu, mais tranquille sous la protection des amis tendres et respectables dont le ciel avait disposé les cœurs en ma faveur ; — maintenant que je suis chef d’une maison honorable, que des entreprises du genre le plus audacieux dépendent de ma décision, enfin que des partisans et des vassaux sont prêts à se soulever au moindre signe de ma main, ma sûreté repose principalement sur l’amitié d’un vagabond, d’un aveugle ! »

Tandis qu’il réfléchissait à ces circonstances, et se préparait à une entrevue avec son oncle, entrevue qui ne pouvait manquer d’être orageuse, il aperçut Hugues Redgauntlet qui revenait a la rencontre de la petite caravane, sans être accompagné de personne. Cristal Nixon s’approcha de lui aussitôt qu’il arriva, et en le rejoignant il fixa sur lui un regard interrogateur.

« Ce fou de Crackenthorp, dit Redgauntlet, a ouvert sa porte à des étrangers, à quelques contrebandiers de ses camarades, je pense ; il faut que nous allions au pas pour lui donner le temps de les renvoyer.

— Avez-vous vu quelques-uns de vos amis ? demanda Cristal.

— Trois, et j’ai reçu des lettres de plusieurs autres. Ils sont unanimes sur le sujet que vous savez bien, — et c’est un point qu’il faut leur accorder : sinon, quoique l’affaire soit bien avancée, elle n’avancera pas davantage.

— Vous amènerez difficilement le père à cette concession envers son troupeau, » dit Cristal en ricanant.

« Il le faut, et il cédera ! » répondit Redgauntlet d’un ton bref. « Allez en avant, Cristal : — j’ai à causer avec mon neveu. — J’espère, sir Arthur Redgauntlet, que vous êtes satisfait de la manière dont j’ai rempli mon devoir envers votre sœur ?

— Il n’y a rien à reprendre dans ses manières ni dans ses sentiments, répondit Darsie ; je suis heureux de trouver une parente aussi aimable.

— J’en suis charmé, répliqua Redgauntlet. Je ne suis pas excellent juge des qualités d’une femme, et ma vie a été tout entière dévouée à une grande entreprise : aussi votre sœur, depuis qu’elle a quitté la France, n’a-t-elle eu que peu d’occasions de perfectionner ses mérites. Je l’ai soumise pourtant, aussi peu que possible, aux incommodités et aux privations de ma vie errante et dangereuse. De temps à autre elle a demeuré pendant des mois et des semaines dans des familles illustres et respectables, et je suis content qu’elle ait, dans votre opinion, les manières et les sentiments qui conviennent à sa naissance. »

Darsie déclara qu’il était parfaitement satisfait, et il s’ensuivit un moment de silence que Redgauntlet rompit en s’adressant d’un ton solennel à son neveu

« J’espérais aussi être à même de faire beaucoup pour vous, mon neveu. La faiblesse et la timidité de votre mère vous ont privé de mes soins ; sinon c’eut été mon orgueil et mon bonheur de diriger le fils de mon malheureux frère dans le chemin de l’honneur, que nos ancêtres ont toujours suivi.

— Voici la tempête qui approche, » pensa Darsie en lui-même ; et il se mit à recueillir ses idées, comme le prudent capitaine d’un navire cargue ses voiles et met tout en ordre quand il voit venir l’ouragan.

« La conduite de ma mère, par rapport à moi, peut sembler peu judicieuse, dit-il, mais elle était fondée sur sa vive affection.

— Assurément, dit M. Redgauntlet, et je ne prétends rien reprocher à sa mémoire, quoique son erreur ait causé un si grand dommage, je ne dirai pas à moi, mais à la cause de mon malheureux pays. Son dessein était, je pense, de faire de vous un de ces misérables chicaneurs qu’on désigne encore, par dérision, sous le nom, jadis respectable, d’avocats écossais ; un de ces pauvres sires qui, pour obtenir le jugement de leurs causes, doivent ramper devant la barre d’une cour étrangère, au lieu de plaider devant le parlement, aussi indépendant qu’auguste, de leur royaume natal.

— J’ai suivi l’étude du droit une année ou deux, mais j’ai reconnu que je n’avais ni goût ni talent pour cette carrière.

— Et vous l’avez sans doute abandonnée avec dédain ? — À merveille ! je vais maintenant vous proposer, mon cher neveu, un plus digne sujet d’ambition. Regardez vers l’est : — voyez-vous un monument qui s’élève au milieu de cette plaine, près d’un hameau ? »

Darsie répliqua qu’il l’apercevait en effet.

