Relation de ce qui s’est passé dans le pays des Hurons en l’année 1636/13

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Chapitre VIII.

Des Ceremonies qu’ils gardent en leur ſepulture, & de leur dueil.



NOs Sauuages ne ſont point Sauuages en ce qui regarde les deuoirs, que la Nature meſme nous oblige de rendre aux morts : ils ne cedent point en cecy à pluſieurs Nations beaucoup mieux policees. Vous diriez que toutes leurs ſueurs, leurs trauaux, & leurs traittes, ne ſe rapportent quaſi qu’a amaſſer dequoy honorer les Morts ; ils n’ont rien d’aſſez precieux pour cet effet ; ils proſtituent les robbes, les haches, & la Pourcelaine en telle quantité, que vous iugeriez à les voir en ces occaſions, qu’ils n’en font aucun eſtat, & toutefois ce ſont toutes les richeſſes du Pays ; vous les verrez ſouuent en plein hyuer quaſi tous nuds, pendant qu’ils ont de belles & bonnes robbes en leurs quaiſſes qu’ils mettent en reſerue pour les Morts ; auſſi eſt-ce là leur point d’honneur. C’eſt en cette occaſion qu’ils veulent ſur tout paroiſtre magnifiques. Mais ie ne parle icy que de leurs funerailles particulieres. Ces bonnes gens ne ſont pas comme beaucoup de Chreſtiens, qui ne peuuent ſouffrir qu’on leur parle de la mort, & qui dans vne maladie mortelle, vous mettent en peine toute vne maiſon pour trouuer moyen de faire porter cette nouuelle au malade, ſans le faire mourir par auance. Icy quand on deſeſpere de la ſanté de quelques-vns, non ſeulement on ne fait point de difficulté de leur dire, que c’eſt fait de leur vie ; mais meſme on prepare en leur preſence tout ce qui eſt neceſſaire pour leur ſepulture : on leur monſtre ſouuent la robbe, les chauſſes, les & la ceinture qu’ils doiuent emporter ; ſouuent on les enſeuelit à leur mode auãt qu’ils ayẽt expiré, ils font leur feſtin d’adieu à leurs amis, ou ils chantent quelquefois ſans mõnſter aucune apprehenſiõ de la mort, qu’ils regardent fort indifferemment, ne ſe la figurant que cõme vn paſſage à vne vie fort peu differẽte de celle cy. Auſſi-toſt que le malade a rendu le dernier ſouſpir, ils le mettent en l’eſtat qu’il doit eſtre dans le tombeau, ils ne l’étendẽt pas de ſon long cõme nous faiſons ; mais ils le mettent en peloton, quaſi en la meſme poſture que les enfans ſont au vẽtre de la mere. Iuſques la ils tiennent la bonde de leurs larmes. Apres luy auoir rendu ces deuoirs, toute la Cabane commence à retentir de ſouſpirs, de gemiſſemens, & de plaintes, les enfans crient Aiſtan, ſi c’eſt leur pere, & la mere Aien, Aien ; mon fils, mon fils. Qui ne les verroit tout baignez de leurs larmes, iugeroit à les entendre, que ce ne ſont que pleurs de ceremonies ; ils fléchiſſent leurs voix tous d’vn meſme accord, & en vn ton lugubre, iuſques à ce que quelque perſonne d’authorité faſſe le hola ; en meſme temps ils s’arreſtent, le Capitaine s’en va promptement par les Cabanes aduertir qu’vn tel eſt mort. A l’arriuée des amis ils recommencent de nouueau à pleurer, & ſe plaindre. Souuent quelqu’vn des plus conſiderables prendra la parole, & confolera la mere & les enfans, tantoſt s’etendant ſur les loüanges du defunct, loüant ſa patience, ſa debonnaireté, ſa liberalité, ſa magnificence, & s’il eſtoit guerrier, la grandeur de ſon courage : Tantoſt il dira, Que voulez-vous, il n’y a plus de remede, il falloit bien qu’il mouruſt, Nous ſommes tous ſujets à la mort, Et puis il y auoit trop long temps qu’il trainoit, &c. Il eſt vray qu’en cette occaſion, ils ne manquent point de diſçours. Ie me fuis quelquefois eſtonné de les voir long temps ſur ce propos, & apporter auec tant de diſcretion, toutes les conſiderations capables de donner quelque conſolation aux parens du defunct.