« Ce hameau s’appelle Bourg-sur-les-Sables[1], et ce monument est érigé à la mémoire du tyran Édouard Ier. La juste main de la Providence l’a frappé en cet endroit, lorsqu’il conduisait ses bandes pour achever la conquête de l’Écosse, dont les dissensions civiles commencèrent par l’influence de sa maudite politique. La glorieuse carrière de Bruce se serait terminée dès les premiers pas ; la plaine de Bannockburn n’eût pas été abreuvée du sang des Anglais, si Dieu n’eût donné la mort, en ce moment critique, au rusé et hardi tyran qui avait été si long-temps le fléau de l’Écosse. C’est en vue de ce grand témoignage de notre liberté, que je veux vous proposer une entreprise qui ne le cède en gloire et en importance à aucune, depuis que l’immortel Bruce a poignardé Red Comyn, et saisi, de sa main encore sanglante, la couronne indépendante de l’Écosse.

Il s’arrêta, attendant une réponse ; mais Darsie, effrayé du langage énergique de son oncle et ne voulant pas se compromettre par une explication précipitée, garda le silence.

« Je ne supposerai pas, » reprit Hugues Redgauntlet après une pause, « que vous soyez ou assez borné pour ne pas comprendre le sens de mes paroles, — ou assez lâche pour être épouvanté de ma proposition, — ou enfin assez dégénéré du sang et des sentiments de vos ancêtres, pour ne pas tressaillir de joie à mon appel, comme le cheval de guerre bondit au son de la trompette.

— Il serait indigne de moi de faire semblant de ne pas vous comprendre, monsieur, répliqua Darsie ; mais une entreprise dirigée contre une dynastie maintenant consolidée par trois règnes, doit être basée autant sur la justice de la cause que sur des moyens suffisants d’exécution, pour être recommandée à des hommes prudents et consciencieux.

— Je ne veux pas, » dit Redgauntlet dont les yeux étincelaient dé colère, « je ne veux pas vous entendre prononcer un seul mot contre la justice de cette entreprise, pour laquelle votre pays opprimé vous appelle avec la voix d’une mère réclamant le secours de ses enfants, — ou contre la noble vengeance que demande le sang de votre père du fond de son hideux tombeau. Son crâne est encore suspendu sur Rikergate, et de là sa bouche froide et pâle vous ordonne d’être homme. Je vous le demande, au nom de Dieu et de votre patrie, tirerez-vous l’épée, viendrez-vous avec moi à Carlisle, ne fut-ce que pour détacher la tête de votre père, sur laquelle se perchent aujourd’hui le hibou obscène et le corbeau vorace, et pour déposer ce chef auguste qui sert aujourd’hui de dérision au dernier des manants, dans la terre consacrée, où l’attendent nos aïeux. »

Darsie, nullement préparé à répondre à un appel fait avec tant de chaleur, et persuadé qu’un refus direct lui coûterait la liberté ou la vie, garda encore le silence.

« Je vois, » continua Redgauntlet d’un ton plus calme, « que ce n’est pas le manque de courage, mais les habitudes étroites d’une éducation bornée, reçue parmi des gens étrangers à toute énergie, qui vous empêchent de répondre. À peine vous croyez-vous encore un Redgauntlet ; votre pouls n’a point encore appris à battre de manière à répondre aux appels de l’honneur et du patriotisme.

— J’espère, répliqua enfin Darsie, qu’on ne me trouvera jamais indifférent à l’appel de l’un ni de l’autre. — Mais, pour y répondre efficacement, quand même je serais convaincu qu’ils retentissent en ce moment à mon oreille, il faudrait que je visse au moins une espérance raisonnable de succès dans l’entreprise désespérée où vous voulez me jeter. Je regarde autour de moi : et je trouve un gouvernement établi, — une autorité reconnue, — un roi anglais sur le trône, — et les montagnards eux-mêmes, les montagnards sur qui seuls reposait l’espoir de la famille exilée, formés en régiments soumis aux ordres de la dynastie régnante. La France est encore épouvantée des terribles leçons que lui a données la dernière guerre, et se soucie peu d’en provoquer une autre. Tout, au dehors comme au dedans du royaume, est contraire à une entreprise qui n’a aucune chance de réussite, et vous seul, monsieur, paraissez prêt à embrasser de nouveau une cause perdue.

— Et je l’embrasserais encore, vous semblât-elle dix fois plus désespérée ; car je l’ai tentée quand dix fois plus d’obstacles s’y opposaient. — Ai-je oublié la mort sanglante de mon frère ? — Puis-je, — osé-je même réciter à présent la prière du Seigneur, puisque mes ennemis et ses meurtriers n’ont point obtenu de moi leur pardon ? — Est-il un moyen que je n’aie essayé, — une privation à laquelle je ne me sois soumis, pour déterminer la crise qui se prépare maintenant ? — N’ai-je pas été un homme voué et dévoué, rejetant toutes les douceurs de la vie sociale, renonçant même aux exercices de dévotion, à moins que je ne pusse nommer dans ma prière mon véritable roi, me résignant à tout en un mot pour faire des prosélytes à cette noble cause ? — Ai-je donc tant fait, pour être maintenant arrêté court ? » Darsie allait l’interrompre ; mais appuyant avec tendresse la main sur son épaule, et lui enjoignant ou plutôt le suppliant de se taire : « — Paix ! continua son oncle, héritier de la renommée de mes ancêtres, — héritier de toutes mes espérances et de tous mes désirs ; — paix ! fils de mon frère assassiné ! J’ai travaillé pour toi, j’ai gémi pour toi, comme une mère pour son unique enfant. Que je ne te reperde pas au moment où tu es rendu à mon espoir. Crois-moi, je me défie tellement de l’impatience de mon caractère, que je le demande en grâce, ne fais rien pour l’irriter en ce moment critique. »

Darsie ne fut pas fâché de pouvoir répondre que son respect pour la personne de son parent lui ferait écouter tout ce que celui-ci jugerait convenable de lui apprendre, avant de former aucune résolution définitive sur d’aussi importants sujets de délibération.

« De délibération ! » répéta Redgauntlet d’un ton impatient ; « et pourtant ce n’est pas mal dire. — Je voudrais qu’il y eût eu plus de chaleur dans cette réponse, Arthur ; mais je dois me rappeler que, si un aigle était élevé dans une fauconnerie, et chaperonné comme un faucon privé, il ne pourrait pas soudain regarder fixement le soleil. Écoute-moi, mon cher Arthur. L’état de la nation n’annonce pas plus la prospérité, que les couleurs vives d’un malade rongé par la fièvre ne sont un symptôme de santé. Tout est faux et creux. — Le succès apparent de l’administration de Chatam a surchargé le pays d’une dette que ne sauraient racheter les terres stériles du Canada, fussent-elles aussi fertiles que celles du comté d’York. — La gloire éblouissante des victoires de Minden et de Québec a été obscurcie par la honte d’une paix précipitée ; — la guerre, faite à grands frais par l’Angleterre, ne lui a valu que de l’honneur, encore l’a-t-elle gratuitement abandonné. Combien de regards, jadis froids et indifférents, se tournent aujourd’hui vers la race de nos anciens et légitimes monarques, comme vers l’unique refuge dans la tempête qui approche ! — Les riches sont alarmés, — les nobles sont dégoûtés, — la populace se soulève, — et une bande de patriotes, dont les projets sont d’autant plus sûrs que leur nombre est moindre, a résolu de lever l’étendard du roi Charles.

— Mais les militaires ! — Comment pouvez-vous, avec un corps d’insurgés sans armes et sans discipline, espérer de réduire une année régulière ? Les montagnards sont maintenant tous désarmés.

— En grande partie peut-être ; mais la politique qui les a formés en régiments y a pourvu. Nous avons déjà des amis dans ces corps ; et nous ne pouvons douter de la conduite qu’ils tiendront, quand la cocarde blanche reparaîtra. Le reste de l’armée ordinaire a été considérablement réduit depuis la paix, et nous comptons d’une manière certaine voir accourir sous notre étendard des milliers de soldats licenciés.

— Hélas ! est-ce donc sur ces vagues espérances, sur l’humeur inconstante d’une vaine multitude, ou d’une soldatesque licenciée, que des hommes d’honneur se fondent pour risquer leurs familles, leurs propriétés, leurs vies !