On enuoye auſſi donner auis de cette mort aux amis qui demeurent és autres Villages ; & comme chaque famille en a vn autre qui a le ſoin de ſes Morts, ceux là viennent au pluſtoſt pour donner ordre à tout, & determiner le iour des funerailles : d’ordinaire ils enterrent les Morts le troiſiéme iour ; & dés le matin la Capitaine donne ordre que par tout le Village on faſſe chaudiere pour le mort. Perſonne n’épargne ce qu’il a de meilleur. Ils font cecy à mon auis pour trois raiſons. Premierement pour ſe conſoler les vns les autres, car ils s’entr’enuoyent des plats, & quaſi perſonne ne mange de la chaudiere qu’il a preparée. Secondement, à l’occaſion de ceux des autres Villages, qui viennent ſouuent en aſſez bon nombre. Tiercement, & principalement pour obliger l’ame du defunct, qu’ils croyent y prẽdre plaiſir, & en mãger ſa part. Toutes les chaudieres eſtant vuidées, ou au moins diſtribuées, le Capitaine publie par le Village, que l’on va porter le mort au Cimetiere. Tout le Village s’aſſemble en la Cabane ; on renouuelle les pleurs, & ceux qui ont ſoin des funerailles appreſtẽt vn brancard, ou le mort eſt couché ſur vne natte, & enueloppé d’vne robbe de Caſtor, & puis ils le leuent & le portent à quatre : tout le Village ſuit en ſilence iuſques au Cimetiere. Il y a là vn Tombeau fait d’écorce & dreſſe ſur quatre pieux d’enuiron huit à dix pieds de haut. Cependant que l’on y accommode le mort, & qu’on agence les écorces, le Capitaine publie les preſens qui ont eſté faits par les amis. En ce Pays auſſi bien qu’ailleurs les conſolations les plus agreables dans la perte des parẽs ſont touſiours accompagnez de preſens, qui ſont chaudieres, haches, robes de Caſtor, & colliers de Pourcelaine. Si le defunct eſtoit en quelque conſideration dans le Pays, non ſeulement les amis & les voiſins, mais meſmes les Capitaines des autres Villages viendront en perſonne apporter leurs preſens. Or tous ces preſens ne ſuiuent pas le mort dans le tombeau : on luy mettra quelquefois au col vn collier de Pourcelaine, & aupres de luy vn peigne, vne courge pleine d’huile, & deux ou trois petits pains : voila tout. Vne grande partie s’en va aux parens pour eſſuyer leurs larmes : l’autre partie ſe donne à ceux qui ont donné ordre aux funerailles pour recompenſe de leur peine. On met auſſi ſouuent en reſerue quelques robes, ou quelques haches pour faire largeſſe à la Ieuneſſe. Et le Capitaine met entre les mains de quelqu’vn d’entre eux vn baſton d’enuiron vn pied, propoſant vn prix à celuy qui le luy oſtera. Ils ſe iettent deſſus en troupe à corps perdu, & demeurent quelquefois vne heure entiere aux priſes. Cela fait chacun s’en retourne paiſiblement en ſa Cabane.

Ie m’eſtois oublié de dire que d’ordinaire pendant toute cette ceremonie la mere ou la femme ſeront aux pieds du tombeau appellant le defunct en chantant, ou pluſtoſt en ſe plaignant d’vn ton lugubre.