— Des hommes d’honneur, Darsie, » répliqua Redgauntlet, les yeux étincelants d’impatience, « abandonnent vie, propriété, famille, abandonnent tout, quand l’honneur le commande ! Nous ne sommes pas à présent plus faibles que lorsque sept hommes débarqués sur les côtes sauvages de Moidart ébranlèrent le trône de l’usurpateur au point de le faire chanceler, — gagnèrent deux batailles rangées, parcoururent tout un royaume et la moitié d’un autre, et, sans la trahison, auraient accompli une entreprise que leurs audacieux successeurs tentent aujourd’hui à leur tour. »

— Et cette tentative sera-t-elle vraiment sérieuse ? — Excusez-moi, mon oncle, si j’ai peine à croire une chose aussi extraordinaire. Se trouvera-t-il réellement des hommes de rang et de fortune assez considérables pour recommencer 1745 ?

— Je ne vous donnerai pas ma confiance à demi, sir Arthur : — regardez ce papier. — Que dites-vous de ces noms ? — N’est-ce pas la fleur des comtés de l’ouest, du pays de Galles, — de l’Écosse ?

— Ce papier contient en effet les noms d’une foule de personnes nobles et riches, » répliqua Darsie après l’avoir parcouru « mais…

— Mais quoi ? » lui demanda son oncle avec impatience, « doutez-vous que ces nobles personnages soient en état de fournir en argent et en hommes les sommes et le nombre marqués après leurs noms !

— Je n’en doute certainement pas, car je suis un juge incompétent sur ce point ; — mais je vois sur ce papier le nom de sir Arthur Darsie Redgauntlet, côté à cent hommes et plus ; — j’ignore tout à fait comment il pourra remplir cet engagement.

— Je réponds du nombre des hommes.

— Mais, mon cher oncle, j’espère dans votre propre intérêt que les autres individus dont les noms sont consignés ici sont mieux instruits que moi de votre plan.

— Je puis être moi-même responsable de tes actes et de ta coopération ; car si tu n’as pas le courage de marcher à la tête des vassaux de ta maison, le commandement passera en d’autres mains, et ton héritage sera perdu pour toi, comme une branche flétrie perd sa vigueur et sa verdure. Quant à ces honorables personnages, il est une légère condition qu’ils mettent à leur amitié, — bagatelle qui mérite à peine qu’on en fasse mention. Quand ce gage leur sera accordé par celui que notre entreprise intéresse le plus, nul doute qu’ils ne viennent sur le champ de bataille avec les hommes qu’ils ont promis. »

Darsie relut le papier et se trouva encore moins disposé à croire que tant de familles illustres et opulentes fussent prêtes à s’embarquer dans une entreprise si fatale. Il semblait qu’un conspirateur téméraire eût inscrit au hasard les noms de tous les hommes que la rumeur publique taxait de jacobitisme ; ou si cette inscription était réellement le fait des individus nommés, Darsie soupçonnait qu’ils gardaient une bonne excuse pour ne pas remplir leur promesse. « Il était impossible, pensait-il, que des Anglais possesseurs d’une grande fortune, qui n’avaient pas embrassé la cause de Charles lorsqu’il s’était élancé en Angleterre à la tête d’une armée victorieuse, songeassent le moins du monde à encourager une descente, quand les circonstances étaient bien moins favorables. » Il conclut donc que l’entreprise tomberait d’elle-même, et que le meilleur parti à prendre en attendant était de garder le silence jusqu’à ce que l’approche véritable d’une crise, qui pouvait bien ne jamais arriver, le forçât à répondre par un refus formel aux propositions de son oncle. Que si dans l’intervalle quelque porte s’ouvrait pour son évasion, il résolut de ne pas manquer d’en profiter.

Hugues Redgauntlet épia quelque temps la physionomie de son neveu ; puis, comme arrivant par une autre suite de raisonnements à la même conclusion, il dit : « Vous m’avez bien entendu, sir Arthur, je n’exige pas que vous accédiez sur-le-champ à ma proposition ; mais en vérité les suites d’un refus seraient si terribles pour vous-même, et détruiraient tellement toutes les espérances que j’ai nourries, que je ne voudrais pas risquer dans un moment d’impatience l’espoir de toute ma vie. Oui, Arthur, tantôt j’ai vécu en ermite, me refusant le nécessaire ; — tantôt j’ai paru m’associer à des proscrits et à des voleurs ; — tantôt je suis devenu l’humble agent d’hommes nés pour être mes inférieurs sous tous les rapports. — Ce n’était pas un motif d’égoïsme, ni même pour m’acquérir la gloire d’être le principal instrument de la restauration du trône et de l’affranchissement du pays : — mon plus ardent désir en ce monde est cette restauration et cet affranchissement ; — mon second désir c’est que mon neveu, que le représentant de ma maison, que l’héritier de mon confrère chéri puisse profiter de tous mes efforts pour la bonne cause. Mais, » ajouta-t-il en lançant à Darsie un de ses regards effroyables, « si l’Écosse et la maison de mon père ne peuvent briller et fleurir ensemble, périsse alors le nom même de Redgauntlet ! périsse le fils de mon frère avec tout souvenir de la gloire de ma famille et des affections de ma jeunesse, plutôt que de voir la cause de mon pays souffrir le moindre des échecs ! L’esprit de sir Albérick vit encore en moi en cet instant, » continua-t-il en redressant sa haute taille, et en se tenant droit sur sa selle, tandis qu’il appuyait un doigt sur son front : « et si vous-même vous vous placez comme un obstacle sur mon chemin, j’en jure par le signe empreint sur ce front, un nouveau crime sera commis, une nouvelle punition sera méritée. »

Il se tut, mais ces menaces avaient été prononcées d’un ton si fermement résolu, que Darsie sentit tout son courage l’abandonner, quand il réfléchit quelle tempête de passions il aurait à braver s’il refusait de seconder son oncle dans un projet dont la prudence et ses principes l’éloignaient également. La seule espérance qui lui restât était de temporiser jusqu’à ce qu’il pût parvenir à son évasion, et il résolut de profiter en conséquence du délai que son oncle paraissait lui accorder. L’air sombre et farouche de son compagnon se relâcha peu à peu, et bientôt après il fit signe à miss Redgauntlet de venir les joindre, et il entama une conversation sur des sujets ordinaires. Tant qu’elle dura, Darsie observa que sa sœur semblait parler avec la contrainte la plus circonspecte, pesant chaque mot avant de le prononcer, et laissant toujours son oncle donner le ton à l’entretien, bien qu’il fût très-futile. Cette circonstance lui parut (car il avait déjà conçu une haute opinion du bon sens et de la fermeté de sa sœur) la preuve la plus forte qu’il eût encore acquise du caractère dominateur de son oncle, puisqu’il était traité avec tant de déférence par une jeune personne dont le sexe devait avoir des privilèges, et qui ne semblait nullement dépourvue de hardiesse ni de résolution.

La petite cavalcade approchait alors de la maison du père Crackenthorp, située, comme le lecteur le sait, au bord de la Solway, et non loin d’une jetée grossière près de laquelle étaient amarrées plusieurs barques de pêcheurs qui servaient souvent à un usage bien différent de leur destination primitive. La maison du digne cabaretier était aussi appropriée aux diverses professions qu’il exerçait ; car c’était un assemblage assez considérable de cabanes groupées autour d’un bâtiment haut de deux étages et recouvert en dalles de pierre, — bâtiment primitif auquel l’extension du commerce de maître Crakenthorp avait nécessité plusieurs additions. Au lieu de l’unique et longue auge qu’on trouve toujours devant la porte d’une auberge anglaise de seconde classe, il y en avait trois de cette espèce, destinées, comme le maître avait coutume de le dire, aux chevaux des soldats qui venaient faire chez lui des visites domiciliaires, tandis qu’un clignement d’œil et un signe de tête bien connus donnaient à entendre de quelle espèce de soldats il voulait parler. Un grand frêne qui était parvenu à une grandeur et à une grosseur extraordinaires en dépit de vents froids qui venaient de la Solway, ombrageait comme d’habitude le banc à bière, ainsi que l’appelaient nos ancêtres. Là, quoique le jour fût encore peu avancé, plusieurs drôles, qui ressemblaient à des domestiques, étaient occupés à boire et à fumer. Deux ou trois de ces hommes portaient une livrée que Redgauntlet parut connaître, car il murmura entre ses dents : « Les fous, les fous ! fussent-ils en marche pour l’enfer, ils auraient encore avec eux leurs laquais en livrée, pour que tout le monde sût qu’ils s’en vont au diable. »

Tout en parlant ainsi, il arrêta son cheval devant la porte du cabaret, d’où plusieurs autres oisifs commençaient à sortir, pour regarder, avec une curiosité indolente, ce qu’on appelle ordinairement une arrivée.