Or toutes ces ceremonies ne ſe gardent pas touſiours ; car pour ceux qui ſont morts en guerre, ils les mettent en terre, & les parens font des preſens à leurs patrons, s’ils en auoient, ce qui eſt aſſez ordinaire dans le Pays, pour les encourager à faire vne leuée de ſoldats, & venger la mort du defunct. Pour les noyez on les enterre auſſi apres auoir enleué par pieces les parties du corps les plus charnues, comme i’ay expliqué plus en particulier, parlant de leurs ſuperſtitions. On double les preſens en cette occaſion, & tout le Pays s’y trouue ſouuent, & y contribuë du ſien ; & tout cela, diſent-ils, pour appaiſer le Ciel, ou le Lac.

Il y a meſmes des ceremonies particulieres pour les petits enfans decedez au deſſous d’vn mois ou deux ; ils ne les mettent pas non plus comme les autres dans des ſepulchres d’écorce dreſſez ſur des pieux ; mais les enterrent ſur le chemin, aſin, diſent ils, que quelque femme paſſant par là, ils entrent ſecretement en ſon ventre, & que derechef elle leur donne la vie, & les enfante. Ie me doute que le bon Nicodeme y euſt trouué bien de la difficulté, quoy qu’il n’oppoſaſt que pour les vieillards, Quomodo potest homo naſci cum ſit ſenex. Cette belle ceremonie ſe fit cet Hyuer en la perſonne d’vn de nos petits Chreſtiens, qui auoit eſté nommé Ioſeph au bapteſme. Ie l’appris à cette occaſion de la bouche meſme du pere de l’enfant.

Les funerailles faites, le deüil ne ceſſe pas, la femme le continue toute l’année pour le mary, & le mary pour la femme : mais le grand deüil proprement ne dure que dix iours : pendant ce temps ils demeurent couchez ſur leurs nattes, & enueloppez dans leurs robbes, la face contre terre, ſans parler, ny reſpondre, que Cȣay, à ceux qui les viennent viſiter : ils ne ſe chauſſent point meſmes en Hyuer, ils mangent froid, ils ne vont point aux feſtins, ne ſortent que de nuit pour leurs neceſſitez : ils ſe font coupper au derriere de la teſte vne poignee de cheueux, & diſent que ce n’eſt pas ſans grande douleur principalement quand le mary pratique cette ceremonie à l’occaſion de la mort de ſa femme, ou la femme à l’occaſion de la mort du mary. Voila pour ce qui eſt du grand deüil.

Le petit deüil dure toute l’année : quand ils veulent viſiter ils ne ſaluent point, & ne diſent point Cȣay, ils ne ſe graiſſent point les cheueux ; les femmes neantmoins le font quand leurs meres le leur commandent, qui ont en leur diſpoſition leur cheuelure, & meſmes leur perſonnes ; c’eſt à elles de les enuoyer aux feſtins, ſans cela pluſieurs n’y iroient point. Ce que ie trouue de remarquable eſt que pendant toute l’année la femme ny le mary ne ſe remarient point, autrement ils feroient parler d’eux dans le Pays.

Les ſepultures ne ſont pas perpetuelles ; comme leurs Villages ne ſont ſtables que pour quelques années que dure la commodité des bois : les corps ne demeurent dans les Cimetieres que iuſques à la feſte des Morts, qui ſe fait d’ordinaire de douze en douze ans. Or dans ce terme ils ne laiſſent pas d’honnorer ſouuent les defuncts : de temps en temps ils font faire chaudiere pour leurs ames par tout le Village, comme le iour des funerailles, & reſſuſcitent leur nom le pluſtoſt qu’ils peuuent. A cet effet ils font des preſens aux Capitaines, pour donner à celuy qui ſera content de prendre le nom du defunct ; & s’il eſtoit en conſideration & en eſtime dans le Pays de ſon viuant, celuy qui le reſſuſçite apres vn feſtin magnifique à tout le Pays, pour ſe faire cognoiſtre ſous ce nom, fait vne leuée de ieunes gens deliberez, & s’en va en guerre pour faire quelque braue coup, qui faſſe paroiſtre à tout le Pays, qu’il a non ſeulement herité du nom, mais auſſi des vertus & du courage du defunct.