Redgauntlet mit pied à terre et aida sa nièce à descendre de cheval ; mais oubliant peut-être le déguisement de son neveu, il ne lui accorda pas l’attention que son costume féminin demandait. La position de Darsie était pourtant un peu gênante ; car Cristal Nixon, par précaution peut-être, et pour qu’il ne pût s’échapper, avait tiré le bas du jupon dont il était affublé, autour de ses jambes et sous ses pieds, et l’y avait attaché avec des épingles. Nous présumons que les jeunes cavaliers peuvent jeter parfois les yeux sur cette partie du corps des belles amazones qu’il leur arrive d’escorter ; et s’ils se les représentent avec les pieds entortillés, comme ceux de Darsie, dans une foule de plis, et dans une amplitude de robe que la modestie porte sans doute ces belles créatures à prendre en pareille occasion, ils avoueront que pour la première fois on doit se trouver un peu gêné dans ce costume pour mettre pied à terre. Du moins Darsie se trouva dans un pareil embarras ; car n’étant pas adroitement aidé par le domestique de M. Redgauntlet, il trébucha en voulant descendre de son cheval, et sans doute il aurait fait une chute malheureuse s’il n’eût pas été retenu par un galant jeune homme, qui fut probablement un peu surpris, à part lui-même, du poids de la beauté malheureuse qu’il eut l’honneur de recevoir dans ses bras. Mais combien fut plus grand encore l’étonnement de Darsie lorsque la confusion du moment, ou de l’accident, lui permit de voir qu’il se trouvait entre les bras de son ami Alan Fairford ! Mille inquiétudes assaillirent son esprit, mais mêlées à l’espérance et à la joie que lui inspirait l’arrivée inattendue de son meilleur ami, en cet instant si critique de sa destinée.

Il allait lui dire un mot à l’oreille en l’engageant à garder le silence ; mais il hésita une ou deux fois à exécuter ce dessein, de peur que Redgauntlet ne s’alarmât d’une exclamation soudaine que la surprise pouvait arracher à Alan.

Avant qu’il pût se décider à prendre un parti, Redgauntlet, qui était entré dans la maison, revint à la hâte suivi de Cristal Nixon. « Je vais vous débarrasser du soin de cette jeune dame, monsieur, » dit-il avec fierté à Alan Fairford qu’il ne reconnut probablement pas.

« Je n’avais que de bonnes intentions, monsieur, répliqua Alan ; la situation de madame exigeait qu’on la secourût, — et, — mais n’ai-je pas l’honneur de parler à M. Herries de Birrensworck ?

— Vous vous méprenez, » répliqua Redgauntlet en se détournant aussitôt, et en faisant signe de la main à Cristal Nixon qui entraîna Darsie, bon gré mal gré, en lui murmurant à l’oreille : « Allons, miss, ne faisons point de connaissance par les fenêtres : les dames comme il faut doivent se tenir chez elles. Donnez-nous une chambre, père Crackenthorp. »

En parlant ainsi, il conduisait Darsie dans la maison, en même temps qu’il s’interposait entre la jeune dame prétendue et l’étranger qui lui était suspect, de manière à rendre impossible toute communication par signes. Lorsqu’ils entrèrent dans le cabaret, ils entendirent le son d’un violon qui retentissait dans la cuisine pavée en dalles et bien lavée, à travers laquelle leur hôte corpulent allait les faire passer, et où plusieurs personnes semblaient occupées à danser au son de cet instrument.

« Le diable vous emporte ! » dit Nixon à Crackenthorp ; « voulez-vous donc que madame traverse toute la canaille de la paroisse ? — N’avez-vous pas un chemin plus secret pour nous conduire à notre appartement ?

— Aucun autre ne pourrait me convenir à moi, » répondit le cabaretier en posant la main sur son énorme bedaine. « Je ne suis pas un Tom Turnpenny, pour me glisser comme un lézard par des trous de serrure. »

À ces mots, il s’engagea au milieu des joyeuses pratiques qui encombraient la cuisine ; et Nixon, tenant Darsie par le bras, comme pour soutenir la dame, mais selon toute probabilité pour qu’il ne cherchât pas à s’échapper, traversa la foule qui présentait un coup d’œil très-varié, se composant de domestiques, de paysans, de marins, et d’autres oisifs que Willie le voyageur régalait de sa musique.

Passer devant un autre ami sans l’avertir qu’il se trouvait près de lui, ç’aurait été une véritable pusillanimité : aussi au moment où ils passèrent devant le siège élevé de l’aveugle, Darsie lui demanda, en appuyant sur ses paroles, s’il ne pouvait pas jouer un air écossais. — La figure du vieillard était la minute d’auparavant dénuée de toute espèce d’expression ; il tirait de son instrument les accords les plus doux, comme un paysan mène sa charrue à travers une belle campagne, trop accoutumé à regarder son jeu comme une tache, pour prendre aucun intérêt au son qu’il produisait, et de fait, semblait à peine entendre sa propre musique : en un mot, il aurait pu faire alors le pendant de l’inimitable ménétrier aveugle de mon ami Wilkie. Mais Willie le voyageur n’était que par occasion et même fort rarement sujet à ces accès d’apathie, qui parfois s’emparent de tous les professeurs d’arts libéraux, et proviennent soit de fatigue, soit de leur mépris pour l’auditoire, soit de ce caprice qui porte si souvent les peintres, les musiciens et les grands acteurs, pour nous nous servir d’une expression particulière à ces derniers, à dire tout simplement leur rôle, au lieu de déployer toute l’énergie qui leur a valu leur réputation. Mais lorsque le joueur de violon entendit la voix de Darsie, sa physionomie s’enflamma tout à coup, et prouva l’erreur complète de ceux qui pensent que l’expression principale du visage dépend des yeux. La figure tournée vers l’endroit d’où partait la voix amie, la lèvre supérieure un peu relevée et comme tremblante, avec des couleurs enfin que la surprise et le plaisir avaient répandues sur ses joues fanées, il changea aussitôt l’air assoupissant que son archet semblait ne jouer qu’avec ennui, pour le bel air écossais :

Charles Stuart, soyez le bien venu,


qui résonna sur ses cordes comme d’inspiration. Ce morceau, après un moment de profond silence que l’admiration imposa aux auditeurs, fut accueilli avec un tonnerre d’applaudissements qui semblaient prouver que le choix, aussi bien que l’exécution de l’air, était au plus haut degré agréable à toutes les personnes réunies.

Cependant Cristal Nixon, tenant toujours le bras de Darsie et suivant le maître de la maison, se fraya non sans peine un passage à travers cette première pièce, et entra dans un petit appartement situé à l’extrémité de la cuisine : ils y trouvèrent Lilias Redgauntlet déjà assise. Là, Nixon s’abandonna à la colère qu’il avait jusqu’alors déguisée, et se tournant d’un air sombre vers Crackenthorp, il le menaça de tout le déplaisir de son maître, attendu que toute la maison était en désordre pour le recevoir, lui et sa famille, lorsqu’il avait prévenu assez à l’avance qu’il désirait y être presque seul. Mais le père Crackenthorp ne se laissait pas si vite démonter.

« Oh ! confrère Nixon, tu te fâches ce matin, répliqua-t-il ; tu t’es levé du mauvais côté, j’imagine. Tu sais d’ailleurs aussi bien que moi que cette cohue s’est rassemblée ici par ordre du squire lui-même : — des gentilshommes sont venus avec leurs domestiques pour s’entendre avec lui par suite d’affaires, comme dit le vieux Tom Turpenny ; — le dernier arrivant nous vient de Fairladies, et c’est Dick le jardinier qui le conduisait.

— Mais cet adroit coquin d’aveugle, comment avez-vous donc osé permettre à un pareil vagabond de passer le seuil de votre porte, un jour comme aujourd’hui ? — Si le squire se figurait seulement que votre fidélité s’ébranlât… Je parle seulement dans votre intérêt, père Crackenthorp.

— Hé bien ! voyons, confrère Nixon, » dit Crackenthorp avec la plus parfaite tranquillité, « le squire est un digne gentilhomme, je ne le nierai jamais ; mais je ne suis jusqu’à présent ni son domestique ni son vassal : il ne doit donc pas m’envoyer ses ordres avant qu’il apprenne que j’ai mis sa livrée. Quant à fermer ma porte à certaines gens, autant vaudrait briser mon comptoir et abattre mon enseigne ; — et, quant à manquer de fidélité, le squire trouvera toujours ici des gens aussi honnêtes au moins que ceux qui y viennent avec lui.

— Comment ! que prétendez-vous dire, insolent, gros tas de suif que vous êtes ?

— Rien, sinon que je puis regarder autour de moi aussi bien que d’autres, — vous me comprenez ? — avoir de bonnes lumières dans l’étage supérieur de ma maison, — et savoir une chose ou deux de plus que la plupart des gens du pays. Si l’on se réunit chez moi pour tramer de mauvais complots, ventrebleu ! on n’emploiera point Joé Crackenthorp comme la patte du chat. — Je tiendrai ma conscience nette, vous pouvez y compter : que chacun réponde de ses propres actions ; — c’est ma manière de voir. — Vous manque-t-il quelque chose ici, maître Nixon ?

— Non, — oui, — sortez ! » répliqua Nixon qui, fort embarrassé par la déclaration de l’hôte, semblait vouloir cacher l’effet qu’elle avait produit sur lui.

La porte ne fut pas plutôt refermée sur Crackenthorp, que miss Redgauntlet, s’adressant à Nixon, lui ordonna de se retirer, et d’aller où il lui convenait d’être.

« Comment, mademoiselle ? » dit le drôle d’un ton bourru, et cependant avec un air de respect, « voudriez-vous que votre oncle me déchargeât ses pistolets dans la tête pour avoir désobéi à ses ordres ?

— Il pourra bien le faire pour quelque autre motif, si vous n’obéissez pas aux miens, » répliqua Lilias avec calme.

« Vous abusez de votre avantage sur moi, mademoiselle : — je n’ose réellement pas me retirer ; — je dois veiller sur cette autre miss que voilà ; et si j’abandonnais mon poste, je n’aurais plus cinq minutes à vivre.

« Sachez alors où est votre poste, monsieur, et montez la garde en dehors de la porte. Vous n’êtes pas chargé, je pense, d’écouter notre conversation particulière. Sortez, monsieur, sans ajouter un seul mot et sans plus répliquer ; sinon, je dirai à mon oncle des choses dont vous pourrez vous repentir qu’il soit instruit. »

Le drôle regarda Lilias avec une singulière expression de dépit, mêlée de respect. « Vous abusez de vos avantages, mademoiselle, dit-il, et c’est folie à vous d’agir ainsi, comme c’est folie à moi de vous laisser prendre une telle autorité. Vous êtes un tyran, et les tyrans ont ordinairement des règnes courts. »

À ces mots, il quitta l’appartement.

« L’insolence inconcevable de ce coquin, dit Lilias à son frère, m’a donné un grand avantage sur lui ; car, sachant que mon oncle lui enverrait une balle avec aussi peu de remords qu’a une bécasse, s’il pouvait seulement se douter de son arrogante présomption à mon égard, il n’ose plus prendre, en ce qui me touche, cet air de domination insolente, que la possession des secrets de mon oncle et la connaissance de ses plans les plus cachés l’ont mis à même d’exercer sur les autres membres de la famille.

— En attendant, ajouta Darsie, je m’estime heureux de voir que le maître de cette maison ne lui semble pas aussi dévoué que je le craignais ; et cette circonstance ajoute beaucoup à l’espoir d’évasion que j’ai conçu pour vous comme pour moi. Oh ! Lilias, le plus fidèle des amis, Alan Fairford me cherche, et il est ici en ce moment. Un autre ami plus humble, mais aussi sincère, je pense, est aussi sous ce toit dangereux. »

Lilias mit un doigt sur sa bouche, et montra la porte. Darsie, comprenant aussitôt l’avis, baissa la voix, et lui apprit tout bas que Fairford était arrivé ; et qu’en outre, il croyait avoir ouvert une voie de communication avec Willie le voyageur. Elle l’écouta avec le plus vif intérêt, et elle allait lui répondre, lorsqu’un grand bruit se fit entendre dans la cuisine, causé par les cris de gens qui se disputaient : Darsie crut distinguer la voix d’Alan Fairford.

Oubliant combien peu sa propre situation lui permettait de voler au secours d’un autre, Darsie se précipita vers la porte de la chambre, et la trouvant fermée en dehors à la clef et aux verroux, il se mit à la battre de toutes ses forces pour l’enfoncer, malgré les prières de sa sœur, qui l’engageait à se calmer et à se souvenir de la position dans laquelle il se trouvait. Mais la porte, assez solide pour résister aux attaques des constables, des douaniers et d’autres personnages regardés comme dignes d’employer ce qu’on appelle les clefs du roi[2], et d’ouvrir, par tous les moyens possibles, les lieux les mieux fermés, la porte résista à tous les efforts de Darsie. Cependant le bruit augmentait toujours en dehors, et nous allons en expliquer la cause dans le chapitre suivant.



  1. Burgh-upon-Sands. a. m.
  2. Vulgairement le levier et la hache. a. m.